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Full text of "Annales de l'Institut botanico-géologique colonial de Marseille"

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ANNALES 
DE  U  SOCIÉTÉ  ACADÉMIQUE  DE  NANTES. 


ANNALES 

DB  LA 

SOCIÉTÉ  ACADÉMIQUE 

DE  MNTES 
ET  DU  DÉPARTEMENT  DE  LA  LOIRE-INFÊRIEURE. 


TOME  XL. 


/ 


M""*  V«   C.  MBU.INBT,  IMPRIMBDR  DB  LA  SOCIÉTÉ  AGADIÎHIQVE, 

Place  du  Pilori ,  5. 

1869 


PRÉFACE. 


Lecbâteau  de  Blain,  par  sa  masse  imposante  et  ses  tours 
élevées,  avait  produit  sur  nous  un  effet  extraordinaire  :  il 
nous  faisait  nous  reporter  à  Tépoque  de  ses  hauts  et  puis- 
sants barons,  presque  aussi  puissants  que  leurs  souverains; 
à  ces  tournois  où  tous  ces  chevaliers  bardés  de  fer  lut- 
taient de  force  et  d'adresse  ;  à  ces  habitations ,  véritables 
forteresses  et  en  même  temps  palais  somptueux,  où  brillait 
un  grand  luxe  extérieur  et  intérieur. 

Tous  les  ans ,  nous  allions  passer  quelques  jours  dans 
cette  petite  ville,  et  toujours  nos  pensées  nous  conduisaient 
dans  l'enceinte  de  ce  vieux  débris  de  la  féodalité. 

Enfin ,  en  1859 ,  nous  eûmes  plusieurs  relations  fort 
agréables  et  instructives  avec  M.  Bizeul,  savant  archéo- 
logue, qui,  à  cette  époque,  terminait  un  important  travail 
sur  la  ville  et  le  château  de  Blain.  En  causant  et  en  dis- 
cutant sur  plusieurs  parties  du  château  dont  certaines 
époques  de  construction  divisaient  nos  opinions,  il  nous 
avait  prié  de  lui  relever  et  dessiner  plusieurs  parties, 
nécessaires  à  l'ouvrage  qu'il  comptait  publier.  Malheureu- 
sement, la  mort  vint  enlever  à  la  science  cet  archéologue, 


dont  les  conseils  et  les  renseignements  nous  seraient  d'un 
grand  secours  pour  le  travail  que  nous  entreprenons 
aujourd'hui. 

.  Possédant  tous  les  renseignements  graphiques,  les  relevés 
des  plans  et  des  façades,  ainsi  que  différentes  vues,  pers- 
pectives de  ce  château;  nous  aidant,  en  outre,  des  do- 
cuments recueillis  par  M.  Bizeul ,  nous  nous  empressons 
de  réunir  toutes  ces  notes,  tous  ces  croquis,  heureux  si 
nous  pouvons ,  par  ce  faible  travail ,  raviver  le  souvenir 
de. cet  homme  savant,  regretté  de  tous  ceux  qui  l'ont 
connu. 

Notre  but  est  donc ,  en  décrivant  ce  vieux  château ,  en 
rappelant  les  faits  qui  s'y  sont  passés,  les  seigneurs  qui 
l'ont  habité  ou  possédé,  en  y  ajoutant  une  description 
de  la  ville  où  il  est  construit ,  et  quelques  mots  sur  l'art 
militaire  et  les  habitudes  féodales,  d'en  faire  une  mono- 
graphie aussi  complète  que  possible. 


LE  CHATEAU  DE  BLAIN 

SA  DESCRIPTION 
SON     HISTOIRE 


ARCHITBCTB, 


Membre  de  la  Société  Académique  de  Nantes. 


(«  Il  n'y  a  coing  ny  petit  canton  en  France 
»  qui  n'ayt  son  historien,  voire  ecriviaste  ou 
>i  louangeur  ;  les  villes  et  jùsques  aux  villages 
»  trouvent  qui  exaltent  les  faicts  héroyques 
n  de  leurs  eschevins,  citadins  et  bourgeois.  » 

D*AR6BIfTRi. 

CHAPITRE  P^ 
l'art  militaire  et  la  féodalité. 

Avant  d'en  arriver  h  la  description  du  vieux  château  de 
Blain,  quelques  mots  sur  Tart  militaire  et  la  féodalité  ne 
pourront  donner  que  plus  d'intérêt  aux  chapitres  qui  sui- 
vront et  plus  de  facilité  à  comprendre  certains  détails. 

L'art  militaire  appliqué  aux  châteaux,  forteresses  et  for- 
tifications, ne  commence  à  prendre  figure  que  vers  le  X« 
siècle  ;  auparavant ,,  le  château  n'était  que  le  castellum 
romain,  ou  plutôt  la  villa  antique  munie  de  défenses  exté- 
rieures. 

Au  X«  siècle,  époque  où  les  Normands  s'établirent  défi- 
nitivement sur  nos  côles,  ils  construisireut  des  demeures 


-  8  — 

fortifiées  ;  mais  le  château  normand  se  relie  surtout  à  un 
système  de  défense  territoriale.  Il  n'en  est  point  de  même 
du  château  français  ;  c'est  l'habitation  du  chef  ou  seigneur 
du  pays,  défendant  son  propre  domaine  contre  tous,  sans 
tenir  compte  de  la  défense  du  territoire. 

Le  château  franc  était  toujours  construit  soit  sur  une  hau- 
teur, soit  sur  une  disposition  de  terrain  choisie  et  propre  à 
faciliter  la  défense  de  la  place.  Le  donjon  s'élevait  soit  au 
milieu  et  sur  la  partie  la  plus  élevée,  afin  de  dominer  au 
loin,  soit  à  l'endroit  le  plus  faible,  afin  de  le  renforcer; 
et,  dès  le  XI®  siècle,  il  est  presque  toujours  placé  près  de 
la  paroi  de  l'enceinte,  mais  ayant  ses  portes  et  poternes 
particulières  et  ses  sorties  dans  les  fossés. 

Le  seigneur  féodal,  principalement  le  seigneur  breton, 
se  regardait  comme  possesseur  et  surtout  comme  in- 
dépendant; il  ne  comprenait  ses  devoirs  de  vassal, 
que  parce  qu'il  profitait  du  système  hiérarchique  de  la 
féodalité,  et  que  s'il  refusait  de  reconnaître  son  suzerain, 
le  lendemain,  ses  propres  vassaux  lui  déniaient  son  pou- 
voir. Il  vivait  seul  :  ceux  qui  l'entouraient  n'étaient  ni  ses 
soldats,  ni  ses  domestiques,  ni  ses  égaux  ;  il  ne  payait  pas 
les  hommes  qui  lui  devaient  le  service  militaire,  il  est 
vrai  que  ce  service  était  limité. 

Le  seigneur  ayant  fief,  possédait  plusieurs  classes  de 
vassaux.  Les  chevaliers  ne  lui  devaient  que  l'aide  de  leurs 
bras,  l'hommage  ou  une  somme  d'argent  destinée  à  racheter 
ce  service.  D'autres,  les  roturiers  tenanciers,  lui  payaient 
des  rentes  ;  enfin,  les  vilains,  les  paysans,  les  bordiers,  lui 
devaient  des  corvées  de  toute  nature.  On  peut  juger,  par 
tous  ces  détails,  quelle  pouvait  être  l'administration  d'un 
domaine  fieffé  au  XI®  et  au  XII®  siècle. 

Pour  vivre  et  se  maintenir  dans  une  bonne  position  so- 
ciale, le  seigneur  était  amené  à  se  défier  de  tout  et  de 


—  9  — 

tous,  et  à  peine  pouvait-il  compter  sur  le  dévouement  de 
ceux  qui  lui  devaient  le  service  militaire.  C'est  en  raison 
de  cette  défiance  qu'on  éleva  ces  forteresses  composées, 
pour  ainsi  dire ,  de  plusieurs  châteaux  qui ,  au  besoin , 
pouvaient  se  défendre  les  uns  contre  les  autres. 

Au  XIII®  siècle,  il  se  fait  une  révolution  notable  :  jus- 
qu'alors ,  ces  résidences  ne  consistaient  que  dans  des 
euceinles  plus  ou  moins  étendues,  simples  ou  doubles,  au 
milieu  desquelles  s'élevait  le  donjon  servant  de  demeure 
féodale  et  seigneuriale.  Les  autres  bâtiments  n'étaient  que 
des  appentis  en  bois  séparés  les  uns  des  autres  et  ayant 
plutôt  l'apparence  d'un  campement  que  d'une  résidence 
fixe.  La  chapelle ,  les  réfectoires ,  cuisines ,  magasins  et 
écuries  étaient  placés  dans  l'intérieur  de  l'enceinte  et  ne  se 
reliaient  en  aucune  façon  aux  fortifications.  Ce  fut  donc  au 
XIII«  siècle  que  les  seigneurs  et  leurs  gens ,  prenant  des 
habitudes  plus  civilisées,  demandèrent  des  dispositions 
moins  barbares  que  celles  adoptées  par  eux  jusqu'alors. 
Les  services  se  relièrent  davantage  à  l'enceinte  même  que 
les  bâtiments  intérieurs  contribuèrent  à  renforcer.  On  voit 
alors  s'élever  de  magnifiques  châteaux  à  la  fois  forteresses 
et  résidences  somptueuses  abondamment  pourvues  de  leurs 
services  et  de  tout  ce  qui  est  nécessaire  &  la  vie  d'un  sei- 
gneur vivant  au  milieu  de  son  domaine ,  entouré  d'une 
petite  cour  et  d'une  garnison. 

Plus  on  avance  et  plus  les  châteaux  tendent  ë  se  per- 
fectionner dans  leurs  défenses.  Dans  leur  forme  architec- 
tonique  et  dans  leur  plan,  on  trouve  plus  de  régularité; 
ainsi,  un  des  caractères  particuliers  aux  châteaux  de  la  fin 
du  XIII«  siècle  et  du  commencement  du  XIV®,  c'est  l'im- 
portance relative  des  tours  qui,  sauf  de  rares  exceptions, 
sont  cylindriques  et  d'un  fort  diamètre,  épaisses  dans  leurs 
œuvres,  hautes  et  saillantes  en  dehors  des  courtines,  de 


—  10  — 

manière  à  les  bien  flanquer.  Les  murs  aussi  avaient  été 
augmentés  d'épaisseur  :  tout  cela  provenait  des  perfec- 
tionnements qu'on  apportait  sans  cesse  aux  engins  d'at- 
taque. 

A  cette  époque,  le  donjon  n'existe  plus  ou,  du  moins, 
c'est  le  château  tout  entier  qui  devient  comme  un  vaste 
donjon ,  bâti  avec  grand  soin  dans  tous  ses  détails  ;  les 
chemins  de  ronde  sont  couverts  et  munis ,  dans  tout  leur 
pourtour,  de  bonnes  et  fortes  défenses.  Le  seigneur  paraît 
se  moins  défier  de  sa  garnison,  car  il  s'efforce  de  la  dimi- 
nuer et  de  gagner,  par  des  dispositions  défensives,  ce  qu'il 
perd  en  hommes. 

Au  XV«  siècle,  il  y  avait  déjà  unité  parfaite  dans  le  mode 
général  de  défense  des  places  et  dans  les  habitudes  inté- 
rieures du  châtelain.  Une  grande  révolution  se  préparait 
cependant,  qui  devait  à  tout  jamais  détruire  l'importance 
politique  des  châteaux  féodaux  :  l'artillerie  à  feu  devenait 
un  moyen  terrible  d'attaque  et  de  défense.  On  plaça  alors 
des  bouches  à  feu  autour  des  châteaux ,  le  long  des  lices 
et  sur  les  plateformes. 

Beaucoup  de  donjons  et  de  tours  virent  enlever  leurs 
toitures,  qui  furent  remplacées  par  des  terrasses  pour  loger 
l'artillerie;  mais  comme  les  assaillants  amenaient  aussi  des 
pièces  de  fort  calibre,  les  possesseurs  de  châteaux  recon- 
nurent alors  la  nécessité  de  modifier  les  défenses  pour  les 
préserver  contre  les  nouveaux  moyens  de  destruction. 

Enfin,  au  XVI®  siècle,  les  seigneurs  paraissent  accepter 
leur  nouvelle  condition  ;  ils  ne  sont  plus  assez  riches  pour 
bâtir  des  forteresses  en  état  de  résister  d'une  manière  sé- 
rieuse aux  nouveaux  engins  de  guerre. 

Ils  construisirent  des  maisons  de  plaisance  dans  lesquelles 
on  trouve  encore  un  reflet  de  la  demeure  féodale  du  moyen- 
âge.  Conservant  le  donjon  et  les  tours  principales  comme 


—  11  — 

signe  de  leur  ancienne  puissance,  ils  jetèrent  bas  les  cour- 
tines fermées  et  les  remplacèrent  par  des  bâtiments  large- 
ment ouverts.  Les  basses-cours ,  entourées  de  défenses , 
furent  remplacées  par  des  avant-cours  contenant  des  com- 
muns destinés  au  logement  des  serviteurs,  des  écuries 
splendides,  des  cuisines,  des  parterres  garnis  de  fleurs. 
Les  seigneurs  ne  songeaient  plus  alors  à  se  faire  servir  par 
leurs  hommes  de  corvée,  ils  avaient  des  serviteurs  à  gages 
qu'il  fallait  loger  et  nourrir  dans  le  château  et  ses  dépen- 
dances. 

Pendant  que  la  noblesse  songe  à  ouvrir  ses  châteaux  ne 
comptant  plus  s'y  défendre  et  qu'elle  les  rebâtit  à  grands 
frais,  pendant  que  son  amour  pour  le  luxe  et  le  bien-être 
augmente,  elle  tarit  en  même  temps  la  source  de  ses  revenus 
pour  se  procurer  de  l'argent.  Une  fois  sur  cette  pente,  on 
peut  prévoir  sa  ruine  prochaine;  et  le  jour  où,  criblés  de 
dettes,  leurs  châteaux  ouverts,  la  plupart  de  leurs  droits 
n'existant  plus,  les  seigneurs  furent  surpris  par  les  attaques 
du  tiers-état  qu'ils  avaient  opprimé  jusqu'alors,  les  paysans 
se  ruèrent  sur  leurs  demeures  et  en  arrachèrent,  pour  ainsi 
dire,  jusqu'aux  dernières  pierres. 

Pour  se  bien  faire  une  idée  des  habitudes  féodales,  il 
est  bon  d'ajouter  quelques  détails  sur  la  vie  intérieure,  les 
mœurs  et  les  mobiliers  des  châteaux. 

Pour  cela,  il  ne  faut  pas  remonter  trop  haut,  parce  que 
les  renseignements  sont  un  peu  obscurs  :  ce  n'est  qu'à  la 
fin  du  XII®  siècle  que  l'on  trouve  quelques  vestiges.  La 
noblesse  avait  alors  rapporté  de  l'Orient,  à  la  suite  des 
croisades,  des  habitudes  de  luxe,  des  objets  et  meubles  de 
toute  espèce ,  qui  devaient singulièrementmodifier  l'aspect 
intérieur  des  châteaux. 

  cette  époque  aussi,  la  femme  joue  un  plus  grand  rôle 
que  dans  le  passé ,  où  les  hommes  passaient  leur  vie  dans 


-  12  - 

les  lieux  publics  et  laissaient  leurs  femmes  abandonnées, 
et  coname  ne  pouvant  exercer  aucune  influence  sur  leur  vie 
de  citoyen. 

Dans  le  château  féodal ,  malgré  l'activité  du  seigneur,  il 
se  passait  bien  des  journées  pendant  lesquelles  il  fallait 
rester  près  de  Tâtre  ;  et  ce  tête-à-tête  forcé  amenait  une 
intimité  et  une  solidarité  entre  l'époux  et  l'épousé,  dont 
leurs  ancêtres  n'avaient  pas  l'idée. 

Si  le  seigneur  faisait  quelque  expédition  lointaine ,  en 
défiance  continuelle  sur  les  gens  qui  l'entouraient,  il  con- 
fiait ses  plus  cbers  intérêts  à  un  représentant  puissant  et 
considéré  comme  lui-même ,  et  ce  représentant  était  tou- 
jours la  châtelaine. 

Ce  fut  surtout  aux  femmes,  plus  sédentaires  que  leurs 
maris,  qu'on  dût  attribuer  l'embellissement  de  ces  demeures 
fermées,  et  les  rivalités  s'en  mêlant,  au  XIII®  siècle  déjà, 
beaucoup  de  châteaux  étaient  meublés  avec  luxe  et  con- 
tenaient eiï  tentures,  tapis,  boiseries  sculptées,  objets  pré- 
cieux ,  des  richesses  d'autant  plus  considérables  qu'elles 
s'accumulaient  sans  cesse.  Il  n'était  pas  non  plus  facile, 
comme  à  présent^  de  remplacer  un  mobilier  vieilli,  cela 
demandait  du  temps,  des  soins  et  beaucoup  d'argent,  et 
c'est  ce  dont  les  seigneurs  féodaux  vivant  dans  leurs  do- 
maines manquaient  le  plus,  car  la  plupart  des  redevances 
se  payaient  en  nature  et  en  services. 

Les  distributions  intérieures  des  châteaux  étaient  larges 
et  ne  ressemblaient  guère  à  nos  appartements.  Les  bâti- 
ments, simples  en  épaisseur,  ne  contenaient  souvent  qu'une 
suite  de  grandes  salles,  avec  quelques  dégagements  secrets. 
On  suppléait  à  ce  défaut  de  distribution  par  des  divisions 
obtenues  au  moyen  de  tapisseries  tendues  sur  des  huisse- 
ries ou  par  des  sortes  d'alcôves  drapées  appelées  clotets. 

Le  mobilier  de  la  salle  se  composait  de  bancs  à  barres, 


—  13  — 

avec  coussiDS,  de  sièges  mobiles,  de  tapis  ou  nalles  de 
jonc,  de  courtines  devant  les  fenêtres  et  les  portes,  d'une 
table  fixée  au  sol,  d'un  dressoir,  d'une  crédence,  de  pliants 
et  de  la  chaise  du  seigneur. 

Le  mobilier  de  la  chambre  consistait  en  un  lit  avec  ciel 
ou  dais,  en  une  chaire,  des  coussins  en  grand  nombre,  et 
quelquefois  des  bancs  servant  de  coffres.  Des  tapisseries 
ou  des  toiles  peintes  tendaient  les  parois,  et,  sur  le  pavé, 
formé  généralement  de  carreaux  en  terre  cuite  émaillée, 
on  jetait  des  tapis  ;  car  l'usage  si  ancien  de  s'asseoir  à  terre 
se  conservait  encore. 

u  En  la  chambre  s'assirent  tous  trois  sur  les  tapis  (1).  » 

Il  y  avait  aussi,  dans  les  châteaux,  la  garde-robe,  pièce 
très-importante  ;  on  y  voyait ,  tout  autour  des  murs ,  de 
grands  bahuts  renfermant  le  linge,  les  habillements  d'hiver 
et  d'été,  et  les  armes  du  seigneur.  Au  milieu  de  cette  pièce 
qui  devait  avoir  une  certaine  étendue,  était  une  table  très- 
basse  pour  les  tailleurs  et  les  couseuses,  car  c'était  là  que 
travaillaient  les  ouvriers  et  ouvrières  chargés  de  la  con- 
fection des  habits  (2). 

On  conservait  aussi,  dans  les  bahuts  de  la  garde-robe, 
les  épices  d'Orient,  qui  alors  coûtaient  fort  cher  (8). 

Un  château,  grand  ou  petit,  devait  contenir  les  mêmes 
services ,  car  le  régime  féodal  faisait  de  chaque  vassal  de 
la  couronne  un  petit  souverain,  ayant  sa  cour,  ses  archives, 
sa  juridiction,  ses  audiences,  ses  hommes  d'armes,  son 

(1)  Roman  de  Berthe  aux  grands  pieds.  (XIII»  si&clo.) 

(2)  On  ne  pouvait  alors  se  procurer  certaines  étoffes  qu'aux  foires 
périodiques,  qui  se  tenaient  dans  les  villes  ou  gros  bourgs  \  il  fallait 
donc  acheter  à  l'avance  les  fourrures,  les  draps,  les  soieries  nécessaires 
pendant  toute  une  saison. 

(3)  Ces  épices  sont  déûgnées  sous  le  nom  de  stOnuaica. 


-  14  — 

sénéchal ,  son  sommelier ,  son  veneur  el  ses  écuyers.  Or, 
la  plupart  des  seigneurs  se  chargeaient  aussi  de  fournir 
des  vêtements  aux  personnes  attachées  à  leur  maison ,  et 
tout  cela  se  façonnait  dans  le  château. 

Plus  on  avance  dans  les  siècles  et  plus  le  bien-être  et  le 
confortable  augmentent  :  le  luxe  surtout  s'était  introduit 
dès  le  XIV®  siècle  dans  la  bourgeoisie,  et  les  demeures  des 
riches  marchands  ne  le  cédaient  guère,  comme  richesse  de 
mobilier,  à  celles  des  seigneurs.  A  cette  époque  aussi,  les 
femmes  sont  accusées,  par  les  romanciers  et  les  poètes,  de 
provoquer  des  dépenses  hors  de  proportion  avec  le  bien  de 
leurs  époux. 

«  Pancez-vous  qu'eUes  preignent  garde 
»  Gomment  l'argent  se  despent  ^  non  (1).  » 

Les  étoffes  étaient  aussi  fort  cher  :  l'industrie  n'en  était 
pas  arrivée  à  fabriquer  à  bon  marché  et  à  donner  l'appa- 
rence pour  la  réalité.  Ces  étoffes  étaient ,  chez  les  riches 
seigneurs ,  employées  avec  une  grande  profusion  ;  on  en 
peut  juger  en  fouillant  les  inventaires  et  en  examinant  les 
vignettes  des  manuscrits. 

Mais,  arrêtons-nous,  car  nous  en  savons  assez  pour  nous 
faire  une  idée  de  ces  époques,  et  cela  nous  ferait  trop 
sortir  du  but  que  nous  nous  sommes  proposé. 


(1)  Complainte  du  Nouveau  marié,  (XV*  siècle.) 


CHAPITRE  II. 


LA  VILLE  DE  BLAIN ,   SON  ANTIQUITÉ. 


Avant  de  parler  du  château,  de  sa  description  et  de  son 
histoire,  il  serait  peut-être  à  propos  de  dire  quelques  mots 
de  la  ville  ou  bourg  {burgum  aut  vicus)^  d'autant  que 
Blain,  par  son  ancienneté  et  son  importance,  mérite  une 
petite  description. 

La  première  mention  qui  est  faite  de  Blain,  au  moyen- 
âge,  se  trouve  dans  les  chroniques  de  Saint-Brieuc  et  de 
Nantes,  à  Toccasion  d'un  combat  qui  eut  lieu  entre  Renauld, 
comte  d'Herbauges  et  Lambert.  Depuis  cette  époque, 
chroniques  et  chartes  sont  muettes  sur  le  bourg  de  Bleign, 
Bleing,  Blaing ,  Blaign,  Blein  et  enfin  Blain-  (Note  A.) 

Il  faut  arriver  au  commencement  du  XII®  siècle  pour 
retrouver  ce  même  nom  dans  le  Cartulaire  de  Redon ,  et 
c'est  du  château  qu'il  est  question  {castrum  quod  Blaen 
vocatur).  Une  grande  étendue  de  terrain  dans  lequel  on 
rencontre  des  tuiles  à  rebord,  des  briques,  des  fondations 
de  muraille  et  des  rues  pavées,  prouve  l'ancienne  impor- 
tance de  Blain. 


~  16  — 

'  C'est  à  un  kilomètre,  dans  une  prairie  bordée  par  l'Isac 
et  traversée  actuellement  par  le  nouveau  chemin  conduisant 
au  château,  qu'existait  un  tumulus  démoli  en  1841,  et  par 
le  nom  conservé  à  cette  prairie  appelée  encore  aujour- 
d'hui :  le  pré  du  Pic-àvr-Capitaine ,  il  semblerait  que 
cette  dénomination  précise  indiquât  un  événement  posi- 
tivement connu  :  et  ce  tumulus  pourrait  être  la  sépulture 
de  Renauld,  comte  d'Herbauges  ou  celle  d'un  de  ses  capi- 
taines (1), 

C'est  en  effet  en  ce  lieu  qu'en  834  se  livra  une  bataille 
célèbre  entre  ce  même  Renauld  et  Lambert,  son  compé- 
titeur. Ce  dernier  rencontra  l'armée  de  Renauld  sur  les 
bords  de  l'Isac  et  fondit  avec  impétuosité  sur  elle.  Renauld 
fut  tué  dans  ce  combat,  ses  soldats  mis  en  fuite,  et 
Lambert,  devenu  comte  de  Nantes,  prit  possession  de  la 
ville,  dont  il  fut  chassé  dans  la  suite. 

D'après  les  renseignements  et  par  les  tronçons  que  nous 
avons  pu  reconnaître,  sept  voieâ  romaines  passaient  à  Rlain. 
La  première,  celle  qui  vient  de  Nantes,  passe  par  le  che- 
min de  la  Poudrière,  puis  à  Rarbin,  au  Petit-Port,  dans  les 
vallées  du  Cens,  à  Pierre-Plate,  au  moulin  des  Rochettes, 
au  moulin  Chambouin,  où  elle  prend  le  nom  de  Levée-des- 
Dons,  puis  au  village  de  la  Guittonnais  ;  elle  reparait  sur 
les  landes  de  Treillières,  passe  à  l'Epine  de  Fay,  à  l'arche 
du  Fouant,  arrive  au  gué  de  Pont-Loquet,  traverse  une 
partie  de  la  terre  de  la  Violaie,  rejoint  en  forme  de  digue 

(1)  M.  Richer,  dans  son  Foyage  pittoresque  dans  la  Loire-Inférieure  > 
semble  démentir  ce  fait  : 

«  Le  corps  de  Renauld,  dit-il,  et  ceux  de  plusieurs  de  ses  officiers 
»  furent  portés  k  Saint-Florent-le-Vieil.  L'on  découvrit  dans  cette  viUe, 
»  Fan  1030,  plusieurs  cercueils  de  pierre,  dont  Fun  portait  le  nom  de 
»  Raiiialdus.  »  (Ed.  Richer  :  Foyage  pitU  dans  le  département  de  la 
Loire-Inférieure,  p.  79.) 


-  17  — 

la  chapelle  Saint-Rocb,  et,  après  avoir  passé  le  village  du 
Gravier,  elle  arrive  à  Blain  par  la  rue  du  Châleau. 

La  deuxième,  se  dirigeant  vers  Missillac,  sort  par  la  rue 
de  TEcole,  rejoint  la  route  de  Redon,  vers  la  Croix-Morin, 
passe  à  Curun,  traverse  les  landes  de  Pellan,  passe  au  moulin 
du  Haul-Breil,  au  gué  du  Pont-Nozay,  à  la  chapelle  de 
Notre-Dame-des-Grâces ,  aux  landes  de  Saint-Gildas ,  à 
l'ouest  de  Tabbaye  et  arrive  à  Missillac,  puis  à  Port- 
Navalo. 

La  troisième  est  évidemment  la  continuation  de  celle 
de  Nantes  :  elle  se  confond  avec  la  précédente  jusqu'au  coin 
de  Curun,  elle  suit  la  route  de  Redon  jusqu'à  Rozet,  passe 
par  le  port  de  Baumont,  par  la  maison  de  Bauvallon,  tra- 
verse les  landes,  entre  le  château  de  Dréneuf  et  le  bourg 
de  Fégréac ,  descend  vers  la  Vilaine,  passe  sous  les  murs 
du  château  de  Rieux  et  continue  vers  Vannes. 

La  quatrième  sort  de  Blain  par  la  rue  du  Gâvre ,  monte 
au  Grand- Moulin ,  passe  au  moulin  du  Gâvre,  traverse 
le  village  de  l'Ânglécbais ,  longe  les  ruines  de  l'ancien 
château ,  suit  la  longue  rue  du'  Bourg ,  se  dirige  presque 
en  ligne  droite  vers  Pont-Veix ,  oii  on  perd  sa  trace  ;  puis 
on  la  retrouve  à  Conquereuil ,  de  là  aux  villages  des  Mor- 
tiers ,  d'Estival ,  de  la  Chesnaie  et  de  la  Renière,  au  moulin 
Rouxel,  au  village  de  la  Hagouais,  de  la  Ragouais,  dans 
une  lande,  à  ^  kilomètres  de  la  petite  ville  de  Fougerais, 
puis  au  moulin  du  Ghéne-Poirier,  près  l'ancien  manoir 
de  la  Praye ,  à  la  chapelle  de  Brandeneuf,  au  village  du 
Chastelier  et  se  dirige  sur  Rennes  par  Bourg-des- 
Comptes. 

La  cinquième  prend  son  embranchement  à  Pont-Veix 
et  par  la  direction  qu'elle  prend,  elle  devait  conduire  à 
Ghâleaubriant. 

La  sixièoie  parait  conduire  de  Blain  à  Angers  et  semble 

2 


—  18  -- 

être  aussi  le  prolongement  de  celle  qui  se  dirige  vers  Mis- 
sillac. 

La  septième  voie  part  également  de  Blain ,  un  peu  en 
avant  le  coin  du  parc  ;  elle  s'embranchait  dans  celle  de  Blain 
à  Nantes,  à  l'endroit  même  où  la  roule  de  grande  commu- 
nication de  Blain  k  Fay  croise  le  vieux  chemin  rural  de 
Savenay,  qu'elle  suit  du  côté  méridional  ;  elle  passe  au 
nord  du  village  de  la  Quarrée ,  au  moulin  de  la  Roche,  à 
la  Rochedaviais,  à  500  mètres  du  bourg  de  Bouvron,  elle 
sortait  sur  la  lande  de  la  Moire,  passait  au  village  de  la 
Mainguais,  au  moulin  de  Bel-Âir,  puis  au  village  du 
Brossay, h  l'abbaye  deBIanchecouronne,  à  la  butte  de  Gesme 
et  se  dirige  de  là  vers  Montoir  et  Saint-Nazaire. 

Outre  ces  voies  romaines ,  on  trouve  à  Blain  d'autres 
travaux  de  l'époque  romaine ,  des  retranchements  et  des 
clrconvallations  de  camps. 

Nous  devons  ces  renseignements  à  M,  Bizeul,  mais  nous  ne 
saurions  partager  ses  opinions,  car  il  regardait  Blain  comoie 
un  grand  centre ,  comme  la  capitale  du  pays  des  Namnètes, 
dont  Nantes  n'était  que  le  Portus  Namnetum,  et  de  ce 
centre  toutes  ces  voies  prenaient  les  directions  qu'il  indique. 
A  notre  avis,  Blain  était  une  station  romaine  très-impor- 
tante, que  les  voies  que  nous  avons  citées  traversaient 
seulement  et  qu'on  pourrait ,  nous  croyons,  réduire  à  deux 
principales  :  celles  de  Nantes  à  Vannes  et  d'Angers  à  Port- 
Navalo,  et  regarder  les  autres  comme  des  embranchements 
de  ces  deux  voies  principales  vers  d'autres  stations. 

Un  autre  monument  existe  encore  à  la  Massais ,  qui 
divise  les  opinions  des  archéologues.  C'est  une  enceinte 
circulaire,  entourée  d'un  fossé  profond.  Les  uns  prétendent 
y  voir  un  camp  romain ,  d'autres  un  monument  druidique; 
ne  serait-ce  pas  plutôt ,  vu  son  peu  d'étendue  qui  empêche 
d'y  voir  un  camp ,  ce  qu'on  appelle  une  butte  ou  motte 


~  19  — 

féodale  :  là  encore  nous  ne  saurions  donner  une  affirmation. 
Tels  sont  les  principaux  vestiges  d'antiquité  que  Ton  ren- 
contre à  Blain  et  dans  le  canton. 

Outre  son  importance,  par  son  antiquité,  ce  bourg  se 
fait  encore  remarquer  par  les  hommes  célèbres  qui  y  sont 
nés.  Henri  deRohan,  prince  de  Léon,  comte  de  Porhofit, 
historien ,  grand  guerrier,  habile  politique ,  est  né  au  châ- 
teau de  Blain,  en  1579,  et  est  mort  en  Allemagne,  en 
1688.  Anne  de  Rohan,  sa  sœur,  a  écrit  un  poème  sur  la 
mort  de  Henri  IV,  et  est  morte  à  Paris,  en  1646.  Enfin, 
d'après  un  ouvrage  auquel  travaillait  M.  Bizeul,  au  moment 
de  sa  mort,  intitulé  :  Les  Poètes  du  Croisic  et  de  Blain  ^ 
ouvrage  qui  fut  annoté  par  M.  Dugast-Matifeux  et  imprimé 
dans  les  Annales  de  la  Société  Académique ,  on  retrouve 
les  noms  de  plusieurs  hommes  célèbres  :  Jacques  Pineau, 
sieur  des  Bois-Briands ,  Marie  Amproux,  Marie  Loyseau, 
Philippe  le  Noir,  sieur  de  Crevain,  ministre  des  saints 
Evangiles  et  enfin  J.-Paul  Vigneu ,  ancien  secrétaire  du 
commerce  de  Nantes,  mort  en  1748. 

Actuellement  Blain,  à  89  kilomètres  nord-ouest  de 
Nantes,  est  un  chef-lieu  de  canton ,  situé  sur  les  bords  de 
risac,  rivière  canalisée,  qui  porte  maintenant  le  nom  de 
canal  de  Nantes  à  Brest. 

La  nature  du  sol  est  généralement  argileuse ,  mélangée 
d'oxyde  de  fer.  Des  bois  et  une  des  forêts  les  plus  consi- 
dérables de  France  couvrent  sa  superficie  :  quant  aux 
landes  qui  existaient  autrefois ,  elles  sont  en  grande  partie 
sinon  tout-à-fail  défrichées.  C'est  par  son  canal  et  par  les 
nombreuses  routes  qui  sillonnent  ce  canton,  que  se  font 
les  transports  et  l'exploitation  de  ses  bois  de  chauffage  et 
de  ses  récoltes,  qui  consistent  en  sarrasin,  froment  et  seigle. 
La  production  et  le  commerce  des  charbons  de  bois  sont 
deux  sources  de  plus  pour  son  commerce  local. 


^fl. 


—  20  — 

Ajoutons  à  cela  l'établissement  de  deux  briqueteries , 
établissements  d'autant  plus  utiles  à  Blain,  que  l'on  n'y  peut 
trouver  de  pierres  propres  h  la  construction,  si  ce  n'est  à  2 
kilomètres,  à  l'endroit  où  est  construite  la  petite  chapelle 
Saint-Roch ,  où  l'on  rencontre  un  sillon  de  grès  quartzeux 
d'une  très-grande  dureté,  qui  se  prolonge  dans  le 
parc  et  qui  n'a  jusqu'ici  fourni  des  pierres  que  pour  les 
parements  des  plus  anciennes  constructions  du  cbâteau , 
et  aujourd'hui  pour  l'empierrement  des  routes. 


CHAPITRE  III. 


CHATEAU  DE  fiLAlN,   SA   DESCRIPTION. 


La  description  que  nous  faisons  aujourd'hui  est  celle 
du  château  dans  son  état  actuel,  aidé,  toutefois,  de  Tétude 
des  lieux,  gui  donne  plus  de  certitude  aux  suppositions 
que  Ton  peut  faire. 

Avant  les  travaux  et  la  construction  du  château  par 
Alain  Fergent,  existait-il  une  enceinte  fortifiée  sur  le  même 
emplacement?  Cette  enceinte  remontait-elle,  h  l'époque 
romaine,  comme  beaucoup  d'aulres  sur  lesquelles  ont  été 
élevées  un  grand  nombre  de  forteresses  au  moyen-âge  ? 
C'est  ce  que  nous  cache  l'obscurité  de  ces  temps  reculés 
et  un  complet  défaut  de  renseignements  historiques.  On 
ne  peut,  toutefois,  que  le  conjecturer,  en  considérant 
qu'au  bourg  de  Blain  existait,  à  n'en  pas  douter,  une 
station  romaine  assez  importante. 

Le  château  de  Blain  se  composait  de  deux  enceintes 
fortifiées  :  l'une,  nommée  le  Petit-Château,  de  forme  à  peu 
près  carrée  et  d'une  superficie  d'environ  1  hectare  26  ares, 
en  y  comprenant  ses  fossés,  était  flanquée  de  quatre  tours 


—  22  — 

placées  aux  angles.  La  tour  du  Moulin,  h  Tangle  nord- 
ouest,  a  été  détruite  lors  de  la  prise  du  château,  en  1591  ; 
il  ne  reste  presque  rien  de  sa  partie  extérieure  :  on  en 
reconnaît  quelque  chose  au  nord ,  où  Ton  voit  un  fragment 
de  son  ancien  mur,  et  du  côté  de  Touest ,  dans  la  partie 
basse  de  la  muraille,  on  distingue  une  sorte  de  porte 
condamnée,  en  maçonnerie  relativement  moderne,  de  Fun 
de  ses  souterrains. 

La  tour  sud-ouest  est  également  ruinée,  mais  on  recon- 
naît une  partie  de  sa  circonférence  qui  s'avance  dans  le 
fossé;  cette  tour  s'appelait  le  Donjon  des  Armes. 

La  tour  du  sud-est  était  nommée  le  Beffroi  ou  plus 
communément  tour  de  THorloge;  son  toit  conique  était 
terminé  par  une  lanterne  ou  petit  dôme  contenant  la 
cloche  d'alarme. 

Une  quatrième  tour  était  placée  au  nord-est,  détruite 
et  ruinée  à  une  époque  et  par  une  cause  inconnue;  elle 
fut  reconstruite  par  le  connétable  Olivier  de  Clisson  de 
1880  à  1888,  et  a  reçu,  à  cause  de  cela,  le  nom  de  tour 
du  Connétable  :  elle  est  restée  telle  qu'elle  fut  bâtie  ;  ses 
fenêtres  étaient  carrées  et  croisées  et  bien  rangées  les 
unes  au-dessus  des  autres.  A  l'absence  de  mâchicoulis, 
on  ne  prendrait  point  cette  tour  pour  un  ouvrage  de 
défense;  cependant  une  poterne  donnant  sur  le  fossé 
nord,  au-dessus  de  laquelle  existe  la  baie  d'une  flèche  de 
pont-Ievis,  indique  que  cette  tour  rentrait  dans  le  système 
de  défense  de  la  place. 

Ces  quatre  tours  étaient  réunies  entre  elles  par  des 
courtines  de  4  mètres  d'épaisseur,  auxquelles  étaient 
adossés  des  bâtiments  considérables  dont  la  façade  donnait 
sur  la  cour  intérieure  et  qui  furent  brûlés  en  1591.  La  portion 
restée  entre  la  tour  du  Connétable  et  la  tour  du  Moulin 
était  ce  qu'on  appelait  le  Logis  du  Roi. 


-  23  — 

Eûtre  la  tour  du  Moulin  et  le  donjon  des  Armes  s'élevait 
le  corps  de  Logis  de  la  Reine,  puis  du  donjon  des  Armes 
à  la  tour  de  THorloge  régnait  la  longue  et  étroite  galerie 
du  Petit  Pont.  Enfin,  la  lour  de  THorloge  et  celle  du 
Connétable  étaient  liées  par  un  mur  de  2  mètres  60  cen- 
timètres ,  par  lequel  on  communiquait  de  Tune  à  Tautre  : 
ce  mur  aboutissait  à  la  tourelle  servant  d'escalier  à 
chacune  de  ces  tours  ;  du  reste ,  un  arrachement  de  ce 
mur  est  encore  visible  sur  la  tourelle  de  la  tour  du 
Connétable.  Ce  mur  fut  démoli  sous  Henri  IV  pour  cons- 
truire les  deux  bâtiments  jumeaux  assez  soignés  qui, 
jusqu'en  1789,  ont  servi  de  cuisine  et  d'offices  sans  jamais 
avoir  été  terminés.  Ces  maisons  étaient  séparées  par  un 
espace  recouvert  d'une  voûte  en  bois,  donnant  entrée 
dans  la  cour  intérieure  du  petit  château,  à  la  suite 
d'un  pont  jeté  sur  le  fossé  est  et  formé  de  solives 
appuyées  sur  un  fort  beau  pilier  de  granit  qui  est  du 
même  temps  que  les  cuisines.  Il  est  à  croire  que  là 
autrefois  existait  un  ponl-levis  qui  offrait  la  seule  com- 
munication possible  entre  le  petit  château  et  la  grande 
enceinte. 

Le  petit  château  était  entouré  de  fossés  larges  et  pro- 
fonds :  au  nord,  c'était  la  dérivation  de  l'Isac  ;  à  l'ouest, 
un  fossé  que  remplissaient  les  mêmes  eaux  et  qui  est 
aujourd'hui  desséché  ;  à  l'est ,  un  fossé  moins  large , 
également  alimenté  par  cette  rivière;  enfin,  au  midi,  le 
long  de  la  galerie  du  Petit  Pont,  depuis  le  donjon  des 
Armes  jusqu'à  la  tour  de  l'Horloge,  existait  un  fossé  comblé 
à  l'époque  où  fut  établie  la  terrasse  de  l'Orangerie  au 
XVII®  siècle.  Une  dépression  de  cette  partie  de  la  terrasse 
en  donne  exactement  la  largeur  ;  il  se  joignait  à  celui  de 
l'est  en  contournant  la  tour  de  l'Horloge. 

Le  bâtiment  du  corps  de  Logis  du  Roi  est  terminé  par 


—  24  —       . 

un  mur  de  refend.  On  a  percé  dans  ce  mur  des  fenêtres 
pour  éclairer  les  appartements. 

Les  seules  pièces  remarquables  du  Logis  du  Roi  étaient 
ce  qu'on  nomme  aujourd'hui  la  grande  salle ,  et  qui  était 
jadis  la  salle  du  Roi,  puis  une  vaste  chambre,  autrefois 
la  chambre  du  Rai,  aujourd'hui  le  salon  de  compagnie, 
car  la  salle  du  Roi  servait  de  salle  h  manger,  a  Ces  deux 
pièces,  dit  M.  Bizeul,  ont  été  éclairées,  dans  la  dernière 
moitié  du  XVII»  siècle,  par  d'immenses  fenêtres  régulière- 
ment percées  après  coup  dans  les  deux  façades,  b  Nous 
croyons  que  ces  fenêtres  ont  été  agrandies  à  une  époque 
plus  ancienne,  et  nous  pensons  que  cela  a  dû  être  fait  au 
XVI«  siècle ,  à  en  juger  par  les  moulures  et  profils  des 
fragments  de  meneaux  qui  sont  encore  visibles. 

Les  parois  de  la  grande  salle  et  du  salon  étaient  revêtues, 
dans  toute  leur  hauteur,  de  lambris  en  bois,  sur  lesquels 
étaient  tendues  des  tapisseries. 

Deux  cheminées  de  même  grandeur  se  voient  encore 
dans  la  salle  :  l'une  a  gardé  tout  son  caractère ,  l'autre  a 
été  recouverte,  au  XVIII»  siècle,  d'une  garniture  plus 
moderne  en  marbre;  mais,  sous  cette  enveloppe,  on 
aperçoit  encore  les  colonneites  gothiques  qui  devaient 
supporter  l'immense  linteau  en  pierre,  quelquefois  sculpté, 
qu'on  faisait  alors.  Ces  deux  cheminées  datent  de  la  fin  du 
XIII«  siècle. 

C'est  au-dessus  de  la  grande  cheminée  du  fond  qu'était 
suspendu  le  dais  ducal ,  possédé  maintenant  par  le  Musée 
archéologique  de  Nantes. 

Dans  les  grandes  salles,  ces  cheminées  étaient  d'une 
nécessité  absolue,  en  raison  des  nombreuses  réunions  à  la 
fois  conviviales  et  guerrières.  Lb  roi ,  le  vicomte ,  le  duc 
et  les  principaux  chevaliers,  devaient  être  placés  sous  le 
dais,  et  les  chevaliers  de  moindre  étage,  les  écuyers,  les 


—  25  - 

bacheliers,  les  varlets,  etc.,  etc.,  occupant  le  bas  bout  de 
la  table,  se  cbauffaient  à  cette  deuxième  cheminée ,  qui  fut 
supprimée  lorsque  ces  antiques  usages  cessèrent  d'exister 
daos  le  cours  du  XVI®  siècle. 

  Tétage  au-dessus  de  celui  que  nous  venons  de  décrire 
régnaient  d'immenses  greniers,  éclairés  vers  la  cour  inté- 
rieure par  de  hautes  lucarnes  qui  portent  le  caractère  de 
la  fin  du  XV®  siècle.  Ces  greniers ,  d'après  les  Iraces  que 
Ton  retrouve  aujourd'hui ,  étaient  divisés ,  vers  le  XVII® 
ou  XVIII®  siècle ,  en  chambres  séparées  par  des  cloisons  ; 
on  y  arrivait  par  de  petits  escaliers  de  bois,  que  l'on 
aperçoit  encore  dans  l'épaisseur  du  mur  et  qui  donnent 
sur  le  chemin  de  ronde  qui  reliait  la  tour  du  Connétable  à 
celle  du  Moulin. 

Le  haut  de  la  muraille  septentrionale  du  corps  de  Logis  du 
Roi  était  aussi  couronné  de  fausses  lucarnes  du  XV®  siècle, 
à  la  base  desquelles  existent  de  petites  fenêtres  géminées 
qui  éclairent  cette  galerie  très-étroite  qui  servait  de  chemin 
de  ronde. 

La  charpente  du  corps  de  Logis  du  Roi  est  de  la  fin 
du  XIII®  siècle  :  elle  est  entièrement  en  chêne  parfai- 
tement sain,  et  la  couverture  en  ardoises  est  bien  entre- 
tenue. 

Le  corps  de  Logis  du  Roi ,  contiguê  à  la  tour  du  Conné- 
table ,  possède  à  chaque  étage  une  porte  de  communication 
avec  cette  tour,  dont  les  murs  ont  environ  2™,50  d'épais- 
seur. On  a  pratiqué  à  chacun  de  ces  étages  d'étroits 
couloirs,  au  bout  desquels  se  trouve  un  siégé  de  latrine 
non  apparent  au-dehors. 

Dans  le  grenier  de  celte  tour  existait  un  dépôt  d'armes 
anciennes  qui  y  sont  restées  jusqu'à  la  Révolution. 

Le  Logis  de  la  Reine  et  la  galerie  du  Petit  Pont  sont 
démolis  depuis  si  longtemps  qu'on  ne  peut  rien  en  dire. 


—  26  — 

Sous  le  Logis  de  la  Reine  existe  encore  une  fort  belle 
cave,  et  sous  la  galerie  du.  Petit  Pont  quelques  autres 
souterrains  ouvraient  sur  la  cour  intérieure;  un  éboulement 
survenu ,  il  y  a  quelques  années ,  à  l'encoignure  de  ces 
deux  corps  de  logis,  a  fait  reconnaître  un  escalier  à  vis 
descendant  dans  la  cour,  et  qui,  nous  supposons,  était 
Tescalier  conduisant  aux  étages  supérieurs  de  la  tour  du 
Donjon  des  Armes. 

La  tour  de  l'Horloge  était  considérée  comtne  le  donjon , 
à  raison  de  sa  position  au  milieu  des  ouvrages  de  défense  ; 
ses  murailles  n'avaient  guère  que  14  mètres  de  hauteur 
jusqu'aux  mâchicoulis,  sa  charpente  avait  %  mètres  de 
longueur,  non  compris  le  dôme  en  lanterne  qui  soutenait 
le  beffroi  et  couronnait  l'édifice.  Sous  cette  tour  étaient  les 
cachots,  c'étaient  les  prisons  du  petit  château.  Une  tou- 
relle accolée  à  cette  tour  renfermait  l'escalier  à  vis  et  à 
manches  de  schiste  ardoisin-tabulaire  conduisant  à  ses 
trois  étages ,  lesquels  étaient  divisés  par  des  cloisons  en 
colombage  pour  former  des  chambres  destinées  à  quelques 
officiers  du  château  et  à  beaucoup  de  gens  de  service. 
Le  chartrier  occupait  le  premier  étage. 

La  seconde  enceinte  ne  contient  pas  moins  de  8  hectares 
14  ares,  c'est-à-dire  plus  du  double  de  la  première  ;  elle 
affecte  la  forme  d'un  pentagone  irrégulier.  Placée  au 
levant  du  petit  château  et  séparée  de  lui  par  le  fossé  de  la 
tour  de  l'Horloge  et  des  cuisines ,  elle  le  côtoie  dans  une 
longueur  de  70  mètres,  prolongée  dans  la  même  direction 
et  à  peu  près  à  longueur  égale ,  depuis  la  tour  de  l'Horloge 
à  la  tour  du  Sud-Ouest.  Elle  était  défendue  vers  l'ouest 
par  un  fossé  large  de  22  mètres  qui  se  réunissait  vers  le 
nord  au  fossé  de  la  galerie  du  Petit  Pont,  à  celui  de  la 
tour  de  l'Horloge,  et  au  midi  au  fossé  méridional.  Ce  fossé 
régnait  au  derrière  de  la  grande  écurie  et  a  été  comblé , 


—  27  — 

comme  celui  de  la  galerie  du  Petit  Pont ,  pour  former  la 
terrasse  de  l'Orangerie. 

Le  côté  occidental  de  la  grande  enceinte  se  ternainait  à 
celle  vieille  tour  ruinée,  placée  à  Tangle  sud-ouest  et  dont 
la  porte  donne  dans  la  grande  écurie ,  qui  y  appuie  son 
extrémité  niéridionale.  La  construction  toute  moderne  de 
cette  écurie  a  exigé  la  démolition  du  mur  de  défense,  sur 
une  partie  duquel  le  mur  du  nouvel  édifice  a  été  fondé. 

Ce  mur  et  cette  tour  du  Sud-Ouest  forment  une  des  plus 
anciennes  parties  du  château. 

Pour  le  côté  méridional ,  deux  courtines  séparées  par  la 
tour  du  Pont-Levis  sont  d'une  maçonnerie  différente  et 
indiquent  une  époque  plus  moderne.  Ces  deux  courtines 
sont  garnies  de  mâchicoulis  à  leur  sommet,  il  en  est  de 
même  pour  la  tour. 

La  tour  du  Pont-Levis,  Tune  des  plus  belles  pièces  du 
génie  militaire  à  cette  époque  (XIV«  siècle),  est  Tune  des 
parties  du  château  les  mieux  conservées  et  les  plus 
curieuses.  Sa  base  jusqu'au  premier  étage  n'est  qu'un 
massif  de  maçonnerie,  à  l'exception  de  la  partie  servant 
de  passage.  La  base  de  cette  tour  est  fondée ,  comme  la 
majeure  partie  des  châteaux ,  sur  rocher  :  elle  a  une  forme 
légèrement  conique  d'au  moins  8  mètres  d'élévation  jusqu'à 
une  ceinture  de  deux  rangs  de  pierres  posées  à  plat  ;  de 
là  elle  s'élève  perpendiculairement' à  la  hauteur  de  18 
mètres  ;  elle  porte  une  galerie  supérieure  en  encorbelle- 
ment, recouvrant  une  ceinture  complète  de  mâchicoulis. 
Son  diamètre  jusqu'aux  mâchicoulis  est  de  16  mètres  ; 
il  s'amoindrit  au-dessus  de  la  galerie  dans  une  éléva- 
tion de  8  à  4  mètres;  c'est  alors  que  commence  la 
couverture  conique,  en  charpente  et  ardoises,  d'une  pro- 
portion admirable  et  terminée  par  un  épi  en  plomb, 
surmonté  autrefois  d'une  girouette.  Cette  couverture  a 


—  28  — 

20  mètres  de  longueur  sur  un  diamètre  à  sa  base  de  14 
mètres. 

Le  massif,  percé  d'une  voûte  ouvrant  dans  la  grande 
cour  du  Puits ,  était  la  seule  entrée  charretière  extérieure 
du  château.  Cette  entrée  était  défendue  par  un  pont-levis, 
auquel  un  pont  de  plusieurs  arches ,  aujourd'hui  converti 
en  chaussée,  donnait  accès.  La  porte  en  ogive  a  une 
largeur  deî'^^SO,  le  passage  en  a  S°',18.  Cette  tour  n'avait 
qu'une  chambre  à  chaque  étage ,  qui  était  éclairée  par  deux 
fenêtres  dont  les  meneaux  en  croix  n'existent  plus  :  ces 
fenêtres  sont  carrées ,  avec  des  arcs  de  décharge  au-dessus. 
A  côté  sont  des  cabinets  pris  dans  l'épaisseur  du  mur, 
ainsi  que  des  latrines  ;  ces  petites  pièces  sont  éclairées 
par  d'élroites  fenêtres  qui  servaient  aussi  de  guettes  et 
meurtrières.  Il  existe,  pour  monter  dans  cette  tour,  un 
escalier  à  vis  pratiqué  dans  le  mur  même,  comme  l'an- 
nonce un  léger  renflement  ;  la  porte  donne  dans  la  grande 
cour. 

Sous  l'appui  de  la  fenêtre  du  deuxième  étage  est  un 
écusson  sculpté  sur  une  pierre  calcaire  de  la  dimension 
d'un  mètre.  Cet  écusson  est  parti  :  à  dexlre  il  porte  de 
gueules  au  lion  d'argent,  armé,  couronné  et  lampassé 
d'or;  à  sénestre,  une  M  onciale  couronnée  de  fleurons 
fleurdelisés  séparés  par  une  perle.  Celle  M  est  reproduite, 
mais  seule  sur  une  autre  pierre  calcaire  de  88  centimètres 
carrés,  placée  sous  l'appui  de  la  fenêtre  du  même  étage, 
donnant  au  nord-est  sur  la  cour  intérieure.  (Voir  note  B.) 

La  courtine,  à  laquelle  on  communiquait  à  gauche  en 
montant,  se  prolonge  jusqu'à  une  grosse  tour  qui  est  au 
sud-est  et  qui  termine  le  côté  sud  de  la  grande  enceinte. 
Ce  côté  était  défendu  par  un  fossé  profond  creusé  dans  le 
roc  et  d'une  largeur  égale  aux  autres.  Les  murs  des 
courtines  du  pont-levis  ont  4  mètres  d'épaisseur. 


—  29  — 

La  lour  du  sud-est,  du  même  temps  que   celle  du 

sud-ouesl ,  n'a  aucune  porte  donnant  sur  la  grande  cour, 

parce  que,  au  bout  de  la  courtine  venant  de  la  tour  du 

Pont-Levis ,  et  dans  l'angle  même  formé  par  cette  courtine 

et  celle  de  Test,  il  a  été  construit,  au  XIII®  siècle,  une 

petite  tour  qui  occupe  une  partie  .de  Taire  de  la  grande. 

Cette  petite  tour  est  appelée  tour  de  la  Prison  ;  tous  ses 

étages  et  ses  souterrains  étaient  disposés  pour  des  cellules 

et  des  cachots ,  toutes  les  fenêtres  étaient  grillées.  Dans  le 

rez-de-chaussée,   on   remarque  un  couloir  qui  donnait 

accès  dans  le  milieu  de  la  grosse  tour  du  sud-est. 

Les  courtines  du  côté  oriental  de  la  grande  enceinte, 
partant  de  la  tour  sud-est  et  allant  à  celle  nord-est,  sont 
coupées  en  deux  parties  égales  par  une  autre  grosse  tour 
que  nous  désignerons  sous  le  nom  de  tour  de  TEst ,  et 
forment  un  angle  très-obtus  dont  cette  tour  est  le 
sommet. 

Ces  courtines ,  la  tour  de  Test  et  celle  du  nord-est,  sont 
également  de  la  même  époque  que  les  deux  autres  grosses 
tours  dont  nous  venons  de  parler. 

Les  fossés  côté  est  sont  encore  très-marqués  ;  ils  étaient 
d'une  largeur  considérable,  d'une  grande  profondeur,  et 
toujours  remplis  des  eaux  dé  la  rivière  d'Isac.  Au  nord, 
les  deux  enceintes  étaient  défendues  par  une  dérivation 
de  cette  même  rivière,  retenue  par  le  barrage  d'un 
moulin. 

La  digue  qui  formait  le  fossé  peut  être  considérée  comme 
un  ouvrage  de  défense  avancée  et  extérieure,  et  les  deux 
portions  de  cette  digue  s'élargissant  en  forme  de  triangle, 
le  font  supposer  davantage. 

Rentrons  maintenant  dans  l'enceinte  et  parlons  un  peu 
de  son  intérieur.  Au  milieu  de  la  cour  est  encore  le 
grand  puits ,  si  nécessaire  à  toute  place  de  guerre.  Tous 


~  30  ~ 

les  anciens  bâtiments  qui  s'adossaient  aux  murailles, 
excepté  la  chapelle,  ont  disparu. 

La  chapelle  paraît  être  une  construction  du  XV®  siècle, 
et  doit  être  attribuée  à  Jean  II  de  Rohan.  Sa  forme  est 
carrée,  et  une  vaste  fenêtre  à  trois  meneaux  perpendicu- 
laires allant  former,  dans  la  partie  supérieure,  des  com- 
partiments assez  compliqués,  occupait  la  majeure  partie 
du  pignon  oriental.  Trois  fenêtres  plus  petites,  et  une  porte 
placée  dans  le  mur  méridional,  étaient  du  même  style. 
Celte  chapelle  avait  été,  en  1778,  coupée  par  un  mur  de 
refend  et  plâtrée  dans  tout  son  pourtour.  La  tribune  qui 
se  trouvait  h  l'entrée  de  la  chapelle,  et  à  laquelle  les 
châtelains  parvenaient  par  un  couloir  y  conduisant  de  la 
tour  du  Connétable ,  a  été  en  partie  conservée ,  et  les  frises 
qui  en  proviennent  sont  déposées  au  Musée  archéologique 
de  Nantes,  et  peuvent  donner  une  idée  des  curieuses 
sculptures  dont  elle  était  ornée. 

Sous  le  chœur  ancien  de  la  chapelle  on  peut  voir  une 
crypte  sépulcrale,  construite  et  voûtée  en  tuffeaux  ;  on 
y  descend  par  un  escalier  de  dix-huit  marches.  Cette 
crypte  était  fermée  d'une  trappe  au  niveau  du  sol. 

Les  bâtiments  plus  modernes  qui  ont  leur  façade  sur  la 
cour  du  puits ,  sont  : 

i^  La  grande  écurie ,  disposée  pour  trente  chevaux  ; 

^^  Les  remises  :  trois  à  Test  et  trois  à  l'ouest  de  la 
tour  du  Pont-Levis;  elles  sont  surmontées  d'immenses 
faneries  ; 

8<>  Une  maison  à  six  fenêtres  de  façade  et  nommée  le 
Gouvernement,  parce  qu'elle  était  destinée  aux  principaux 
officiers  des  ducs  de  Rohan.  Cette  maison  est  maintenant 
remplacée  par  une  habitation  nouvellement  construite, 
servant  à  M.  le  baron  de  Janzé,  propriétaire  actuel  du 
château. 


-  31  — 

L'écurie  et  les  remises  sont  du  XVII«  siècle,  et  le 
Gouvernemçnt  de  la  moitié  du  XVIII®. 

Revenons  un  peu ,  en  terminant  cette  description ,  sur 
l'esplanade  de  TOrangerie,  qui  fut  nivelée  et  arrangée 
après  que  les  défenses  qui  l'occupaient  furent  rasées  par 
redit  du  roi  Louis  XIII.  Aux  deux  extrémités  de  l'Oran- 
gerie sont  deux  espaces  circulaires  qui,  au  dehors,  figurent 
des  tourelles,  au  moyen  desquelles  on  a  voulu  rappeler  le 
préau  détruit. 

Une  balustrade  en  tuffeaux  garnissait  autrefois  la  ter- 
rasse dans  toute  la  partie  où  elle  n'était  pas  entourée  des 
bâtiments ,  et  couronnait  les  rebords  des  fossés  et  de  la 
cour  basse  du  Petit  Château. 

L'extrémité  de  l'Orangerie  donne  dans  la  cour  d'entrée 
actuelle,  par  laquelle  il  fallait  passer  pour  atteindre  le 
pont-levis.  Cette  cour  s'étend  le  long  des  fossés  et  donne 
accès  dans  le  parc  vers  est.  A  son  midi  est  le  grand  jardin, 
vaste  potager  livré  aujourd'hui  à  la  culture  des  céréales  ; 
à  l'ouest,  la  cour  est  close  par  l'ancienne  maison  du 
jardinier  et  par  un  mur  dans  lequel  est  un  grand  portail 
s'ouvrant  sur  le  faubourg  du  Pavé,  et  qui  porte  sur  son 
fronton,  extérieurement  et  intérieurement,  le  double  écusson 
des  Rohan-Chabot,  posé  sur  le  manteau  ducal. 


CHAPITRE  IV. 


APPRÉCIATION  DES  DIFFÉRENTES  ÉPOQUES  DE  LA  CONSTRUCTION 
DU  CHATEAU  DE  BLAIN. 


Nous  avons  dit  dans  le  chapitre  précédent  quel  était 
rétat  actuel  du  château  ;  recherchons  maintenant  quelles 
sont  les  époques  de  constructions  de  ses  différentes 
parties. 

Il  faut ,  d'après  le  Cartulaire  de  Redon ,  recourir  à  la 
charte  relative  à  Alain  Fergent  et  aux  huit  premières 
années  du  XII®  siècle ,  et  nous  efforcer  de  reconnaître  les 
parties  du  bâtiment  qui  remontent  à  cette  époque,  la  plus 
ancienne  où  il  soit  fait  mention  du  château  de  Blain, 
construit,  comme  il  est  dit  dans  cette  charte,  par  Alain  IV, 
dit  Fergent,  en  1108,  qui  obligea  tous  ses  vassaux  n'étant 
pas  éloignés  de  plus  de  six  lieues  d'y  venir  travailler  par 
corvées.  Cependant  nous  ne  nous  expliquons  guère  la 
construction  du  château  par  Alain,  lorsque  Ton  trouve 
avant  lui  plusieurs  possesseurs  des  terres  et  seigneuries 
de  Blain  ;  mais  nous  reviendrons  sur  ce  sujet  lorsque  nous 
nous  occuperons  des  différents  possesseurs  de  ce  château. 


-  33  - 

Les  tours  et  remparts  qui  sont  de  la  première  origine , 
sont  dans  toutes  leurs  parties  d*un  appareil  identique. 
La  pierre  de  taille  manquait  k  Blain ,  et  le  peu  de  granit 
employé  au  château ,  à  Texamen  qu'on  peut  faire  de  son 
grain,  a  dû  provenir  des  carrières  de  Vigneux  ou  du 
Temple-Mauperthuis ,  aujourd'hui  Templo.-de-Bretagne.  Le 
calcaire  coquillier,  qui  forme  tous  les  parements  des  ouver- 
tures et  les  marches  des  escaliers  dans  les  constructions 
du  XIII®  siècle ,  ainsi  que  du  XIV*'  et  du  XV®,  a  été  pris 
aux  carrières  calcaires  du  bassin  de  Cambon,  distant  de 
16  kilomètres  de  Blain. 

Mais  au  XII®  siècle,  dans  les  murs  de  cette  époque, 
on  n'aperçoit  pas  une  seule  pierre  calcaire  :  on  ne  trouve 
que  le  granit  employé  aux  piédroits  et  linteaux  des  rares 
ouvertures  pratiquées  dans  ces  murailles.  On  trouve  le 
schiste  ardoisin-labulaire ,  employé  et  taillé  en  marches 
d'escaliers  et  en  palâtres  pour  les  meurtrières. 

Pour  les  revêtements  intérieurs  et  extérieurs  des  tours 
et  des  courtines,  on  s'est  servi  d'une  pierre  qui  se  trouve 
dans  le  parc  et  ses  environs,  comme  par  exemple  à  la 
petite  chapelle  Saint-Roch.  C'est  un  grès  quartzeux  d'une 
dureté  extrême  ;  il  n'a  pu  être  taillé  qu'au  marteau  de 
paveur  comme  un  véritable  pavé,  dont  cette  pierre  a,  du 
reste,  la  forme,  c'est-à-dire  qu'elle  présente  un  carré  ou 
parement  de  15  ic  16  centimètres  et  une  queue  de  80 , 
qui  a  servi  à  les  lier  à  un  blocage  de  pierres  inégales, 
sorte  de  béton  perdu  dans  un  bain  de  mortier  dont  est 
composé  l'intérieur  des  murailles. 

De  la  maçonnerie  de  cette  époque  on  peut  mesurer  une 
partie  de  516  mètres  sur  un  périmètre  total  de  730  mètres, 
et  on  reconnaît  encore  cinq  tours  et  trois  courtines  de 
cette  construction,  qui  doivent  être  considérées  comme 
faisant  partie  du  château  élevé  par  le  duc  Alain  Fergenl. 

3 


-  34  — 

Ces  tours ,  dont  le  diamèlre  est  de  23  mètres ,  sont  les 
deux  du  sud-onest  et  du  sud-est ,  ruinées  à  l'intérieur  et 
au  sommet,  mais  dont  la  hauteur  moyenne  est  encore  de 
10  à  H  mètres,  puis  la  tour  du  nord-est,  presque  entière- 
ment dépouillée  de  son  revêtement  et  rasée  à  moitié  de 
sa  hauteur  ;  ces  trois  tours  ressortaient  presque  entière- 
ment de  la  ligne  des  remparts. 

La  tour  de  Test  et  celle  appelée  le  Donjon  des  Armes 
n'étaient  que  des  demi-lours  dont  la  moitié  était  noyée 
dans  la  courtine  ;  elles  ont  conservé  une  partie  de  leur 
appareil. 

La  lour  du  sud-ouest  ou  de  l'écurie  a  gardé  à  peu  près 
son  plan  de  fer-à-cheval  :  sa  porte  à  l'intérieur  de  l'en- 
ceinte, son  escalier  à  vis  ayant  encore  soixante-neuf 
marches  de  12  centimètres  de  hauteur,  des  ouvertures 
carrées  et  à  plein-cintre ,  l'aire  intérieure  inscrite  en 
quadrilatère  régulier  de  6™,18  sur  chaque  face,  dans  la 
forme  quasi-circulaire  de  ses  épaisses  murailles.  Les  trous 
d'encastrement  des  solives  qui  supportaient  les  planchers 
indiquent  au  moins  un  étage ,  une  cheminée  et  une  autre 
au-dessous,  au  rez-de-chaussée,  dont  le  tuyau  paraît 
s'agencer  avec  celui  de  la  première  ;  enfin ,  une  sorte 
d'alcôve  pratiquée  dans  la  muraille. 

Les  deux  chambres  superposées  de  cette  lour  ne  reçoivent 
de  lumière  que  par  quelques  étroites  meurtrières  pratiquées 
dans  la  muraille;  on  les  prendrait  facilement  pour  des 
cachots,  sans  les  cheminées  qui  y  existent  et  qu'il  n'est 
pas  habituel  de  rencontrer  dans  les  prisons,  surtout  au 
moyen-âge,  époque  originaire  du  proverbe  :  «  H  n'est  pas 
de  belles  prisons  et  de  laides  amours.  » 

Dans  ces  vieilles  tours  on  remarque,  à  l'extérieur,  des 
ouvertures  peu  élevées ,  mais  larges ,  qui  sont  formées  de 
pierres  de  granit,  et  dont  la  partie  supérieure  est  formée 


-  35  — 

par  un  linteau  également  en  granit  de  95  cenliofiëtres  de 
longueur  sur  85  d'épaisseur  ;  au-dessus  de  ce  linteau  est 
un  arc  de  décharge  formé  de  claveaux  en  gneiss ,  dont  le 
plus  fort,  qui  sert  de  clef,  a  une  hauteur  de  40  centi- 
mètres ;  quelques-unes  de  ces  ouvertures  sont  placées 
tellement  au  ras  du  sol  du  côté  des  fossés ,  quoique  hors 
d'atteinte  de  Teau,  qu'il  faut  conclure  qu'elles  corres- 
pondent aux  cachots  ou  souterrains,  creusés  presque  sous 
toutes  les  tours  dans  le  roc,  qui  leur  sert  de* fondation. 

Venons  maintenant  aux  autres  parties  du  château  qui 
sont  postérieures  aux  constructions  d'Alain  Fergent.  Nous 
indiquerons  d'abord  la  tour  du  Pont-Levis,  qui  nous  paraît 
remonter,  ainsi  que  les  deux  courtines  qui  lui  sont  contiguës 
à  l'est  et  à  l'ouest,  à  Olivier  II  de  Clisson ,  qui  les  aurait 
fait  construire  de  1262  à  1820.  Sous  les  deux  fenêtres  du 
premier  étage  de  cette  tour  se  trouve,  dans  les  écussons, 
une  M  onciale  dont  nous  avons  déjà  parlé  dans  la  descrip- 
tion du  cliàteau. 

C'est  bien  l'M  onciale  du  XIII«  siècle,  lettre  qui  semble 
avoir  été  adoptée  comme  une  sorte  de  chiffre  ou  d'emblème 
parles  Clisson ,  bien  avant  le  temps  du  connétable,  comme 
on  le  voit  par  les  deux  écussons  dont  nous  venons  de 
parler  :  elle  a  été  retrouvée  en  divers  endroits  des  bâti- 
ments orginaires  de  l'ancien  hôtel  de  Clisson,  rue  du 
Chaume  à  Paris,  aujourd'hui  l'Ecole  des  Charles. 

Voici  ce  qu'en  dit  M.  Quicherat  : 

«  On  a  retrouvé  récemment  dans  l'ancien  hôtel  de  Clisson, 
rue  du  Chaume  à  Paris,  aujourd'hui  l'Ecole  des  Chartes, 
un  certain  nombre  de  ces  M  couronnées,  qui  peuvent  être 
considérées  comme  le  monogramme  de  la  famille  de  Clisson  ; 
au  dire  des  vieux  historiens  de  Paris ,  dit  encore  M.  Jules 
Quicherat,  la  même  lettre  était  répétée  de  mille  manières 
dans  la  décoration ,  tant  intérieure  qu'extérieure,  de  l'hôiel. 


-  36  — 

Là  confirmation  du  fait  s'est  trouvée  dans  les  derniers 
travaux.  La  lucarne  établie  dans  le  comble  de  la  tourelle 
de  gauche  est  ornée  d'une  M  couronnée,  dont  on  a  eu  qu'à 
raviver  la  couleur  ou  la  dorure,  pour  lui  rendre  l'effet 
qu'elle  produisait  il  y  a  quatre  cent  cinquante  ans.  Elle 
a  servi  de  modèle  pour  celle  qu'on  a  gravée  au-dessus  de 
la  porle.  D'autres  M  décorent  des  carreaux  employés  à  un 
pavement  dont  les  débris  existaient  sous  la  cage  du  grand 
escalier  de  Sôubise.  » 

Il  faut  aussi  attribuer  à  Olivier  II  la  construction  : 

1*^  Du  corps  de  logis  appelé  Corps  de  logis  du  Roi, 
modifié  à  la  fin  du  XV«  siècle  par  Jean  II  de  Roban ,  qui 
lui  fit  ajouter  les  lucarnes  qui  sont  sur  le  toit,  dans  la 
partie  nord  et  méridionale  ;  au  XVII® ,  par  Marguerite 
de  Roban  et  son  fils  Louis  de  Rohan-Ghabot,  et  au  XVIIIe, 
par  le  petit-fils  de  ce  dernier  ; 

2^  De  la  tour  attenant  à  ce  corps  de  logis,  et  qui  fut 
remplacée  par  celle  bâtie,  en  1880,  par  Olivier  IV  de  Glisson, 
connétable  de  France ,  dont  elle  a  conservé  le  nom ,  et  qui 
fut  édifiée  avec  les  pierres  et  matériaux  enlevés  au  château  du 
Gâvre ,  quand  ce  dernier  fut  pris  et  incendié  par  le  conné- 
table ; 

i^  De  la  tour  de  l'Horloge,  détruite  il  y  a  peu 
d'années,  et  dont  il  ne  reste  que  quelques  assises  h  la 
base. 

La  maçonnerie  de  cette  tour  était  également  en  moellons, 
comme  toutes  ces  constructions  relativement  modernes; 
les  encadrements  des  portes  et  fenêtres  ainsi  que  les 
mâchicoulis  étaient  en  pierres  calcaires.  La  porte  de  la 
tourelle  de  l'escalier  conduisant  aux  étages  de  cette  tour, 
de  la  fin  du  XV®  siècle,  avait  dû  être  construite  sous  Jean 
II  de  Pohan;  elle  était  en  granit  et  très-ornée  :  on  peut 
la  voir  encore ,  du  reste ,  car  elle  a  été  transportée  pour 


-  37  — 

servir  de  porte  d'entrée  au  pavillon  du  garde  principal  de 
la  forêt  de  la  Groulaie. 

4<>  Du  Corps  de  logis  de  la  Reine  et  de  la  galerie  du 
Petit-Pont,  ruinés  lors  du  siège  de  1591  et  dont  il  ne 
reste  que  les  soubassements  qui,  du  côté  de  la  cour, 
soDt  rapportés  à  tort,  par  M.  Bizeul,  au  XII®  siècle  ; 

5^  De  la  tour  de  la  Prison ,  construite  dans  une  écban- 
crure  demi- circulaire  faite  à  la  vieille  tour  du  sud-est. 

Dans  ces  constructions,  presque  toutes  les  portes  et 
fenêtres  sont  encadrées  par  la  pierre  coquillière  de  Cambon  : 
ce  même  calcaire  forme  les  marches  d'escalier  ainsi  que 
les  mâchicoulis  qui  sont  ornés  de  trèfle  dans  une  ogive. 

Quant  aux  autres  parties  postérieures,  elles  trouveront 
leur  appréciation  dans  les  chapitres  suivants ,  quand  nous 
parlerons  des  seigneurs  qui  les  ont  fait  construire. 


CHAPITRE  V. 


DES  SEIGNEURS  DE  BLAIN  ,  DU  NOM  DE  BLAIN. 


Nous  continuons  celle  notice  par  Thistoire  du  château , 
en  y  racontant  les  fails  qui  s'y  sont  passés  et  la  vie  des 
châtelains  qui  l'ont  possédé  et  qui  ont  contribué  à  son 
édification  et  embellissement,  jusqu'à  l'époque  où,  par  un 
achat ,  il  vint  en  la  possession  du  propriétaire  qui  l'occupe 
aujourd'hui. 

On  a  vu,  d'après Dom  Lobineau  {Hisl.  deBret.,  p.  188), 
que  le  château  fut  bâti  par  Alain  Fergent,  duc  de  Bretagne, 
à  son  retour  de  la  première  croisade ,  en  1108  (voir  note  C), 
et  on  ne  s'explique  pas  la  construction  d'un  château  sur 
une  seigneurie  qui  ne  semble  pas  lui  appartenir  ;  car  dans 
la  dernière  moitié  du  XI®  siècle ,  une  charte  de  Marmous- 
lier ,  publiée  par  D.  Morice ,  dans  ses  Preuves,  1. 1,  p.  470, 
sous  le  titre  d'accord  entre  Léon,  frère  de  Papin  et  ses 
moines  de  Marmoustier ,  parle  pour  la  première  fois  d'un 
seigneur  de  Blain ,  Guégo  de  Blanio ,  avec  la  date  de 
1090  :  l'objet  de  cet  accord  était  la  confirmation  de  la 


—  39  — 

donation  de  Féglise  Sainte-Croix,  de  Nantes,  à  Marmouslier. 
(Note  D.) 

Il  est  également  parlé  de  ce  Guégon  de  Blain ,  dans 
une  charte  du  Garluiaire  de  Redon,  datée  de  1133,  qui  se 
retrouve  dans  le  premier  volume  des  Vrmxje^  de  D.  Morice, 
col.  568,  comme  seigneur  suzerain,  en  même  temps 
de  quelques  terres  du  domaine  des  seigneurs  de  Pont- 
château.  (Note  E.) 

Après  Guégon,  on  trouve,  mais  sans  preuve  conviaiin- 
cante,  un  seigneur  du  nom  de  Eudon  de  Pontchâteau, 
dont  un  fragment  du  sceau  nous  a  été  conservé  par  les 
historiens  D.  Morice  et  D.  Lobineau ,  lequel  est  à  trois 
croissants  2  et  1,  le  fond  et  les  émaux  nous  sont  inconnus. 

Puis,  d'après  une  généalogie  conservée  dans  les 
portefeuilles  des  Blancs-Manteaux,  mss.  de  la  bibliothèque 
impériale  (1),  on  peut,  je  crois,  sans  forcer  aucunement  la 
conjecture,  établir  que  Constance  de  Pontcbâleau ,  fille 
d'Eudon,  épousa  d'abord  Guillaume  de  Clisson,  qu'elle  en 
eut  un  fils  Olivier,  qu'elle  en  était  veuve  antérieurement  à 
l'année  1225,  époque  à  laquelle  elle  contracta  un  nouveau 
mariage  avec  Hervé  de  Blain. 

En  effet,  de  l'année  1205 ,  date  de  la  dernière  mention 

(1)  Gonstantia. 

GuiUelmus  de  GUssod  primus  maritus  ojus. 

Olivarius  do  GUssod,  dit  le  Vieil,  1220-1*462. 

Olivier  le  jeune,  1262-1320. 
Gonstantia,   1241-1244. 
Henreus  de  Blein  2  »  maritus,  1225-1235. 

Eudon  de  Ponte,  12G8,  1262,  1265. 
Guilelmus  de  Fresnayo,  1254-1262. 
Uerveusde  Bleiug,  1254. 


—  40  — 

de  Guillaume,  il  faut  aller  h  Tannée  1254,  dans  les  Preuves 
de  D.  Moiice ,  pour  trouver  celle  d'Olivier  de  Glisson ,  dit 
le  Vieil ,  fils  de  Constance  de  Pontchâteau  et  de  Guillaume 
de  Glisson.  G'est  aussi  la  première  fois  que  Ton  voit  le 
nom  d'Olivier ,  qui  paraît  avoir  été  adopté  par  les  quatre 
générations  issues  de  Guillaume;  il  nous  parait  sorti  de 
la  lignée  des  Pontchâteau  et  rappeler  le  souvenir  de  ce 
terrible  Olivier,  incorrigible  déprédateur  de  l'abbaye  de 
Redon,  et  on  peut  supposer  que  c'est  comme  parrain 
qu'il  le  transmit  à  son  petit-neveu  Olivier  de  Glisson. 

Gonsiance  de  Pontchâteau,  à  la  mort  de  Guillaume, 
contracta  un  second  mariage  avec  Hervé  de  Blain,  en 
1-225  :  nous  ne  savons  ce  qu'était  cet  Hervé;  il  est  probable 
qu'il  descendait  de  Guégon  de  Blain,  mais  nous  n'avons 
rencontré  aucune  preuve  de  cette  généalogie.  La  première 
mention  qui  en  ait  été  faite  se  trouve  dans  l'histoire 
Lebaull,  à  la  date  1208;  elle  a  été  répétée  par  d'Argentré, 
D.  Lobineau  et  D.  Morice,  sans  qu'ils  se  soient  mis  en 
peine  de  rechercher  le  document  originaire  qu'ils  n'ont 
nullement  indiqué.  Nous  trouvons  le  nom  de  ce  seigneur 
dans  des  titres  parlant  de  plusieurs  fondations  pieuses 
faites  par  lui;  entre  autres  l'établissement  des  Dominicains 
ou  Jacobins,  à  Nantes,  dans  l'hôlel  d'André  de  Nitré, 
près  du  château ,  sur  le  bord  de  la  Loire ,  entre  les  portes 
Drouïn,  Listard  et  Brient-Maillarl,  en  1228.  (Note  F.) 

D.  Lobineau  affirme ,  mais  sans  en  indiquer  la  source, 
que  :  «  Deux  ans  après ,  le  seigneur  de  Blain  donna  de 
grands  revenus ,  à  prendre  sur  sa  terre  de  Blain ,  pour  la 
construction  et  l'entretien  du  même  couvent.  »  {Hist. , 
p.  228.) 

Une  charte  de  l'abbaye  de  Blanchecouronne,  datée  de 
l'année  1236,  et  de  laquelle  D.  Morice  n'a  imprimé  qu'une 
partie,  Vr.,  i,  col.  902,  dit:  que  Constance  de  Pont- 


—  41  ~ 

château ,  fille  d'Eudon  du  Pont,  Constantia  domina  Pontis 
castri,  filia  Eudonis  de  Ponte,  donne  à  l'abbaye  la  tierce 
partie  de  son  flef  de  T Aulnaye ,  testiam  partent  feodi  met 
qnod  vocatur  feodnm  de  Alneto  (la  chapelle  Launay, 
près  Savenay).  «  Elle  donne  de  plus,  à  la  même  abbaye, 
six  livres  de  rente  qu'elle  a  assignées,  dans  les  prés  de  son 
cher  flls  Eudon,  en  la  paroisse  de  Monstoir,  pour  le  salut 
de  l'âme  du  noble  bomme  Hervé  de  Blain ,  son  seigneur  et 
père  dudit  Eudon ,  son  fils.  (Note  G.)  » 

L'ensemble  de  cette  pièce  annonce  que  Constance  était 
veuve  d'Hervé  et  prouve  que  leur  union  n'avait  pas  duré 
plus  de  dix  ans,  de  1225  à  1235;  enfin  c'est  en  quelque 
sorte  l'acte  de  naissance  de  leur  fils  Eudon  :  ce  ne  fut 
pas  leur  seul  enfant.  Une  charte  de  ,1244,  citée  par 
D.  Lobineau,  donne,  suivant  le  savant  bénédictin,  la  preuve 
que  de  son  mariage  avec  Hervé  de  Blain,  Constance  était 
«  mère  d'Eudon  du  Pont,  de  Guillaume  de  Fresnaye  et 
d'Hervé  de  Blain ,  deuxième  du  nom,  leur  frère.  » 

Ce  dernier  portait  pour  armes  :  de  vair  au  croissant 
d'argent  en  abime,  comme  on  le  voit  d'après  un  sceau 
conservé  par  D.  Lobineau  :  ce  sceau  est  pour  nous  du  plus 
grand  intérêt,  en  ce  qu'il  nous  fait  connaître  les  anciennes 
armes  des  seigneurs  de  Blain ,  qui  étaient  de  vair,  car  le 
croissant  dont  se  trouve  chargé  l'écusson  de  Hervé  de 
Blain,  en  1277,  est  évidemment  une  brisure  faite  par  cet 
Hervé  ou  son  frère  Eudon  du  Pont,  pour  marquer  leur 
descendance  de  Constance  de  Pontchâteau  qui  elle,  portait 
de  gueules  à  trois  croissants  d'argent ,  2  et  1 ,  au  chef 
d'argent. 

D.  Lobineau  a  tenté  de  donner  la  descendance  d'Hervé 
de  Blain ,  deuxième  du  nom ,  mais  il  ne  nous  apprend  pas 
quelle  fut  sa  femme  :  une  généalogie  manuscrite,  de  la 
maison    de    Volvire ,  conservée  par  M.  Le  Court  de  la 


—  42  — 

Villestbassctz,  de  Dinan,  nomme  celte  femme  Olive  Chabot, 
dame  de  la  Rocbe-Gervière  et  des  Essarts ,  en  Poitou. 

D.  Lobineau  donne  pour  enfants  à  Hervé  de  Blain, 
deuxième  du  nom  : 

1«  Eon  du  Pont,  sire  deFresnaye; 

^^  Marquise  ou  Marguerite  du  Pont,  mariée  en  13S0  , 
à  Jean  V,  sire  de  Maure  de  Bonaban  et  de  Quebillac  ; 

3^  Anthèse  de  Fresnaye,, fille  de  Hervé,  cbevalier,  sei- 
gneur de  la  Rocbe-Hervé,  qui  fut  mariée  à  Hervé  de 
Volvire. 

La  Rocbe-Hervé ,  dont  nous  venons  de  parler ,  était  une 
seigneurie  appartenant  aux  Hervé  de  Blain  ;  elle  était  située 
dans  la  partie  septentrionale  de  la  paroisse  de  Missillac. 
On  reconnaît  encore,  près  du  village  de  Pierric,  la  motte 
et  les  fossés  d'enceinte  de  l'ancien  cbâleau,  où  Ton  remarque 
un  souterrain  qui ,  dit-on ,  a  servi  pendant  la  révolution 
de  retraite  assez  sûre  à  des  prêtres  proscrits. 

Ainsi ,  comme  nous  le  voyons ,  la  descendance  des 
Hervé  de  Blain  se  fondit  et  disparut  dans  la  famille  de 
Volvire. 


CHAPITRE  VI. 


DES   SEIGNEURS  DE  BLAIN,  DU  NOM  DE  CLISSON. 


Nous  avons  suivi  trës-succiDclement  la  descendance  de 
Hervé  de  Blain  et  de  Constance  de  Pontcbàteau,  jusqu'à  la 
dernière  moitié  du  XIV®  siècle,  époque  à  laquelle  la  maison 
de  Blain  s'est  fondue  par  succession  dans  celle  de  Volvire. 
On  a  pu  remarquer  que,  pendant  l'écoulement  de  ces  quatre 
ou  cinq  générations,  depuis  l'an  1225  à  l'an  1870,  il  n'a 
nullement  été  question  de  la  terre  ni  du  château  de  Blain. 
Les  personnages  qui  se  sont  succédé,  à  la  seule  exception 
de  Hervé  de  Blain,  deuxième  du  nom,  ont  tous  pris  les  noms 
du  Pont  et  de  Fresnaye,  terres  qui,  dans  l'origine,  ont  pu 
avoir  été  des  dépendances  de  la  seigneurie  de  Pontcbâteau. 
D'un  autre  côté,  leur  voisinage  de  Blain  pourrait  porter  à 
croire  qu'au  XII®  siècle  et  même  depuis,  il  y  aurait  eu  un 
mélange  de  toutes  ces  terres  que  nous  ne  pouvons  plus 
expliquer  aujourd'hui. 

Ce  qui  nous  semble  le  plus  clair  dans  cette  matière  assez 
confuse,  c'est  que  les  terres  du  Pont  et  de  Fresnaye  appar- 
tenaient, en  leur  majeure  partie,  en  1262,  aux  descendants 


_  44  - 

d'Hervé  de  Blain ,  premier  du  nom ,  el  qu'en  même  temps 
la  terre  de  Blain  appartenait  à  Olivier  de  Glisson  le  Vieil, 
fils  né  du  premier  mariage  de  Constance  de  Pontchâteau 
avec  Guillaume  de  Glisson.  Mais  comment  cette  terre  qui 
devait,  dans  l'origine,  appartenir  à  Hervé,  premier  du  nom, 
el  à  ses  descendants ,  se  trouve-t-elle  dans  les  mains  d'un 
Glisson,  leur  frère  utérin,  en  contradiction  formelle  avec 
l'axiome  reçu  en  Bretagne:  Paterna  paternis ,  materna 
maternis  ?  Nous  ne  pouvons  expliquer  ce  fait  que  par  des 
donations  qui  auraient  été  faites  el  dont  nous  n'avons 
trouvé  aucune  preuve.  (Note  H.) 

G'est  au  XIH®  siècle  que  paraissent,  avec  quelque  clarté, 
les  seigneurs  du  nom  de  Glisson,  sous  le  règne  de  Jean  I«% 
dit  le  Roux ,  duc  de  Bretagne ,  en  Ja  personne  de  Olivier 
de  Glisson,  dit  le  Vieil.  G'élait  un  caractère  hardi,  fier  et 
aventureux  ;  il  provoqua  le  duc,  son  seigneur  lige,  contre 
lequel  il  soutint  la  guerre  pendant  plusieurs  années.  Le 
duc  ne  se  borna  pas  à  faire  raser  les  forteresses  de  ce 
baron ,  il  fit  encore  saisir  toutes  ses  terres. 

Olivier  ne  pouvant  se  venger  par  les  armes,  se  pourvut 
au  tribunal  du  roi  de  France  et  y  appela  le  duc,  son  sou- 
verain. Le  roi  se  contenla  d'obliger  le  seigneur  de  Glisson 
à  faire  hommage-lige  au  duc  et  à  lui  promettre  qu'il  ne 
plaiderait  plus  contre  lui  dans  aucune  cour  étrangère,  à 
moins  qu'on  ne  lui  refusât  la  justice  dans  celle  de  Bretagne. 

Les  choses  ayant  été  réglées  en  1262,  les  parties  en 
vinrent  à  un  accommodement  en  présence  du  roi  qui  les 
concilia.  Ge  traité  porte  : 

ce  10  Olivier  de  Glisson  renoncera  à  tous  les  biens  qu'il 
»  possède  en  Bretagne,  tant  du  côté  de  son  père  que  de 
»  celui  de  sa  mère ,  et  que  le  duc  recevra  le  seigneur  de 
»  Glisson  à  faire  hommage  de  ses  terres  ; 

»  2^  Que  la  terre  de  Pontchâteau,  qui  a  été  donnée  à 


-  45  - 

»  Eudon  du  Pont  et  h  Guillaume  de  Fresnay ,  ses  frères , 
»  leur  demeurera  et  passera  à  leurs  héritiers  ; 

»  8®  Que  Olivier  de  Glisson  paiera  au  duc  quatre  mille 
»  livres  tournois,  monnoie  de  Nantes.  (Voir  note  H.) 

»  4°  Que  Glisson  ne  pourra  demander  au  duc  aucune 
»  réparation  ou  reslitution  au  sujet  de  ce  qiii  a  été  rasé, 
»  détruit  ou  saisi  sur  lui,  excepté  la  maison  de  la  Ver- 
»  rière  qui  lui  sera  rendue  (1); 

»  5^  Que  si  Olivier  junior  meurt  avant  son  père,  ce 
»  dernier  ne  pourra  rien  exiger  au-delà  de  ce  qui  lui  sera 
»  accordé  pour  sa  subsistance,  après  la  conclusion  de  ce 
»  traité; 

»  6«  Enfln ,  que  si  ce  môme  Olivier  le  Jeune  est  cité  à 
»  la  Cour  de  Bretagne  pour  quelques  fautes  commises 
»  contre  le  duc  et  refuse  de  s'y  soumettre,  le  duc  pourra 
»  soumettre  les  fiefs  qu'il  tiendra  de  lui.  » 

Cette  prise  d'armes  contre  son  souverain  seigneur  indique 
dans  ce  fils  de  Constance  de  Pontchâteau  et  dans  le  frère 
utérin  d'Eudon  du  Pont  et  Guillaume  de  Fresnay  une  puis- 
sance féodale  remarquable,  mais  que  nous  ne  pouvons 
apprécier  faute  de  documents. 

Olivier  II  junior,  fils  du  précédent,  rentra  en  possession 
de  tous  ses  biens  et  châtellenies  ;  ce  fut  lui  qui  fit  recons- 
truire au  château  de  Blain,  détruit  en  partie  sous  son  père, 
la  tour  du  Pont-Levis,  ses  deux  courtines,  la  tour  de  la 
Prison ,  celle  du  Beffroy  ou  de  l'Horloge  et  tous  les  bâti- 
ments du  petit  château. 

On  ne  sait  que  peu  de  choses  de  lui  qui  puisse  nous  inté- 

(1)  Petite  forteresse  ruinée,  à  laqueUe  Ed.  Richer,  dans  son  Foyage 
'pittoresque  de  la  Loire-Inférieure ,  donne  le  nom  de  château  de  Barbe- 
Bleue,  qui  lui  est  resté  populaire. 


-  46  — 

resser.  On  prétend  qu'il  servît  Philippe  le  Bel  dans  ses 
armées,  en  1324.  Il  épousa  Isabeau  de  Graon,  fille  de 
Maurice,  einquième  du  nom,  sire  de  Craon,  qui  mourut  le 
30  juillet  1850. 

Les  enfants  issus  de  ce  mariage  furent  : 

1^  Olivier  III,  qui  suit  ; 

^^  Mahaud,  mariée  d'abord  à  Guy  de  Bauçay,  dit  le 
Jeune ,  seigneur  de  Ghaneçay,  puis,  en  secondes  noces,  à 
Savaric  de  Vivonne,  troisième  du  nom,  seigneur  de  Thors 
et  des  Essarts  ; 

3^  Amaury  de  Glisson ,  seigneur  de  la  Blandinaye  et 
autres  terres  qui  furent  confisquées  à  cause  des  rébellions 
et  forfaitures  qu'il  avait  commises  pendant  les  guerres  de 
Bretagne,  et  dont  il  obtint  néanmoins  abolition,  par  lettres 
de  Gharles  de  Blois,  duc  de  Bretagne,  en  1344,  dont  il 
suivit  ensuite  le  parti  et  mourut  au  combat  de  la  Roche- 
Derrien ,  en  1347  ; 

¥  Gautier  de  Glisson,  qui  était  gouverneur  de  Brest, 
lorsque  cette  ville  fut  attaquée,  en  1342,  par  le  comte  de 
Montfort;  il  périt  pendant  le  siège  de  cette  place,  en  la 
défendant. 

Olivier  III  de  Glisson  étail  gouverneur  de  Vannes ,  au 
commencement  de  cette  guerre,  qui  désola  si  longtemps  la 
Bretagne.  Il  livra  cette  place  aux  ennemis,  séduit  par  une 
vague  promesse  d'Edouard  III,  roi  d'Angleterre,  de  le  nom- 
mer vice-roi  de  Bretagne.  A  cette  occasion,  un  traité  secret 
avait  été  conclu  entre  eux  et  plusieurs  autres  barons  bre- 
tons. Philippe  de  Valois,  roi  de  France,  voulant  intimider 
les  seigneurs  français  par  un  exemple,  fit  tomber  sa  colère 
sur  ces  bannerets  bretons.  Olivier  et  d'autres  seigneurs 
étaient  alors  à  Paris  et  assistaient  aux  fêtes  du  mariage 
du  second  fils  du  roi.  Olivier  fit,  à  cette  occasion,  briller 
dans  les  tournois  sa  force  et  son  adresse,  et,  comme  il 


—  47  - 

sorlaît  de  la  lice,  il  fut  arrêté,  et,  quelques  jours  après, 
il  eut  la  tête  tranchée.  Cette  tête  fut  envoyée  en  Bretagne 
et  plantée  sur  une  pique  aux  créneaux  du  château  du 
Bouffay. 

Il  avait  épousé  Jeanne  de  Belleville,  fille  de  Maurice, 
seigneur  de  Belleville,  Montaigu,  la  Garnache,  etc.,  et  de 
Létice  de  Parthenay,  dont  il  eut  cinq  enfants,  qui  furent  : 

1**  Olivier  IV,  connétable  de  France,  qui  suit  : 

2^  Maurice ,  seigneur  de  Blaîn  ; 

8°  Guillaume,  seigneur  de  la  Trouvière; 

4°  Isabeau,  mariée  à  Jean,  sire  de  Rieux; 

5*>  Jeanne ,  femme  de  Jean  de  Harpedane ,  seigneur  de 
Montendre. 

Jeanne  de  Belleville  habitait  le  château  de  Saint-Yves , 
près  Hennebon  ;  elle  ne  songea  qu'à  venger  son  mari  :  elle 
conduisit  deux  de  ses  enfants  à  Nantes,  s'arrêta  devant 
la  porte ,  et  leur  montrant  la  tête  de  leur  père  et  levant 
leurs  mains  au  ciel,  elle  les  fit  jurer  de  venger  celui  dont 
ils  tenaient  la  vie.  L'aîné  de  ces  enfants  avait  alors  sept 
ans,  et  devint  dans  la  suite  connétable  de  France. 

Quoi  qu'il  en  soit,  ce  supplice  et  ses  suites  barbares 
irritèrent  au  plus  haut  point  les  amis  et  surtout  la  veuve 
d'Olivier.  A  la  tête  de  400  hommes  d'armes,  elle  alla  atta- 
quer un  château  qui  tenait  pour  Charles  de  Blois,  sous  le 
commandement  de  Gallois  de  la  Heuse  ;  elle  s'en  empara 
et  massacra  toute  la  garnison;  ensuite,  armant  des  navires 
en  courses,  elle  vengea  la  mort  de  son  mari  sur  tous  les 
marchands  français  qu'elle  put  rencontrer  en  mer.  Enfin, 
elle  se  retira  à  Hennebon,  auprès  de  la  comtesse  et  du  jeune 
comte  de  Montfort,  avec  son  fils  Olivier. 

Le  roi  Philippe,  pour  la  punir,  fit  saisir  tous  ses  biens, 
entre  autres  Blain,  qui  fut  donné  à  Louis  de  Poitiers,  comte 
de  Valentinois,  avec  une  maison  au  faubourg  de  Nantes. 


-  48  — 

Louis  de  Poitiers,  par  testament,  remit  ces  biens  à  son 
frère  Aymar,  qui  se  laissa  enlever  Blain. 

D'un  autre  côté,  Jean  de  Montfort  voulut  dédommager 
la  veuve  de  Glisson  d'une  partie  des  pertes  qu'elle  avait 
éprouvées,  par  attachement  pour  sa  cause.  (Voir  note  H.) 

Il  fit  don,  treize  jours  avant  sa  mort,  «  le  treizième  jour 

»  de  septembre  1345,  à  sa  très-chère  et  amée  cousine 

»  Jehanne  de  Belleville,  dame  de  Cliczon  et  de  Bleign,  toute 

»  la  chatellenie  de  Pont-Gallec ,  avec  la  paroisse  de  Bin- 

«  bry  et  de  Quistinic,  tant  en  fé  que  en  domaine,  o  toute 

»  lour  appartenance  quiconque.  »  (Titre  de  Blein,  D.  Mo- 

/»  rice,  pr.  i,  col.,  1452.) 

Les  terres  de  la  succession  de  Jeanne  de  Belleville  étaient: 
Bauvoir,  Ampan,  La  Barre,  La  Baye,  Ghasteau-Neuf,  les 
isles  de  Noirmoutiers  et  Ghauvet  et  la  moitié  de  l'isle  de 
Boyn,  puis  la  Garnache. 

Olivier  IV  de  Glisson ,  comte  de  Porhoët ,  seigneur  de 
Belleville,  Montaigu,  la  Garnache,  fut  élevé  avec  Jean  de 
Bretagne,  comte  de  Montfort,  dont  il  prit  le  parti  contre 
Charles  de  Blois,  en  le  servant  à  la  bataille  d'Auray,  en 
1864;  puis  il  passa  en  France,  en  1368,  avec  un  grand 
nombre  de  gens  de  guerre  et  s'attacha  au  connétable  Ber- 
trand Duguesclin,  qui  le  fit  son  frère  d'armes,  par  lettres 
données  à  Pontorson,  le  24  octobre  1370.  Il  se  signala  en 
diverses  occasions  contre  les  Anglais  qu'il  détestait  et  as- 
sista au  sacre  du  roi  Charles  VI,  qui  l'honora  de  la  charge 
de  connétable  de  France,  le  28  novembre  1380;  il  com- 
manda en  celte  qualité  l'avant-garde  de  l'armée,  à  la  ba- 
taille de  Bosebecq,  contre  les  Flamands,  en  1382. 

Ayant  ensuite  été  envoyé  en  Bretagne,  le  duc  le  fit  traî- 
treusement enfermer,  en  1387,  au  château  de  l'Hermine, 
à  Vannes,  d'où  il  ne  sortit  qu'après  avoir  payé  une  énorme 


-  49  — 

rançon.  Il  retourna  en  France  oU  le  roi  Charles  VI  le  com- 
bla de  nouvelles  faveurs.  Dans  le  temps  qu'il  Taccompa- 
gDait  pour  tirer  vengeance  de  Tinsulte  que  lui  avait  faite 
le  duc  de  Bretagne,  Charles  VI  tomba  malade  et  empêcha 
son  exécution.  Puis,  pendant  la  démence  de  ce  malheureux 
roi,  il  vint  à  déplaire  aux  oncles  du  roi  qui  favorisaient  le 
parti  de  l'Angleterre,  et  fut  privé  de  sa  charge  de  conné- 
table, de  ses  gages  et  de  ses  pensions,  ce  qui  l'obligea  de 
repasser  en  Bretagne,  où  il  se  réconcilia  avec  le  duc. 

11  mena  alors  une  vie  privée  dans  ses  terres  et  mourut 
dans  son  château  de  Josselin,  aimé,  craint  et  honoré  de 
tout  le  monde,  le  24  avril  1407.  Son  corps  fut  enterré  au 
milieu  du  chœur  de  l'église  où  l'on  voyait  autrefois  son 
tombeau  qui,  fortement  endommagé  pendant  la  révolution, 
a  été  restauré  en  1858  et  •replacé  dans  une  chapelle  laté- 
rale, sur  les  parois  de  laquelle  sont  peints  des  ornements, 
avec  des  M  couronnées  et  la  devise  des  Clisson  :  Pour  ce 
qu'il  me  plaist. 

Autour  de  la  table  en  marbre  noir  qui  recouvre  le  tom- 
beau, on  lit  l'inscription  suivante,  en  caractères  gothiques: 

CY  GIST  HAUT  ET  PUISSANT   SEIG*^ 

MONSEIGNEUR    OLIVIER    nE     CLISSON 

lADIS   GONNESTABLE  nE   FRANGE 

SEIG'   DE   CLISSON,   DE  BELLEVILLE   ET  DE   LA   GARNAGHE 

QUI   TRESPASSA  EN   APVRIL   LE   lOUR   S.   JORGE 

l'an  m.   CCCC.   et  VII. 

Les  deux  statues  du  connétable  et  de  sa  femme,  exécutées 
en  marbre  blanc,  sont  couchées  sur  cette  table. 

Les  enfants,  issus  de  son  mariage  avec  Catherine  de 
Laval,  furent  : 

1<>  Béatrix,  comtesse  de  Porhoët,  mariée  à  Alain  VIII  de 
Rohan,  morte  en  1448  ; 

4 


-  50  ~ 

2^  Marguerite,  mariée  en  janvier  1887,  à  Jean  de  Châ- 
lillon,  dit  de  Bretagne,  premier  du  nom,  comte  de  Pen- 
thièvre,  fils  aîné  de  Charles  de  Blois  et  de  Jeanne  de 
Bretagne,  dite  la  Boiteuse. 

Olivier  de  Glisson ,  par  suite  de  l'inimitié  qui  existait 
entre  lui  et  le  duc  de  Bretagne,  avait  été,  comme  ses  aïeux, 
dépossédé  de  sa  seigneurie  de  Blain  ;  mais  il  en  redevint 
maître,  et,  se  trouvant  par  cela  môme  voisin  du  château 
et  de  la  forêt  du  Gâvre  qu'il  convoitait,  après  la  bataille 
d'Auray,  il  en  avait  fait  la  demande  au  duc.  Voici  le  récit 
naïf  de  cette  entrevue  tirée  d'une  enquête  de  1500.  C'est 
un  témoin ,  maître  Simon  Robert ,  notaire  de  Cour-Layc 
(laïque),  âgé  de  76  ans  et  demeurant  au  Gâvre,  dont  nous 
reproduisons  la  déposition  : 

«  El  dict  avoir  ouy  dire  à  plusieurs  vieux  et  anciens  gens 
))  dont  n'est  membre  des  noms,  que  après  la  bataille 
»  d'Auray ,  ou  le  dict  Clisson  perdit  un  œil  comme  l'on 
»  dit;  que  cetuy  messire  Olivier  vinct  devers  le  dict  duc 
»  Jehan,  qui  lors  estait,  et  qui  gaigna  la  dicte  bataille,  le 
»  suppliant  et  requérant  que  son  bon  plaisir  feust  de  luy 
»  donner  la  dicte  seigneurie  du  Gâvre  ;  à  quoy  luy  res- 
»  pondit  le  dicl  duc,  qu'il  l'avait  donnée  au  capitaine 
»  Chandos ,  Anglais  ;  à  quoy  le  dict  messire  Olivier  res- 
1)  pondit  par  telles  paroles  :  Je  donne  au  diable ,  si  ja 
»  Anglais  sera  mon  voisin  !  Et  sur  tant  s'en  partit  le 
»  dict  messire  Olivier  avec  une  grant  compaignie  de  gens 
»  de  guerre,  et  vinct  au  dict  lieu  du  Gâvre  et  brusla  et 
o  fict  brusler  la  dicte  place  et  chasteau,  et  ce  faisant  s'en 
»  alla  à  Bleing,  et  que  peu  de  temps  après  il  fit  prendre 
»  et  emporter  grand  nombre  de  pierres  du  chasteau  du 
»  Gâvre,  au  dict  lieu  de  Bleing  auquel  il  fisl  faire  partie  du 
»  chasteau  de  Bleing«  » 

La  tradition  de  ces  pierres  enlevées  et  transportées  du 


-  51  - 

Gâvre  au  château  de  Blain ,  s'est  conservée  jusqu'à  nos 
jours,  et  ce  ne  sont  pas  les  seules  qui  ont  pris  le  môme 
chemin;  car,  depuis  ^u  moins  deux  siècles,  le  château 
du  Gâvre  a  servi  de  carrière  à  tout  le  pays  et  a  été ,  on 
peut  le  dire,  déraciné  jusque  dans  ses  fondements. 

Dans  les  moments  où  le  connétable  n'élait  pas  à  Paris 
^auprès du  roi,  ou  en  campagne,  c'est  presque  toujours  à 
Blain  où  il  résidait,  il  y  recevait  même  de  grands  person- 
nages. Ainsi,  après  la  bataille  d'Âuray,  Jeanne  la  Boiteuse, 
veuve  de  Charles  de  Blois ,  fut  abandonnée  lâchement  par 
la  France,  qui,  craignant  que  le  duc  de  Montfort  ne  livrât 
le  duché  aux  Anglais,  envoya  des  ambassadeurs  chargés 
de  faire  un  accord  entre  lui  et  la  veuve  de  Charles  de 
Blois.  Ces  ambassadeurs  s'étaient  retirés  à  Rennes  pour 
attendre  l'avis  du  roi  d'Angleterre,  demandé  par  Montfort  ; 
ils  retournèrent  ensuîte4)rès  de  lui  et  le  suivirent  à  Redon 
et  à  Blain,  d'où,  après  une  conférence  préliminaire,  ils 
allèrent  à  Guérande  conclure,  le  12  avril  1365,  ce  traité 
qui  ratifia  l'usurpation  du  duché  de  Bretagne.  C'était  donc 
chez  Olivier ,  dans  son  château ,  que  le  duc  et  sa  cour 
étaient  reçus. 

Olivier,  dans  ses  séjours  à  Blain ,  y  ordonna  souvent  des 
constructions  et  embellissements,  comme  nous  le  voyons 
par  une  pièce  datée  du  25  février  1878,  intitulée  :  Ordren- 
nance  faite  par  maistre  Guy  sur  le  faict  de  Vosuvre  de 
Bldng,  en  présence  de  monseigneur  Olivier  de  Clisson. 
Cette  pièce  nous  apprend  d'abord  le  nom  de  maître  Guy, 
préposé  à  l'œuvre,  et  qui,  comme  ingénieur  ou  architecte, 
en  avait  la  haute  direction  et  devait  s'entendre  avec  le 
châtelain  Eon  Douette^  pour  les  paiements  et  fournitures 
des  matériaux  et  corvées.  TVous  trouvons  aussi,  dans  celte 
pièce ,  qu'il  devait  y  avoir  12  tailleurs  de  pierre,  à  S  sols 
tournois  par  jour,  pour  le  plus  haut  prix  ;  20  maczons ,  à 


-  52  — 

2  sols  4  deniers  par  jour  ;  12  perréours  à  pierre  froide,  à 
18  deniers  par  jour;  100  servanz  ou  naanœuvres,  à  14 
deniers  par  jour. 

Il  devait  être  fourni,  chaque  mois,  six  vingt-huit  (128) 
pipes  de  chaux  gui  étaient  prises  à  Saffré,  et  le  charroi  en 
était  fait  par  les  vassaux  de  cette  paroisse.  La  pierre  froide, 
le  sablon  et  le  bois  devaient  être  amenés,  à  pied  d'œuvre, 
par  les  paroisses  deBlein,  Guenrouët,  Guémené,  Cambon,* 
Fay,  Bouvron,  Pont-Ghastel,  Vay,  Plessé,  Puceul,  Corde- 
mais,  Grandchamp,  La  Ghapelle-sur-Herde ,  Héric  et  Vi- 
gneu. 

Ces  détails  authentiques  sur  des  travaux  d'une  époque 
déjà  reculée  et  surtout  le  nom  de  Farchitccte  du  grand 
bâtisseur  de  son  époque  «  ne  nous  ont  pas  semblé  sans 
intérêt ,  d'autant  plus  qu'ils  paraissent  ici  pour  la  pre- 
mière fois. 

Il  en  est  de  même  d'une  note  d'un  vitrier  exerçant  sa 
profession  à  Nantes,  en  1881,  qui  fournit  des  vitres  pour 
la  chapelle  «  du  dict  château  ;  »  ce  qui  fait  supposer  que 
ladite  chapelle  existait  avant  Jean  II  de  Rohan ,  qui  ne 
s'occupa  sans  doute  que  de  la  faire  restaurer ,  ou  peut- 
être  reconstruire  dans  le  style  de  son  époque. 

Voilà  pour  ce  qui  est  du  séjour  du  connétable  à  Blain. 
Mais,  après  le  lâche  attentat  du  château  de  l'Hermine 
ourdi  par  Jean  de  Montfort  contre  Clisson ,  ce  dernier  ha- 
bita plus  souvent  Josselin,  où  il  se  trouvait  plus  en  sûreté 
au  milieu  de  ses  nojmbreux  vassaux  du  Porhoët.  C'est  de 
là  qu'il  écrivait  à  son  châtelain  de  Blain,  Eon  Douette,  de 
donner  «  à  quinze  pauvres,  par  chacun  jour,  leur  souste- 
»  nance,  de  manger  pain  de  froment  ou  aullre  pain  et 
»  potage,  à  suffire  pour  une  heure,  et  plein  un  hanap  de 
»  vin  en  nostre  hostel,  par  de  là  le  chasteau  de  Blain,  hors 
»  du  petit  chastel.  »  Et,  par  une  lettre  du  même  jour  22« 


—  53  — 

de  mai  1390,  il  recommande  à  son  trës-cber  et  grand  ami 
Adam  Foiirde,  son  premier  écuyer  au  château  de  Blain,  de 
surveiller  exactement  Tordre  donné  pour  cette  aumône. 
(Note  I.) 

On  voit,  par  tous  ces  détails,  que  Tillustre  connétable 
n'oubliait  point  ce  cbâteau  de  Blain  qu'il  s'était  plu  à 
embellir  par  de  grandes  constructions ,  ni  ses  pauvres 
vassaux  pour  lesquels  il  ordonnait ,  avec  tant  d'intérêt , 
d'abondantes  aumônes. 


CHAPITRE  VII. 


LES  SEIGNEURS  DE  BLAIN ,  DU  NOM  DE  ROHAN. 


L'ancienne  famille  des  Rohan  descendait  des  comtes  de 
Porhoël,  vicomtes  de  Rennes,  par  Alain  I«%  vers  1100. 
Ces  seigneurs  reçurent,  avec  la  terre  de  Rohan,  le  titre 
de  vicomte.  Cette  maison  puissante  a  donné  naissance 
à  plusieurs  branches,  dont  les  principales  sont  celles  de 
Guémené,  deMonlbazon,  de  Soubise,  de  Gié  et  de  Chabot. 
(Note  J.) 

Les  Rohan  portaiejit  comme  armoiries  :  de  gueules  à 
sept  mâcles  d'or;  un  écusson  plus  moderne,  comme  nous 
le  verrons,  porte  de  gueules,  à  neuf  mâcles  d'or. 

Olivier  IV  de  Clisson ,  connétable  de  France,  n'ayant 
laissé  aucune  descendance  mâle ,  le  domaine  de  Blain  tomba 
dans  la  famille  des  Rohan ,  par  l'alliance  d'un  de  ces  sei- 
gneurs. Ce  fut  Alain  VIII ,  vicomte  de  Rohan ,  qui  ayant 
épousé  Béatrix  de  Clisson ,  fille  aînée  du  connétable,  devint 
possesseur  du  château  de  Blain  qu'il  habita  jusqu'en  1429, 
époque  de  sa  mort. 

Alain  IX,  son  fils,  également  vicomte  de  Rohan,  y 


—  55  — 

amena  sa  première  femme ,  Marguerite  de  Bretagne ,  qui 
y  mourut  en  14218  <,  un  an  avant  Alain  VIII.  De  ce  mariage, 
Alain  IX  avait  eu  un  fils  et  quatre  filles.  Ce  fils  aine , 
marié  à  Yolande  de  Laval ,  périt  au  siège  de  Fougères. 

Alain  IX  se  remaria  alors  à  Marie  de  Lorraine ,  fille  du 
comte  de  Vaudemont ,  qui  mourut  en  laissant  un  fils  qui 
naquit  au  château  de  Blain ,  le  6  novembre  1452 ,  et  que 
nous  verrons  succéder  à  son  père  sous  le  nom  de  Jean  II. 
Pour  la  troisième  fois,  Alain  se  remaria  à  Perronnelle  de 
Maillé ,  de  laquelle  il  eut  plusieurs  enfants ,  entre  autres 
Pierre  de  Roban ,  baron  de  Pontcbâteau ,  enfin ,  il  mourut 
à  son  tour,  en  1461. 

Perronnelle  de  Maillé  habita  encore  pendant  plusieurs 
années  le  château  :  elle  se  qualifiait  vicomtesse  de  Roban , 
comtesse  de  Porhoët,  dame  de  Blein  et  de  Pontcbastel  ;  on 
ignore  Tépoque  de  sa  mort. 

Jean  II  de  Roban ,  vicomte  de  Roban ,  comte  de  Porboët , 
seigneur  de  Blain  et  autres  lieux ,  succéda  à  son  père  et 
habita  constamment  le  château  ;  grand  bâtisseur  comme 
son  aïeul ,  Olivier  de  Glisson ,  il  reconstruisit  la  chapelle 
dont  on  voit  encore  les  ruines,  restaura  le  corps  de  logis 
que  Ton  voit  maintenant,  dans  les  formes  architecturales 
de  la  fin  du  XV«  siècle ,  ainsi  que  la  porte  de  la  tourelle 
contenant  l'escalier  de  la  tour  de  THorloge,  comme  nous 
l'avons  déjà  dit  dans  le  chapitre  sur  l'appréciation  des 
différentes  époques  de  construction  du  château. 

Voici,  comme  pièce  intéressante,  une  description  du 
château  de  Blain,  faite  par  noble  homme  Jean  de  Roslrenen, 
seigneur  de  Couët-d'Or,  témoin  dans  une  enquête  de  1479, 
et  contemporain  de  Jean  II  : 

ff  Et  dit  que  le  dict  château  de  Blein ,  est  ung  beau 
»  chasteau fort ,  garny  de  tours,  mesons,  fossez  et  ediflceb, 
»  et  l'ung  des  beaux  chasteaux  et  logis  qui  soient  m 


—  56  - 

»  Bretaigne:  et  y  a  au  dicl  chasteau,  guet  et  garde, 
»  capitaine  et  portier  de  tout  temps  à  la  cognaissance  des 
»  témoins,  etc.,  etc.  » 

Jean  II  avait  épousé  Marie  de  Bretagne  ;  on  retrouva  ses 
armes  qu'il  portait  mi-partie  de  Rohan  et  de  Bretagne  ;  il 
mourut  en  1516. 

Ses  enfants ,  au  nombre  de  sept ,  naquirent  tous  au 
château  de  Blain;  c'étaient  : 

François  de  Rohan ,  tué  à  l'âge  de  dix-huit  ans ,  à  ia 
bataille  de  Saint-Aubin-du-Cormier. 

Jean  de  Rohan ,  mort  en  1.^05. 

Georges  de  Rohan ,  mort  en  1502. 

Jacques  de  Rohan,  qui  se  trouva  l'ainé  à  la  mort  de  son 
père,  en  1516. 

Claude  de  Rohan ,  évêque  de  Cornouailles ,  mort  en 
1540. 

Anne  de  Rohan,  qui  épousa  Pierre  de  Rohan,  baron  de 
Frontenay ,  second  fils  du  maréchal  de  Gié. 

Marie  de  Rohan,  qui  épousa,  l'an  1511 ,  Louis  IV  de 
Rohan,  sire  de  Guémené. 

Jacques  de  Rohan,  par  suite  de  la  mort  de  ses  trois  frères 
aines,  devint  le  chef  de  la  maison  de  Rohan.  Il  épousa,  en 
premières  noces,  Françoise  de  Rohan,  fille  de  Louis,  sire 
de  Guémené.  On  ne  sait  que  peu  de  choses  de  ce  prince , 
auquel  un  renom  de  crétinisme  est  resté ,  sans  qu'il  soit 
trop  appris  pourquoi.  Il  épousa  ensuite  Françoise  de  Daillon, 
qui  lui  causa  beaucoup  de  déceptions  et  finit  enfin  par 
l'abandonner. 

Il  est  bon ,  je  crois ,  en  parlant  de  ce  Jacques  de  Rohan  , 
de  citer  quelques  parties  d'un  inventaire,  qui  pourra 
donner  quelques  idées  de  l'ameublement  d'un  grand 
château,  au  commencement  du  XVI®  siècle,  inventaire, 
dis-je ,  qui  fut  fait  à  la  requête  d'Anne  de  Rohan ,  héritière 


» 


-  57  — 

de  son  frère  et  contestant  les  gains  matrimoniaux  de  Fran- 
çoise de  Daillon. 

Nous  nous  contenterons  d'en  extraire  quelques  parties  et , 
surtout  l'indication  des  appartements,  ce  qui    donnera 
quelque  facilité  pour  reconnaître  les  constructions  faites 
par  Jean  IL 

imrBIVTAlRB  DBS  B1BM8    ET  MB1JBLE8 

à  monseigneur  de  Rohan , 
Queukc  ont  estez  trouvez  en  son  chasteau  de  Blein. 

«  On  commencera  l'inventaire  par  la  première  chambre 
»  basse  du  corps  de  4[neson  neuff,  puis  la  tierce  chambre  en 

suivant,  enfin  la  salle  basse  du  dict  corps  de  meson,puis  la 
»  chambre  haulte  du  dict  corps  de  meson  neuff  devers  les 
»  galleryes ,  la  garde  robe  prochaine  la  chambre  de  mon- 
»  seigneur,  puis  la  chambre  de  monseigneur  contenant 
»  deux  lictz  garnys  de  couettes  et  traverlictz,  seulement 
»  dont  y  en  a  ung  lict  de  cams  et  une  aultre  couette  en  la 
«  couchette. 

»  Item,  deux  landiers,  ung  coffre  à  bahu,  ung  buffet, 
>  ung  banc,  une  table  et  deux  trecteaux. 

»  Puis  la  chambre  prochaine  de  la  chambre  de  monsei- 
»  gneur  devers  la  salle. 

»  La  salle  haute  du  dict  corps  de  mesons  neuff. 

»  La  chambre  des  Estuff  (bains.) 

»  La  chambre  du  médecin. 

»  La  chambre  de  Tapotiquaire. 

»  Dans  la  tourelle  de  la  tour  du  Moulin  la  chambre  du 
•  petit  barbier. 

»  Puis  la  cuisine  du  dict  corps  de  meson. 

»  Une  chambre  du  corps  de  la  vieille  salle,  appelée 
»  chambre  de  Monseigneur  de  Reux  (Rieux.) 


—  58  — 

»  La  chambre  de  monseigneur  de  Guémené  soubz  la  dicte 
0  salle.  » 

De  cet  endroit,  Tinventaire  continue  dans  la  partie 
opposée. 

«  En  la  grant  cuysine,  devers  la  chapelle,  puis  en  la 
»  cherbonnerie ,  puis  au  lardier,  puis  en  la  chambre  basse 
»  de  la  tour,  devers  la  chapelle ,  puis  la  chambre  au  dessus 
»  puis  tout  en  hault  de  la  dicte  tour.  » 

De  là  ils  arrivent  à  la  panneterie,  à  la  bouteillerie ,  enfln 
à  la  chambre  de  la  tour  de  THorloge ,  qui  parait  avoir  été 
assez  richement  décorée  ;  on  y  remarquait  : 

«  Deux  coupvertes  de  carreaux  à  tapyceries,  armoyez 
»  de  mâcles  et  d'ermynes  my  parti.  » 

En  dehors  du  petit  château ,  on  continue  la  visite  par  la 
chapelle;  on  y  mentionne  «  des  parements  d'autels,  des 
»  chappes,  des  chasubles  et  des  daumoirs.  » 

Les  vases  sacrés  étaient  conservés  à  la  trésorerie. 

Ils  rentrent  ensuite  dans  le  petit  château  et  visitent 
dans  la  partie  qu'on  appelait  la  galerie  du  Petit-Pont. 

((  La  chambre  des  mottes,  Toffice  du  grand  château,  la 
»  chambre  du  contrerole.  » 

Dans  cette  dernière  pièce,  on  y  trouve  :  «  ung  coffre  à 
»  bahu,  auquel  il  y  a  le  livre  de  la  table  ronde,  ung 
»  aultre,  des  lunectes  des  princes,  le  livre  du  premier 
»  volume  d'Enguerran ,  un  aultre  du  second  volume  d'En- 
»  guerran,  ung  aultre  livre  du  trésor  de  Sapience,  et  le 
»  livre  du  premier  volume  des  Groniques  de  France,  le 
»  tout  au  dict  coffre.  » 

On  trouvait  dans  un  coffre  d'une  autre  chambre  le 
Roman  de  la  Rose. 

Puis  on  parle  de  la  Trésorerie ,  qui  était  placée  dans  la 
tour  de  l'Horloge  ;  nous  citerons  parmi  les  pièces  qu'elle 
contenait  lors  de  l'inventaire  de  1525  : 


-  69  — 

«  Une  pomme  d'estrin  en  laquelle  y  a  des  reliques  qui 
»  a  uDgsercle  d'or  tout  à  Tentour  de  la  dicte  pomme  d'or, 
»  item,  un  agnus  dei  garny  d'argent  doré  en  carré  avec 
»  perles  en  pierres. 

»  Item  une  cassette  de  boays  en  laquelle  y  a  des  reliques 
»  de  S.  René ,  S.  Guillaume  et  S.  Goubrien ,  non  en- 
»  chassées. 

»  Item ,  une  aultre  cassette  de  boays  en  laquelle  y  a 
»  des  reliques  de  S.  Meriadec  et  S.  Jagneux. 

»  Item ,  une  ymaige  de  S.  Marguerite  estante  sur  dragon, 
»  et  la  patte  du  dict  dragon ,  le  tout  en  une  pièce  d'argent 
»  doré- 

»  Item,  un  petit  livre  couvert  de  veloux  cramouësi,  qui 
»  est  de  monseigneur  S.  Jean. 

»  Item,  un  livre  d'évangiles,  dont  la  couverture  est 
»  d'argent. 

»  Item ,  une  relique  de  la  vroye  croye  garnye  d'argent 
»  doré  à  perles  et  pierres. 

0  Item ,  une  aultre  relique  du  S.  Clou  et  du  tombeau  de 
»  noslre  Seigneur,  d'argent  doré  avec  deux  ymaiges  de 
»  S.  Jean  et  de  noslre  dame ,  d'argent  doré.  » 

U  n'est  fait  nulle  part  mention  des  archives  qui,  cepen- 
dant, devaient  déjà,  à  cette  époque,  être  considérables 
et  étaient  placées,  comme  elles  ont  continué  de  l'être 
jusqu'en  1789,  au  rez-de-chaussée,  au-dessus  des  cachots 
souterrains  de  la  tour  de  l'Horloge. 

11  n'est  pas  parlé  non  plus  d'argent  monnayé.  Il  est 
probable  que  Jacques  de  Rohan  l'avait  emporté  en  quittant 
Blain. 

Nous  en  trouvons  la  preuve  dans  un  acte  du  16  novembre 
1527,  qui  constate  que  :  «  Tor  et  l'argent  monnoyé  de  la 
»  communauté  d'entre  le  dict  seigneur  de  Rohan  et  la 
»  dicte  dame  Françoise  » ,  furent  trouvés  chez  les  cor- 


—  60  — 

deiiers  de  PoDiivy  et  mis  cd  dépôt  aux  mains  d'Anne  de 
Rohan. 

Nous  joignons  le  bordereau  des  diverses  espèces  données 
par  le  même  acte,  comme  pouvant  offrir  un  certain  intérêt 
pour  la  numismatique. 

«  Une  grande  boueste  fermée  à  deux  claveures ,  con- 
»  tenant  deux  piedz  et  demy  de  long  et  ung  pied  et  demy 
a  de  large,  de  laquelle  grande  boueste  a  été  levé  les 
»  claveures  et  en  icelle  a  été  trouvé  : 

»  Unze  mil  deux  cens  dix  escuz , 
»  Troys  doublez  ducatz, 
»  Sept  ducatz, 
i>  Deux  angelotz, 
»  Ung  réal. 

»  En  laquelle  grande  boueste  a  été  trouvée  une  petite 
»  boueste,  quelle  a  été  pareillement  ouverte  et  n'y  a  esté 
I)  trouvé: 

»  Troys  mil  deux  cens  quatre  vingtz  escuz  y  compris 
»  ung  ducat ,  et  ce  fait ,  a  esté  aussi  trouvée  une  cassette 
»  de  boays  fermante  à  clef  et  scellée  des  sceaulx  de  la 
»  cour  de  Ploérmel ,  quelle  cassette  a  esté  pareillement 
»  ouverte  e  y  a  esté  trouvé  quatres  bouestes  fermantes, 
•  quelles  estoient  scellées  des  dicts  sceaulx  comme  dit  est 
»  et  en  celle  qui  a  été  premièrement  ouverte  a  été  trouvé 
»  en  escuz  : 

»  Quinze  cens  soixante  escuz  et  demy. 

»  Et  oultre  en  bourses  estantes  en  icelle  boueste  : 

»  Deux  cens  cinquante  quatre  escuz. 

i>  Item ,  en  la  boueste  qui  a  esté  en  second  lieu  ouverte 
»  a  esté  trouvé  : 

B  Quatre  cens  soixante  et  vingt  angelotz , 
»  Sept  cens  quatre  vingt  et  un  doubles  ducatz. 


—  61  — 

»  En  la  tierce  des  dictes  bourses  a  esté  trouvé  : 

»  Deux  mil  troys  cens  trente  escuz. 
0  En  la  quarte  boueste  : 

D  Dix  huit  cents  soixante  et  dix  escuz  et  den)y, 

»  Deux  cens  dix  ducatz  y  compris  quatre  saluz, 

»  Vingt  sept  doubles  ducatz, 

»  Une  portugaloise, 

»  Vingt  angelotz  d'or , 

»  Un  vieil  escuz, 

»  Troys  royaulx, 

»  Ung  franc  à  pied , 

>»  Troys  demys  escuz , 

»  Seize  philipus.  » 
Cet  acte  fut  passé  «  au  château  deFresnay,  près  Plessé, 
»  en  la  chambre  neufve,par  Du  Ponceau  et  Rouet,  notaires , 
»  en  présence  d'Anne  de  Rohan  et  de  nobles  Olivier  de 
»  Quelen ,  seigneur  de  Quellenec ,  procureur  du  très  rêvé- 
»  rend  père  en  Dieu ,  hault  et  puissant  seigneur,  monsei- 
»  gneur  Claude  de  Rohan,  évesque  de  Cornouailles , 
»  vicomte  de  Rohan  et  Jehan  Lemaistre ,  seigneur  de  la 
»  Garlaye ,  procureur  de  haulte  et  puissante  dame  Anne 
»  de  Rohan,  comtesse  de  Prouet  (Porhoët),  baronnesse  de 
»  Frontenay,  et  Michel  delà  Tousche,  chevalier,  seigneur 
»  du  dict  lieu ,  procureur  de  haulte  et  puissante  dame 
»  Françoise  de  Daillon ,  vefve  de  hault  et  puissant  seigneur 
»  Jacques,  en  son  temps,  comte  de  Porhoët  et  vicomte  de 
9  Rohan.  » 

Lorsque  Jean  II  maria  sa  fille  Anne  avec  Pierre  de  Rohan, 
fils  du  maréchal  de  Gié,  il  était  fort  préoccupé  de  la 
faiblesse  d'esprit  de  son  fils  Jacques ,  le  seul  qui  restât  de 
quatre ,  son  cinquième  fils  Claude  étant  dans  les  ordres* 
Aussi  cette  préoccupation  se  voit-elle  clairement  dans  le 
contrat  de  mariage,  «  fait  et  agréé,  au  chastel  de  Blein, 


-  62  - 

»  le  27«  jour  de  septembre,  l'an  1515,  il  commence  par 
»  déclarer  qu'il  veut  que  la  dicte  dame  soit  mariée  avec 
»  le  dict  chevalier  comme  sa  fille  aînée;  et  que  si  son  fils 
»  Jacques  va  dévie  à  trépas  sans  descendants,  et  que  lui 
»  (Jean  II)  se  remarie  et  a  un  enfant  mâle ,  la  dicte  dame 
»  Anne  de  Rohan  demeurera  héritière  principale  en  la 
»  succession  de  sa  dicte  feue  dame  et  mère.  Enfin  comparait 
»  au  même  contrat,  révérend  père  en  Dieu,  monseigneur 
»  Claude  de  Rohan,  evesque  de  Gornouailles  qui,  en 
0  faveur  du  dict  mariage ,  consent  à  tout  le  contenu  du 
»  dict  contrat.  Et  que  au  cas  ou  la  maison  et  seigneurie  de 
i>  Rohan  viendrait,  par  succession,  au  dict  Révérend  pour 
0  la  perpétration  du  nom  et  armes  de  Rohan  de  la  consom- 
»  jnation  du  dict  mariage,  et  aultres  bonnes,  justes  et 
»  raisonnables  causes  à  ce  le  mourant ,  le  dict  seigneur  de 
»  Frontenay  et  la  dicte  damoyselle  Anne  et  leurs  enfants 
»  procréés  d'eulx,  aient,  prennent  et  portent  le  titre  et 
»  armes  de  Rohan ,  ensemble  la  jouissance  de  toutes  les 
»  terres  et  seigneuries  de  la  maison,  promis  non  rien 
»  en  demander,  ne  venir  en  contre,  et  réservé  que  le  dict 
»  Révérend  aura  sa  vie  durant  et  par  usufruit  seulement, 
»  jouissance  des  pièces,  terres  et  seigneuries  de  Corté , 
»  Crauzon  et  Guémené.  » 

Pierre  de  Rohan  fut  tué  à  la  bataille  de  Pavie,  en  1524, 
laissant  deux  fils,  René  et  Claude-,  sa  femme  ne  lui  sur- 
vécut pas  longtemps. 

c(  Gissancte  au  lict  malade  en  son  château  de  Rlein ,  » 
elle  dictait  son  testament  le  22  mai  1529,  et  mourait  peu 
après. 

C'est  dans  cet  acte  que  se  trouve  la  touchante  recom- 
mandation de  ses  enfants,  faite  par  Anne  de  Rohan  à  la 
reine  Marguerite  de  Navarre ,  cette  aimable  sœur  du  roi 
François  I«^ 


-  63  — 

0  Ed  recommandant  mes  dicts  enfants  à  la  dicte  dame 
»  cl  à  mon  dict  bon  cousin  Monsieur  de  Rieulx,  requérant 
»  icelle  dame  me  pardonner  la  hardiesse  que  je  prends 
»  lui  faire  ceste  requestre,  que  je  luy  supplye  me  octroyer 
»  par  sa  charité  et  bonté  dont  par  cy-devant  a  usé  envers 
»  moy.  » 

Cette  recommandation  ne  fut  pas  vaine.  Marguerite, 
autorisée  par  le  roi,  fit  épouser  à  René,  par  contrat  du 
6  août  1534,  la  sœur  de  son  mari,  Isabeau  d'Albrel, 
fille  de  Jean ,  roi  de  Navarre ,  et  de  Catherine  de  Foix. 

La  mort  de  Jacques  de  Rohan  fui  suivie  de  deux  procès, 
que  sa  malheureuse  sœur  dut  soutenir  tant  en  son 
nom  qu'en  celui  de  ses  enfants.  Le  premier  s'éleva  à 
l'occasion  du  douaire  réclamé  par  Françoise  de  Daillon  ; 
nous  en  avons  déjà  suffisamment  parlé. 

L'autre  procès  fut  intenté  par  Claude  de  Rohan,  évêque 
de  Cornouailles,  qui  voulut  absolument  porter  le  titre  de 
vicomte  de  Rohan  et  recueillir  les  biens  attachés  à  cette 
qualité.  C'était  aller  contre  la  renonciation  formelle  et 
irès-explicite  qu'il  avait  faite  de  ses  prétentions  dans  le 
contrat  de  mariage  de  sa  sœur  et  de  Pierre  de  Rohan,  au 
profit  de  leurs  enfants.  On  plaida  longtemps ,  et  Claude 
finit  par  accepter  la  jouissance  usufructuaire  de  la  sei- 
gneurie de  Rohan,  au  moyen  de  quoi  il  put  prendre, 
autant  que  cela  lui  fit  plaisir,  le  vain  titre  de  vicomte  de 
Rohan,  qu'il  garda  jusqu'à  sa  mort,  qui  eut  lieu  le  8 
juillet  1540  (1). 

Anne  de  Rohan  mourut  au  château  de  Rlain  ;  son 
testament  contenait  la  disposition  suivante  : 

(f)  Claude  de  Rohan,  aiosi  que  beaucoup  d'autreâ  membres  du 
clergé  de  sou  temps,  ne  se  contentait  pas  d'un  seul  bénéfice  :  il  avait 
réoni  à  son  évêché  de  GomouaiUes  la  cure  de  Blain ,  qui  était  proba- 
blement une  des  plus  riches  de  son  diocèse.  Or,  comme  il  ne  pouvait 


-  64  — 

.  «  Item,  quand  il  plaira  à  mon  Dieu,  icelle  mon  âme 
o  séparer  de  ce  pauvre  corps,  qu'il  soit  mis  en  sépulture 
»  en  l'église  de  Notre-Dame  de  Josselin ,  en  la  comté  de 
»  Porhoët ,  près  la  tombe  de  feu  monseigneur  de  Clisson , 
»  connestable  de  France ,  mon  grant  ayeul ,  et  si  le  chan- 
»  ceau  ou  allongement  du  cueur  d'icelle  église  n'estoit 
»  achevé  lors  de  mon  trespas,  que  cependant  il  demeure 
»  en  la  chapelle  où  est  à  présent  mon  oratoire,  etc.  » 

La  recommandation  faite  à  la  reine  de  Navarre  par 
Anne  de  Rohan,  de  ses  enfants  mineurs  et  orphelins, 
annonçait  qu'elle  en  avait  deux  au  moins.  Les  généalo- 
gistes ne  parlent  que  de  l'aîné,  marié  à  Isabeau  d'Albret, 
et  cependant  nous  avons  vu  dans  la  déclaration  d'Anne 
de  Rohan  un  autre  enfant  du  nom  de  Claude,  mais 
l'histoire  n'en  a  gardé  aucun  souvenir,  on  ignore  même 
l'époque  de  sa  mort. 

René  seul  a  appelé  l'attention  ;  il  devint  l'élève  chéri 
de  la  bonne  et  généreuse  Marguerite  de  Navarre,  qui,  non 
contente  de  l'avoir  marié  avantageusement,  s'efforça  de 
réparer  un  désastre  de  fortune  qui  pouvait  ruiner  la  maison 
de  Rohan  et  survint  dans  les  deux  premières  années  du 
mariage  des  jeunes  époux;  c'est  à  cette  époque  que,  pour 
y  mettre  ordre,  vers  1587,  Marguerite  vint  en  Bretagne, 
au  château  de  Blain ,  résidence  de  sa  belle-sœur. 

Rien  jusqu'à  ce  moment  ne  nous  est  appris  de  parti- 
culier sur  René  de  Rohan;  c'est  pendant  qu'il  était  à 
Blain  que  le  roi  de  France,  Henri  II,  fît  séjour  chez  lui. 

Ce  voyage  en  Bretagne,   que  D.  Taillandier  a   omis 

résider  à  la  fois  à  Qaimper  et  à  Blain,  i\  prit,  au  Synode  tenu  à 
riantes  le  27  mai  1507,  une  lettre  à  décret  pour  être  dispensé  de  résider 
ë  sa  cure. 

(Travers,  ffist,  des  Eviques  de  Nantes,  t.  ii,  p.  262). 


è 


-  65  - 

complèlement  dans  le  deuxième  volume  de  THistoire  de 
cette  province,  a  été  rapporté  par  l'abbé  Travers,  t.  ii, 
p.  i%  et  suivantes,  d'après  les  documents  qu'il  s'était 
procurés  aux  archives  de  la  Mairie. 

Voici  ce  qu'on  trouve  dans  cette  relation  concernant  le 

séjour  de  Henri  II  à  Blain «  Il  est  à  savoir  que  le 

»  roy,  à  son  parlement  d'Angers,  vint  droict  à  Château- 
»  briand,  en  la  maison  de  bault  et  puissant  seigneur 
»  Monseigneur  le  duc  de  Montmorency ,  connestable 
»  de  France,  auquel  lieu  séjournant  l'espace  de   trois 

semaines,  tantost  se  contenait  et  despartoit  à  l'assistance 
»  de  son  très-équitable  conseil  privé,  tantost  prenait  son 
»  déduict  au  plaisir  de  la  chasse ,  à  quoy  la  dicte  maison 
»  est  fort  commode ,  au  moyen  des  foretz  et  gros  buissons 
»  proches  d'icelle.  Et  comme  cependant  que  le  temps 
»  coulait ,  le  hault  et  puissant  seigneur  de  Rohan ,  prince 
»  breton  très-illustre,  faisait  grand  appareil  pour  digne- 
»  ment  recevoir  le  roy  en  ses  maisons  de  Blain  et  de 
»  Fresnay,  ce  qu'il  fit  irès-honorablement ,  tenant  en 
»  grande  libéralité  maison  ouverte  à  toute  la  noble  suite 
»  du  roy,  par  l'espace  de  dix  à  douze  jours,  durant  lequel 
»  temps  le  roy,  la  reyne,  les  princes  et  gentilshommes, 
»  prenaient  leur  plaisir  et  exercice  ordinaire ,  au  même 
»  déduict  de  la  chasse ,  à  quoy  les  terres  du  dict  seigneur 
»  de  Rohan  sont  pareillement  fort  aptes  et  convenables  ; 
»  et  delà,  délibéra  le  roy  de  faire  sa  dicte  entrée  à  Nantes, 
»  et  de  bon  gré,  prendre  et  recevoir  les  honneurs,  foys 
»  et  hommages  de  ses  très-fidèles  et  obéissants  serviteurs 
»  les  Nantais.  Sy  que  le  samedi  onzième  jour  de  juillet 
»  1551,  le  roy  partit  de  Héric  et  dressa  son  chemin  vers 
»  la  dicte  ville,  etc.,  etc.  » 

Malheureusement,  ces  jours  de  fêtes  pour  le  château  de 
Blain  devaient  être  suivis  de  jours  de  deuil  ;  René  de 

5 


—  66  — 

Rohan  fut  tué,  le  20  octobre  1552,  sur  la  frontière  d'Alle- 
magne ,  dans  la  guerre  que  Henri  II  faisait  à  l'Autriche 
pour  soutenir  les  princes  protestants. 

Nous  ne  rappellerons  d'autres  traits  de  sa  vie,  courte, 
mais  digne  de  ses  aïeux,  que  celui-ci,  rapporté  par 
D.  Taillandier,  qui  n'indique  pas  la  source  d'où  il  l'a  tiré. 
La  jeune  Marie  Stuart,  reine  d'Ecosse,  ayant  abordé  à 
Morlaix  en  1548,  «  le  vicomte  de  Rohan,  son  parent,  alla 
»  la  recevoir  à  la  descente  du  vaisseau,  et  lui  fist  une 
»  entrée  solennelle  dans  Morlaix.  Cette  princesse ,  étant 
»  déjà  dans  la  ville  et  preste  d'entrer  au  logement  qui  lui 
»  avait  été  préparé,  le  pont  sur  lequel  elle  venait  de 
»  passer  se  trouvant  trop  chargé,  se  rompit  et  tomba  dans 
»  la  rivière.  Les  Ecossais  de  la  suite  de  la  reine ,  s'ima- 
»  ginant  qu'on  en  voulait  à  la  liberté  de  cette  princesse, 
»  crièrent  à  la  trahison.  Le  vicomte,  qui  marchait  à  côté 
»  de  la  litière  de  la  reine ,  fut  offensé  d'un  soupçon  si 
»  injurieux ,  et  répondit  d'un  ton  ferme  que  jamais  Breton 
f)  n'avait  fait  trahison^  et  pour  rassurer  les  Ecossais, 
»  il  ordonna  sur-le-champs  qu'on  arrachât  les  gonds  de 
»  la  porte  de  la  ville  et  qu'on  en  rompit  les  chaînes,  d 

A  la  mort  de  René  de  Rohan ,  François  Guermaînguy, 
sénéchal  de  la  juridiction  de  Rlain,  devint  curateur  de 
son  fils  Henri ,  vicomte  de  Rohan,  dont  les  rois  de  Navarre, 
Henri  d'Albret  et  Antoine  de  Bourbon,  furent  successive- 
ment curateurs  honoraires  ;  à  la  mort  du  sénéchal ,  on 
choisit  pour  son  successeur  François  de  Naye,  sieur  de 
la  Pervanchère. 


CHAPITRE   VIII. 


BELIGION  RÉFORMÉE  A  BLAIN. 


Isabeau  de  Navarre  était  resiée  veuve  avec  cinq  enfants, 
quatre  garçons  et  une  fille,  tous  nés  au  château  de  Blain. 
Nous  en  retrouverons  bientôt  deux  :  Henri,  Taîné,  devenu 
vicomte  de  Roban  après  la  mort  de  son  père,  et  le  troi- 
sième, René,  connu  dans  sa  jeunesse  sous  les  titres  de 
seigneur  de  Pontivy  et  de  baron  de  Frontenay.  Le  vicomte 
ne  fut  pas  toujours  un  fils  très-respectueux  pour  sa  mère, 
el  les  discussions  d'intérêts  qu'il  eut  avec  elle  motivèrent 
peut-être  un  voyage  tle  plusieurs  années  qu'elle  fit  en 
Gascogne,  ^insi  que  nous  l'apprend  un  compte  de  la 
maison  pour  l'année  1556,  dans  lequel  on  voit  que  François 
Gouret,  châtelain  de  Blain,  vendit  «  75  livres  tournois 
»  7  pipes  de  vin  nantais  et  deux  d'Anjou,  qui  estaient 
»  demeurées  aux  caves  de  Blaing,  quand  madame  Isabeau 
»  de  Navarre  s'en  alla  en  Gascogne.  » 

Enfin ,  nous  arrivons  h  l'épeque  où  le  calvinisme  envahit 
une  partie  de  la  Bretagne  ;  ce  fut  en  1558  qu'une  première 
prédication  du  calvinisme  fut  faite  à  Blain.  D'Ândelot, 


—  68  — 

frère  de  l'amiral  Coligny,  était  un  des  plus  zélés  partisans 
de  la  nouvelle  religion.  Mari  de  Claude  de  Rieux ,  il  possé- 
dait de  grandes  terres  en  Bretagne  ;  il  résolut  d'y  faire  un 
voyage,  accompagné  du  ministre  Fleurier  et  Loiseleur  de 
Villiers.  (Note  K.) 

Il  les  fit  prêchera  Nantes,  et,  de  là,  vint  à  Blain  visiier 
l'illustre  princesse  Isabeau  de  Navarre,  dame  douairière 
de  Rohan,  qui  y  demeurait  alors  avec  ses  enfants.  Il 
devait  cette  civilité  à  une  personne  de  son  mérite  et  de  son 
haut  rang,  et  il  n'ignorait  pas  qu'elle  fût  du  nombre  des 
grands  du  royaume  qui  avaient  quelques  teintures  fortes 
ou  faibles  de  la  vérité. 

Isabeau  d'Albret  avait  puisé  à  la  cour  du  roi  de  Navarre, 
son  frère,  des  idées  favorables  aux  nouvelles  opinions. 
Elle  accueillit  donc  d'Andelot  et  ses  ministres  comme  des 
anges  du  Seigneur  qui  venaient  annoncer  le  pur  Evan- 
gile. Fleurier  et  Loiseleur  prêchèrent  dans  la  grande  salle 
du  château  de  Blain ,  oii  la  vicomtesse  avait  réuni  tous  ses 
officiers  et  un  grand  nombre  de  vassaux,  dont  quelques- 
uns  se  laissèrent  séduire.  L'église  de  Blain  fut  la  seconde 
qui ,  dans  la  province ,  eut  le  bénéfice  de  la  parole  haute- 
ment prêchée,  et  si  ce  n'est  pas  ici  le  point  de  sa 
naissance ,  c'est  du  moins  celui  de  sa  conception ,  comme 
celle  de  Nantes  et  quelques  autres. 

Nous  allons,  en  effet,  voir  croître  et  se  développer  cette 
nouvelle  religion  à  Blain,  sous  la  protection  de  la  vicom- 
tesse de  Rohan  et  surtout  du  vicomte  Heiiri  I«%  son  fils , 
qui  poussa  jusqu'au  fanatisme  la  persécution  contre  ses 
vassaux  catholiques. 

Ce  premier  prêche  calviniste  ne  changea  encore  rien  à 
l'ordre  accoutumé  de  la  paraisse  pendant  les  années  1558 
et  1559,  et  un  acte  de  baptême  de  cette  dernière  année 
nous  prouve  également ,  que  des  calvinistes  ne  se  refusaient 


-  69  — 

pas  encore  à  tenir  des  enfants  sur  les  fonts  et  à  participer 
aux  cérémonies  du  culte  catholique  à  cette  occasion. 
Cependant,  une  preuve  quMl  y  avait  dans  l'esprit  des 
parrains  et  marraines  une  arrière-pensée  peu  favorable  au 
catholicisme ,  c'est  que  l'acte  de  baptême  ne  porte  d'autres 
signatures  que  celle  de  l'ofiBciant  Pierre  Havard ,  recteur 
résignataire. 

En  1560,  le  compte  des  marguilliers  fut  rendu,  le  29 
février,  en  présence,  non  plus  du  curé,  qui  depuis  fort 
longtemps  était  chargé  de  cette  commission  par  l'évéque 
de  Nantes,  mais  par  M.  François  de  Naye,  commissaire 
baillé  par  le  vicomte  de  Rohan ,  qui  commençait  déjà  à 
déployer  contre  le  culte  catholique  tout  le  fanatisme 
calviniste  dont  il  était  animé. 

C'est  à  cette  époque  que  l'auteur  des  Mémoires  de  la 
Réformation  en  Bretagne  place  la  permission  que  la  cour 
accorda  à  la  vicomtesse  de  Rohan  de  faire  profession 
ouverte  du  calvinisme.  Cette  princesse,  fille  du  roi  de 
Navarre,  était,  comme  nous  l'avons  dit,  entrée  depuis 
longtemps  dans  les  idées  nouvelles.  Quoiqu'elle  eût  fait 
extérieurement  profession  de  la  religion  catholique,  elle 
était  favorable  aux  nouvelles  opinions.  Elle  se  déclara 
plus  ouvertement  après  le  voyage  que  fit  d'Andelot  en 
Bretagne,  et  quoique  la  persécution  qu'on  faisait  alors 
aux  hérétiques  fût  très-violente,  elle  osa  demander  à  la 
cour  la  liberté  de  conscience  pour  elle  et  pour  sa  maison. 
La  considération  que  l'on  avait  pour  sa  naissance  lui  fit 
obtenir  ce  qu'elle  demandait,  mais  à  condition  que  la 
liberté  serait  limitée  à  ses  domestiques. 

«  Pour  en  régler  le  nombre,  le  gouverneur  Jean  de 
»  Brosse,  dit  de  Bretagne,  duc  d'Elampes,  se  rendit  à 
»  Blain ,  où  la  vicomtesse  faisait  sa  résidence.  Comme  elle 
«  faisait  inscrire  tous  ceux  du  pays  qui  étaient  de  la 


—  70  - 

»  religion,  le  gouverneur  parut  surpris  de  leur  nombre, 
^  et  ne  put  s'empêcher  de  lui  témoigner  son  élonnement. 
»  Cette  princesse,  le  regardant  fièrement,  lui  répondit 
»  que  ce  n'était  pas  trop  pour  la  fille  d'un  grand  roi. 
»  Le  gouverneur  ne  chicana  pas  et  ferma  les  yeux.  » 
(Note  L,) 

Ainsi  la  vicomtesse,  usant  de  la  permission  qu'on  lui 
accordait,  fit  faire  le  prêche  dans  la  grande  salle  du 
château ,  et  tous  les  réformés  des  environs  s'y  rendaient 
m  foule  pour  y  jouir  du  privilège  accordé.  Il  était  d'autant 
plus  considérable,  qu'à  l'exception  de  Renée  de  France, 
duchesse  de  Ferrare,  M°>®  de  Rohan  fut  la  seule  dans  le 
royaume  à  en  jouir  contre  la  rigueur  des  édits. 

Le  vicomte  de  Rohan  partagea  toute  la  ferveur  calviniste 
de  sa  mère.  L'église  catholique  de  Blain  se  maintenait 
encore,  mais  déjà  le  vicomte  commençait  une  suite  de 
tracasseries  qui  devaient  finir  par  l'interdiction  absolue 
de  l'ancien  culte  dans  l'église  paroissiale. 

Une  circonstance  grave  vint  augmenter  beaucoup  le 
nombre  des  réformés  à  Blain.  La  cour,  craignant  que  les 
calvinistes  remuassent  pendant  l'absence  du  duc  d'Etampes, 
rendit  une  ordonnance  par  laquelle  il  était  prescrit  à  tous 
les  ministres  de  sortir  de  Bretagne,  sous  peine  d'être 
pendus  ;  il  en  résulta  que  l'Eglise  de  Nantes ,  pasteurs  et 
familles,  se  réfugièrent  à  Blain,  ainsi  que  le  porte  l'an- 
cien registre  de  leur  baptême. 

C'est  à  l'époque,  selon  Le  Noir  de  Crevain,  de  cette 
grande  réunion  de  calvinistes  à  Blain ,  qu'il  y  fut  placé  et 
établi  un  ministre.  C'est  sans  doute  aussi  à  cette  époque 
que  tous  ces  calvinistes ,  pris  sous  sa  protection  par  Henri 
de  Rohan,  élevèrent,  à  la  porte  même  du  château,  le 
petit  village  du  Pavé,  qui  leur  servit  de  demeure. 

En  même  temps,  le  vicomte  fit  faire  quelques  travaux 


—  ri- 
de défense,  entre  autres  la  restauration  d'un  pont-levis 
pour  la  grande  galerie  du  Petit  Château,  comme  on  le 
voit  dans  un  marché  signé  par  lui ,  et  dont  voici  ci-dessous 
le  fac-similé  de  sa  signature. 

C'est  en  1562  que  l'église  paroissiale  de  Blain  cessa  de 
servir  au  culte  catholique  ;  elle  fut  dévastée  et  les  autels 
mis  dehors ,  ainsi  que  tout  ce  qui  se  rattachait  à  ce  culte. 
Elle  resta  ainsi  pendant  les  années  1563  et  1564  et  les 
dix  premiers  mois  de  l'année  1565. 

Le  grand  nombre  de  calvinistes  et  de  ministres  qui  se 
trouvaient  rassemblés  à  Blain  après  la  fuite  de  Nantes , 
leur  donna  occasion  de  tenir  une  espèce  de  synode  ou  de 
colloque,  pour  délibérer  sur  les  affaires  de  la  réformation. 
Les  alarmes  où  ils  étaient,  et  la  fuite  de  plusieurs  pasteurs, 
furent  le  sujet  de  celte  assemblée,  qui  se  tint  au  mois  de 
septembre  1562.  La  principale  décision  de  ce  colloque 
fat  une  injonction  aux  ministres  de  ne  point  abandonner 
leurs  troupeaux,  malgré  l'édit  sanglant  du  14  août,  qui 
leur  ordonnait  de  sortir  du  royaume. 

Le  minisire  de  la  Roche-Bernard ,  Jean  Louveau ,  fut 
choisi  pour  conduire  à  Orléans  les  troupes  que  le  vicomte 
de  Rohan  rassemblait  pour  envoyer  au  prince  de  Condé, 
ce  qui  ne  fut  pas  exécuté ,  parce  que  la  paix  se  fit  lorsque 
ces  troupes  étaient  prêtes  à  marcher.  Mais  les  ministres 
obéirent  à  la  décision  du  colloque,  à  l'exception  de  ceux 
de  Nantes  et  des  familles  calvinistes ,  qu'ils  avaient  amenées 


.—  72  — 

à  Blain.  L'animosité  contre  les  sectaires  était  encore  trop 
grande  pour  oser  y  retourner. 

Nous  avons  dit  que  le  nombre  des  membres  composant 
ce  que  Le  Noir  de  Grevain  nomme  Féglise  de  Blain  était 
très-restreint.  Un  tableau  de  ces  membres,  qu'il  place  à  la 
fin  de  Tannée  1568,  vient  en  donner  la  preuve. 

On  y  trouve  en  tête,  comme  de  droit,  Henri  de  Rohan, 
son  frère,  et  sa  sœur  Françoise  ; 

Pierre  de  TEpinay  ; 

Guillaume  de  Trehillac,  capitaine  de  Blain  ; 

Le  sieur  et  la  dame  Lelong  du  Dreneuc,  en  Fégréac  ; 

Etienne  Bidé ,  sieur  de  la  Babinaye  (en  Fay)  et  de  la 
cour  de  Bouée  (en  Bouée,  alors  Trêve  de  Savenay),  lieute- 
tenant  de  Blain  ; 

Simon  Bidé,  procureur  fiscal  à  Blain  ; 

Margarin  Boniface,  maréchal  de  salle  de  Monseigneur  de 
Rohan  ; 

Jean  Noblet,  tailleur  de  Monseigneur  de  Rohan  ; 

Thébaud  Léger,  aumônier  du  seigneur  de  Rohan. 

On  conviendra  que,  pour  un  si  petit  nombre  d'adhérent&, 
c'était  pour  le  vicomte  étrangement  abuser  de  son  pou- 
voir ,  que  d'interdire  tout  exercice  du  culte  catholique , 
dans  une  paroisse  grande  et  populeuse  comme  celle  de 
Blain. 

C'était  chez  lui  pur  fanatisme,  car  ce  prince  n'était  pas 
guerrier.  «  De  bonne  heure  il  fut  attaqué  de  la  goutte ,  et 
0  si  travaillé,  que,  dans  l'histoire  généalogique  de  sa  mai- 
i>  son,  il  était  surnommé  Henri  le  Goutteux.  »  La  protec- 
tion qu'il  accorda  aux  protestant^  et  le  refuge  qu'il  leur 
donna  dans  son  château,  partent  de  la  même  source  et  de 
la  haute  position  qu'il  occupait  dans  le  pays. 

Cet  état  de  choses  continuait ,  quand  Charles  IX  et  la 
reine,  sa  mère,  arrivèrent  en  Bretagne  au  mois  d'octobre 


—  73- 

1565.  Le  prince  de  Gondé  accompagnait  le  roi  dans  son 
voyage;  mais,  au  lieu  de  le  suivre  de  Nantes  à  Gbàleau- 
briant,  ce  prince  vint  à  Blain  visiter  le  comte  de  Bobau, 
qui  était  malade.  «  Or,  dit  Grevain,  ce  fut  en  celte  conjonc- 
»  ture  que  le  roi  fut  averti  de  la  désolation  ou  était  la 
»  messe  en  la  paroisse  de  Blain,  et  qu'il  donna  ordre  à  son 
»  rétablissement,  nommant  des  commissaires  pour  cela. . . 
»  Si  bien  qu'un  vendredi,  jour  de  Toussaincts,  ils  remirent 
»  sur  pied  le  culte  romain  en  la  grande  église  du  bourg 
»  de  Blain.  o  (Note  M.) 

Ce  qui  donna  lieu  à  la  seconde  guerre  de  religion  fut 
Tentreprise  de  Meaux  en  septembre  1567,  oii  M.  le  prince 
de  Gondé  manqua  son  coup  qui  était  de  prendre  le  roi  pour 
le  protéger  et  Tôter  à  la  maison  de  Lorraine,  qui  l'obsé- 
dait et  qui  abusait  de  son  autorité  contre  les  Bourbons  et 
les  protestants  de  France. 

«  Sitôt ,  dit  Le  Noir  de  Crevain ,  que  les  nouvelles  du 
0  projet  de  Meaux  et  de  la  prise  d'armes  furent  venues  en 
»  Bretagne,  l'Eglise  réformée  de  Nantes,  alarmée  par  une 
»  soudaine  terreur,  se  retira  pour  la  seconde  fois  à  Blain, 
»  dès  le  mois  d'octobre,  et  plusieurs  autres  en  firent  autant. 
»  Elle  se  tint  dans  cet  asile,  non-seulement  tant  que  cette 
»  seconde  guerre  dura,  mais  aussi  durant  la  troisième  qui 
»  fut  de  deux  ans  et  encore  un  an  davantage,  jusqu'à  la  fin 
»  de  1571.  » 

Vers  cette  époque  éclata  une  nouvelle  désunion  entre 
Isabeau  de  Navarre  et  son  fils  aine ,  Henri  l^^  de  Boban. 
Déjà  une  première  fois,  la  vicomtesse  douairière  de  Boban, 
comme  nous  l'avons  vu  plus  baut,  avait  fait,  pour  la  même 
raison,  un  voyage  en  Gascogne,  en  1556,  dont  elle  était  de 
retour  en  1558 ,  pour  recevoir  d'Andelot  et  ses  deux  mi- 
nistres; mais,  à  cette  seconde  époque,  elle  se  trouvait  à 
Pomîvy,  vers  la  fin  de  l'an  1566  ;  elle  écrivit  de  là  à  Jean 


-  74  — 

de  Roban,  baron  de  Frontenay,  son  second  fils,  la  lettre 
suivante  : 

«  Mon  fils ,  je  crois  qu'avez  peu  entendre ,  comme  après 
»  tous  les  beaulx  traictements  et  ennuyz  que  j'ai  peft  rece- 
»  voir  en  ceste  maison  de  votre  frère,  le  peu  de  respect 
»  qu'il  m'a  porté,  et  non  seulement  à  moy,  mais  à  la  gran- 
»  deur  de  sa  maison  et  à  tous  ses  parents  et  amys,  ayant 
»  prins  alliance  sans  en  daigner  parler  à  aulcun,  fors  qu'à 
»  ses  bons  gouverneurs  qui  l'ont  guidé  par  le  passé,  tas- 
»  chant  toujours  à  la  totale  ruyne  de  sa  maison  et  croy 
»  qu'à  présent  ilz  sont  arrivez  au  <;omble  de  leurs  desirz. 
»  A  cette  cause  estant  délibérée  de  n'en  plus  endurer  et 
»  advertye  de  la  donation  qu'il  a  faicte  de  ses  meubles , 
»  désire  supplier  le  roy  d'être  remise  en  premierz  con- 
»  tractz,  et  me  retirer  de  leur  compaignie,  n'espérant  pas 
»  le  party  d'une  femme  de  race  de  trop  nécessiteuse,  avoir 
»  mieulx  pour  l'advenir.  En  attendant  moyen  de  faire  telle 
»  remonstrance  à  Sa  Majesté  ;  vous  prye  ne  faillir  de  par 
»  moy  de  vous  meclre  en  ma  maison  de  Bleygn  en  atten- 
»  dant  que  ilz  s'y  logent ,  et  empescher  que  les  meubles 
»  ne  soient  par  aultres  prins,  et  plus  tost  qu'ilz  tombent 
»  en  aultres  mains,  veulx  qu'en  mon  nom  vous  en  saisis- 
»  siez  et  que  vous  les  restroiez  pour  en  tenir  compte  au 
»  roy  quant  il  lui  plaira.  Je  ne  vous  en  feray  plus  longue 
»  prière,  m'assurant  que  vous  n'y  ferez  faulte  et  que  ne 
»  fauldrez  à  faire  l'ofiBce  d'un  bon  fllz  comme  vous  avez 
»  toujours  faict,  et,  sur  cette  assurance,  je  ferai  fin,  me 
w  rendant  à  votre  bonne  grâce,  priant  Dieu,  mon  filz, 
»  vous  tenir  en  sa  saincte  grâce.  De  Pontivy,  et  au  des- 
»  sous  est  escrit,  votre  bien  bonne  mère  et  amye,  Isabeau 
»  de  Navarre.  » 

Muni  de  celte  lettre,  dont  la  dale  manquant,  doit  être 
de  fort  peu  de  temps  postérieure  au  mariage  de  Henri  de 


—  75  — 

Roban  avec  Françoise  Tournemine,  Jean  de  Rohan  se 
rendit  au  château  de  Blain  au  commencement  du  carême 
de  la  même  année  1566.  Il  était  accompagné  de  vingt 
soldats  et  du  capitaine  de  Bragnère  de  Bellesagne,  et  se 
renferma  avec  eux  dans  le  château,  comme  le  fait  voir  la 
lettre  ci-dessus.  Henri  de  Rohan  n'était  pas  encore  revenu 
avec  sa  nouvelle  épouse.  Jean  fit  venir  aussitôt  quelques 
serviteurs  du  château ,  pour  lui  indiquer  ob  étaient  les 
meubles  les  plus  précieux  ;  et  comme  il  n'avait  pas  la  clé  du 
cabinet  où  étaient  Targenterie  et  la  vaisselle  d'argent,  il  en 
fit  rompre  la  porte  et  enleva  ce  qu'il  voulut.  11  fit  faire 
l'inventaire  et  le  fit  signer  de  Jacques  Lefebure,  brodeur, 
qui  avait  tous  ces  meubles  en  garde,  et  de  tous  les  servi- 
teurs du  logis,  qui  empaquetaient  eux-mêmes  les  objets. 

Ou  mentionne,  dans  la  pièce  que  nous  analysons  : 

le  l©  86  pièces  de  tapisserye,  dont  y  en  avait  6  pièces 
»  de  la  fable  de  Vulcan ,  rehaussées  de  fils  d'or  et  d'ar- 
»  gent; 

D  â<>  La  tente  du  lict  de  la  chambre  appelée  la  chambre 
»  du  Roy,  avec  les  dans  (les  dedans)  ; 

»  i^  La  tapisserye  de  la  chambre  de  Monsieur  le  con- 
0  nestable  ; 

»  4<>  Et  de  Madame  de  Valentinois,  avec  les  dans  (dedans), 
»  servant  aux  dictes  chambres  ; 

»  5^  Une  robbe  de  drap  d'or  appartenant  à  la  dicte  dame 
»  de  Rohan; 

»  6^  Une  chasuble  de  drap  d'or  ; 

»  1^  Une  chappe.  » 

On  fit  venir  vingt-trois  charretiers,  avec  leurs  bœufs  et 
charrettes  ;  on  abattit  le  pont-levis  pour  leur  entrée  dans 
le  château,  et  on  le  releva  aussitôt,  tant  on  craignait  d'être 
dérangé  dans  cette  opération  ;  on  chargea  les  meubles  qui 
furent  transportés  au  pays  de  Saintonge  et  de  Poitou,  afin 


—  76  ~ 

de  les  conserver  et  d'en  rendre  conapte  quand  le  roi  le 
commanderait. 

Henri  de  Rohan ,  fort  mécontent  de  ce  coup  de  main , 
poursuivit  en  justice  son  frère,  qui  était  déjà  dans  les  pri- 
sons du  palais,  à  Rennes,  sous  la  fausse  inculpation  inten- 
tée contre  lui  par  M""®  d'Etampes,  à  cause  de  la  mort  de 
sa  femme,  Diane  de  Brabançon. 

Jean  de  Roban  était  alors  âgé  de  25  ans  :  il  mourut 
sans  postérité,  on  ne  sait  à  quelle  époque,  mais  ce  fut 
certainement  avant  1575,  date  de  la  mort  de  son  frère, 
Henri  de  Roban ,  et  de  sa  jeune  fille ,  auxquels  succéda 
sans  difficulté  René  II  de  Roban. 

L'église  de  Blain,  déjà  forte  d'elle-même,  s'accrut  encore 
beaucoup  par  le  nombre  des  protestants  de  Nantes  réfugiés 
pendant  la  troisième  guerre  de  religion  ;  elle  s'accrut  aussi 
par  de  nombreuses  familles  des  églises  voisines  et  même 
de  quelques-unes  assez  éloignées,  excepté  les  quartiers  de 
la  Loire  et  du  nord,  qu'on  appelait  la  classe  de  Rennes  et 
de  la  Basse-Bretagne. 

Lorsque  la  messe  fut  rétablie  à  Blain,  en  1565,  on  ne 
se  servit  plus  de  l'église  du  bourg,  qu'on  appelait  le  grand 
Temple ,  lorsque  les  calvinistes  s'en  servaient.  Voici  les 
endroits  où  ces  réunions  avaient  lieu  : 

Au  cbàteau  de  Blain,  dans  la  grande  salle,  dans  la  cha- 
pelle du  jardin,  que  les  sièges  ont  ruinée,  dans  la  cbambre 
du  cbàteau  où  se  tenait  le  sénécbal,  dans  la  cbambre  de 
M.  des  Rocbes  qui  logeait  au  cbàteau  ;  puis  dans  la  cbambre 
de  François  Amproux,  au  cbàteau  ;  à  l'bôlel  du  Gbapeau- 
Rouge,  procbe  du  cbàteau.  On  s'assemblait  aussi  quelque- 
fois à  deux  lieues  de  distance,  comme  à  Fresnaye,  au  cbàteau 
de  Plessé  de  la  maison  de  Roban,  à  Saffré,  au  cbàteau  de 
René  d'Avaugour,  et  au  cbàteau  de  Saint-Mars-la-Jaille , 
cbez  la  ducbesse  de  Rouanais. 


-  77  - 

Vers  le  mois  d'août,  on  vit  finir  la  troisième  guerre,  qui 
avait  duré  deux  ans  ;  elle  fut  terminée  par  un  édit  de  paix 
donné  à  Saint-Germain.  Dès  que  cette  nouvelle  parvint  en 
Bretagne,  les  pasteurs  qui  résidaient  à  Blain  en  grand 
nombre  appelèrent  les  absents,  afin  de  composer  un  synode 
qni  prit  des  mesures  pour  le  rétablissement  des  églises 
destituées.  Ce  synode  se  tint  à  Blain,  mais  nous  ignorons 
les  mesures  qui  y  furent  prises. 

Les  églises  réformées  commençaient  à  peine  à  reprendre 
racine  et  à  se  redresser,  que  tout  fut  dissipé  par  le  bruit 
des  massacres  qui  commencèrent  h  Paris,  à  la  Saint-Bar- 
ihélemy,  en  1572,  et  qui  continuèrent  dans  les  provinces. 
Tous  les  protestants  de  Blain  se  dispersèrent,  les  uns  à  la 
Rochelle,  d'autres  en  Angleterre,  en  Ecosse  et  en  d'autres 
lieux  hors  de  France.  Enfin,  la  quatrième  guerre  commen- 
çant, les  églises  ne  purent  se  relever  tant  qu'elle  dura  :  il 
n'y  eut  cependant  dans  la  Bretagne  et  à  Blain  ni  siège , 
ni  bataille,  ni  massacre,  pas  plus  qu'aux  trois  guerres  pré- 
cédentes. 

Le  Noir  de  Crevain  nous  apprend  que  le  seigneur  de 
Frontenay,  frère  cadet  du  seigneur  Henri  de  Bohan,  faillit 
être  enveloppé  dans  le  massacre.  «  Il  était  allé  à  Paris, 
»  aux  noces  royales.  La  veille  de  la  Saint-Barlhelemy,  il 
»  sortit  de  Paris,  avec  le  vidame  de  Chartres,  le  comte  de 
»  Montgommery  et  plusieurs  autres,  préférant  l'air  du  fau- 
»  bourg,  par  soupçon  ou  autrement.  La  nuit,  ayant  entendu 
»  le  tocsin  et  le  bruit  de  la  ville,  ils  entrèrent  en  con- 

»  seil »  Ici,  le  manuscrit  de  M.  de  Crevain  présente 

plusieurs  lacunes.  Tout  ce  qu'on  peut  en  induire,  c'est  que 
M.  de  Frontenay  et  ses  compagnons  voulurent  rentrer  dans 
la  ville,  mais  qu'en  attendant,  près  de  la  tour  de  Nesle, 
sur  le  bord  de  la  rivière,  les  bateaux  dont  ils  avaient  besoin, 
ils  reçurent  quelques  arquebusades  et  pensèrent  qu'il  fal- 


-  78  ~ 

lait  plutôt  songer  à  la  retraite  que  de  rentrer,  «  ce  quMIs 
»  firent,  continue  Grevain,  ayant  à  dos  le  duc  de  Guise, 
»  jusqu'à  Montfort,  mais  sans  les  atteindre.  Ainsi,  M.  de 
»  Frontenay  porta  ou  envoya  les  tristes  nouvelles  du  mas- 
»  sacre  à  Blain,  où  son  aîné  Henri  de  Rohan,  avec  le  reste 
D  de  réglise,  put  bien  avoir  sa  part  de  la  peur  et  de  la  dou- 
»  leur,  mais  non  pas  de  la  désolation  et  dissipation  où  les 
»  autres  se  virent  réduits.  » 

Nous  avons  cru  devoir  donner  ces  quelques  extraits  de 
VHùtoire  de  la  réformation  en  Bretagne,  par  la  raison  que 
Le  Noir  de  Grevain,  son  auteur,  ayant  été  ministre  à  Blain, 
depuis  1651  jusqu'à  la  révocation  de  Tédit  de  Nantes,  a  pu 
se  procurer,  dans  les  archives  du  château,  des  documents 
qu'on  ne  trouvait  pas  ailleurs  ;  et ,  par  conséquent ,  qu'il 
a  pu,  mieux  qu'un  autre,  narrer  l'histoire  particulière  du 
calvinisme  à  Blain. 

Nous  avons  vu  plus  haut  que  Henri  de  Rohan  n'avait 
pas  guerroyé  :  il  était  goutteux  et  ne  quittait  guère  son  châ- 
teau de  Blain. 

Ge  fut  René  de  Rohan ,  son  frère,  qui  se  mit  à  la  tête 
du  parti  calviniste,  mais  pas  en  Bretagne  :  ce  fut  en  Poitou 
qu'il  s'illustra  par  d'éclatants  faits  d'armes,  entre  autres, 
par  sa  belle  défense  de  Lusignan ,  avec  une  poignée  de 
braves,  contre  toute  l'armée  du  duc  de  Montpensier,  pen- 
dant quatre  mois  de  siège. 

Le  vicomte  Henri  de  Rohan,  à  peine  âgé  de  quarante 
ans,  mourut  le  %  juin  1575  ;  son  corps  fut  inhumé  dans 
l'enfeu  de  la  chapelle  du  château  de  Blain ,  et  non  dans 
l'église  du  bourg,  comme  le  dit  D.  Taillandier.  Ge  furent 
ces  entrailles  qu'on  y  porta ,  suivant  cette  mention  du 
registre  des  sépultures  : 

<x  Le  vingthuictième  jour  de  juin  1575  furent  enterrées 


-  79  - 

»  en  Téglise  de  Blajng,  les  entrailles  de  defunct  bault  et 
»  puissant  Henri,  vicomte  de  Rohan,  prince  de  Léon,  i^ 

Ainsi,  une  partie  des  restes  mortels  de  ce  prince  reçut 
un  pieux  et  honorable  asile ,  dans  cette  même  église  quMI 
dévastait  treize  ans  auparavant. 

Il  avait  épousé,  en  1566,  Françoise  de  Toumemine,  fille 
de  René,  seigneur  de  la  Garnache  en  Rays,  et  de  Françoise 
Hingant;  il  en  avait  eu  deux  filles,  qui  également  mou- 
rurent fort  jeunes. 

Françoise  de  Tournemine ,  sa  veuve,  lui  survécut.  Le 
père  du  Paz  nous  apprend  «  qu'en  1585,  elle  abjura  Fbé- 
»  résie  de  Calvin  et  retourna  au  giron  de  la  sainete  Eglise 
»  catholique,  apostolique  et  romaine,  et  mourut  fort  bonne 
»  catholique ,  après  avoir  reçu  dévostement  les  saincts 
»  sacrements  de  l'Eglise,  au  château  de  Josselin,  ville  ca- 
»  pitale  du  comté  de  Porhoët ,  qu'elle  tenait  à  douaire.  » 

La  mort  du  vicomte  Henri  de  Rohan  et  de  ses  filles  ren- 
dit René  de  Rohan,  son  frère,  héritier  de  tous  les  titres 
et  grands  biens  de  sa  maison. 

Le  Noir  de  Crevain  a  recueilli ,  sur  les  suites  de  cette 
succession,  des  détails  qui  ne  se  retrouvent  pas  ailleurs  et 
que  nous  croyons  à  propos  de  reproduire  ici  : 

«  Gomme  en  l'état ,  Henri  III  succéda  à  son  frère  aîné , 
»  Charles  IX,  en  1574,  aussi  à  Rlain,  dans  la  maison  de 
»  Rohan,  l'an  d'après  1575,  Monsieur  de  Frontenay,  René 
A  de  Rohan  succéda  à  son  aîné  ;  et  en  même  temps  épousa 
»  Catherine  de  Parthenay,  très  illustre  dame.  Elle  était  fille 
»  de  Jean  l'Archevesque,  sieur  de  Soubise,  un  des  premiers 
»  seigneurs  réformés.  Il  maria  sa  fille  unique,  en  premières 
0  noces^  h  Charles  de  Quellenec,  baron  du  Pont,  en  Ere*- 
»  tagne,  qui  fut  tué  au  massacre,  et  ne  laissa  point  d'en- 
»  fants.  Par  ce  moyen ,  Catherme ,  obtenant  un  demi 
»  douaire ,  dont  elle  jouit  soixante  ans ,  recherchée  par 


—  80  — 

»  René  de  Rohan,  sieur  de  Frontenay,  n'y  entendait  pas, 
»  se  trouvant  trop  grande  dame.  » 

Cependant ,  apprenant  sur  les  entrefaites  la  mort  de 
Henri  de  Roban ,  qui  laissait  par  héritage  tous  ses  titres 
et  biens  à  René,  elle  l'épousa.  Après  le  mariage,  René  vint 
prendre  possession  des  belles  terres  de  sa  succession, 
comme  de  la  principauté  de  Léon,  dont  le  siège  est  h  Lan- 
derneau ,  de  la  vicomte  de  Rohan  à  Pontivy,  du  comté  de 
Porboët  à  Josselin,  et  de  quantité  d'autres  maisons  consi- 
dérables, entre  autres  Blain,  «  qui  surpassait  tout  en  ma- 
»  gniûcence  de  bâtiments  et  où  les  seigneurs  de  Rohan , 
I)  ses  prédécesseurs,  résidaient  ordinairement.  » 

René ,  après  la  mort  de  son  frère ,  fut  aux  fidèles  de 
l'Eglise  réformée  de  Blain  un  appui,  peut-être  encore  plus 
puissant,  car  il  était  grand  homme  de  guerre,  et  son  zèle 
était  secondé  par  sa  femme,  célèbre  sous  le  nom  de  Cathe- 
rine de  Parthenay. 

Mais  ce  seigneur  ne  résida  pas  à  Blain  autant  que  ses 
prédécesseurs,  car  les  affaires  de  la  religion  l'appelaient 
ailleurs ,  surtout  dans  les  provinces  méridionales ,  où  il 
avait  par  sa  femme  de  fort  belles  terres,  comme  Soubise, 
le  Parc ,  la  Garnache ,  Beauvoir-sur-Mer  et  autres  dans  le 
Poitou  et  la  Saintonge. 

La  tranquillité  et  le  bonheur  de  Blain,  qui  avaient  duré 
quinze  ans  sans  interruption ,  depuis  156i  jusqu'en  1577, 
où  eut  lieu  le  synode,  continuèrent  encore  huit  ou  neuf 
ans ,  jusqu'à  la  Ligue  qui  se  déchaîna  contre  ce  lieu  pour 
le  désoler,  plus  que  contre  aucun  autre,  où  il  y  avait  quel- 
ques églises  établies.  Nous  trouvons  qu'un  synode  provincial 
fut  assigné  à  Blain,  en  1578,  où  l'on  se  rassembla,  mais 
on  ne  peut  en  trouver  les  articles. 

En  1579,  René  de  Rohan  et  sa  femme  Catherine  de  Par- 
thenay revinrent  habiter  Blain  et  y  goûter  quelques  jours 


-  81  — 

de  paix,  bien  difficile  à  trouver  ailleurs  qu'en  Bretagne, 
dans  ces  temps  continuellement  agités  par  la  guerre  civile. 

Ils  paraissent  y  être  restés  pendant  six  années  consécu- 
tives, de  1579  à  1585,  c'est-à-dire  jusqu'au  moment  où  le 
duc  de  Mercœur  eut  donné  à  la  Ligue  un  mouvement 
offensif  qu'elle  n'avait  pas  eu  jusqu'alors. 

Dans  cet  intervalle,  cinq  enfants  naquirent  de  leur  ma- 
riage : 

D'abord ,  Henri  de  Rohan ,  deuxième  du  nom ,  qui  fui 
Théritier  présomptif  et  devint  duc  de  Roban  ; 

Benjamin  qui ,  aux  termes  du  contrat  de  mariage  de  sa 
mère,  reçut  et  porta  toujours  le  nom  de  Soubise  ; 

Galberine,  première  femme  de  Jean  II  de  Bavière,  sei- 
gneur des  Deux-Ponts  ; 

Anne  et  Henriette  mortes  sans  alliance. 

Tous  furent  plus  ou  moins  illustres  ;  mais  Henri  a  été 
peut-être  le  personnage  le  plus  remarquable  de  cette  noble 
maison  de  Rohan.  Dans  les  armes,  dans  les  conseils,  dans 
les  lettres ,  partout  il  a  brillé  avec  éclat.  Son  éloge  est 
dans  toutes  les  biographies.  Nous  nous  contenterons  de 
reproduire  ici  le  quatrain  que  le  baron  de  Zurlauben  obtint 
de  Voltaire,  pour  le  portrait  de  Henri  de  Rohan  placé  en 
tête  de  ses  mémoires ,  sur  la  guerre  de  la  Valleline ,  et  où 
il  est  parfaitement  caractérisé  : 

Avec  tous  les  talents  le  ciel  l'avait  fait  naître  ; 
Il  agit  en  héros,  en  sage  il  écrifit; 
Il  fat  même  un  grand  homme  en  combattant  son  maître, 
Et  pins  grand  quand  il  le  servit. 


CHAPITRE  IX. 


LA  LIGUE  EN  BBETÂ61SE ,  PREMIER  SIÈGE  DU  CHATEAU  DE  BLAIN. 


Jusqu'à  rexpédition  du  duc  de  Mercœur,  en  Poitou,  en 
1585,  on  peut  croire  que  René  de  Rohan  et  Catherine  de 
Parthenay  étaient  restés  fort  tranquilles  dans  leur  château 
de  Blain,  au  milieu  de  leur  naissante  famille.  Le  vicomte 
n'assista  ni  aux  états  de  Vannes,  en  1582,*  ni  à  ceux  de 
Nantes,  en  1584;  mais  à  la  prise  d'armes  de  Condé  contre 
l'agression  de  Mercœur,  René  de  Rohan  se  hâta  de  se 
réunir  à  l'armée  calviniste ,  où  il  contribua  puissamment  à 
refouler  le  gouverneur  de  Bretagne  jusqu'aux  portes  de 
Nantes.  Il  fit  ensuite  partie  de  l'expédition  que  le  même 
prince  tenta  sur  Angers,  expédition  qui,  malgré  tous  les 
efforts  et  le  courage  des  chefs,  se  convertit  en  une  déroute, 
à  la  suite  de  laquelle  le  vicomte  revint  à  son  château  de 
Blain.  Mais  bientôt  sans  cesse  entouré  d'embûches  par 
Mercœur,  qui  redoutait  son  voisinage  si  rapproché  de  Nantes, 
il  passa  heureusement  la  Loire  et  se  rendit  à  la  Rochelle,  où 
sa  présence  était  nécessaire  pour  rassurer  les  esprits  effrayés 


-Sa- 
de l'échec  qqe  les  protestants  venaient  de  recevoir.  Le  prince 
de  Condé  se  sauvait  en  même  temps  en  Angleterre. 

René  de  Rohan  ne  devait  plus  revoir  sa  famille  ni  son 
château  de  Blain;  épuisé  de  fatigues,  accablé  du  chagrin 
que  lui  causa  la  mort  des  quatre  frères  de  Laval ,  il  mourut 
à  la  Rochelle ,  en  1586 ,  dans  la  trente-sixième  année  de 
son  âge  :  «  Ce  fut  une  grande  et  sensible  perte,  dit  Le  Noir 
»  de  Grevain ,  non-seulement  à  sa  famille  qu'il  laissa 
A  désolée  en  un  fâcheux  temps,  ses  cinq  enfants  étant  tous 
»  au-dessous  de  dix  ans,  sous  la  direction  d'une  mère 
»  veuve;  mais  aussi  à  l'église  de  Blain ,  qui  depuis  cette 
»  lamentable  mort  se  vit  sans  père  et  sans  protecteur  en 
»  proie  aux  gens  de  guerre  des  deux  partis  tant  que  dura 
»  la  ligue.  » 

Les  Rochelais  rendirent  à  la  mémoire  du  vicomte  de 
Rohan  des  honneurs  proportionnés  à  sa  naissance  et  à 
l'affection  que  ce  seigneur  leur  avait  toujours  portée.  Dans 
la  suite,  lorsque  la  paix  eût  rendu  le  calme  au  royaume , 
la  vicomtesse ,  son  épouse ,  le  fit  transporter  au  château 
de  Blain,  oii  elle  lui  fit  des  obsèques  magnifiques. 

Nous  voici  parvenu  à  celte  année  1585,  qui  fut  si  funeste 
aux  calvinistes ,  surtout  en  Bretagne ,  où  le  duc  de  Mer- 
cœur  donna  à  la  Ligue  tous  ses  développements.  Nous 
avons  vu  qu'après  la  déroute  d'Angers,  René  de  Rohan, 
dans  sa  fuite  vers  la  Rochelle,  n'avait  fait  que  paraître  un 
instant  au  château  de  Blain ,  probablement  pour  se  con- 
certer dans  ces  difficiles  conjonctures,  avec  Catherine  de 
Parthenay,  sa  femme,  qui  peu  après  passa  en  Poitou  avec 
ses  enfants. 

Le  duc  de  Mercœur,  chef  de  la  Ligue  en  Bretagne ,  dont 
le  séjour  était  la  ville  et  le  château  de  Nantes ,  voyant 
celui  de  Blain ,  principale  maison  des  seigneurs  de  Rohan, 
abandonné  par  l'effroi  de  la  déroute  d'Angers ,  et  sans  que 


—  84  — 

personne  y  tint  pour  aucun  parti,  y  jeta  un  capitaine, 
nommé  Bouillonnière,  avec  fort  peu  de  soldats,  mais  assez 
pour  garder  la  place,  promettant  fort  civilement,  par  une 
lettre  à  madame  de  Rohan,  douairière  et  tutrice,  qui  était 
pour  lors  au  Parc,  en  Poitou,  Tune  de  ses  belles  terres, 
ou  à  la  Rochelle ,  «  de  la  faire  jouir  du  revenu  de  toutes 
»  ses  fermes  de  Brelagne,  encore  qu'il  eut  mis  garnison 
»  il  Blain.  i> 

Les  fidèles  qui  étaient  restés  dans  Blain,  nonobstant 
redit  de  juillet  1585  et  la  déroute  d'Angers,  se 
virent  encore  plus  gênés  en  leur  liberté  de  conscience 
sous  un  capitaine  ligueur,  et  suivirent  les  autres  à  la 
Rochelle. 

Ce  château ,  abandonné  par  le  chef  des  huguenots  du 
pays,  devenait  pour  l'ambitieux  gouverneur  de  Bretagne 
une  place  forte  de  grande  importance.  Placé  dans  la  banlieue 
de  Nantes,  son  quartier  général  et  pour  ainsi  dire  sous  sa 
main,  il  avait  cru  qu'il  suffisait  de  quelques  hommes  pour 
le  défendre  contre  un  coup  de  main  qu'il  ne  prévoyait  pas. 
Ce  fut  précisément  cette  trop  grande  confiance  qui  le  lui 
fit  perdre.  Il  fut  surpris,  en  1589,  par  un  gentilhomme 
du  voisinage ,  appelé  Jean  de  Montauban,  sieur  du  Goûst, 
du  nom  d'un  petit  manoir  fortifié,  situé  dans  la  commune 
de  Malevîlle ,  sur  le  bord  du  marais  de  Cordemais ,  qui 
l'entourait  de  ses  eaux.  Aujourd'hui  on  peut  en  voir  les 
ruines ,  qui  consistent  en  un  pignon  de  mur  couvert  de 
lierre  et  entouré  d'un  petit  taillis,  près  la  voie  ferrée  du 
chemin  de  fer  de  Nantes  à  Saint-Nazaire,  à  un  kilomètre 
de  la  station  de  Cordemais. 

Ce  seigneur  du  Goûst  descendait  de  la  famille  des  Rohan  : 
il  portait  de  gueules  à  sept  mâcles  d'or,  au  lambel  de 
quatre  pendants  d'argent  ;  il  était  seigneur  du  Bois  de  la 
Roche,  seigneur  du  Goûst,  paroisse  deMaleville,  du  Port- 


—  85  — 

Durand  el  de  la  Verrière ,  paroisse  de  Sainl-Donalien  et 
des  Perrines ,  paroisse  de  Doulon. 

Du  Goûst ,  quoique  catholique ,  assisté  de  son  frère  et 
de  sii  autres ,  entreprit  de  reprendre  le  château  de  Blain  : 
pour  cela ,  il  s'embusqua  dans  le  grand  jeu  de  paume  qui 
louchait  à  la  principale  entrée  du  château,  et  patienta 
jusqu'entre  onze  heures  et  midi,  attendant  qu'on  baissa  le 
grand  pont ,  pour  recevoir  plusieurs  charrettes-  Du  Goûst 
et  ses  compagnons  donnèrent  si  h  propos  dans  le  corps  de 
garde  et  suivirent  de  si  près  quatre  soldats  qui  avaient 
voulu  faire  quelque  résistance ,  qu'ils  arrivèrent  mêlés  avec 
eux  dans  le  petit  château,  et  que  le  capitaine  ne  put 
mieux  faire  que  de  se  renfermer,  lui  septième ,  dans  la 
grosse  tour  de  l'Horloge,  où  n'entendant  pas  grand  bruit, 
il  se  défendit  jusqu'à  ce  que  neuf  ou  dix  réformés  qui 
habitaient  le  village  du  Pavé  vinrent  se  joindre  à  du 
Goûst. 

La  place  fut  trouvée  très-mal  équipée  de  toutes  sortes 
de  munitions.  Enfin,  du  Goûst  s'occupa  de  chercher 
des  hommes  ;  il  put  en  former  un  nombre  de  quarante- 
cinq.  Â  quatre  heures  du  soir,  le  jour  de  la  prise  du 
château ,  deux  compagnies  dé  cavalerie  et  quelques  arque- 
busiers à  cheval,  et  en  même  temps  le  capitaine  Tho- 
massin,  avec  six  cents  arquebusiers,  commencèrent  le 
siège  et  donnèrent  à  peine  le  temps  aux  assiégés  de  se 
prémunir. 

Voilà  donc  du  Goûst  assiégé  en  une  place  où  il  n'avait 
trouvé  que  dixsetier^de  blé,  quatre-vingts  livres  de  poudre 
et  de  quoi  armer  vingt-cinq  hommes  au  plus.  Les  troupes 
qui  avaient  investi  firent  place ,  le  lendemain ,  aux  troupes 
nouvellement  arrivées  et  à  Guébriant  qui  les  commandait. 

Voilà  comme  d'Aubigné  raconte  ce  premier  siège  de 
Blain  ;  «  Le  siège  traînant  en  longueur,  la  dame  de  Mercœur 


—  86  — 

»  crut  devoir  joindre  la  ruse  à  la  force  pour  rentrer  en 
D  possession.  Elle  gagna  pour  cela  une  jeune  fille  proies- 
»  tanle,  nommée  Salmonaie,  laquelle,  après  avoir  pris 
»  les  instructions  de  la  duchesse  et  de  Guébriant,  demanda 
»  à  parler  à  son  frère ,  nommé  Henriaie ,  qui  était  avec 
»  du  Goûst;  cela  lui  ayant  été  permis,  elle  lui  dit,  les 
»  yeux  enlarmés,  qu'à  son  occasion  leur  père,  leur  maison 
»  et  eux  étaient  perdus,  qu'elle  avait  été  menée  prison- 
»  nière  à  Nantes ,  d'où  elle  était  résolue  de  venir  mourir 
»  avec  lui.  Durant  ces  discours ,  ayant  gagné  le  bord  du 
rt  fossé,  elle  se  jeta  dedans,  au  pied  du  ravelin  qui  est 
»  vers  le  parc ,  et  joua  si  bien  son  personnage ,  qu'elle  se 
»  fit  jeter  la  corde  et  le  baston  ,  qu'elle  appliqua  entre  ses 
»  cuisses  et  se  fist  habilement  monter  quarante-cinq  pieds 
»  de  haut;  en  même  temps,  les  sentinelles  des  assiégeants 
»  tirant  quelques  mauvaises  arquebusades  pour  faire  bonne 
»  mine.  Mais  pourtant ,  ils  ne  purent  empêcher  que  du 
»  Goûst  n'en  prit  quelque  soupçon ,  qui  redoubla  par  le 
»  frère,  que  Ton  trouva  tout  pensif  après  qu'elle  l'eût 
»  instruit.  Ce  jeune  homme  fut  donc  saisi,  la  demoiselle 
»  interrogée  à  part.  Les  promesses  et  les  menaces  d'une 
»  mort  honteuse  et  plus  que  tout  le  reproche  de  la  religion 
»  violée ,  lui  firent  avouer  que  le  duc  de  Mercœur  garan* 
»  tissait  au  frère,  à  la  sœur  et  à  leurs  héritiers,  la  maison 
»  de  du  Goûst,  dans  laquelle,  il  devait  dès  l'heure  être 
»  mis  en  garnison  avec  cent  hommes  entretenus ,  et  qu'en 
»  outre ,  il  y  avait  promesse  de  dix  mille  francs  pour  le 
0  mariage  de  Salmonaie.  Elle  ajouta  que  son  dessin  estait, 
i>  mais  encore  incertain ,  de  révéler  le  secret.  Du  Goûst 
i>  alors  lui  dit  qu'elle  avait  un  bon  moyen  de  se  venger  de 
»  ceux  qui  avaient  voulu  prostituer,  tout  d'un  coup,  son 
»  honneur  et  sa  religion ,  en  faisant  une  contre  entreprise 
»  avec  les  mêmes  moyens  et  façons  qui  avaient  été  inventez 


-  87  - 

tf  par  les  ennemis:  lors,  il  lui  expliqua  entièrement  sa 
0  leçon  et  promit  de  Taider  à  cette  vengeance ,  pour  à 
))  quoi  parvenir,  elle  demanda  qu'on  fit  une  chamade  pour 
n  pouvoir  en  parlementant  et  par  permission  de  part  et 
»  d'autre ,  se  retirer  du  fort  assiégé ,  comme  son  sexe  et 
»  son  âge  Ty  rendant  du  tout  inutile. 

»  La  voilà  descendue  par  le  préau ,  avec  la  même  corde 
»  et  baston  qu'elle  leur  voulait  présenter  pour  monter. 
»  Cette  fille  joua  si  bien  de  la  langue,  qu'elle  fist  perdre 
»  jugement  aux  capitaines  ;  si  bien  que  s'estant  assemblés 
«pour  cette  affaire,  ils  arreslèrent  que  le  vendredi, 
»  dernier  jour  du  mois  de  juin ,  qu'Henriaie  devait  com- 
»  mander  à  l'endroit  de  la  descente  ;  elle ,  selon  le  mot 
»  pris  avec  son  frère ,  remonterait  et  serait  suivie  par  eux 
»  après  qu'elle  aurait  donné  le  signal.  Le  tout  arrêté  ainsi, 
»  et  les  a&siégés  ayant  garni  les  flancs  de  fauconneaux  et 
»  de  quelques  pierriers ,  mettent  leurs  femmes  en  senti- 
»  nelles  aux  autres  endroits  et  se  trouvent  à  l'escarpou- 
»  lette.  En  même  temps  la  demoiselle  se  présente  seule 
»  sur  le  ravelin,  fait  le  signal  et  donne  assurance.  Le 
»  capitaine  Guillarderie,  le  premier  monté,  fut  mené  recon- 
»  naître  la  chambre  où  on  les  devait  mettre ,  en  attendant 
»  qu'ils  fussent  en  nombre  suffisant. 

»  Il  trouva  tout  si  bien  ordonné,  qu'il  retourna  avec 
»  Henriaie  et  deux  qu'il  disait  être  ses  confidents,  sur  le 
9  ravelin ,  criant  à  ses  compagnons  qui  étaient  dans  le 
»  fossé  :  Amenez-moi  mon  cheval ,  qui  était  le  mot  pour 
»  les  faire  monter  ;  et  ainsi  mirent  la  corde  entre  les  jambes 
»  les  capitaines  des  Gordes,  du  Mortier,  Ghesneverl  et  plus  les 
»  deux  frères  Tenandaye,  Pont-Piélin ,  Chevalerais  et  Levi- 
»  gneau ,  et  encore  cinq  ou  six  gentilshommes.  Il  s'en 
»  trouva ,  dans  le  fossé,  qui  donnèrent  de  l'argent  pour 
»  la  primauté  du  passage.  F4nfin ,  estant  montés  soixante- 


—  88  — 

»  sept,  fous  gens  de  commandement;  GuiHarderie  les 
»  menait ,  lui-même ,  à  la  chambre  où  ils  étaient  saisis. 
D  Guébriand  fit  monter  un  jeune  homme  en  qui  il  se  fiait 
»  et  duquel  il  voulut  avoir  un  second  mot ,  avant  qu'hasar- 
»  der  le  paquet.  On  s'aperçut  de  cela  et  on  amena  le  galant 
«  le  poignard  à  la  gorge  pour  faire  monter  son  maislre  ; 
»  mais  il  méprisa  sa  vie  et  donna  Talarme  à  ses  parll- 
»  sans.  » 

Du  Goûst  ne  voulut  pas  que  ce  jeune  homme  fût  tué 
ayant  été  touché  de  sa  fidélité.  Cette  ruse  dont  se  servit 
du  Goûst,  lui  fut  très-utile  en  lui  procurant  des  armes, 
dont  il  avait  grand  besoin ,  et  des  vivres  que  les  assié- 
geants fournissaient  eux-mêmes  pour  la  nourriture  des  pri- 
sonniers. Mais  la  joie  de  cet  heureux  succès  fut  troublée 
quelque  temps  après  par  la  nouvelle  qu'ils  apprirent  de  la 
défaite  et  de  l'emprisonnement  du  comte  de  Soissons.  Le 
prince  de  Dombes  ayant  été  nommé  pour  lui  succéder  et 
étant  entré  déjà  dans  là  province ,  Guébriant  quitta  le 
siège  pour  aller  à  la  découverte  et  savoir  si  ce  prince 
venait  pour  lui  faire  lever  le  siège  du  château  de  Blain. 
Ayant  été  confirmé  dans  cette  nouvelle ,  il  en  donna  avis 
aux  assiégeants.  Ces  troupes ,  ne  consultant  que  la  peur 
dont  elles  étaient  saisies,  abandonnèrent  le  siège,  laissant 
leurs  armes,  pour  n'être  point  embarrassées  dans  leur 
fuite.  Les  assiégés  les  poursuivirent  si  vivement  que 
quoique  sortis  un  peu  tard ,  ils  firent  un  nombre  consi- 
dérable de  prisonniers  et  ramassèrent  des  armes  en  assez 
grande  quantité  pour  en  fournir  à  sept  ou  huit  cents 
hommes. 

La  garde  de  quatre  soldats  mis  en  fuite  et  poursuivie  par 
du  Goûst  jusque  dans  le  petit  château ,  dut  traverser,  à  la 
course,  la  grande  cour  du  puits  et  se  précipiter  vers  la 
porte  du  petit  château  qui  donnait  dans  cette  cour  et  qui 


-  89  — 

devait  être  pratiquée  dans  un  mur  de  plus  de  deux  mètres 
d'épaisseur,  dont  nous  avons  déjà  parlé  et  qui,  fermant 
à  Test  la  cour  basse,  s'appuyait  d'un  bout  sur  la  tourelle 
d'escalier  de  la  tour  du  Connétable. 

Un  pont-levis  donnait  accès  à  cette  partie ,  défendue  par 
UD  fossé,  qui  existe  encore  aujourd'hui. 


CHAPITRE  X. 


DEUXIÈME  SIÈGE  ET  PRISE  DU  CHATEAU  DE  fiLAIN ,    1591. 


Le  capitaine  du  Goûst  se  voyant  délivré  du  siège  par  un 
bonheur  inespéré,  se  douta  que  les  ligueurs  n'avaient 
reculé  que  pour  mieux  sauter.  Voilà  pourquoi  il  se  disposa 
à  un  nouveau  siège ,  qui  aurait  besoin  de  plus  de  vigueur 
et  de  munitions,  dont  il  se  garnit  le  mieux  qu'il  pût,  en 
augmentant  aussi  le  nombre  de  ses  hommes.  Sans  consulter 
les  intérêts  de  M"®  douairière  de  Rohan ,  il  se  mil  à  fortifier 
le  château ,  en  désolant  son  circuit  et  son  voisinage.  Il 
démolit  vingt  belles  maisons  qui  formaient  la  rue  du  Pavé 
et  ruina  le  moulin  avec  sa  chaussée,  élevant,  de  leur 
ruine  et  des  gazons  de  la  prairie ,  un  éperon  qui  paraît 
encore  au  bout  du  pavé,  à  la  descente  du  moulin.  Dans 
la  première  cour  du  château  il  rasa  une  grande  galerie 
et  les  deux  jeux  de  courte  paume  qui  étaient  à  ses 
extrémités. 

Ce  destructeur  politique  fit  aussi  abattre ,  derrière  la 
galerie,  à  l'entrée  du  jardin,  un  beau  corps  de  logis, 
ayant  salle  et  chambres  hautes  et  un  autre  ancien  loge- 


—  91  — 

ment  à  l'entrée  du  parc.  Pour  achever  la  ruine  de  tous  les 
dehors,  il  fit  culbuter  le  préau,  manière  de  petit  fort 
carré  entouré  de  belles  galeries  et  flanqué  de  tours,  ou 
depuis  on  a  construit  TOrangerie. 

Enfin,  dans  le  petit  château,  il  fit  saper  le  corps  de 
logis  de  la  grande  salle  pour  le  faire  sauter  du  côté  de  la 
cour  quand  il  le  jugerait  à  propos. 

Du  Goûst  faisait  tous  les  approvisionnements  et  tous  ces 
changements  par  autorisation,  car  nous  avons  trouvé  un 
commandement  de  fournitures  de  vivres  fait  à  Fay,  le  20 
octobre  1589  et  ainsi  conçu  : 

0  II  est  enjoint  aux  manans  et  habitants  de  la  paroisse 
»  de  Fay,  de  fournir ,  bailler  et  délivrer  incontinent  la 
»  quantité  de  cinq  septiers  de  blé,  moitié  froment  et  moitié 
»  seigle ,  avec  un  bœuf  et  deux  pipes  de  vin ,  en  quoy  ilz 
«  ont  esté  taxez  et  obligez  par  nous ,  advocat  en  la  cour  de 
»  parlement  de  Rennes  soubz-signé  et  ce,  pour  leur  part 
»  et  portion  de  cinq  cens  septiers  de  bled,  cinquante 
»  bœufs  et  soixante  pipes  de  vin  ordonnez  par  Monseigneur 
»  le  prince  de  Dombes,  pour  le  magasin  du  chasteau  de 
»  Blaing.  Lesquels  vivres  cy-dessus ,  ils  feront  prendre  par 
»  advance  sur  les  plus  aisez  de  la  dicte  paroisse,  à  la 
»  charge  de  les  remplacer  après ,  de  la  cotization  qu'il  en 
»  feront  faire  sur  tous  les  contribuables.  » 

Voilà  donc  du  Goûst,  bien  et  dûment  reconnu  pour  le 
commandant  du  château  de  Blain  par  une  autorité  compé- 
tente et  investi,  pour  ainsi  dire,  d'un  pouvoir  discré- 
tionnaire pour  la  levée  des  impositions  de  guerre ,  dans 
toute  la  partie  du  comté  nantais ,  au  nord  de  la  Loire ,  dont 
Blain  était  le  centre. 

On  ne  pouvait  choisir  une  meilleure  position  pour  l'amas 
des  approvisionnements  comme  pour  les  courses  dans  toutes 
les  directions. 


.-  92  - 

Nantes,  surtout,  devait  considérablement  souffrir  dans 
ses  communications ,  et  nous  verrons  bientôt  combien  elle 
s'imposa  de  sacrifices  pour  se  débarrasser  d'un  voisinage 
aussi  gênant. 

Dès  le  mois  de  mars  1590,  les  habitants  de  Nantes, 
incommodés  par  les  courses  continuelles  des  garnisons 
de  Blain  et  de  Glisson,  demandèrent  avec  instance  au 
duc  de  Mercœur  de  s'emparer  de  ces  deux  places  et  surtout 
de  Blain. 

L'arrivée  à  Saint-Nazaire,  au  mois  de  septembre  1590, 
de  quatre  mille  cinq  cents  Espagnols,  commandés  par 
don  Diego  Brochero  et  envoyés  par  Philippe  II,  au  secours 
de  Mercœur,  fit  croire  aux  Nantais  qu'il  allait  être  fait 
droit  à  leur  requête;  mais  il  n'en  fut  rien  et  les  courses 
du  commandant  de  Blain  devinrent  si  fréquentes  et  si 
désastreuses  pour  les  partisans  de  la  Ligue,  qu'au  mois 
de  juillet  1591 ,  le  bureau  de  la  ville ,  de  concert  avec  la 
duchesse  de  Mercœur,  fit  donner  commission  au  capitaine 
Chesnevert  de  lever  des  troupes  pour  la  défense  du  pays , 
et  de  vivre  sur  les  paroisses  voisines  de  Blain  et  sur  les 
autres  paroisses  ennemies,  et  l'on  fit  un  emprunt  de 
cinq  cents  écus  pour  l'entretien  de  ces  hommes ,  en  un 
mois. 

Chesnevert,  d'après  les  termes  de  sa  commission ,  devait  : 
«  favoriser  la  cueillette  des  fruits  des  bons  et  fidèles  catho- 
»  liques  de  cet  évesché,  empescher  que  les  ennemis  en 
»  fassent  l'enlief,  et  opposer  leurs  autres  courses  et 
»  ravaiges  sur  le  plat  pays ,  au  bien  et  conservation 
»  d'yceluy.  » 

Mais  on  ne  fut  pas  longtemps  à  s'apercevoir  que  la 
compagnie  du  capitaine  Chesnevert  était  une  force  bien 
insuffisante  pour  remplir  l'objet  qu'on  s'était  proposé  ;  on 


—  93  — 

leva  une  nouvelle  troupe  qui  fut  placée  sous  le  comman- 
dement du  capitaine  Mauléon. 

Enfin,  au  mois  d'octobre  1591,  Mercœur,  revenu  à 
Nantes  et  de  nouveau  sollicité  par  le  corps  muivicipal ,  se 
détermina  à  agir.  Il  s'empara  d'abord  du  château  de  la 
Bretéche,  appartenant  à  François  du  Gambout,  ancien 
commandant  du  comté  nantais,  qui  s'était  séparé  du 
parti  de  Mercœur,  -quand  celui-ci  fut,  en  1589,  déclaré 
rebelle  par  Henri  IIL  Delà  il  se  porta  sur  Blain. 

«  Une  armée  d'Espagnols ,  dit  le  Noir  de  Crevain ,  d'envi- 
»  ron  quatre  mille  hommes,  marchant  par  l'ordre  du  duc  de 
»  Mercœur,  qui  avait  encore  mal  au  cœur  du  premier  siège, 
»  vint  en  dresser  un  second  en  meilleure  forme.  Ils  avaient 
»  amené  du  canon  qu'ils  pointèrent  contre  le  château , 
»  du  côté  du  bourg,  et  avec  lequel,  à  la  longue,  ils  firent 
»  une  raisonnable  brèche  à  la  tour  du  Moulin,  qui 
»  flanquait  les  deux  corps  de  logis  et  répondant  à  la  tour 
0  du  Connétable  qui  est  encore  debout.  La  ruine  de  cette 
»  tour  superbe  servit  de  plancher  aux  Espagnols  pour 
»  monter  sur  la  terrasse  aisément  et  sans  résistance.  Le 
«  capitaine  du  Goûst  les  voyant  donner  un  furieux  assaut, 
»  sans  les  pouvoir  empêcher  d'emporter  la  place ,  ne  trouva 
»>  pas  d'autres  moyens  de  s'y  opposer,  que  par  un  coup 
»  de  désespoir^  en  mettant  le  feu  dans  la  tour,  qui  fut  si 
»  bien  embrasée  qu'à  peine  aujourd'hui  en  voit-on  des 
»  traces.  De  là ,  l'embrasement  gagna  au  superbe  corps  de 
»  logis  qui  avait  cent  quarante  pieds,  depuis  la  tour  du 
»  Moulin,  jusqu'au  donjon  des  Armes,  ayant  tout  le  long 
»  sa  terrasse  à  dos.  Ceux  de  dedans  pensaient  se  garantir 
0  avec  les  flammes ,  mais  ils  se  trompèrent ,  car  malgré 
»>  l'artifice  effroyable  l'ennemi  entra ,  et  eux  se  laissèrent 
»  assiéger  et  prendre  dans  la  tour  de  l'Horloge.  Leur  chef 
»  fut  emmené  prisonnier  et  ne  voulant  point  payer  de 


-  94  — 

»  rançon ,  il  demeura  captif  jusqu'à  la  paix  de  1598 ,  après 
»  laquelle  voulant  ravoir  ses  biens  par  justice  ;  tout  fut 
»  jugé  de  bonne  prise  et  lui  dépouillé,  sa  maison  du 
»  Goûst  qui  était  assez  forte  se  trouvant  rasée.  » 
(Note  N.) 

Ce  fut  la  juste  punition  de  sa  mauvaise  conduite ,  car 
quand  il  vit  la  place  investie  par  tant  de  troupes  et  qu'on 
lui  offrait  une  bonne  composition ,  lui  et  son  frère ,  le  sire 
de  TÂujardière ,  la  refusèrent  à  la  sollicitation  de  MM.  de 
la  Garelaye,  Gampzillon  et  autres  qui  crurent  pouvoir  se 
défendre  eux  et  leurs  trésors  ou  qui  n'osèrent  se  fier  aux 
Espagnols. 

Le  plus  jeune  fils  de  H.  de  Faucon ,  premier  président 
du  Parlement,  le  sieur  du  Goûst,  son  frère  et  plusieurs 
autres  gentilshommes  furent  faits  prisonniers  et  condamnés 
à  servir  sur  les  galères  du  duc  de  Mercœur ,  ou  ils  étaient 
attachés  comme  des  forçats.  Ils  s'échappèrent  au  mois  de 
février  159^  et  se  retirèrent  à  Brest. 

Gette  sévérité  de  traitement  à  l'égard  de  quelques  chefs 
ne  suffit  pas  à  satisfaire  la  haine  que  les  Nantais  ligueurs, 
acharnés  et  intolérants  en  matière  de  religion ,  comme  ils 
sont  encore  de  nos  jours ,  portaient  à  la  garnison  de  Blain. 
Us  envoyèrent ,  après  la  prise  du  château,  congratuler  le 
duc  de  Mercœur  et  le  supplier  de  permettre  que  les  pri- 
sonniers fussent  punis  par  la  justice  comme  délinquants, 
rebelles  et  fauteurs  d'hérétiques. 

Au  total,  ce  siège  n'influa  en  rien  sur  les  grandes 
questions  politiques  du  moment;  la  prise  n'en  résolut 
aucun. 

Du  Goûst  qui ,  dans  une  lettre ,  avait  semblé  vouloir 
prendre  vis-à-vis  des  édiles  nantais  la  noble  position  d'un 
gentilhomme  breton  et  d'un  fidèle  serviteur  du  roi,  ne 
parut  plus.  Ce  fut  Henri  IV  qui  le  sauva  de  l'action  jndi- 


—  95  ~ 

ciaire  que  lui  intenta,  en  1599,  Catherine  de  Parthenay, 
comme  tutrice  des  seigneurs  de  Rohan ,  ses  enfants. 

Après  la  soumission  du  duc  de  MerccBur,-  Catherine  de 
Parthenay,  dame  douairière  de  Rohan  revint ,  avec  ses 
enfants ,  habiter  le  château  de  Blain ,  qu'elle  trouva  dans 
Télat  le  plus  déplorable.  L'un  de  ses  premiers  soins  fut  de 
faire  transporter  de  la  Rochelle  le  corps  de  René  de 
Rohan,  son  mari,  que  les  troubles  du  pays  avaient 
empêché  d'être  inhumé  dans  le  tombeau  de  ses  ancêtres. 
Le  passage  du  convoi  par  Nantes  ne  se  fit  pas,  il 
paraît,  sans  difficulté.  Les  Nantais,  longtemps  ligueurs, 
étaient  restés  grands  ennemis  des  huguenots. 

«  Le  bureau,  dit  l'abbé  Travers,  t.  m,  p.  118,  qui 
»  avait  été  averti  de  ce  passage,  avait  ordonné  aux  capi- 
»  taines  de  la  milice  bourgeoise  de  tenir  à  l'écart ,  en  cas 
»  de  besoin ,  quelques  escouades  de  leurs  gens  armés.  Ces 
»  dispositions  furent  faites ,  dans  la  crainte  de  quelqu'é- 
»  motion  populaire  à  la  vue  d'un  convoi  calviniste.  Le 
»  bureau  et  les  notables  recurent  le  corps  à  la  porte  de  la 
»  Poissonnerie  et  le  conduisirent  jusqu'à  la  porte  Saint- 
»  Nicolas.  La  ville  s'était  assemblée  à  l'évêché  afin  d'y 
»  prendre,  avec  l'évêque,  tous  les  arrangements  qu'il 
»  convenait,  pour  la  sûreté  et  la  conservation  de  la  ville 
»  lors  de  ce  passage.  » 

Dans  la  même  année  1598,  Catherine  de  Parthenay, 
vicomtesse  douairière  de  Rohan ,  habitait  le  château  de 
Fresnaye ,  en  Plessé  ;  elle  se  partageait  ainsi  que  ses  filles 
entre  cette  résidence  et  celle  de  Blain. 

Nous  trouvons  de  cette  époque  un  acte  qui  nomme  noble 

homme,  Jean  Bidé,  sénéchal  et  juge  ordinaire  des  cours 

et  châtellenies  de  Blain,  Héric  et  Fresnaye,  par  lettres  de 

Catherine  de  Parthenay. 

Ce  fat  ce  Jean  Bidé  qui  fut  chargé,  par  la  dame  de  Rohan, 


—  96  — 

Henri ,  son  fils  et  Catherine  de  Rohan ,  sa  seconde  fille,  de 
traiter  du  mariage  de  cette  dernière  avec  Jean ,  comte 
palatin  du  Rbin. 

L'acte  fut  fait  et  passé  au  château  de  Fresnaye  «  oii  la 
»  dicte  dame  et  ses  dicts  enfants  font  à  présent  leur  rési- 
»  dence.  »  Et  le  22  août  il  fut  stipulé  au  contrat  «  que 
»  les  nopces  seraient  célébrées  en  France  au  chasleaa  de 
»  Blain  ou  tout  autre  lieu  que  madame  de  Rohan  advisera 
»  le  plus  commode  pour  telle  cérémonie  aux  dépens  de  la 
»  dicte  dame  de  Rohan.  » 

Il  est  à  croire  que  ce  fut  peu  après ,  dans  les  premières 
années  du  XVII®  siècle ,  et  en  réparant  les  ruines  que  le 
dernier  siège  avait  faites  au  château,  queM™«  de  Rohan  fit 
construire  deux  bâtiments  jumeaux ,  placés  entre  les  tours 
de  THorloge  et  du  Connétable,  donnant  sur  le  fossé 
oriental  du  Petit-Château  et  séparés  par  un  passage 
voûté. 

Ces  bâtiments ,  dont  Tarchitecture  et  la  sculpture  étaient 
Irès-soignées,  servaient ,  Fun  d'ofiftce  et  Tautre  de  cuisine 
et  avaient  remplacé  un.  mur  épais  formant  le  rempart 
oriental  dont  nous  avons  déjà  parlé. 

Les  enfants  de  René  de  Rohan  firent  de  temps  en  temps 
de  rares  apparitions  à  Blain.  Benjamin  de  Rohan ,  seigneur 
de  Soubise ,  était  au  château  en  1607  ;  il  y  fit  rapporter 
une  procuration  par  Jean  Guihard  et  Thomas  Rolland, 
notaires  royaux,  tabellions  et  garde-notes  héréditaires  de 
la  cour  de  Nantes  résidant  à  Blain. 

Ce  Thomas  Rolland,  sieur  de  Tlsle,  était  en  outre  pro- 
cureur du  roi  aux  eaux  et  forêts  du  Gâvre. 

En  1619,  Henri  de  Rohan,  comme  on  le  voit  par  une 
ordonnance  signée  de  lui  et  contre-signée  de  du  Chesnay, 
son  secrétaire ,  «  donne  et  octroie  à  maître  Daniel  Amproux 


—  97  — 

I)  Testai  et  office  de  sergentye  féodée  du  baillage  des  Landes 
»  en  la  paroisse  de  Blain.  » 

En  16i20 ,  il  signe  un  marché  avec  «  Guillaume  Gautier, 
»  maçon ,  pour  faire  accomoder  le  boulevard  des  écuries 
»  de  nostre  chasteau  de  Blein ,  pour  servir  de  prison  et 

»  chambre  d'hostage pour  mettre  une  grille  de  Ter  à  la 

»  fenêtre  haulte  du  d.  boulevard  qui  regarde  dessus  le 
»  premier  pont  du  d.  chasteau,  comme  aussi  ce  qu'il 
»  fauldra  pour  Taccomodation  des  portes,  serrures  et 
»  sûretés  de  la  d.  prison.  » 

Enfin,  il  prend  toutes  ses  précautions,  fait  tous  les 
approvisionnements,  refait  ses  baux  et  met  ordre  à  toutes 
ses  affaires. 

Il  est  aisé  de  voir  que  Henri  de  Rohan  tirait  parti  de 
tout,  pour  se  préparer  à  la  guerre  que  •  les  huguenots 
allaient  de  nouveau  faire  au  roi  Louis  XIII,  étant  leur 
général  pendant  les  années  16:20  à  16219.  C'est  à  cet  Henri 
de  Rohan  qu'on  attribue  le  nouveau  blason  de  la  maison 
de  Rohan ,  portant  de  gueules  à  neuf  mâcles  d'or  au  lieu 
de  sept  qu'il  avait  précédemment,  et  la  fière  devise: 
Roi  ne  puis  —  prince  ne  daigne  —  Rohan  suis. 

Cependant,  ayant  épousé  Marguerite  de  Bethune,  il  fut 
créé  duc  et  pair  en  1608  par  son  beau-père  Sully  et 
devint,  en  1605,  colonel  des  Suisses  et  Grisons. 

En  1621 ,  Marguerite  de  Bethune  étant  au  château  de 
Blain,  le  29  décembre,  fut  chargée  des  pouvoirs  «  de 
»  très  hault  et  très  puissant  prince  Henri,  duc  de  Rohan, 
»  pair  de  France,  prince  de  Léon,  comte  de  Porhoët, 
»  seigneur  de  Blain ,  Héric  et  Fresnay ,  etc. ,  etc. ,  con- 
»  seiller  du  roi  en  ses  conseils ,  capitaine  de  deux  cents 
«  hommes  d'armes  de  ses  ordonnances,  gouverneur  et 
»  lieutenant  général  pour  sa  majesté,  de  ses  pays  de 
B  haut  et  bas  Poitou ,  Chastelleraudoys  et  Loudunois ,  et 

7 


-  98  ~ 

»  des  villes  de  Saint  Jean  d'Angely  et  Saint  Maixent,  son 
n  mari.  » 

Elle  établit  également  plusieurs  charges  à  Blain. 

C'est  en  IG-M  que  Henriette ,  flUe  aînée  de  René  de 
Rohan  et  de  Catherine  de  Parthenay,  mourut  à  Arthone , 
en  Auvergne,  le  vendredi  vingt-troisième  jour  d'août.  Par 
suite  de  ce  décès  et  d'une  transaction  de  famille ,  du  29 
novembre  de  la  même  année ,  les  terres  de  la  Garnache  et 
de  Beauvoir-sur-Mer  furent  attribuées  à  M"«  de  Rohan. 

La  seconde  fille ,  Catherine  de  Rohan ,  avait  épousé  Jean, 
comté  palatin  du  Rhin,  duc  des  Deux-Ponts.  Le  roi  Henri  IV 
avait  conçu  une  forte  passion  pour  elle;  on  lui  attribue 
cette  réponse  qu'elle  fit  à  ce  roi  :  Je  suis  trop  pauvre 
pour  être  votre  femme  et  de  trop  bonne  maison  pour  être 
votre  maîtresse. 

Catherine  de  Parlhenay  s'était  flattée  que  le  roi  aurait 
épousé  sa  fille ,  et  le  dépit  qu'elle  eût  de  voir  ce  mariage 
échouer,  lui  fit  composer  une  pièce  satyrique  contre  ce 
prince,  où  elle  se  plaignait  ironiquement  de  la  préférence 
qu'il  donnait  à  ses  ennemis  sur  ses  serviteurs. 

Anne  de  Rohan  ne  fut  pas  moins  illustre  que  le  reste 
de  sa  famille ,  par  l'étendue  et  la  variété  de  ses  connais- 
sances; elle  composa  plusieurs  élégies  sur  la  mort  de  sa 
sœur,  duchesse  des  Deux-Ponts  et  sur  celle  du  roi 
Henri  IV  (1).  La  langue  hébraïque  lui  était  si  familière 
qu'elle  lisait  la  Bible  et  les  psaumes  en  cette  langue. 
Elle  mourut  à  Paris,  vers  1642,  sans  jamais  avoir  été 
mariée. 

Nous  trouvons ,  vers  cette  époque ,  une  pièce  qui  nous 
apprend  la  confiscation  du  château  de  Blain. 

(c  Le  10  mai  1629 ,  très  hault  et  très  puissant  et  très 

(1)  Voir  note  0. 


-  99  — 

»  excellent  prince  Monseigneur  messire  Henri  de  Bourbon, 
»  prince  de  Condé,  premier  prince  du  sang,  premier  pair 
»  de  France,  duc  d'Anguyen  et  Chasteauroux ,  lieutenant 
»  général  pour  le  roy  en  ses  pays  et  duchez  de  Berry  et 
»  Bourbonnays,  seigneur  et  possesseur  de  tous  les  biens 
»  qui  ont  cy-devant  appartenu  au  sieur  de  Rohan,  en 
»  celte  province  de  Bretagne,  estant  à  présent  en  celle 
»  ville  de  Ploërmel,  continue  à  Thomas  Guihard,  sieur 
»  des  Jaulnayes ,  demeurant  à  Blein ,  le  bail  des  terres  et 
»  seigneuries  de  Blein  et  Héric.  » 

Le  fermier  voulut  être  contraint  au  paiement  à  faire  au 
nouveau  possesseur,  par  les  rigueurs  dudit  bail  et  les 
ordonnances  de  M.  de  Moric,  maître  des  requêtes  à  Paris, 
commissaire  député  pour  la  démolition  des  forteresses  du 
château  deBlain. 

Cet  acte  du  10  mai  1629,  analysé  plus  haut,  porte  au 
pied  un  reçu  de  1,200  livres,  signé  par  le  prince  de  Condé, 

te  duc  de  Rohan,  dans  ses  mémoires,  n'a  fait  aucune 
mention  de  cette  confiscation  ni  déman tellement  de  ses  châ- 
teaux-, voici  tout  ce  qu'on  y  trouve  qui  ait  un  certain 
rapport  et  puisse  être  considéré  comme  la  base  de  ces 
mesures  :  «  Le  duc  de  Soubise  est  déclaré  criminel  de  lèse- 
»  majesté,  par  arrest;  mais  le  parlement  de  Thoulouze, 
»  quoiqu'il  n'ait  juridiction  sur  les  pairs  de  France ,  con- 
»  damne  le  duc  de  Rohan  à  être  tiré  à  quatre  chevaux , 
»  le  déclare  ignoble,  met  le  prix  de  sa  tête  à  50,000  escuz 
»  et  fait  nobles  ceux  qui  l'assassineront.  » 

La  paix  conclue  à  Alais ,  le  vingt-septième  jour  de  juin 
1629,  portant  «  le  rétablissement  de  tous  les  biens,  meu- 
»  blés  et  immeubles,  nonobstant  tous  dons,  confiscations 
»  et  représailles ,  »  anéantit  la  mesure  rigoureuse  prise 
relativement  à  Blain  ;  il  n'en  resta  que  la  honte  au  prince 
<le  Condé,  ennemi  personnel  de  Henri  de  Rohan,  d'avoir 


-  100  ~ 

accepté  en  don  la  dépouille  de  celui-ci ,  à  la  suite  d'une 
confiscation  toujours  odieuse. 

Le  déman tellement  du  château  de  Blain  avait  été  ordonné 
par  le  cardinal  de  Richelieu,  et  Ton  avait,  dès  Tannée  pré- 
cédente 1628,  commencé  les  démolitions;  Tabbé  Travers 
assure  que  le  crédit  du  prince  de  Condé  empêcha  seul  sa 
ruine  complète. 

Tout  nous  porte  à  croire  que  ces  démolitions  eurent 
lieu  dans  cette  partie  oii  depuis  fut  formée  la  terrasse  de 
rOrangerie,  par  le  comblement  des  fossés,  depuis  le  donjon 
des  Armes  à  la  tour  de  l'Horloge ,  et  de  cette  tour  à  la 
vieille  tour  du  sud-ouest ,  au  bout  méridional  du  bâtiment 
nommé  aujourd'hui  les  Grandes  Ecuries.  Celte  opération 
ouvrait  largement  l'accès  du  château  qui,  dès-lors,  ne 
pouvait  plus  être  considéré  comme  une  forteresse. 

Cette  tour  du  sud-ouest  elle-même  portait  une  brèche 
considérable,  bouchée  depuis  en  maçonnerie  des  plus  com- 
munes, qui  tranche  fortement  avec  cet  appareil  en  grès 
carrés  si  bien  taillés  et  alignés,  dont  nous  avons  déjà  fait 
mention. 

C'est  en  1631 ,  au  château  du  Parc ,  paroisse  de  Mou- 
champs  en  Poitou,  que  mourut,  à  soixante-dix-sept  ans, 
Catherine  de  Parlhenay  ;  elle  avait  fait  un  testament  olo- 
graphe le  14  novembre  1604,  et  cinq  codicilles,  pareille- 
ment olographes,  le  26  février  1612,  le  2  maj  1617,  le  14 
mai  1624,  le  22  août  1625  et  le  10  février  1627.  Voici  le 
commencement  dé  ce  testament  :  , 

«  J'ordonne  que  mon  corps  soit  porté  au  temple  de 
»  Blain,  auprès  de  celuy  de  Monsieur  mofli  mary,  pour  y 
»  être  enterré  sans  aucune  pompe  ni  solennité  autre  que 
»  celle  qui  a  accoustumé  d'être  observée  auj  églises  fé- 
»  formées.  » 

Puis  elle  rappelle  à  ses  enfants  les  bons  services  que  leur 


-  101  - 

a  rendus  noble  homme  Jehan  Bidé,  sieur  de  Henleix,  inten- 
dant de  leurs  affaires  ,  et  lui  laisse  8,000  livres ,  «  que 
»  j'entends  luy  estre  payées  sur  les  plus  clairs  deniers  de 
»  mon  bien.  » 

Elle  avait  fait  aussi  un  inventaire  par  matières  et  par 
sacs  de  ses  titres  et  autres  papiers  qui  ont  dû  être  brûlés 
dans  l'incendie  patriotique  des  archives  de  Blain. 

Le  22  mai  1635 ,  la  Chambre  des  Comptes  de  Bretagne 
rendit  une  ordonnance  de  saisie  des  terres  et  seigneuries 
de  Blain  et  Héric ,  sur  le  duc  de  Rohan ,  sous  le  prétexte 
qu'il  n'avait  pas  rendu  aveu  et  obéissance  au  roi,  et  qu'en 
conséquence  il  y  fut  établi  des  commissaires  qui  en  tou- 
cheraient les  revenus. 

Le  duc  se  plaignit  par  une  requête  à  la  Chambre,  deman- 
dant un  délai  d'un  an  ;  la  Chambre  répondit  par  des  lettres 
de  surséance,  le  18  juin.  L'affaire  fut  même  portée  au 
Conseil  d'Etat,  et  le  roi  signa,  le  19  juin,  des  lettres- 
patentes,  par  lesquelles,  vu  l'absence  hors  du  royaume 
depuis  plusieurs  années  pour  le  service  du  roi ,  il  donne 
main-levée  de  la  saisie,  défend  à  la  Chambre  de  la  renou- 
veler <f  lant  et  si  longtemps  qu'il  sera  employé  hors  du 
»  royaume,  au  commandement  de  nos  armées-  » 

La  Chambre  fit  droit  par  lettres  nouvelles  du  12  juillet 
1635. 

Henri  de  Rohan,  blessé  à  la  bataille  de  Rheinsfeld,  le  28 
février  1638,  mourut  le  13  avril  suivant,  à  l'abbaye  de 
Kœnigsfelden ,  au  canton  de  Berne,  et  fut  enterré,  le  27 
mai,  avec  les  plus  grands  honneurs,  mais  loin  de  son  pays, 
dans  l'église  de  Saint-Pierre  de  Genève,  où  sa  cendre  du 
moins  n'a  pas  été  violée,  comme  celle  de  ses  ancêtres,  au 
lieu  de  sa  naissance. 


CHAPITRE  XI. 


DES   SEIGNEURS  DE  BLAIN  DU  NOM  DE  ROHAN-GHABOT. 


Au  mois  d'octobre  1689,  la  jeune  duchesse  Marguerite 
de  Rolian  était  au  château  de  Blain  :  elle  avait  perdu  son 
père  Tannée  précédente,  et,  comme  elle  était  encore  mi- 
neure de  vingt-cinq  ans,  âge  requis  alors  pour  la  majorité, 
on  l'avait  émancipée.  Elle  avait  choisi  pour  intendant  de 
ses  affaires  Jean-Charles  de  Gaillard ,  seigneur  de  Saint- 
Jean  et  de  Béatus,  chevalier  de  l'ordre  du  roi,  gentilhomme 
ordinaire  de  la  chambre  de  la  reine ,  mère  de  Sa  Majesté. 

La  mort  de  Henri  de  Rohan  obligeait  sa  fille,  son  unique 
héritière,  à  rendre  aveu  au  roi  de  toutes  les  terres  dépen- 
dant de  cette  riche  succession.  Ce  fut  le  28  décembre  1689 
et  le  8  janvier  1640  que  fut  porté,  à  la  Chambre  des  Comptes 
de  Nantes,  l'aveu  de  la  châlellenie  de  Blain,  rapporté  par 
Bonnet  et  Chsipelain ,  notaires  royaux  à  Nantes.  C'est  un 
volume  en  parchemin  grand  in-quarlo  de  cent  vingt-deux 
feuillets  cotés  ;  il  est  intitulé  :  Minu  de  Blain  et  Heric  au 
Roy  Louis  xiij^  28®  décembre  1689. 

Nous  allons  en  extraire  les  passages  les  plus  curieux  : 


—  103  ~ 

«  La  terre  et  seigneurie  et  chaslelaynie  de  Blaing  et 
Héric,  s'extendant  aux  paroisses  du  dict  Blaing,  Héric, 
Grand-Champs,  Sucé,  Puceul,  Vay,  Guémené,  Plessé,  Bou- 
vron,  Fay  et  Vigneux  et  autres  paroisses,  avec  les  droitz 
de  rantes,  charges  et  debvoirs  y  attribuez  et  dépendant  de 
la  d.  cbastelaynie. 

»  Les  trois  chasteaux  et  forteresses  du  d.  Blaing  se  joi- 
gnant, situez  en  la  paroisse  du  dict  lieu,  dont  y  en  a  un 
de  ruiné,  avec  leurs  clôtures  et  murs  ;  quatre  grosses  tours 
dont  y  en  a  encore  troys  enthières  et  une  d'icelles  demye 
rainée ,  joinctes  ensemble  par  corps  de  logis ,  galleryes , 
grande  chapelle,  quatre  boulevards  à  Tentour  des  d.  chas- 
teaux, avec  rues,  courtz,  douves,  fossez,  rempartz,  ter- 
rasses et  esprons,  portes  fermantes,  ponts-levis,  jardins 
et  vergers.  Auquel  chasteau  la  d.  Demoiselle  a  droict  de 
mettre  et  tenir  capitaine,  lieutenant,  concierge  et  por- 
tier exempt  de  toutes  charges  et  impositions,  avecq  le 
debvoirs  de  garde  et  guetz,  tant  sur  les  hommes  et  tenan- 
ciers, sur  son  propre  fief  que  sur  ceux  de  ses  vassaux  en 
arrière  fief.  Lequel  debvoir  de  guet  se  lève  de  tout  et  pos- 
session immémoriale ,  à  raison  de  cinq  sols ,  monnoie  par 
chacun  an  sur  chaque  feu ,  estage  et  ménage  des  dicts 
hommes  et  ténemenls. 

»  Item  le  parc  joignant  le  d.  chasteau  de  Blaing,  clos  et 
fermé  de  murailles  avec  leurs  bardeaux,  herses,  arches  et 
portes,  au  travers  duquel  passe  la  rivière  d'Isac,  duquel 
parc  y  a  partie  en  bois  de  haute  futaye,  allées,  vergers, 
eslangs  et  fontaines,  et  Tautre  partie  en  trois  grandes 
pièces  de  pré,  plusieurs  isles,  eaux  et  maretz,  etc.  » 

Nous  observerons,  d'après  ces  quelques  articles,  que  les 
paroisses  de  Blain,  Héric,  Plessé,  Bouvron,  Fay  et  Vigneux 
étaient  dans  l'intégralité  de  leur  territoire ,  sous  la  sei- 
gneurie de  Blain.  Il  n'y  avait  dans  celles  de  Sucé,  Grand- 


-  104  - 

champ,  Puceul ,  Vay  et  Guémené-Penfao ,  que  quelques 
traits  de  fief  qui  en  relevassent.  Le  roi  possédait  aussi, 
sous  la  cbàtellenie  de  Blain,  divers  domaines  qui  se  ratta- 
chaient à  la  chàtellenie  du  Gâvre. 

On  ne  peut  aujourd'hui  distinguer  que  deux  châteaux, 
ainsi  que  nous  Tavons  expliqué  dans  ce  que  nous  avons 
dit  de  Fétat  actuel  du  château  ;  mais  c'est  de  Tancien 
préau,  aujourd'hui  terrasse  de  TOrangerie,  dont  on  a  voulu 
parler. 

Les  tours  dont  parle  Taveu  étaient,  en  16S9  et  jusqu'en 
1804,  celles  du  Connétable,  de  l'Horloge  et  du  Pont-Levis; 
la  quatrième,  donnée  comme  demi*ruinée,  devait  être  celle 
de  la  Prison ,  qui  était  en  effet  placée  en  dedans  de  l'en- 
ceinte et  accolée  à  la  vieille  tour  du  sud-est. 

En  1645,  Marguerite  de  Roban  avait  changé  d'Etat;  elle 
avait  épousé  Henri  Chabot.  Nous  ne  disons  rien  de  ce 
mariage,  événement  considérable  dans  l'histoire  de  la 
maison  de  Roban,  mais  qui  n'a  qu'un  rapport  fort  éloigné 
avec  celle  du  château  de  Blain. 

Henri  de  Chabot,  marquis  de  Saint-Aulaye  et  de  Mont- 
lieu,  devint,  par  suite  de  ce  mariage,  duc  de  Roban,  pair 
de  France,  duc  de  Frontenay,  prince  de  Iiéon  et  Soubise, 
comte  de  Porhoët  et  de  Lorges,  marquis  de  Rlain  et  de  la 
Garnache,  baron  de  Mouchamps,  du  Parc  et  de  Vandrenne, 
seigneur  d'Héric  et  de  Fresnaye,  premier  baron,  président- 
né  et  héréditaire  de  la  noblesse  et  des  Etats  de  Rretagne , 
gouverneur  et  lieutenant-général  pour  le  roi  de  ses  pays 
et  duché  d'Anjou. 

U  avait  été  stipulé  dans  le  contrat  de  mariage  que  les 
terres  de  Rlain,  Héric  et  Fresnaye  devaient  être  données  en 
usufruit  à  Henri  Chabot ,  avec  la  demeure  du  château  de 
Rlain,  pour  30,000  livres  de  rentes;  il  avait  été  stipulé, 
en  outre ,  que,  pour  maintenir  et  conserver  le  nom  de 


—  105  ~ 

Roban,  le  fils  aine  qui  naîtrait  de  ce  présent  mariage,  por- 
terait le  nom  seul  elles  armes  seules  de  la  maison  de  Rohan. 

Marguerite,  en  épousant  Henri  Gbabot,  n'avait  obtenu 
l'autorisation  du  roi  pour  ce  mariage  et  le  titre  de  duc  de 
Rohan  pour  son  mari,  qu'à  la  condition  expresse  que  leurs 
enfants  seraient  élevés  dans  la  religion  catbolique. 

On  ignore  si  elle  abjura  le  calvinisme  en  se  mariant  ou 
à  une  époque  postérieure;  quoi  qu'il  en  soit,  le  12  mars 
1651 ,  elle  s'était  entendue  par  lettres  avec  les  anciens 
et  chefs  de  famille  de  l'église  réformée  de  Blain ,  pour  y 
placer  comme  pasteur  Philippe  Le  Noir,  sieur  de  Crevain, 
à  qui  on  assura  600  livres,  dont  la  duchesse  devait  fournir 
820  livres. 

Le  Noir  passa  à  Blain  trente-trois  ans  et  n'en  sortit  que 
lorsque  la  révocation  de  l'édit  de  Nantes  le  força  de  se 
réfugier  en  Hollande.  Il  dédia  à  la  duchesse  de  Rohan, 
en  1658 ,  un  poème  français  en  quinze  livres ,  intitulé  : 
Emmanuel  ou  paraphrase  évangélique ,  plusieurs  fois 
réimprimé ,  puis  il  composa  une  Histoire  du  Calvinisme 
en  Bretagne,  en  quatre  livres,  dont  la  bibliothèque  de 
Rennes  possède  les  deux  premiers  en  manuscrits.  Celle 
histoire  a  été  refondue  et  imprimée  par  M.  Vaurigaud , 
pasteur  protestant  du  consistoire  de  Nantes. 

Le  duc  et  la  duchesse  faisaient  de  nombreux  voyages  à 
Blain  et  dans  leurs  autres  terres.  Ils  avaient  fait  construire 
l'Orangerie  du  château  en  1648,  mais  ce  ne  fut  qu'en 
1650  qu'on  y  amena  des  orangers,  suivant  le  mémoire 
«  des  orangers,  citronniers  et  jasmins,  etc.,  du  château  de 
»  Blain,  fait  avec  maître  Charles  de  la  Noue,  jardinier, 
»  le  28  avril  1650.  » 

Henri  Chabot,  duc  de  Rohan,  âgé  de  trente-neuf  ans , 
mourut  le  27  février  1665,  dans  son  hôtel  de  la  vieille 
rue  du  Temple,  paroisse  de  Saint-Gervais,  à  Paris,  et  fut 


—  106  — 

enterré  dans  la  chapelle  d'Orléans  de  l'église  des  Célestins 
de  Paris,  oii  la  duchesse,  sa  femme,  lui  fit  élever  un  tom- 
beau en  marbre  ^blanc,  où  l'on  voyait  sa  statue  sculptée 
par  Augier. 

n  avait  eu  de  son  mariage  six  enfants  : 

1«  N....  de  Rohan-Chabot,  mort  le  6  novembre  1646; 

2<>  Louis  de  Rohan-Chabot,  né  le  8  novembre  1652; 

8<>  Anne-Julie  Chabot  de  Rohan,  née  en  1648; 

4«  Marguerite-Charlotte-Gabrielle  Chabot  de  Rohan  ; 

5<^  Henriette -Gillonne  Chabot  de  Rohan,  morte  sans 
alliance  ; 

6^  Jeanne-Pélagie  Chabot  de  Rohan, 

Pendant  les  divers  séjours  que  Henri  Chabot  et  Margue- 
rite de  Rohan  avaient  faits  à  Blain ,  depuis  leur  mariage , 
ils  s'occupèrent ,  ainsi  que  nous  l'avons  vu ,  à  faire  dispa- 
raître les  ruines  résultant  du  démantellement  de  1629  ;  et 
tons  ces  ouvrages  paraissent  terminés  en  1656. 

La  seigneurie  de  Blain  était  une  chàtellenie  avec  droir 
de  garde  et  de  guet ,  c'est-à-dire  obligation  de  tous  les 
vassaux  demeurant  dans  l'étendue  de  la  seigneurie  de  venir 
au  besoin  défendre  le  château. 

L'union  de  la  chàtellenie  et  juridiction  de  Blain ,  Héric 
et  Fresnaye  fut  faite  en  1642  et  prépara  l'érection  de  ces 
terres  en  marquisat,  qui  se  fit  à  la  demande  de  Marguerite 
de  Rohan,  par  lel Ires-patentes  du  roi,  du  17  mai  1660, 
enregistrées  au  Parlement  de  Bretagne ,  par  arrêt  du  4 
janvier  1661,  et  à  la  Chambre  des  Comptes  de  Nantes,  le 
18  août  1667. 

Marguerite  de  Rohan  fit  plusieurs  voyages  à  Blain,  jus- 
qu'au moment  de  sa  mort  qui  arriva  à  Paris,  le  9  avril 
1684;  elle  était  alors  âgée  de  soixante-sept  ans,  et  fui 
enterrée  aux  Célestins,  auprès  de  son  mari. 

De  même  que  sa  mère,  Louis  de  Rohan-Chabot,  duc  de 


-  107  — 

Roban,  prince  de  Léon,  comte  de  Porhoël,  marquis  de 
Blajn  et  autres  lieux,  vint  souvent  dans  ce  château.  Le  14 
avril  1661 ,  il  y  tint  sur  les  fonts  de  baptême  Louis  de 
Gadaran,  Qls  de  messire  François  de  Cadaran,  seigneur  de 
Bonneville  et  de  Vil-Houin. 

Il  épousa  Marie- Elisabeth-Catberine  Du  Bec  Crespin  de 
Grimaldi,  dite  M"«  de  Wardes,  et  eut  pour  enfants  : 

1°  Louis-Bretagne-Alain  de  Rohan-Chabot ,  né  le  26 
septembre  1679; 

2«  Guy-Auguste  de  Rohan-Chabot,  né  le  18  avril  1688, 
tige  de  la  deuxième  branche  des  ducs  de  Rohan-Chabot  ; 

8°  Charles-Annibal  de  Rohan-Chabot,  né  le  14  janvier 
1687; 

4<>  Marie-Marguerite-Françoise  de  Rohan-Chabot,  née  le 
25  décembre  1680; 

5^  Anne-Henriette-Charlotte  de  Rohan-Chabot,  née  le 
18  janvier  1682; 

6^  Françoise-Gabrielle  de  Rohan-Chabot,  née  le  8  oc- 
tobre 1685  ; 

7<>  Julie-Victoire  de  Rohan-Chabot,  née  le  8  décembre 
1688; 

8«  Constance-Eléonore  de  Rohan-Chabot,  née  le  14  fé- 
vrier 1691  ; 

9^  Marie- Armande  de  Rohan-Chabot ,  née  le  4  octobre 
1692  ; 

10*»  Marie-Louise  de  Rohan-Chabot,  née  le  24  octobre 
1797. 

Les  trois  dernières  filles  furent  religieuses  et  dotées  de 
50,000  livres  chacune,  par  le  testament  de  leur  père  ;  elles 
étaient  toutes  jansénistes. 

Louis  de  ^Rohan  eut  un  long  procès  avec  les  Rohan- 
Guémené  qui  ne  voulaient  pas  le  laisser  porter  les  armes 
seules  de  Rohan,  malgré  la  clause  du  contrat  que  nous 


—  108  — 

avons  citée  plus  haut.  Cependanl,  Marguerite  de  Rohan, 
pendant  sa  tutelle,  fut  frappée  de  l'inconvenance  qu'il  y 
avait  pour  son  fils  à  renoncer  entièrement  au  nom  de  son 
père;  et,  dans  son  acte  de  tutelle,  son  fils  est  nommé 
Louis  de  Rohan-Chabot ,  duc  de  Rohan ,  et  jamais  il  ne 
porta  les  armes  de  Rohan  seules,  mais  écartelées  de  celles 
de  Chabot,  afin  d'être  toujours  distingué  des  autres  Rohan, 
avec  lesquels  il  ne  cherchait  pas  à  se  faire  confondre.  Son 
sceau,  à  cette  époque,  était  parti  à  dexire  Chabot  ^ 
senestre  deuxième  quart  Rohan  à  neuf  màcles  et  le  qua- 
trième quart  Bretagne. 

Le  5  novembre  1687 ,  il  y  eut  une  nouvelle  réconcilia- 
tion et  bénédiction  de  la  chapelle  du  château,  par  le  rec^ 
teur  Louis  Guihard  des  Jaulnais,  en  vertu  d'une  permission 
accordée  par  Gilles  de  Beauveau ,  évêque  de  Nantes ,  en 
présence  de  noble,  vénérable  et  discret  messire  Thomas 
Frogier,  prêtre  de  l'église  de  Blain. 

Cette  cérémonie  eut  lieu  è  l'occasion  de  la  translation 
des  membres  de  la  famille  de  Rohan  morts  calvinistes,  de 
l'enfeu  existant  sous  la  chapelle,  dans  une  chambre  sans 
ouvertures,  établie  à  cet  effet  sur  la  tour  de  l'est,-  placée 
derrière  la  maison  actuelle  de  M.  de  Janzé. 

En  1692,  on  construisit  le  portail  à  double  fronton 
armorié  de  la  première  cour  d'entrée  du  château,  sous  la 
direction  du  sieur  Lefièvre,  architecte,  qui  faisait,  celle 
même  année ,  réparer  les  fossés  du  château.  Ce  portail 
coûta  70*^  et  la  couverture  en  ardoises  27^. 

En  1720,  on  baptisa  à  Blain  Charles,  fils  de  Rolland 
Cocaud ,  sieur  de  la  Marsollais ,  sénéchal  de  Blain.  Ce 
Charles  Cocaud  est  devenu  célèbre  avocat  à  Nantes  et  est 
mort  à  Paris  en  1794,  étant  du  nombre  des  cent  trente- 
deux  Nantais  envoyés  au  tribunal  révolutionnaire  de  Paris, 
et  desquels  il  n'échappa  que  quatre-vingt-quatorze. 


-  iÔ9  — 

Louis  de  Roban-Ghabot  mourut  en  17^7. 

Le  domaine  de  Blain  passa  alors  aux  mains  de  Louis- 
Brelagne-Alain  de  Rohan-Cbabol^  duc  de  Roban,  de  Roque- 
laure  et  du  Ludc,  pair  de  France,  prince,  comte  et  baron 
de  Léon,  Porboët,  d*Astarac  et  de  Moret,  marquis  de  Blain 
et  de  Biran ,  baron  de  Montesquiou ,  chef  des  noms  et 
armes  de  sa  maison,  président-né  et  héréditaire  de  la 
noblesse  et  des  Etats  de  Bretagne. 

11  épousa  Françoise  de  Roquelaure,  fille  de  Jean-Baptiste- 
Antoine  duc  de  Roquelaure,  pair  et  maréchal  de  France, 
et  de  Marie-Louise  Laval  de  Montmorency. 

Us  eurent  pour  enfants  : 

1®  Louis-Marîe-Bretagne-Dominique  de  Rohan-Ghabol  ; 

2<»  Louis-François  de  Roban-Ghabot  ; 

8®  Louis-Auguste  de  Rohan-Ghabot; 

4®  Marie-Louise  de  Rohan-Ghabot; 
'  5"  Gharlotte-Félicité-Anloinette  de  Rohan-Ghabot. 

Louis-Bretagne- Alain  de  Rohan-Ghabot  aimait,  plus  que 
ses  prédécesseurs,  à  habiter  ses  domaines  et  surtout  celui 
de  Blain ,  auquel  il  fit  faire  beaucoup  d'améliorations  ;  il 
songea  même  à  faire  faire  la  réformation  du  cadastre  de 
cette  grande  propriété  tant  foncière  que  féodale,  et  obtint 
pour  cela  des  lettres-patentes,  le  31  octobre  1780. 

G^est  en  1782  que  les  bénédictins  D.  Morice  et  Duval 
vinrent  à  Blain  faire  des  recherches  dans  les  archives  de 
la  ville  et  du  château  pour  leur  Histoire  de  Bretagne. 

Louis-Bretagne- Alain  de  Rohan-Ghabot  mourut  en  1788, 
laissant  tous  ses  litres ,  domaines  et  chàtellenies  à  son  fils 
aîné  Louis-Marie-Bretagne-Dominique  de  Rohan-Ghabot, 
né  le  17  janvier  1710. 

Il  épousa,  en  1785,  Olympe-Rosalie-Gabrielle  de  Gha- 
tillon,  qui  mourut  en  17521  et  dont  il  eut  deux  enfants  : 


~  110  — 

1«  Louis-Brelagne-Charles  de  Rohan-Chabot,  né  le  12 
novembre  1747  ; 

2°  Gabrielle-Sophie  de  Rohan-Chabot,  née  le  27  février 
1743. 

Ces  deux  enfants  moururent  peu  après  leur  mère,  en  1757. 

L'état  de  minorité  de  ces  enfants  nécessita  un  inventaire^ 
au  château  de  Blain,  qui  fut  rapporté  le  18  mai  1753  et 
jours  suivants.  Cet  acte  contient  quelques  détails  locaux 
qu'il  est  à  propos  de  rappeler  ici. 

Le  duc  de  Rohan,  tuteur  honoraire  de  ses  enfants,  et 
Henri  Bolle,  avocat,  tuteur  onéraire,  étaient  représentés  par 
noble  maître  César-François  Varsavaux,  avocat  en  Parle- 
ment ,  demeurant  ^u  château,  où  il  remplissait  les  fonctions 
d'archiviste.  Le  duc  de  Ghâtillon,  aïeul  maternel,  avait 
pour  mandataire  noble  homme  Pierre  Rolland ,  sieur  de  la 
Guétondais. 

Les  notaires  rapporteurs  étaient  maîtres  Jean  Ghiron , 
notaire  au  marquisat  de  Blain  et  Lebourg,  notaire  royal  de 
la  sénéchaussée  de  Nantes  à  la  résidence  du  Gâvre. 

Demoiselle  Jeanne  Roussière ,  veuve  du  sieur  Jean-André 
Pesnot  du  Tertre,  était  concierge  du  château  et  fit  la 
montrée  des  meubles. 

ce  II  se  trouvait  dans  la  grande  salle  quatre  tableaux; 
l'un  représentant  i^ne  Muse,  un  autre  les  trois  Grâces,  le 
troisième  la  déesse  Flore,  le  quatrième  une  Danseuse;  ils 
furent  prisés  quarante  livres. 

x>  Dans  le  passage  de  la  grande  salle  à  la  chambre  des 
portraits  était  un  petit  tableau  sans  cadre  représentant  un 
bouquet  de  fleurs,  il  fut  prisé  cinq  sols, 

»  Plus  cinq  cartes  du  Nobiliaire  de  Bretagne  avec 
leur  monture  en  bois ,  prisées  trente  sols. 

»  Dans  la  chambre  du  Roi,  connue  aujourd'hui  sous  le 
nom  de  salon  de  compagnie,  le  portrait  du    comte  de 


—  111  ~ 

Toulotise  ^  j^tM  soixante  livres,  plus  un  tableau  représen- 
taDt  la  4éesse  dé  la  Guerre ,  prisé  cinq  livres. 

»  Dans  la  chambre  de  la  princesse,  à  Touest  et  au  joignant 
du  salon  de  compagnie,  un  tableau  représentant  la  ^eine 
et  Monseigneur  le  dauphin,  prisé  deux  livres  dix  sols.  » 
,  On  peut  juger,  par  celte  estimation ,  ou  que  les  notaires 
qui  en  étaient  chargés  n'étaient  pas  de  première  force  dans 
la  connaissance  des  arts ,  ou  que  les  œuvres  elles-mêmes 
n'étaient  pas  d'un  mérite  reconnu. 

Peu  après  la  perle  de  ses  deux  enfants ,  le  duc  de  Rohan 
se  remaria  avec  Emilie  de  Grussol  d'Uzès ,  née  le  26  octobre 
1782,  et  de  laquelle  il  espérait  avoir  d'autres  enfants. 
Celait  la  fille  de  Charles-Emmanuel  de  Crussol,  duc  d'Uzès, 
pair  de  France,  et  d'Emilie  de  la  Rocbefoucault. 

Malheureusement,  l'espoir  du  duc  de  Rohan  ne  se 
réalisa  pas. 

Le  duc  et  la  duchesse  habitaient  souvent  le  château  et  y 
recevaient  même  à  chaque  séjour  qu'ils  y  faisaient,  comme 
on  le  voit  par  une  lettre  de  M.  Bolle,  intendant  général  du 
duc,  datée  de  Paris,  le  10  décembre  1759,  qui  recommande 
à  Varsavâux ,  archiviste  et  chargé  d'affaires  au  château  de 
Blain,  de  faire,  dans  le  plus  bref  délai,  une  glacière  et 
de  la  remplir,  dans  le  courant  de  l'hiver,  attendu  le 
voyage  que  le.  duc  et  la  duchesse  devaient  faire  en  1760. 

En  1763,  le  9  juillet,  le  duc  de  Rohan  donna  à  Blain 
une  déclaration  fixant  le  ressort  de  mouvance  et  de  juri- 
diction des  sièges  de  Blain  et  de  Plessé. 

La  seigneurie  de  Fresnaye,  très-ancienne  dépendance 
de  la  maison  de  Blain,  s'était  trouvée  séparée  par  le 
mariage  d'Anthaise  de  Blain  dans  la  maison  de  Volvire. 
Rachetée,  vers  la  fin  du  XV®  siècle,  par  Jean  II  de 
Rohan,  sa  seigneurie  et  sa  justice  n'en  furent  réunies 
à  Blain  que  lors  de  l'érection  de  cette  terre  en  marquisat. 


-  112  - 

C'est  eu  1777  qu'eut  lieu  un  fait  scandaleux  dans  la 
maison  de  Roban  :  Louis-René-Edouard  de  Rohan,  cardinal, 
connu  sous  le  non)  de  prince  Louis ,  scandalisa  tellement 
la  cour  d'Autriche ,  oU  il  était  ambassadeur ,  qu'il  fut 
rappelé. 

Revenu  en  France  et  devenu  la  dupe  des  intrigants  qui 
l'entouraient ,  il  se  laissa  persuader  qu'il  obtiendrait  les 
bonnes  grâces  de  Marie-Antoinette,  en  achetant  pour  elle 
un  magnifique  collier  de  diamant  que  cette  princesse  avait 
refusé  comme  étant  d'un  prix  trop  élevé. 

Devenu  possesseur  de  ce  collier,  il  le  remit  à  des  fripons 
qui  lui  firent  croire  qu'il  avait  été  agréé  par  la  reine.  Mais 
comme  il  ne  put  payer  les  1,600,000  livres  que  coûtait  ce 
bijou ,  l'affaire  fit  du  bruit,  le  roi  le  fil  arrêter  et  traduire 
devant  le  Parlement:  il  fut  absous,  mais  il  perdit  tout 
ce  qu'il  tenait  de  la  cour,  et  fut  exilé  à  l'abbaye  de 
Chaise-Dieu. 

Son  frère ,  Jules-Hercule-Mériadec  de  Rohan-Guémené , 
dit  prince  de  Montbazon,  vice-amiral,  fit ,  par  suite  de  son 
luxe  et  de  celui  de  sa  femme ,  une  faillite  qui  s'élevait  à 
trente-trois  millions;  la  liquidation  de  cette  faillite  ne  fut 
terminée  qu'en  1792. 

En  1778,  le  duc  et  la  duchesse  revinrent  à  Blain  attendre 
la  fin  de  la  disgrâce  qui,  par  le  fait  des  événements  précé- 
dents ,  frappa  toute  la  maison  de  Rohan. 

Le  château  fut  témoin,  le  1^'  mars  de  la  même  année, 
d'une  cérémonie  qui  y  réunit  quelques  illustres  person- 
nages. Le  duc  et  la  duchesse  furent  parrain  et  marraine 
de  Paul-Emile-Louis-Marie  de  la  Fruglaie,  né  le  13  mars 
.1766  et  qui  allait  avoir  sous  peu  de  jours  sa  douzième 
année  révolue  ;  il  était  fils  de  haut  et  puissant  seigneur 
François  -Gabriel-Marie  de  la  Fruglaie  de  Kervers  et  de 
haute   et  puissante   dame   Sophie-Antoinette-Pauline  de 


~  113  ~ 

Caradeuc,  fille  du  célèbre  procureur  général  Caradeuc  de  la 
Gbalotais,  qui  assista  et  signa  au  baptême. 

Ce  filleul  du  duc  de  Rohan  est  mort  en  1849,  maréchal 
de  camp  et  ancien  membre  delà  Chambre  des  pairs,  à  son 
château  de  Ker-an-Roux,  près  Morlaix,  oii  il  avait  formé 
des  collections  savantes  et  surtout  un  riche  cabinet  miné- 
ralogique  composé,  dans  sa  majeure  partie,  d'échan- 
tillons rares  et  curieux  tirés  du  sol  de  la  Bretagne. 

Le  dernier  séjour  du  duc  de  Rohan  au  château  de 
Blain ,  qui  dura  presque  quatre  ans,  fut  mai'qué  par  de 
nombreuses  réparations  faites  à  Tintérieur  des  appartements 
qui  furent  tous  meublés  suivant  le  goût  de  Tépoque.  La 
vieille  forteresse ,  arrangée  en  maison  de  plaisance ,  vit  se 
former,  près  de  ses  maîtres,  une  sorte  de  cour  qui  se 
renouvelait  sans  cesse,  et  le  souvenir  de  cette  heureuse 
époque  resta  longtemps  dans  le  peuple,  qui  n'eut  jamais 
autant  de  moyens  d'assurer  son  aisance  par  les  nombreux 
et  incessants  travaux  qui  s'exécutèrent  alors. 

Le  duc  de  Rohan  et  surtout  la  duchesse  partageaient 
toutes  les  illusions  de  leur  époque.  Ils  accueillaient  de  la 
manière  la  plus  gracieuse  ces  bons  propriétaires  paysans , 
qu'on  pourrait  appeler  les  francs  tenanciers ,  les  gentils- 
hommes de  la  campagne. 

La  duchesse  allait  chez  eux  goûter  leur  pain  et  leur 
beurre;  le  duc,  plus  réservé  peut-être,  n'en  montrait  pas 
moins ,  à  l'occasion ,  la  plus  expansive  bonté. 

Il  savait  dignement  modérer  les  témoignages  de  respect 
qu'on  lui  rendait  :  un  jour,  un  paysan  admis  en  sa  pré- 
sence ,  ne  sachant  quel  maintien  conserver,  se  jeta  à  ses 
genoux.  Le  duc,  avec  une  paternelle  brusquerie,  lui  dit  : 
«  Relevez-vous,  je  ne  suis  pas  le  bon  Dieu.  » 

Aidé  des  conseils  de  Charles  Gocaud  de  la  Villauduc, 
ué  à  Blain ,  et  devenu  l'un  des  plus  savants  avocats  du 

8 


-  114  — 

barreau  de  Nantes ,  le  duc  établit  un  bureau  de  conciliation, 
qui  n'était  autre  qu'une  justice  de  paix ,  ou  plutôt  un 
conseil  de  prud'hommes  réglementé  ;  ainsi  aucun  procès  ne 
pouvait  être  porté  en  justice  avant  de  lui  avoir  été  soumis 
par  les  parties  elles-mêmes  sans  l'intervention  orale  ou 
écrite  de  l'avocat. 

Les  meilleures  choses  de  ce  monde  ont  leur  côté  plaisant; 
le  jour  de  ces  audiences ,  tous  les  conseillers  dînaient  à  la 
table  du  duc.  Ce  n'était  pas  un  petit  honneur  ;  mais  leur 
gaucherie  faisait  sourire  et  leur  lenteur  à  manger  s'accor- 
dait peu  avec  la  rapidité  des  services,  de  telle  sorte  que 
leur  assiette  leur  était  enlevée  encore  pleine,  et  qu'en 
définitive ,  sortant  avec  la  faim  de  la  table  ducale ,  ils 
allaient  ordinairement  à  la  cuisine  du  château  faire  en 
véritables  rats  des  champs  un  repas  plus  substantiel  et 
non  hâté. 

En  1779,  Févêque  de  Nantes,  Jean-Augustin  Frétât  de 
Sarra,  fit  une  visite  à  l'église  de  Blain  ;  étant  allé  au  château 
pour  rendre  visite  au  duc  de  Rohan ,  il  s'y  présenta  en  habit 
court  et  se  trouva  fort  interdit  quand  il  fut  reçu  par  M™«  la 
duchesse. 

«  Je  vous  demande  bien  pardon ,  Madame  la  duchesse , 
dit-il  aussitôt  avec  une  naïveté  expressive ,  je  vous  demande 
bien  pardon  de  paraître  en  habit  court  dans  mon  diocèse, 
mais  au  moment  où  il  fallait  partir,  je  me  suis  aperçu  que 
ma  soutane  était  déchirée  et  c'est  la  seule  que  j'aie.  » 

La  résidence,  que  par  trois  fois  la  duchesse  y  avait  faite, 
lui  avait  procuré  un  instant  de  distraction  par  une 
villégiature  pleine  de  projets  philanthropiques  alors  fort  à 
la  mode. 

C'est  à  la  date  du  14  septembre  1785  que  nous  trouvons 
la  naissance  de  Jacques-Marie  Bizeul,  dont  nous  avons 
parlé   souvent   dans  le  cours   de  ce  récit  et  qui  a  été 


-  115  - 

pour  nous  la  source  où  nous  avons  puisé  le  plus  de  docu- 
ments; il  était  fils  de  Jacques  Bizeul,  notaire  royal, 
archiviste  du  château ,  et  de  demoiselle  Marie  Gautier. 

A  partir  de  cette  époque ,  rien  d'intéressant  n'eut  lieu  au 
château ,  qui  ne  fut  plus  habité  ni  visité  par  le  duc  et  la 
duchesse  qui  moururent  tous  les  deux ,  à  peu  de  jours  de 
distance,  en  1791,  à  Nice,  où  ils  faisaient  séjour  depuis 
quelque   temps. 

Les  enfants  du  premier  lit  étant  morts  et  le  second 
mariage  n'ayant  pas  donné  d'héritiers,  la  substitution  dont 
nous  avons  parlé  et  qui  fut  faite  par  Louis  de  Rohan-Ghabol 
du  duché  de  Rohan ,  en  faveur  de  Guy-Auguste,  lige  de  la 
deuxième  branche,  eut  son  exécution  et  accorda  les  titres 
de  duc  de  Rohan,  prince  de  Léon,  comte  de  Porhoët  et 
marquis  de  Blain,  à  Louis-Antoine-Auguste  de  Rohan- 
Chabot,  né  en  1788,  fils  de  Guy-Auguste  de  Rohan-Chabol 
et  de  Elisabeth  du  Bec  Grespin  Grimaldi. 

Ce  dernier  ne  vint  jamais  au  château  qui ,  par  suite  des 
désastres  financiers  qui  accablèrent  la  famille  de  Rohan , 
comme  nous  l'avons  vu  plus  haut  et  rejaillirent  en  partie 
sur  la  branche  de  Rohan-Ghabot,  tomba  aux  mains  de 
H.  de  Janzé ,  alors  banquier  à  Paris ,  qui  l'acheta ,  ainsi 
que  les  biens  que  cette  ancienne  famille  possédait  en 
Bretagne. 

La  Révolution  arriva  sur  ces  entrefaites  et  les  différents 
partis  qui  existaient  à  Blain  y  amenèrent  des  scènes 
regrettables  ;  le  château  fut  pillé ,  la  chapelle  contenant 
les  corps  des  Rohan  catholiques  que  la  décence  avait 
respectés  jusqu'à  ce  moment,  vit  se  répéter  les  scènes  de 
SaiDt-Uenis.  Les  cercueils  furent  tirés  de  l'enfeu;  on  en 
prit  le  plomb  et  les  descendants  des  Glisson  et  des  Rohan 
descendirent  ainsi  deux  fois, dans  la  nuit  du  tombeau. 


~  116  ~ 

L*enfeu  qui  contenait  ceux  des  familles  de  Rohan  qui 
avaient  suivi  la  religion  réformée  fut  également  ouvert, 
quoique  ce  fût  une  enceinte  murée  placée  dans  une  des 
vieilles  tours ,  comme  nous  l'avons  déjà  dit  :  les  cadavres 
mutilés  ont  aussi  été  jetés  dans  les  cours ,  et  ces  derniers 
débris  de  la  mort  ont  reçu  de  nouveaux  outrages.  Ces 
dépouilles  mortelles  insultées  par  les  catholiques ,  à  la  fin 
du  XVI®  siècle,  furent,  après  un  repos  de  deux  siècles, 
mises  en  pièces  par  des  furieux  qui  croyaient  insulter  les 
corps  des  catholiques  et  qui,  dans  un  autre  fanatisme, 
déshonoraient  l'uniforme  de  l'armée  qui  les  désavouaient. 

On  agit  de  même  pour  les  papiers,  titres  de  propriétés, 
afféagements  et  autres ,  qui  furent  portés  sur  la  place  de 
Blain ,  où  ils  furent  brûlés  en  réjouissance  et  au  grand 
contentement  des  soi-disant  patriotes  de  l'époque. 

Ce  ne  fut  qu'en  1802  que  la  cession  ou  vente  définitive 
fut  faite  directement ,  par  Louis-Antoine-Auguste  de  Rohan- 
Chabot,  à  M.  de  Janzé,  dont  les  descendants  l'occupent 
encore  aujourd'hui  et  qui,  s'ils  n'y  font  pas  faire  de  répa- 
rations importantes,  font  du  moins  entretenir  toutes  les 
parties  les  mieux  conservées. 

Vers  1804,  le  château  fut  privé  d'une  de  ses  plus  belles 
tours,  celle  de  l'Horloge,  qui  fut  démolie  pierre  par  pierre 
mais  non  sans  difiiculté ,  pour  fournir  des  matériaux  de 
construction. 

C'est  aussi  en  1822  que  M.  Hersart,  visitant  la  chapelle 
du  château,  trouva  quelques  ossements  épars  dansl'enfeu; 
il  les  fit  réunir  et  transporter  à  l'église  de  Blain ,  où  ils 
furent  inhumés,  comme  l'indiquait  une  inscription  gravée 
sur  une  plaque  de  marbre,  incrustée  dans  le  mur  méri- 
dional de  l'église,  et  qui  a  disparu  lors  de  la  construction 
toute  moderne  de  la  nouvelle  sacristie. 


—  117  - 

I]  ne  reste  plus  de  ce  beau  château  qu'une  aile  entière 
et  deux  tours  sur  neuf  qui,  autrefois,  entouraient  Tédifice. 
Les  cours ,  les  jardins ,  les  terrasses  et  leurs  balustrades 
ont  été  saccagées;  les  salles  sont  désertes,  les  fenêtres 
dépourvues  de  leurs  châssis  :  le  hibou  seul  habite  encore 
ces  ruines  et  le  lierre  étend  partout  sur  ces  vieux  murs  son 
feuillage  parasite.  Voilà  tout  ce  qui  frappe  les  yeux  dans 
ce  lieu  jadis  si  renommé. 

Notre  tâche  est  maintenant  terminée ,  du  moins  nous  le 
croyons  :  cependant  nous  n'of ons  trop  nous  flatter  d'avoir 
rempli  dignement  le  but  que  nous  nous  étions  proposé  en 
commençant  ce  travail,  qui  appartient  plutôt  à  un  histo- 
rien ou  a  des  personnes  plus  autorisées  que  nous  en  ces 
sortes  de  recherches. 


NOTES  ET  PIÈCES  JUSTIFICATIVES 


NOTES  ET  DOCUMENTS 


POUR  SERVIR  DE  PREUVES  A  L'HISTOIRE  DU  CHATEAU  DE  BLAIN 


NOTE    A. 


Chronicon  Briocense.  —  Combat  entre  Renauld  et  Lambert. 


Gumqae  Lambertus  ad  Nome- 
Doium  regem  accessisset  j  et  omnia 
per  ipsum  facta  et  cogitata  légi- 
time exposnisset,  ipsum  etiam  et 
suosBritones  callidissime  docuit  et 
castigavit ,  qualiter  urbem  Nanne- 
ticam  et  ejus  territorium  recupe- 
raret. 

Quibus  auditis  rez  Nomenoius 
Yaldè  gravisus  omnem  militem 
armatum  Britonniae  coUegit.  Gum 
igitur  ad  Messicam  territorii  P^am- 
netenses  cum  suo  exercitu  perve- 
Disset ,  ibi  obviavit  Rainaldo  comiti 


En  même  temps  Lambert  arri- 
vait près  de  rïominoë,  roi  des 
Bretons,  «t  lui  exposa  toutes  ses 
pensées  et  ses  desseins  \  il  haran- 
gua très-adroitement  les  Bretons 
et  les  excita  k  s'emparer  de  la  cité 
des  rïamnètes  et  de  leur  territoire. 

A  ces  paroles,  le  roi  Wominoë, 
très-embarrassé ,  réunit  toutes  ses 
troupes.  Gomme  il  arrivait  avec  son 
armée  à  Messac ,  du  territoire  des 
Pïamnètes,  il  se  rencontra  avec  le 
comte   Renauld  et  ses  Poitevins 


—  119  — 


PioUTiensi  occapatoriqae  comita- 
tns  lYamnetensis  magna  hominnm 
mnltitadine  stipato.  Tune  provi- 
dens  Rainaldos  dimidinm  ezercitum 
Britannoram  transisse ,  contra  eos 
Tiriliter  dimicaYit.  Ipsi  autem  quia 
pana  erant ,  minime  Rainaldi  im* 
petom  sostinere  Yalentes  in  fdgam 
Tersi  sont  omnes  osqne  ad  tentoria 
Homenoi.  Tali  éventa  illis  fugatis 
reversus  est  Rainaldos  cum  brevi 
lande  yictori»  nsque  a  Bnrgum  de 
Bleign.  Illi  omnino  secums  et  de  •. 
Britannomm  minime  timidus  cum 
sao  exercitu  super  Isami  ripam 
flomims  in  herbis  pratorum  yiren- 
tibus  requievit.  Lambertns  autem 
expectans  Britannos  dialectenses, 
minime  in  primo  hujus  belli  con- 
gressu  esse  potuit.  Sed  postea  per 
Rhedonicum  territoriùm  cum  illis 
festinanter  equitaus  persecutus  est 
Rainaldum  usque  ad  Blanii  vicum  : 
ibidemque  ex  improvise  illum  om- 
nes que  suos  inermes  aggrediens 
sine  ulla  misericordia  occidit  et 
detruncavit. 

Intersecto  itaque  Rainaldo  cum 
suis  Pictavi^isibus ,  Lamberlus  de 
tali  triompho  gloriosus  cum  ma- 
gna «superbiae  lande  P^omenoium 
reversas  est. 

(D. 


occupant  en  grand  nombre  ce  ter- 
ritoire. Renauld  laissant  passer  la 
moitié  de  l'armée  des  Bretons  et 
combattit  courageusement  contre 
eux.  Les  Bretons  qui  étaient  peu 
nombreux  soutinrent  faiblement  le 
choque  de  l'armée  de  Renauld ,  et 
s'enfuirent  jusque  dans  les  tentes 
de  Mominoë.  Après  cette  déroute 
Renauld ,  fier  de  sa  petite  victoire , 
revint  jusqu'au  bourg  de  JBleign.S^ 
croyant  en  sûreté  et  craignant 
moins  le  petit  nombre  des  BretonSi 
il  se  reposa  avec  son  armée  dans 
les  vertes  prairies  baignées  par  la 
rivière  à'Isar,  Mais  Lambert  avait 
pu  réunir  ses  Bretons  dispersés  par 
ce  premier  combat^  passant  par 
le  territoire  de  Redon ,  en  tonte 
hâte ,  il  suivit  Renauld  jusqu'au  ^ 
bourg  de  Blain,  et  là,  tombant 
sur  lui  à  l'improviste  et  sur  ses 
soldats  désarmés,  il  le  tua  sans 
miséricorde  et  lui  trancha  la  tête. 


Renauld  tué  et  défait  avec  ses 
Poitevins ,  Lambert  encouragé  par 
ce  triomphe  et  plein  d'orgueil, 
revint  vers  Nominoë. 

Morice,  Preuves,  t.  i«',  p.  19.) 


La  Chronique  nantaise  donne  le  même  récit  avec  de  légères  dififérences 
dans  le  texte  et  dans  l'orthographe  des  noms.  Ainsi  on  trouve  : 

Reversus  est  Rainaldus  usque  Bleign,  au  lieu  de  ad  hurgum  de 
Bleign.  Super  Isarvi  ripus  au  lieu  do  Isami ,  enfin  usque  Blaing  vicum 
au  lieu  de  usque  ad  Blanii  vicum. 


-  120  — 

Enfin  un  fragment  de  chronique  tiré  de  la  Chartreuse  de  Val-Dieu 
au  diocèse  de  Sées ,  ne  nomme  pas  le  lieu  du  combat  ^  mais  il  rappelle 
le  grand  nombre  de  Poitevins  et  de  Nantais  qui  y  périrent  avec  leur  chef 
le  comte  Renauld. 

Voici  maintenant  le  récit  du  même  combat  tel  qu'on  le  trouve  dans 
l'historien  Travers  : 

u  Lambert  arma  les  Bretons  l'an  843  avec  de  très-mauvais  desseins 
sur  riantes.  11  voulait  surtout  chasser  de  cette  ville  le  comte  Renauld 
qui  la  gardait  pour  le  roi.  Le  comte  Renauld  arma  de  son  côté  les 
milices  du  Poitou  et  de  Nantes  et  marcha  au  devant  des  troupes  bre- 
tonnes, qui  s'avançaient  du  côté  de  Nantes  pour  former  le  siège  de 
cette  place.  Lambert ,  averti  par  ses  espions  que  Nantes  était  dégarnie 
de  troupes,  courut  aux  Normands,  nation  venue  du  nord,  et  qui 
faisaient  le  brigandage  le  long  des  côtes ,  sous  la  conduite  d'Ocheri ,  et 
depuis  quelques  années  commettaient  de  grands  ravages.  Ils  étaient 
dans  ce  moment  à  la  rade  du  Groisic ,  k  l'Ile  de  Batz.  Il  leur  fit  entendre 
que  Nantes  était  sans  défense ,  qu'il  y  avait  beaucoup  k  gagner  k  s'en 
saisir,  que  la  ville  était  riche ,  et  que  pendant  qu'il  amuserait  le  comte 
Renauld,  ils  la  pourraient  prendre.  Renauld  s'était  avancé  jusqu'kMessac, 
près  Redon,  où  il  attendait  les  Bretons.  Il  se  jeta  sur  eux  avec  impé- 
tuosité, pendant  qu'ils  passaient  la  Vilaine,  il  les  poussa  et  les  défit, 
et  reprit  aussitôt  le  chemin  de  Nantes  avec  ses  troupes.  Il  était  campé 
dans  les  plaines  de  Blain,  sans  aucune  défiance  d'un  ennemi  qu'il 
croyait ,  après  l'avoir  défait,  fort  loin  de  lui,  lorsque  Lambert  qui  ne 
s'était  pas  trouvé  au  combat,  et  qui  amenait  un  secours,  rallia  les 
Bretons  et  vint  fondre  sur  Renauld,  le  battit  et  le  tua. 

n  Le  corps  de  ce  seigneur  et  ceux  de  plusieurs  de  ses  officiers  fîirent 
portés  k  Saint-Florent-le-Vieux  et  déposés  dans  des  cercueils  de 
pierre.  Ils  furent  réduits  en  chaux  en  1030  époque  où  on  les 
découvrit.» 

(L'abbé  Travers,  Hist.  de  Nantes  ^  1. 1 ,  p.  126.) 


~  121  - 

NOTE  B. 


c(  Â  la  fin  du  XIV*  siècle  les  tours ,  à  cause  de  leur  commandement, 
prenaient  une  nouvelle  importance  j  et  un  homme  de  guerre  célèbre , 
Oliîier  de  Clisson ,  persista  k  les  employer  comme  portes.  Toutefois  y 
Olivier  de  Clisson  renonça  au  plan  carré  et  adopta  la  forme  cylindrique. 
Le  château  de  Blain ,  situé  entre  Redon  et  Nantes ,  fut  bâti  à  la  lin  du 
Jl\'  siècle  par  le  connétable  Olivier  de  Clisson.  La  porte  d'entrée  de 
la  baille  est  pratiquée  dans  une  tour  ronde ,  dite  tour  du  Pont-Levis , 
qui  montre  encore  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur  l'M  couronnée  accostée 
d'un  heaume.  Ce  chiffre  équivaut  à  une  date  certaine  ,  car  on  le  retrouve 
sur  le  sceau  d'Olivier  de  Clisson  de  1407  et  sur  les  bâtiments  de  l'hôtel 
du  connétable,  bâti  à  Paris  vers  1388  et  compris  aujourd'hui  dans  l'hôtel 
des  Archives  de  l'Empire.  On  sait,  d'ailleurs,  que  vers  1366,  Olivier 
de  Clisson,  qui  avait  juré  de  n'avoir  jamais  d'Anglais  pour  voisin ,  alla 
démolir  le  château  du  Gâvre ,  que  le  duc  de  Bretagne  venait  de  donner 
à  Jean  Chandos ,  et  en  fit  porter  les  pierres  à  Blain ,  pour  les  employer 
dans  la  bâtisse  du  nouveau  château.  Or,  il  paraîtrait  que  le  farouche 
connétable  avait  adopté  dans  les  défenses  qu'il  faisait  élever  un  système 
de  portes  passant  à  travers  le  cylindre  d'une  tour  ronde  avec  pont- 
levis,  long  couloir,  vantaux,  mâchicoulis  et  herses.  Ces  tours-portes 
cylindriques  d'Olivier  de  Clisson  avaient  sur  les  courtines  un  comman- 
dement considérable.  Celle  de  Blain  est  couverte  par  un  comble  conique, 
et  au-dessus  du  passage  voûté  de  la  porte  est  une  salle  carrée, 
avec  cheminée ,  cabinet  et  escalier  montant  aux  chemins  de  ronde  des 
mâchicoulis.» 

(Violet-le-Duc,  Dict.  raison.  d*Arch.,  t.  ix,  p.  181-182.) 

M.  Violet-le-Duc  commet  plusieurs  erreurs  dans  cet  article  sur 
le  château  de  Blain,  dont  il  attribue  la  construction  à  Olivier  IV  de 
Clisson,  connétable  de  France.  Le  château  de  Blain  avait  été  construit 
par  Alain  Forgent,  en  1108  :  assez  de  vestiges  existent  encore  pour  le 
prouver;  ensuite  ce  n'est  qu'après  la  révolte  d'Olivier  I«'  de  Clisson, 
dit  le  Vieil ,  contre  le  duc  Jean  I«'  qui  fit  raser,  en  1262  ,  une  partie  de 
cette  forteresse ,  que  son  fils  Olivier  II ,  dit  Junior,  fit  reconstruire  en 
1318  la  tour  du  Pont-Levis  avec  ses  deux  courtines,  la  petite  tour  de 


—  1Î2  — 

la  prison  et  une  partie  da  petit  château  \VM  couronnée  accostée  non  d'un 
heaume ,  comme  le  dit  M.  Violet-le-Duc ,  mais  du  lion  armé  couronné 
et  lampassé  d'or,  était  le  chiffre  appartenant  k  la  maison  de  Glisson  bien 
ayant  le  connétable.  Enfin ,  quand  ce  dernier  démolit  le  château  du 
Gâvre ,  il  employa  les  pierres  non  à  construire  le  château  de  Blain , 
mais  seulement  une  tour  sans  mâchicoulis  qui  porte  encore  le  nom  de 
tour  du  Connétable.  L.  P. 


NOTE  C. 


Construction  du  château  de  Blain  (1108)  par  Alain  Fergent  et 
dons  accordés  par  lui  à  Vabbaye  Saint-Sawveur  de  Redon 
comme  indemnité  des  ravages  que  causait  à  cette  abbaye  la 
garnison  de  Blain. 


Ad  utilitatem  tam  prces^tiam 
quam  futurorum  placuit  describere, 
ut  in  perpetuum  possit  teneri  qua- 
liter  Walterius  S.  Salvatori  Boton: 
Abbas,  vir  in  cunctis  strenuus 
huffliliter  adiens  Alanum  comitem 
requisivit  ab  eo  quatinus  iojustam 
quamdam  consuetudinem  quam  de 
abbatia  exigere  solebat  ad  œdifica- 
tionem  castri  quod  Blaen  nuncu- 
patur^  pro  qua  illi  qui  ad  opus 
comitis  illud  castrum  servant  in 
abbatia  multa  mala  injuste  facie- 
bant,  Yidelicet  de  Avezac,  Marzac^ 
et  de  Mazerac  quod  Vulgo  Bidaas 
nuncupatur,  pro  sainte  anim»  suœ, 
suas  que  conjugis  ac  filiorum  S. 
Salvatori  suis  que  monachis  perpe- 
tuum coBdoneret  et  a  tali  impro^ 
pno  abbaliam  illan    absolveret, 


Pour  l'utilité  du  présent  et  de 
l'avenir,  il  m'a  plu  d'écrire  com- 
ment Gautier,  abbé  de  Saint-Sau- 
veur de  Bedon,  homme  humble  et 
zélé ,  réclama  auprès  du  duc  Alain, 
contre  une  ancienne  habitude  qu'il 
était  dans  son  droit  d'exiger  de 
l'abbaye  pour  la  construction  de 
la  forteresse  qu'on  nomme  Blein  et 
de  ce  que  ceux  qui  étaient  employés 
à  œtte  construction  taisaient  injus- 
tement beaucoup  de  mal  k  l'abbaye  : 
que  pour  cela  il  demandait  que  le 
duc  abandonnât  k  la  dite  abbaye  de 
S.  Sauveur,  pour  le  salut  de  &on 
âme ,  de  celle  de  son  épouse  et  de 
ses  enfants ,  cette  partie  d'Avessac, 
Marsac  et  Masserae  qui  a  nom 
et  qu'il  l'exonéra  du 
droit  dont  il  a  été  parlé  plus  haut. 


-  123  — 


sed  ut  est  casus  humanamm  rerum 
licet  ipse  praefatus  Abbas ,  admo- 
dam  esset  familiaris  et  arnicas 
comitiSf  tamen  ipsa  vice  qaod 
petebat  assequL  non  volait.  Scd 
postea  habuit  ut  Yolait. 

Cornes  cum  uxore  sua  et  liberis 
Rotonum  venerat ,  et  ibi  non  mini* 
mam  curiam  habebat  et  suis  ne- 
gotiis  eum  ipsis  tractabat. 

£a  lempestate  quidam  nobilis 
oiiles  Harscuidus  nomine  de  S.Petro 
Ifannetensi  cum  comité  venerat  9 
qui  ab  ipso  equos  et  quaedamalia 
donaria  non  segniter  ezquirebat. 
Tune  temporis  praefatus  Abbas 
habebat  unum  equum  quam  opti- 
mum quem  abipso  habuerat. 

Tandem  vir  prudens  ab  amicis 
quos  in  curia  habebat  sibi  indi- 
cantibus  prœsensit  quod  Gomes 
•  equum  ipsum  sibi  querere  volebat. 
Tune  cum  consonsu  et  ammo- 
nitione  Hermengardis  comitiss» 
nec  non  et  aliorum  suonim  ami- 
corum  prasdictus  Abbasantevenit 
Gomitem  et  ad  ipsum  cum  aliquibus 
suorum  fratrum  veniam  ipsam  suam 
petitionem  sicuti  superius  petiverat 
humiliter  petivit. 

Quod  comes  audiens  super  hoc 
cum  suis,  consilium  accipit«  qui 
onmes  unanimiter  decreverunt  id 
fieri  debere  quod  tantus  vir  expe- 
tebat  ;  omnes  enim  ipsum  dilige- 
bant  et  quidquid  volebat  libentis- 
sime  annuebant.  Tune  comes  ipsum 
Abbatem  vocavit  et  cum  consensu 
et  voluntate  suœ  conjugis  ac  filio- 


Et  comme  cela  arrive  souvent, 
quoique  cet  abbë  fbt  ami  du  duc 
et  des  siens,  il  ne  put  obtenir  ce 
qu'il  demandait.  Mais  dans  la  saite 
il  obtint  ce  qu'il  voulut. 

Le  duc  avec  sa  femme  et  ses 
enfants  et  une  petite  cour ,  vint  à 
Redon  pour  s'occaper  des  affaires 
de  son  duché. 

A  cette  époque ,  un  noble  che- 
valier nommé  Harscuid  de  S.  Pierre 
vint  de  Nantes  avec  le  duc,  auquel 
il  demandait  des  chevaux  et  des 
présents. 

Le  dit  abbé  possédait  un  cheval 
le  meilleur  de  tous  ceux  qu'il 
avait. 

Cet  .homme  adroit  apprit  d'amis 
qu'il  avait  à  la  cour  que  le  duc 
avait  l'intention  de  demander  ce 
cheval. 

Alors  avec  Fassentiment  de  la 
duchesse  Hermeogarde  et  poussé 
par  ses  amis,  il  prévint  la  demande 
du  duc ,  et  en  échange  lui  présenta 
la  pétition  dont  il  a  été  parlé  plus 
haut. 


Le  duc  consulta  son  conseil  qui 
fut  d'avis  qu'on  accordât  ce  que 
demandait  l'abbé.  Le  duc  l'appela, 
et  avec  le  consentement  de  son 
épouse  et  de  ses  enfants  et  des 
autres  barons  dont  les  noms  sui- 
vent ,  il  lui  accorda  avec  bonté  et 
pour  toujours  ce  qu'il  demandait, 
pour  le  salut   de  scm   âme,  de 


-  124  - 


celle  de  son  épouse  et  de  ftes  en- 
fanU. 


rum  Baorum  nec  non  Baronum  illic 
existentium  nomiua  quoram  subter 
scribentnr  (1),  quod  petebat  beni- 
gnissime  in  perpetuorn  pro  remediô 
8a8B  animaB  su»  que  conjugis  ac 
filiorum  concessit  ac  fermayit. 

Et  ut  hoc  donum  firmius  perma- 
neret  praefatus  Âbbas  equum  supe- 
rius  dictum  qui  GGG  et  eo  ampliua 
solides  valebat,  Gomiti  dédit  et 
Gomes  Harscuido  de  S.  Petro  illico 
tribuit.  Factum  est  hoc  in  cime- 
terio  S.  Salvatoris  corum  multis 
nobilibus.  Ânno  ab  inc.  Dom. 
MGVIII  feria  111  luna  V  indict. 
IlII  Alano  Britannorum  Guber- 
nante  Bénédicte  rïannetensium  ep. 
existente  Walterio  abbatiam  S. 
Salvat.  strenne  administrante  data 
XI  kal  julii.  Testes  hujus  rei  ipse 
Gomes  A.  qui  donum  dédit  et 
Gomitissa  et  duo  filii  ejus  Gonanus 
et  GauMdus  qui  annuerunt  et  fir- 
maverunt. 

T.  B.,  ep.  t. ,  Gartulaire  de  Redon. 

D.  Lobineau,  Preuves,  p.  266-267. 


L'abbé  affirma  également  le  don 
qu'il  lui  avait  fait  du  cheval  qui 
avait  coûté  trois  cents  sols  et  que 
ce  dernier  donna  à  son  tour  à 
Harscuid  de  S.  Pierre.  Get  acte  fut 
passé  dans  le  cimetière  de  l'abbaye 
de  S.  Sauveur  de  Redon  en  1108 
sous  le  reigne  de  Alain ,  duc  de 
Bretagne ,  Benedict  9  evéqae  de 
Nantes  et  de  Gautier ,  abbé  de  S. 
Sauveur,  le  il  juillet.  Les  témoins 
de  cette  donation  étaient  le  duc 
Alain,  la  duchesse  Hermengar de, 
ses  deux  fils  Gonan  etOodefroid 
qui  approuvèrent  le  don. 


NOTE  D. 


Accord  entre  Léon,  frère  de  Papin,  et  les  moines  de  Marmoustier. 
Première  mention  de  Guégon  de  Blain. 


Postquam  Papinus  filins  Albini 
dédit  B.  Martine  ecclesiam  Sanctœ 
Grucis,  cum  eidem  pertinentibus 


Après  que  Papin,  fils  d'Albin, 
eut  donné  k  B.  Martin  Féglise  de 
S*«  Croix,  avec  l'autorisation  du 


(1)  Ils  n*y  sont  point. 


—  125  - 


eoDcedentibus  Alano  comité  et  Er- 
mengarde  comitissa  et  Gonano  filio 
eonim  auctorizantibus  Benedicto, 
Nannet.  Episcopo  et  Archidanis 
ejos,  et  aliis  qaibus  ipsa  concessio 
pertiaebat,  post  baec  profectus  est 
illnc  D.  Abbas  Wilelmus,  ut  prae* 
satum  ecclesiam  saisiret. 

Affait  aatem  Léo  frater  Papini 
et  calumpniatus  in  illud  donum, 
poindi  obtulit  ei  D.  Abbas  quod 
in  praesentia  Gomitis  seu  Episcopi 
Ifannet.  teneret  ei  judicium  de 
calomnia  illa. 

nie  vero  noluit  judicium  expec- 
tare  sed  et  cordas  signorum  per 
quas  D.  Abbas  saisiverat  eccle- 
siam iUam,  qnusque  uni  ex  mo- 
oachis  nostris  Petro  cognomine 
Laidet  in  manu  miserat,  Léo  ille 
arripuit  ut  cas  aufferret  de  manu 
Monachi,  et  pulsayit  monachum 
super  qua  injuria  D.  Abbate  ad 
prsesatam  Gomitem  proclamante  in 
iram  commotus  est. 

Qaapropter  utrisque  id  est  D. 
Abbate  cum  suis,  et  Leone  illo 
praesentiae  comitis  astantibus,  cum 
multa,  quae  opus  non  est  recensere 
ex  utraque  parte  dicta  essent, 
proceres  qui  ibi  aderant  ;  Quorum 
nomino  subscripta  sunt  dixerant 
quod  Léo  illo  injuste  faceret  ca- 
lumniam  illam,  quia  ipse  et  frater 
ejus,  qui  nobis  fuerat  illud  donum 
ita  res  suas  partiti  fuerant,  ut 
neuter  in  rébus,  alterius  quicquam 
posset  aut  deberet  reclamari  ;  et 
cum  parati  essent  idem  proceres 


duc  Alain,  de  la  comtesse  Her- 
mengarde  et  de  Gonan,  leur  fils, 
de  Benedict,  évèque  de  Plantes, 
et  de  tous  ceux  que  cette  donation 
pouvait  intéresser  ,  l'abbé  Guil- 
laume profita  de  tout  et  prit  pos- 
session de  ladite  église. 

Mais  Léon,  frère  de  Papin,  at- 
tachant beaucoup  d'importance  à 
empêcher  cette  donation,  comparut 
à  un  jugement  qui ,  k  la  demande 
de  cet  abbé,  eut  lieu  en  présence 
du  duc  et  de  Févêque  de  Nantes. 

Puis  il  confia  k  un  moine  de  son 
monastère,  nommé  Pierre  Laidet, 
toutes  les  pièces  au  moyen  des- 
quelles il  avait  pris  possession  de 
l'église  \  Léon  lui  enjoignit  de  re- 
tirer ces  pièces  des  mains  de  ce 
moine  et  le  renvoya  ;  le  duc  fut 
très-irrité  de  cette  injure  faite  k 
l'abbé. 


G'est  pourquoi,  des  deux  côtés, 
l'abbé  avec  les  siens  et  Léon  avec 
ses  compagnons  et  beaucoup  d'au- 
tres qu'il  n'est  pas  nécessaire  de 
nommer,  se  rendirent  en  présence 
du  duc  Alain.  Les  choses  ayant 
été  entendues  de  part  et  d'autre, 
ceux  dont  les  noms  sont  cités  plus 
bas  furent  d'avis  que  Léon  atta* 
chait  trop  d'importance  k  ce  don, 
parce  que  son  frère  lui-même  qui 
l'avait  fait,  avait  voulu  que  rien 
ne  pût  et  ne  dût  être  réclamé.  Et 
comme  les  assistants  confirmèrent 


-  126  — 


hoc  quod  dicebant  judicio ,  con- 
firmare  non  fuit  necesse  inde  fieri 
judicium  quod  ille  recognovit  in- 
juBtiUam  suam ,  et  guespivit  in 
perpetuum  totam  istam  calnmniam, 
donom  quoque  fratris  soi  concessit 
et  Qt  Cornes  et  Domnus  Âbbas 
dimitterent  ei  eram  auam  et  foris- 
factum  ejus ,  corn  multa  prece  et 
humilitate  ad  pedes  eoram  se  pro- 
jecit. 

Hoc  yiderunt  et  andienmt  Cornes 
Alanus  et  Hermengardis  Comitissa. 
Rivallonios  Ârchidiaconus.  Petrus 
Cantor.  Galdinus  de  Cliczon  et 
Gaurinus  filius  Gaufredi  miles  ejas. 
firientios  filius  Gaufredi  et  Rival- 
lonius  de  Solzon  miles  ejus.  Riol- 
dus  filius  Bernardi.  Wilelmus  Sones* 
calus  comitis.  Guego  de  Blanio. 
Ârscodius  de  S.  Petro.  Fridolius 
filius  Bugaldi.  David  filius  Jonem. 
Daniel  filius  Ândreœ.  Rivallonius 
Popardus.  £vanus  filius  Gaurini 
Armel  de  Ploas  mêle.  Daniel  filius 
Rogerii  et  Multi  alii.  De  nostris, 
D.  Âbbas  Wilelmus.  Andréas  do 
Gomes,  Petrus  Laidet.  Rivallonius 
Sacrista.  Malfredus  Phor  de  Gat- 
bai.  GuarinuB  de  Forest,  Gilduinus 
filius  Gibonis.  De  famulis,  Sancel- 
linus  et  Cellarius,  etc. 


ces  décisions ,  il  ne  fût  pas  néces- 
saire de  donner  suite  au  jugement, 
.  parce  que  Léon  reconnut  son  injos- 
tice  et  accorda  le  don  fait  précé- 
demment par  son  frère  ,  et  se  jeta 
aux  pieds  de  l'évèque  et  de  l'abbé, 
afin  qu'ils  oubliassent  sa  colère  et 
son  emportement. 


Assistèrent  à  ce  jugement  x  le 
duc  Alain ,  la  comtesse  Hermen- 
garde,  Farchidiacre  Rivallon,  Pierre 
Chantre,  Gandin  de  Cliczon  et 
Gaurin ,  fils  de  Geoffroid ,  son 
écujer^  Brient,  fils  de  Geoffroid, 
et  Rivallon  de  Solzon,  son  écuyer; 
Riou,  fils  de  Bernard  \  Guillaume, 
sénéchal  du  duc;  Guégon  deBlain, 
Arscod  de  S.  Pierre,  Frédol,  fils 
de  Bugald;  David,  fils  de  Jean^ 
Daniel,  fils  d'André;  Rivallon  Pou- 
pard,  £vin,  fils  de  Gaurin  ;  Armel 
de  Ploërmel;  DanieUfils  de  Roger, 
et  beaucoup  d'antres.  Du  monas- 
tère il  y  avait  :  l'abbé  Guillaume, 
André  Gomez,  Pierre  Laidet,  Ri- 
vallon, sacriste;  Nanfred,  prieur 
de  Catbay;  Guérin  de  Forest. 
Parmi  les  familiers,  il  y  avait: 
le  chancelier  et  le  cellerier,  etc. 

Charte  de  Marmovstier  (1090). 

D.  Morice,  Preuves,  t.  i*',  p.  470. 


-  127  - 

NOTE  E. 


Donation  faite  à  V abbaye  de  Saint-Sauveur  de  Redon, 
par  Guégon  de  Blain. 


Gnegonus  de  Blaignio  Vir  Vaddi 
illnstris  et  egregi»  strenuitatis 
omo,  hujus  quoqne  Sancto  Roton. 
Eccleeiae,  diatinus  et  fidelissimus 
amator,  ut  erat  ei  studium  omni 
rei  qaae  ad  utilitatcm  perpetaam 
pertineret  assensum  libenter  prae- 
berc,  quadam  dominica  die  in  ec- 
desia  sancti  Gnengari ,  sita  in 
parochia  Pierric,  cum  dilectione  et 
rererencia  ammonitus  est  k  Gui- 
lelmo  de  Fait  hujus  Sacri  loci, 
mooacho  et  abheremitu  Huberto, 
quisimul  in  loco  qui  dicitur  Bal- 
lac  habitabant.  Quatenus  ipse  Gue- 
gonus  de  rébus  qnas  temporal  et 
transeuntor  possidebat  aliquod  mu- 
nos  memorabile  Sancto  Salvatori 
in  Ecclesia  Roton  faceret. 

IntimaTerunt  etiam  ei  utprœsa- 
tam  locum  Ballac  qui  sub  Oliverio 
de  Ponte  de  suo  et  propria  hsere- 
ditate  erat  quique  per  diuturnus 
gnerras  in  solitudine  et  vastitate 
redactus  erat,  et  erat  transitus  et 
conversatio  latronum  ad  hoc  Tes- 
teret  ut  ubi  esset  conservatio  et 
habitio  domino  deo  salvatori  fa- 
mnlantium. 

Ille  Tero  foris  ammonitus  in  aure 
corporis  sed  multipliciter  sentiens 


Guégon  de  Blain,  homme  illustre 
et  d'une  grande  activité,  aimant 
beaucoup  et  fldèlement  la  S**  église 
de  Redon,  s'occupant  en  même 
temps  de  tout  ce  qui  pouvait  lui 
être  d'une  grande  utilité,  afin  de 
la  lui  procurer.  C'est  pourquoi  le 
jour  du  Seigneur,  dans  l'église  de 
S'  Gnengare,  située  dans  la  pa- 
roisse de  Pierric,  exhorté  par  Guil- 
laume de  Fait,  moine  de  ce  lieu, 
et  par  l'ermite  Hubert,  qui  habi- 
taient tous  deux  dans  un  lieu  ap- 
pelé Ballac,  de  faire  don  k  l'abbaye 
S*  SauTcur  de  Redon  de  quelques 
biens  qu'il  possédait  dans  ce  can- 
ton. 


Ils  Favertirent,  en  outre,  que 
ledit  lieu  de  Ballac,  qui  était  sous 
sa  dépendance  et  sous  celle  d'Oli-* 
vier  du  Pont,  réduit  à  une  grande 
solitude,  par  suite  des  guerres 
journalières  et  par  les  vexations 
des  brigands ,  devait  être  donné  à 
la  même  abbaye  de  S^  Sauveur  de 
Redon. 

Guégon,  sentant  dans  son  cœur 
l'avertissement  donné  par  PEsprit 


~  118  — 


SaDcti  Spiritus  ammoDltlonem  in 
ore  cordis  spopondit  hoc  se  fac- 
tarom;  vero  quod  deo  bene  et 
dévote  proponderat  ne  per  occa- 
siones  alignas  iret  in  irritum  sta- 
tim  prœdictos  Mon.  et  Heremitam 
ante  altare  Pierrisiensis ,  ecclesi» 
▼idente  Daniel  praeposito  suo  de 
prœdicto  dono  investivit  firminter 
promittens  idem  donum  in  ecclesia 
sancti  saWat.,  plenins  et  solem- 
nins  in  proximo  se  impletarnm. 

De  quo  re  marsupium  de  pallio 
Henreo  abatti  et  Gonventi  in  pignus 
misit. 

Aliqnantis  inde  evolntis  diebus 
Gontigit  Hildebertum  Tnr  Archie- 
piscopum  pro  qnibnsd.  ecclesias- 
ticis  negotiis  in  hoc  Roton.  mon. 
cum  suffraganeis  episcopis  collo- 
quinm  habere. 

Quibns  peractis  altare  prœsentis 
GapellâB  infirmornm  in  honore  et 
memoria  B.  M.  Magd.  adhibitis 
secum  episcopns  solemniter  con- 
secrayit. 

Ad  quam  profecto  consecratio- 
nem  cum  cœteris  Baronibus  venit 
jam  Dictus  Gnegonns,  ductus  que 
in  capitulum  in  conventu  plenario 
donnm  quod  fecerat  de  Ballac. 

Ex  ordine  replicavit  societatem 
et  beneficium  ecclesisB  et  abbatis 
et  Monachomm  recepit  se  que  si 
de  sua  vita  disponere  posset  hujos 
sancti  Gœnobii  fore  monachumpro- 
misit. 

Inde  ductus  ad  altare  ad  ofife- 
rendum   donum  hœc   yerbo  dicit 


Saint,  promit  que  cela  serait  fait 
de  même,  qu'il  le  promettait  bien 
et  dévotement  à  Dieu.  Quand  cela 
eut  été  dit,  il  remit  sa  donation 
sur  l'autel  de  l'église  de  Pierric, 
en  présence  du  moine  et  de  l'er- 
mite, promettant  de  conserver  ce 
don  à  cette  sainte  église. 


C'est  pourquoi  il  donna  comme 
gage  sa  bourse  à  Hervé,  abbé  du 
monastère. 

Quelques  jours  s'étant  écoulés,  il 
se  mit  en  rapport  avec  Hildebert, 
archevêque  de  Tours ,  pour  avoir 
une  assemblée  k  Redon  avec  ses 
évèques,  pour  traiter  de  ces  affai- 
res ecclésiastiques. 

Ges  choses  terminées,  l'évèqne 
consacra  ce  don  sur  l'autel,  en 
l'honneur  et  k  la  mémoire  de  la 
bienheureuse  Marie  Magdelaine. 

Pour  cette  consécration,  ledit 
Guégon  vint  avec  d'autres  barons, 
et,  conduit  dans  le  chapitre,  il 
affirma  le  don  qu'il  faisait  de  Bal- 
lac. 

Les  moines  et  l'abbé  acceptèrent 
au  nom  de  l'église  \  et  l'abbé  lui 
promit  qu'il  pouvait  disposer  de 
lui  pendant  sa  vie  et  de  ce  saint 
monastère. 

Conduit  ensuite  k  l'autel  pour 
faire  son  offrande,  il  prononça  ces 


-  129 


«  Ego  Guegoniis  de  Bltgno  pro 
iotentione  cl  lucro  eternae  retri- 
balionis ,  dono  terram  meam  quœ 
▼ocatar  Ballac  in  parochia  Pir- 
rich.  »  Factnm  est  hoc  anno  ab 
incip  dom.  mcxxxiii  non.  feb.  fer. 
II  Ittoa  XXI  ind.  xi  epacte  xii.  In 
die  quando  altare  sanctSB  M.Magd. 
fuit  sacratam  ab  Hildeberto  Âr- 
chiep...  Hildebertus,  Hervens, 
abbas.  Simon,  abbas.  Gauterius, 
abbas.  de  Monacbis  Robertus  me- 
dicns,  Guillaume  de  Fait,  Bodul- 
phna  poëia ,  Ivo ,  Gaufridua  Bri- 
nioffl.  De  laîcis  Riallus,  Potin, 
Damil  praBpositus,  Gramail,  Mau- 
ridus  le  deztre,  etc. 


parolea  i  «  Moi^  Guégon  de  Blain, 
du  cœur  et  comme  bénéfice ,  je 
donne  ma  terre  do  Ballac,  dans  la 
paroisse  de  Picrric.  n  Cela  fut  fait 
en  l'année  1133,  le  2  férrier.  Dana 
ce  jour,  l'autel  de  Sainte- Marie- 
Magdeleine  fut  consacrée  par 
Hildebert,  archevêque  de  Tours. 
Les  témoins  furent:  Hildebert, 
l'abbé  Hervé,  l'abbé  Simon,  l'abbé 
Gautier.  Pour  les  moines  :  le  mé- 
decin Robert,  Guillaume  de  Fait, 
le  poète  Bodulse,  Ivon,  Godefroid 
de  Brin.  Pour  les  laïques  r  Riallen, 
Potin,  Damil,  Gramail,  Maurice, 
le  deztre,  etc. 


(Gartulaire  de  Redon.) 

D.  Morice,  Preuves,  t.  !•',  p.  568. 


NOTE  F. 


Don  fait  par  flervé  de  Blain,  à  l'ordre  des  Jacobins  de  Nantes. 

Pendant  que  le  duc  Mauclerc  était  le  plus  'occupé  de  ses  demeslez 
avec  les  ecclésiastiques,  les  religieux  Dominicains  s'établirent  à  liantes. 
On  dit,  mais  ce  n'est  pas  sûr,  que,  dès  l'année  1217,  S.  Dominique 
était  venu  k  liantes  voir  la  duchesse  qui  le  pria  de  lui  envoyer  des 
religieux  de  son  ord^p  pour  mettre  dans  le  couvent  qu'André  de  Vitré 
sonhaistait  de  bastir  en  son  hostel ,  près  le  chasteau  et  de  l'hospital 
de  la  ville,  sur  le  bord  de  la  Loire,  entre  les  portes  Drouin-l'Istard  et 
Brient-Maillard.  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  certain  qu'en  1228,  frère 
Guillaume  de  Séguins  accepta  la  fondation  et  fist  poser  la  première 
pierre  le  29  de  juin,  on  présence  de  l'évesque  Henri  qui  avait  succédé  à 

9 


~  130  — 

Clément,  et  qne,  deux  ans  après,  le  seigneur  de  Blein  (Henré  de  Bkin) 
donna  de  grands  reTenns  à  prendre  sur  sa  terre  de  Blein,  pour  la  cons* 
tmction  et  l'entretien  dn  même  couvent  ;  tout  cela  sans  doute  avec 
'  l'agrément  de  Mauclerc. 

D.  Lobineau,  Hist.  de  BreU,  t.  !•',  p.  223. 


NOTE  G. 


Donation  faite  à  l'abbaye  de  Blanche-Couronne^  par  Constance 
de  Pont'Chdteau. 


Gonstancia  domina  Pontis~G  as- 
tri,  filia  Eudonis  do  Ponte,  uni- 
versis.  Has  litteras  inspecturis  sa- 
lutem  in  œtema  sainte ,  novisitis 
in  rei  veritate  quod  ego  dedi  in 
puram  helemosinam  deo  et  B.  M. 
fratribus   Albe    corone    in   manu 
Johannis  Abbatis  tertiam  partem 
feodi  mei   quod  vocatur  feodum 
de  Alneto  que  tertia  pars  certis 
métis  ac  divisionibus  eisdem  mo- 
nachis  me  présente  in  hune  mo- 
dum  fuitassignate,  etc.  Istam  autem 
donationemiiberam  feci  et  immu- 
nem   pro   salute   animœ   mei   et 
Eudonis  do  Ponte  patris  mei  et 
omnium  amicorum  fidelium  meo- 
rum« 

Goncessi  etiam  dicte  abbatie, 
omnes  donationes  quas  Eudo  de 
Ponte  pater  meus  Tel  alii  ante- 
cessores  sive  hominis  mei  antefe- 
cemnt   Abbatie    supradicte  nihil 


Constance  de  Pont-Château,  fille 
d'Eudon  du  Pont,  par  ces  lettres, 
à  tous  ceux  qui  les  liront,  et  pour 
toujours,  salut  :  Vous  reconnaî- 
trez, par  la  vérité  de  ces  choses, 
que  j'ai  donné  à  Dieu  et  k  la  bien- 
heureuse Marie ,  à  mes  frères  de 
Blanche-Couronne ,  en  les  mains 
de  l'abbé  Jean,  la  tierce  partie  de 
mon  domaine  de  l'Aulnaye;  que 
cette  tierce  partie  leur  sera  en  ma 
ma  présence  divisée  et  assignée. 
Que  j'ai  fait  cette  donation  libre- 
ment pour  le  salut  de  mon  âme  et 
de  celle  d'Eudon  du  Pont,  mon 
père ,  et  de  tous  mes  amis  fidèlef  • 


J'ai  aussi  aecordé  à  ladite  ab- 
baye toutes  les  donations  qa'En- 
don  du  Pont,  mon  père,  ou  ses 
prédécesseurs  ont  fait,  ne  voulant 
rien  retenir  de  ces  dites  donations 


-  131  - 


onmino  in  ipsis  donationibos  mihi 
Tel  heredibns  meis  cupiens  de  ce* 
tero  retinere,  Imo,  volo,  et  pro- 
sente  scripto  confirmo  ut  quid 
qnid  in  praesentiarum  in  omni  terra 
qoiete  possident  pacifice  possi- 
deant  in  aetemom. 

Nihilominos  dedi  supradictœ 
abbatiae  sex  libras  redditus/qaas 
assignavi  in  pratis  Eudonis  dilecti 
filii  mai,  vidclicet  in  parochia  de 
Mostorio,  pro  sainte  anime  nobilis 
Yiri  Hervei  de  Blaing ,  domini  mei 
et  patris  sopradicti  Eudonis  filii 
mei.  Hoc  autem  donum  feci  con- 
silio  et  approbatione  amicorum 
dicti  E.  filii,  yidelicet  D.  M.  de  Du- 
val,Wilelmle  Borgne,  J.  de  Manra. 
Abbas  yero  et  fratris  concesserunt 
mibi  ut  singulis  diebus  quibus 
licitam  est  celebrare  due  misse 
celebrentor  super  quoddam  altare 
in  ecclesia  Albe  Gorona  de  noYO 
constructam  tam  pro  me  et  patri 
meo  quam  pro  dicto  Herveo  et 
aliis  fidelibus  amicis  mei  de  prae- 
senti  seculo  nequam  egressis. 

Ânno  gratiaB  mcgxxxyi. 


pour  moi  ou  pour  mes  héritiers. 
Je  veux  et  confirme,  par  le  pn^sent 
écrit,  qu'ils  jouissent  en  paix  et 
toujours  de  tout  ce  qu'ils  possèdent 
sur  mes  terres. 


J'ai  donné,  en  outre,  k  la  même 
abbaye,  six  livres  de  revenu  à 
prendre  sur  les  prairies  de  mon 
cher  fils  Eudon ,  situées  dans  la 
paroisse  de  Montoir.  Pour  le  salut 
de  noble  homme  Hervé  de  Blain, 
mon  époux,  et  de  mon  fils  Eudon, 
j'ai  fait  ce  don,  avec  le  conseil  et 
l'approbation  de  mes  amis  et  dudit 
Eudon,  mon  fils,  de  Duval,  de 
Guillaume  le  Borgne  et  de  J.  do 
Maura.  L'abbé  et  les  frères  m'ac- 
corderont de  faire  célébrer  chaque 
jour  deux  messes  à  l'autel  de  l'é- 
glise nouvellement  construite  de 
Blanche-Gouronne,  tant  pour  mon 
père  que  pour  ledit  Hervé  et  pour 
tous  mes  autres  amis  fidèles. 


L'an  de  grâce  1236. 

Le  contre-scel  est  chargé  de  trois  croissants  avec  un  chef. 
D.  Morice,  Preuves,  t.  i*',  p.  902. 


-  132  - 

NOTE  H. 


Généalogie  des  sires  de  Clisson  jusqu'à  Olivier  de  Clisson, 
dit  le  Vieil. 

Galdinus  de  Glicbon,  1040  à  1050.  ~  Baldricos  de  Glizon,  1075  \ 
1080.  —  Galdinos  de  Glizon,  1080  à  1101.  —  Ganfredos  de  Gtizon. 
1090.  —  Guîlelmas  de  Glizone,  1118.  —  Gerardus de Clizon ,  1132.— 
Âcmericas  de  Clicio,  1159.  ~  Wilelmus  de  Clichon,  1185.  ~  Wilelmos 
de  Glizionio ,  1205.  —  Olivier  de  Cliczon ,  le  Vieil ,  lequel  se  croisa 
en  1218  et  rebâtit  le  château  de  Glisson  en  1223 ,  suivant  Sanvagner. 
—  Ifotes  sur  Travers ,  t.  i ,  p.  474. 

{Mist.  du  P.  Anselme,  t.  vi,  p.  201-204). 

Le  même  écrivain  (Sanvagner)  prétend  qn'Olivier  de  Glisson  fàt  créé 
baron  par  Gny  de  Tbonars  en  1199^  et  qn'il  reçut,  en  1230,  dans  son 
cbâteaa  de  Glisson ,  le  roi  S.  Louis  et  Blanche  de  Gastille ,  sa  mère. 
Il  cite  à  Fappui  de  ce  fait  V Histoire  de  S.  Louis,  par  Lachaise;  U 
ajoute  qu'en  1257  Olivier-le-Vieil  se  révolta  avec  d'autres  barons 
bretons  contre  le  duc  Jean  I*'  \  que  celui-ci  fit  raser  plusieurs  châteaux 
appartenant  \  Olivier,  hors  celui  de  Glisson  qu'il  ne  pût  prendre ,  mais 
dont  il  obtint  la  saisine  en  1260;  toutes  ces  guerres  et  discussions 
finirent  par  un  traité  passé  entre  Jean  I*'  et  Olivier ,  en  présence  du 
roi  de  France,  au  mois  de  février  1262  et  auquel  assista  Olivier  II 
du  nom ,  fils  unique  d'Olivier-le-Vieil. 

{Hist.  du  P.  Anselme,  t.  yi,  p.  201-204). 


Obligation  de  4^000  livres  monnoie,  contractée  par  Olivier  de 
Cliçon  envers  le  duc. 

A  tous  ceux  qui  ces  présentes  lettres  verront  et  orront  Olivier  de 
Gliçon ,  eschuier  et  seignor  de  Gliçon  salut  en  notre  seignor. 
Sachez  que  je  dois  k  mon  cher  seignor  Jahan,  duc  de  Bretaigne,  quatre 


-  133  — 

mil  lirres  de  la  monnoie  courante  de  Nantes,  par  la  conTenance  de  la 
pes  fête  entre  icelnj  duc  d'une  partie,  et  monaor  Olivier  de  Gliçon^ 
mon  père  et  moy  d'antre  partie,  desquels  quatre  mil  livres,  je  snis  tenu 
et  ai  gré  k  paier  à  iceluy  duc  ou  à  son  certein  commandement ,  mil  livres 
dedans  la  Gliandelour  et  ce  fut  donné  à  Paris  le  jour  de  mercredy 
prochain  après  invocavit ,  l'an  de  grâce  mil  dons  cent  soixante  et  un. 

(Arch.  du  chat,  de  Nantes ,  arm.  t.,  cassette  f,  n»  3). 


don  de  la  terre  de  Pontcallec  fait  par  Jean,  duc  de  Bretagne  à 
Jeanne  de  Belleville ,  dame  de  Cliçon  et  de  Blein. 

A  tous  ceux  et  Jahan ,  duc  de  Bret  et  comte  de  Montfort  salut  : 
Scavoir  faisons  à  tous  que  considéré  et  regardé  les  domages  et  les 
pertes  que  nostre  très  chère  et  amée  cousine  Jehanne  de  Belleville, 
dame  de  Cliçon  et  du  Bleingn  a  eue  et  soufferte  pour  la  cause  de 
nostre  présente  guerre  en  Bretaigne ,  pour  les  grants  amours  et  affec- 
tion qu'elle  a  euz  et  a  envers  nous,  et  attendons  que  elle  aura  ou  temps 
a  venir  et  pour  ce  même  que  nous  appert  notoirement ,  que  ladite 
dame  et  ses  enfants  mineurs  sont  esmemiez  de  lours  estatz  $  nous  o 
délibération  et  bon  avis  de  nostre  bon  conseil  et  féal  en  partie  du 
dédomagement  à  nostre  chère  cousine  d'iceux  domages  et  pertes  pour 
li  aider  à  soustenir  son  estât,  avons  donné  et  donnons  desjk  et  de  fait 
à  la  ditte  dame  et  a  le  et  es  sens  cause  de  le  aeant ,  k  avoir  tousjours 
mais ,  la  chastellenie  de  Pontcallec  avec  les  paroisses  de  Biobry  et  de 
Qoistinie  tant  en  fé  que  en  domaine  o  toute  leur  appartenance  quicon- 
que au  point  et  en  la  manière  que  nostre  très  cher  frère  Jehan  duc  de  Bre- 
taigne que  den  Pardoint  nostre  prédécesseur  les  souloct  avoir  et  lever 
et  commi  par  la  baillée  de  Iny  souloct  Jehan,  seigneur  de  Derval  tenir 
on  avoir  peu  le  temps  de  sa  donaison  \  item  tont  quant  que  Jehan 
de  Derval  feiuz  d'où  dit  monsour  Jahan  de  Derval  avait  et  pouvait  avoir 
et  ]y  appartenait  de  par  sa  mère  es  partie  de  Reméné  Theboy  de 
Proerec  et  de  Lignol  tant  en  fié  que  en  demaine  que  autrement  k  les 
tenir  de  nous  ligement  et  des  nos.  Mandons  k  tous  nos  justiciers  et 
receveurs  que  gardent  et  défendent  la  ditte  dame  et  ses  officiers  de 
tors  et  de  force  dessus  la  ditte  donaison ,  et  la  laissent  joir  sans  nul 
oecapement  non  contrestant,  mandement,  envoyé  an  contraire  tant  k 


—  134  - 

la  recepte  de  nous  si  nul  y  en  a.  Donné  sauf  nos  droits  et  nostre 
li^ttoe  et  l'autrui  le  tremème  jour  de  septembre  k  Heûtiebont  Fan  mil 
trois  cent  quarante  cinq.  Signé  du  commandement  Monsieur  par  L^ 
Moncl  et  scellé  d'un  sceau  aux  armes  de  Bretaigne. 

Tit.  de  Blein. 
D.  Morice  ,  Preuves ,  1. 1 ,  p.  1452. 


NOTE  I. 


Lettre  du  connétable  de  Clisson  à  son  écuyer  Adam  Fourde. 

Le  sire  de  Clisson,  connétable  de  France» 

Cl  Très  cher  et  très  grand  amy  ,  nous  avons  ordenné  certaine  aulmosne 
estre  faicte  pour  nous  et  tiostre  compaigne  et  pour  nos  prédécesseurs 
et  successeurs  et  pour  tous  nos  bons  amys  en  nostre  hostel  de  Bleign , 
hors  du  petit  Chastel ,  par  nostre  chastelain  du  dict  lieu  \  si  vous 
mandons  et  chargeons  expressément  que  diligei^ment ,  vous  tous  donnez 
garde  et  faictes  donner  que  nostre  d.  aulmosne  soit  entérinée  et  accom- 
plie par  nostre  d.  Chastelain  ainsi  que  nous  la  avons  ordonnée  ,  selon 
ce  qu'il  appert  par  le  mandement  de  nous  adressé  à  nostre  dict  chas> 
telain ,  et  gardez  que  en  ce  n'ait  faulte ,  car  ainsi  que  nous  l'avons 
ordenné  pour  Dieu  et  pour  aulmosne ,  voulons  qu'il  soit  entièrement 
accompli  sans  aulcun  deffaut. 

Le  Saint  esprit  tous  ait  en  sa  garde ,  escript  en  nostre  chastel  de 
Jocelin  ce  xxij«  jour  de  may  1390. 

A  nostre  très  cher  et  grant  amy  Adam  Fourdo 
nostre  premier  escuyer. 


Lettre  de  la  dame  de  Clisson  appuyant  h  précédente. 

La  dame  de  Clisson  connétablesse  de  France, 

Très  cher  et  bon  amy,  monseigneur  a  ordenné  k  son  chastelain  de 
par  delà,  faire,  pour  chacun  jour  certaine  aulmosne  dont  nous  enton- 


-  135  — 

.dons  qu'il  tous  eacript,  laquelle  vous  pourrez  plus  à  plain  saToir  par 
le  mandemeut  que  le  d.  chastelain  a  de  mouadgneur.  Si  tous  prions 
tant  et  si  chèrement,  comme  nous  poTons ,  que  tous  soyez  bien  dili- 
gent à  TOUS  douez  garde  que  lad.  aulmosne  soit  bien  faicte  et  accomplie, 
en  la  manière  que  monseigneur  la  a  ordonnée  et  tous. même  y  partirez: 
et  soyez  certain  que  oncq  monseigneur  ne  fist  ordennance  en  droict. 
Vous  donc  nous  enqueissions  tant  comme  elle  feust  faicte  et  accomplie , 
comme  nous  pensons  à  faire  de  ceste  k  l'aide  de  Dieu.  Sy  y  mettez  et 
faictes  mettre  bonne  diligence.  Le  S.  Esprit  tous  ayt  en  sa  garde. 
Escript  au  chasteau  de  Jocelin  le  xxij*  jour  de  may  1390. 

A  nostre  très  cher  et  bon  amy  Adam  Fourde 
premier  escuyer  de  monseigneur. 


NOTE  J. 


Origine  de  la  maison  de  Rohan  et  la  généalogie. 

Rofaan,  juToignerie  ou  apanage  des  cadets  de  la  maison  de  Bretagne 
démembrée  au  XI*  siècle  du  Porboët.  Le  Rohan  aTait  pour  Tille  princi- 
pale Josselin;  c'était  une  Ticomté  d'une  très-grande  étendue  terri- 
toriale. 

Cette  juridiction  était  telle  (cent  douze  paroisses) ,  que  le  ricomte 
Jean  II  crut  nécessaire,  en  1479,  d'y  créer  cinq  nouveaux  sièges  à 
PontiTy,  Baud,  Loudéac ,  Gorlay  et  Gouarec. 

Les  Rohan  se  diTisaient  en  plusieurs  branches  : 

10  Les  Ticomtes  de  Rohan,  formant  la  branche  aînée,  éteinte 
en  1540  \ 

2o  La  branche  de  Guémené ,  sortie  du  treizième  degré  de  la  branche 
aînée  et  subsistant  encore  aujoi^rd'hui  ; 

3«  La  branche  de  Gié  en  Garentan,  issue  du  quatorzième  degré  de 
la  branche  des  Guémené  qui  finit  en  1559  \ 

4<»  La  branche  des  Rohan-Soubise ,  sortie  au  Tingtième  degré  de  la 
branche  de  Guémené ,  éteinte  an  X1X<>  siècle  \ 

50  La  branche  des  ducs  de  Rohan,  rameau  de  celle  de  Gié,  tombée 
en  quenouille  dans  la  personne  de  Marguerite  de  Rohan  \ 


—  136  — 

6o  La  branche  des  Rohan-Ghabot ,  sortie  du  Mariage  de  Marguerite 
de  Rohan  avec  Henri  Chabot. 

Les  vicomtes  de  Rohan ,  créés  princes  de  Léon,  en  1572  ,  s'armaient 
de  gueules  k  sept  mâcles  d'or  (alias  neuf)  et  portaient  pour  devise  : 
Plaisance  ou  À  plus.  Non  contents  de  jouir  k  la  cour  de  France  des 
prérogatives  de  princes  de  naissance  et  de  princes  étrangers ,  cette 
maison  dpnt  l'orgueil  se  traduisait  par  cette  réponse  de  l'un  de  ses 
membres  k  tienri  IV  :  Roi  ne  puis ,  prince  ne  daigne,  Rohan  suis  (i) 
prétendait  comme  prince  de  Bretagne  descendre  de  Conan  Mériadiec. 

Vicomtes  de  Rohan. 

Alain ,  fils  d'Eudon  I«',  comte  de  Porhoët  obtint  en  partage ,  en 
1103,  une  partie  du  Porhoët,  et  son  père  fit  bâtir,  l'année  suivante, 
le  château  de  Rohan  dont  le  nom  devint  celui  de  la  postérité 
d'Alain. 

Alain  II ,  son  fils,  «st  connu  par  des  donations  aux  templiers  qui 
s'établirent  en  Bretagne  en  1141. 

Alain  III  ,  fils  aîné  du  précédent,  fonda,  eu  1184,  l'abbaye  de  Bon- 
Repos  ,  au  diocèse  de  Quimper  ;  il  avait  épousé  Constance ,  fille  de 
Conan  IV« 

Alain  IV  9  fils  aîné  du  précédent ,  arma  ses  vassaux  et  avec  l'aide 
des  seigneurs  bretons ,  il  défit  l'armée  que  Richard  d'Angleterre  avait 
envoyée  en  Bretagne;  il  mourut  le  27  octobre  1205. 

Alain  V ,  devenu  vicomte  de  Rohan,  après  la  mort  de  ses  atnés, 
prit  parti  pour  Pierre  de  Mauclerc  contre  la  France  ;  il  mourut 
en  1232. 

Alain VII,  arrière  petit-fils  du  précédent,  fit  alliance,  en  1341, 
avec  Charles  de  Blois ,  contre  Jean  de  Montfort  et  lût  tué ,  en  1352 ,  k 
la  bataille  de  Mauron. 

Jean  I*' ,  fils  aîné  du  précédent  et  de  Jeanne  de  Rostrenen,  assista  <, 
comme  son  père,  k  la  bataille  de  Mauron  ;  il  signa  ,  en  1365 ,  au  traité 
de  Guérande  et  concourut,  deux  ans  plus  tard  avec  Glisson  ,  k  la  paix 
de  Saint'Jean-d'Angély ,  d'Angouléme,  de  TaiUebourg  et  de  Saintes. 

(1)  Cette  réponse  est  d*autant  plus  étonnante  dans  la  bouche  de  celui  à  qui  on  la 
prête  que  ce  môme  seigneur  était  déjà  prince  de  Léon  et  fut  créé  duc  et  pair  par 
Henri  lY  lui-même,   lorsqu^il  épousa  Marguerite  de  Bethune ,  fille  de  Sully. 

L.  P. 


-  137  - 

Dngoesclin  loi  confia  la  condmte  du  siège  de  la  Roche-sor-Ton ,  et 
moonit  en  1396.  Il  ayait  éponsé,  en  premières  noces  Jeanne,  fille 
uniqoe  et  héritière  de  Herré  VII  de  Léon  :  il  en  eut  deux  fils ,  dont 
fabé  Alain  VU  qni  suit  De  son  second  mariage,  avec  Jeanne  de 
Ifavarre  il  n'ent  qu'on  fils  Charles,  tige  de  la  branche  de  Goémené. 

Alain  VIII  fit  ses  prenûères  armes  sons  Dogoesclin  et  Glisson; 
il  lot  nommé  chambellan  par  le  roi  de  France ,  il  avait  épousé  Béatrix 
de  Glisson ,  fille  do  connétable,  dont  il  eot  on  fils  qoi  suit. 

Alain  IX  prit  parti  avec  son  père  contre  les  Penthièvre,  et  moorot 
le  20  mars  1462  et  fot  inhomé  à  Bon-Repos. 

Jean  II ,  fils  do  précédent  et  de  Margoerite  de  Lorraine,  n'avait  qoe 
trois  ans  lorsque  son  mariage  fot  décidé  par  les  Etats  avec  Marie  de 
Bretagne.  Il  rivait  dans  ses  terres  oniqoement  occopé,  en.  apparence , 
du  soin  de  faire  décider  la  qoestion  de  préséance  entre  lui  et  le  comte 
de  Laval,  lorsqoe  son  caractère  riolent  loi  soscita  ono  méchante 
aS^aire. 

Il  avait  enfermé  one  de  ses  sœors  dans  one  toor  do  châteao  de 
losselin  et  ne  la  laissait  commoniqner  avec  personne.  La  captive 
réassit  à  faire  parvenir  k  un  gentilhomme ,  René  Rerardreux,  une  lettre 
ou  elle  le  priait  de  venir  lui  parler  k  une  fenêtre  de  la  tour.  Soit 
compassion ,  soit  amour,  Rerardreux  vint  au  rendez-vous  ;  mais  k  peine 
arrivé ,  il  fut  attaqué  k  l'improviste  par  quelques  seigneurs  qui  se  trou- 
vaient alors  au  château.  11  se  défondit  bravement;  mais  accablé  par  le 
nombre ,  il  fut  tué  et  son  corps  laissé  dansleâ  fossés.  Les  faits  accusant 
hautement  le  vicomte  ,  Landais  le  fit  arrêter  avec  trois  de  ses  domes- 
tiques et  le  fit  conduire  au  Bouffay. 

11  mourut  en  1516  laissant ,  de  son  mariage  avec  Marie  de  Bretagne, 
deux  fils  :  Jacques,  né  le  10  juin  1478,  mort  en  1540 ,  et  Claude , 
évêque  de  Gomouailles ,  vicomte  de  Rohan ,  après  la.  mort  de  son 
frère  Jacques  ;  avec  ce  dernier  s'éteignit  la  branche  aînée  des  vicomtes 
de  Rohan. 

Princes  de  Guémené ,  dtu;s  de  Montbazon. 

Gharies  I*' ,  fils  unique  du  second  mariage  de  Jean  II  et  de  Jeanne 
de  Navarre ,  eut  en  partage  la  seigneori  :  de  Guémené ,  Guingamp ,  etc. 
11  avait  avec  sa  maison  la  prérogative  do  garder  et  tenir  la  cou- 
ronne ducale  au  couronnement  des  ducs.  11  mourut  le  29  décembre 
1438. 


-  138  — 

Loms  II ,  petit-fils  du  précédent ,  frère  atné  dn  maréchal  de  Gié,  fot 
créé  baron  de  Lanvanx,  en  1485,  en  sonriTance  dn  maréchal  de 
Lohéac,  du  consentement  des  Etats  assemblés  k  Vannes.  II  était  ann 
bassadeor  d'Anne  do  Bretagne  et  ûit  un  des  témoins  da  mariage  de  cette 
princesse  avec  Charles  VIII,  le  25  mai  1508. 

Louis  y  I  f  petit-fils  du  précédent ,  naquit  au  château  de  Gaémené,  le 
3  avril  1540  ^  il  fut  privé  de  la  vue  par  maladie  à  l'âge  de  cinq  ans  ;  ce 
fut  sous  lui  que  la  châtellenie  de  Guémené  fut  érigée  en  principauté.  Il 
mourut  en  1611.  De  son  mariage  avec  Léonore  de  Rohan  naquirent 
huit  fils,  dontraîné  fot  Louis,  en  faveur  duquel  le  comté  de  Mont- 
bazon  fot  érigé,  en  1589 ,  en  duché.  II  mourut  le  !•'  novembre  1589 
sans  avoir  été  marié. 

Hercule,  troisième  fils  de  Louis  YI  et  de  Léonore  de  Rohan, 
connu  sous  le  nom  de  comte  de  Rochefort,  naquit  en  1568  et  fot  reçu 
chevalier  des  ordres  du  roi  en  1594.  II  mourut  le  16  août  1654  ^  son 
corps  fot  déposé  dans  l'église  de  Rochefort  et  son  cœur  dans  celle  des 
Récollets  de  liantes.  De  son  premier  mariage  avec  Madeleine  de 
Lenoncourt ,  il  eut  un  fils ,  Louis  VII ,  et  du  second  avec  Marie  de 
Bretagne,  François,  tige  des  princes  de  Soubise  et  Marie-Eléonore 
qui  suit. 

Marie-Eléonore ,  née  en  1628,  entra  en  religion  et  fut  abbesse  de 
l'abbaye  delà  Malnouë,  au  diocèse  de  Meaux^  elle  composa  plusieurB 
ouvrages ,  des  portraits  en  prose  et  en  vers  :  La  Morale  du  sage  ou 
les  proverbes ,  l'Ecclésiaste  et  la  Sagesse,  en  latin  avec  une  paraphrase 
française,  les  Sept  Psaumes  de  la  pénitence,  en  forme  de  paraphrase. 
Ces  deux  ouvrages  ont  souvent  été  réimprimés. 

Louis  ,  dit  le  chevalier  de  Rohan,  neveu  de  la  précédente,  second  fils 
de  Louis  VII  et  d'Anne  de  Rohan,  né  vers  1635,  fut  fait  grand  venéor 
de  France  et  suivit  Louis  XIV  en  Flandres,  en  1667  et  en  HoUande, 
en  1672.  Il  fot,  du  reste,  plus  connu  par  le  scandale  de  ses  aventures 
que  par  services  guerriers;  il  fut  décapité  devant  la  Bastille,  le  27 
novembre  1694. 

Louis-Ârmand-Constantin ,  chevalier,  puis  prince  de  Rohan  et  de 
Montbazon,  frère  puînée  de  Jules-Hercule  Mériadec,  émigré  en  Alle- 
magne où  il  mourut.  Louis-Armand-Constantin  naquit  en  1732  et 
entra,  à  l'âge  de  seize  ans  ,  dans  la  marine;  il  fut  fait  vice- amiral,  en 
1784,  puis  incarcéré  au  Luxembourg,  pendant  la  Révolution  et  décapité 
en  1794,  quatre  jours  avant  la  chute  de  Robespierre. 

Louis-René-Edouard,  frère  du   précédent ,  naquit  le  25  septembre 


_  139  — 

1734.  11  fut  évèqne  do  Ganope  in  partibus,  pois  devint  ainbassadear  à 
Vienne,  d'où  il  fot  renToyé  k  cause  de  son  existence  scandaleuse.  De 
retour  en  France,  criblé  de  dettes,  il  ouvrit  sa  maison  k  toutes  sortes 
d'intrigants,  tels  que  Gagliostro  et  l'aventarière  Lamotte,  qui  l'engagè- 
rent dans  la  fameuse  affaire  du  collier.  Il  fût  exilé  k  l'abbaye  de  Chaise- 
Dieu.  En  1789,  il  reprit  l'administration  du  diocèse  de  Strasbourg  et 
fat  appelé  k  l'Assemblée  constituante  et  prêta  serment  k  la  Constitution 
civile  du  clergé.  Il  se  démit  de  son  évêché  lors  du  concordat  de  1801  et 
■lounil  k  Attenheim,  le  16  février  1803. 

Rohan-Gié  (branche  aînée). 

Charles ,  fils  aîné  du  maréchal  de  Gié  et  de  Françoise  ou  Isabelle 
de  Penhoët)  servit  en  Picardie,  en  1513  ^  il  se  signala  on  Italie,  k  la 
bataille  de  Marignan.  Il  mourut  le  15  mai  1528.  Son  fils  François 
mourut  le  29  décembre  1559,  sans  postérité  mâle,  et  avec  lui  s'éteignit 
h  branche  aînée  de  Gié. 

Princes  de  Soubise,  ducs  de  Rohan-Rohan. 

François,  fils  unique  d'Hercule  de  Rohan  et  de  Marie  de  Bretagne 
d'Avaugour,  en  faveur  duquel  la  ville  de  Soubise,  en  Saintonge,  fut  érigée 
en  principauté  au  mois  de  mars  1667,  mourut  lo  24  avril  1712,  et  fut 
inhumé  dans  l'égliso  des  religieux  de  la  Merci. 

Hercule  Mériadec  ,  appelé  le  prince  de  Rohan ,  second  fils  du  pré- 
cédent et  d'Anne  de  Rohan-Chabot ,  naquit  le  8  mai  1669  ;  il  fut  d'abord 
abbé  et  reprit  ensuite  la  carrière  des  armes  ;  il  fut  mestre  de  camp  ^ 
pour  le  récompenser  de  ses  services,  le  roi  érigea  en  duché-pairie ,  sous 
le  titre  de  Rohan-Rohan ,  sa  terre  de  Frontenay-l'Abattu  en  Saintonge. 
Il  mourut  k  Paris  en  1749. 

Armand-Gaston ,  cinquième  fils  de  François  et  d'Anne  de  Rohan- 
Ghabot ,  né  le  14  juin  1674 ,  fût  reçu  docteur  en  Sorbonne ,  k  Fâge 
de  vingt-cinq  ans. 

Charles,  petit-fils  d'Hercule  Mériadec,  naquit  le  7  juin  1715,  du 
mariage  de  Jules-François-Louis  de  Rohan  avec  Adélaïde  de  Melun. 
Il  fut  fait  gouverneur  de  Flandre  et  do  Hainaut ,  et  nommé  maréchal  de 
Soubise.  Ce  fut  le  seul  qui  accompagna  lo  corps  de  Louis  XV  k  Saint- 
Denis  ;  marié  trois  fois,  il  n'avait  laissé  qu'une  fille  mariée,  en  1761 ,  k 
son  coAisin  Henri-Louis-Marie  de  Rohan. 


—  140  — 

Rohan  Gié,  vicomtes  et  ducs  de  Rohan  (branche  cadette). 

Le  maréchal  de  Gié  fut  Taateiir  de  cette  branche  qui  se  sabdmse  en 
deux  rameaax.  De  son  premier  mariage  avec  Françoise  de  Penhoët,  il 
eut  trois  fils.  Le  premier,  Charles,  continua  la  branche  aîné  «  le  troi— 
siëme Pierre,  continua  la  branche  cadette  de  Rohan-Gié.  Ce  dernier  , 
tué  à  U  bataille  de  Pavie  en  1524,  laissa  de  son  mariage  ayec  Anne  de 
Rohan  deux  fils,  dont  l'ainé  René  !•'  lui  succéda. 

René  !•'  mourut  le  20  octobre  1552  ^  il  s'était  marié  à  Isabeau 
d'Âlbret;  c'est  sous  lui  que  le  protestantisme  fut  introduit  en  Bretagne 
et  à  Blain  sa  résidence. 

Henri  I«%  fils  de  René  et  d'Isabeau,  naquit  k  Blain  et  j  mourut  le 
25  juin  1575)  il  était  tourmenté  de  la  goutte  de  bonne  heure;  il 
continua  à  propager  le  protestantisme,  et  épousa  Françoise  de 
Toumemine  dont  il  eut  deux  fils. 

René  II,  né  en  1550,  héritier  de  ses  deux  frères  Henri  et  Jean  I<^' 
morts,  le  premier  sans  postérité  mile ,  le  second  sans  enfants ,  fat 
nommé  par  Jeanne  d*Âlbret  son  lieutenant-général  dans  tous  les  pays 
soumis  à  son  obéissance  jusqu'à  la  majorité  d*Henri  lY. 

Il  était  à  Paris  lors  du  massacre  de  la  Saint- Barthélémy  duquel  il 
put  échapper,  ayant  été  prévenu  par  un  émissaire  inconnu.  Il  épousa 
Catherine  de  Parthenay,  femme  d'un  esprit  distingué;  elle  s'était  surtout 
fait  remarquer  par  des  poésies,  et  par  sa  tragédie  à^Nolopheme 
représentée  k  La  Rochelle  pendant  le  siège  de  la  ville  en  1573 ,  et 
par  une  traduction  restée  idédite  des  préceptes  d'Isocrate  à  Démo- 
nique.  Plus  tard  elle  composa  o  son  apologie  pour  le  roi  Henri 
IV  envers  oeux  qui  blâment  de  ce  qu'il  gratifie  plus  ses  ennemis  que  ses 
serviteurs.  »  René  II  mourut  en  1586  et  Catherine  de  Parthenay  en 
1631. 

C'est  pendant  son  veuvage  que  se  firent  les  deux  sièges  de  Blain.  Ils 
eurent  pour  enfants  :  1»  Henri  II  ;  2»  Benjamin,  seigneur  de  Soubise ,  et 
deux  filles  dont  la  seconde  Anne  sera  mentionnée  après  ses  deux 
frères. 

Henri  II  naquit  k  Blain  le  21  août  1579,  et  dut  à  l'éducation  virile 
qu'il  reçut  de  sa  mère ,  une  grande  fermeté  de  caractère,  et  des  talents 
qui  lui  ont  acquis  la  réputation  d'habile  capitaine.  Il  avait  été  attaché 
dès  l'âge  do  16  ans  k  la  personne  d'Henri  iV,  qui  n'ayant  pas  d'enfants 
de  la  Reine  Marguerite,  le  considérait  comme  son  successeur  au  trône 
de  IVavarre. 


—  141  — 

11  ne  fat  pas  seulement  grand  capitaine  9  mais  aussi  habile  politique 
et  grand  écrivain.  On  lui  doit  les  ouvrages  suivants  : 

l»  Discours  sur  l'affaire  de  la  ligue,  imprimé  dans  le  t.  i  de  la  Satyre 
Mmppée\ 

2»  Réponse  du  duc  de  Rohan  aux  choses  à  lui  proposées  par  le  sieur 
de  la  Brosse  de  la  part  du  roi,  1615,  in-8«; 

30  Lettre  (datée  de  Saint-Jean-d'Ângély),  et  envoyée  au  roi  le  8 
décembre  1620.  Paris,  1620,  in-S»  \ 

4°  Troisième  lettre  au  roi,  1621,  in-S»; 

5°  Lettre  de  M.  de  Rohan ,  ambassadeur  extraordinaire  en  Suisse , 
écrite  à  l'archiduc  Léopold  de  Goire,  le  25  avril  1632,  avec  la  réponse 
dodit  archiduc,  in-S»  ; 

70  Le  parfait  Capitaine,  autrement  l'Abrégé  des  guerres  de  Gaule,  des 
commentaires  de  César  avec  quelques  remarques  sur  icelles,  suivies 
d'un  Recueil  de  l'ordre  de  guerre  des  anciens ,  ensemble  d'un  traité 
particulier  de  la  guerre.  Paris,  Jean  Houze,  1636,  in-é»  de  390  pages,  !'• 
édition,  ibid.  1840,  1643,  in-4%  ibid.  1630,1656,  1744,  in-12.  Due 
dernière  édition  augmentée  du  Traité  de  l'intérêt  des  princes  et  des 
Etats  de  la  chretiensté  par  le  duc  de  Rohan  (avec  préfaces  de  Silhon,  de 
^'édition  de  1650),  revue  et  augmentée  de  notes ,  par  d'Âutheville ,  à 
Paris,  1757,  in-12; 

80  Mémoires  sur  les  choses  advenues  en  France  depuis  la  mort 
d'Henri  IV  Jusqu'à  la  paix  faite  par  les  réformés  en  1629,  Amsterdam, 
1644, 1646,  in-12.  La  même  édition  augmentée,  Paris,  1661,  2  volumes 
in-12.  On  trouve  à  la  fin  le  voyage  du  duc  de  Rohan,  fait  en  l'an  1600, 
en  Italie,  Allemagne,  Pays-Bas,  Angleterre  et  Ecosse. 

Henri  II  mourut  après  la  bataille  de  Rheinsfeld  en  1638.  De  son 
mariage  avec  la  fille  de  Sully ,  femme  supérieure ,  il  avait  eu  neuf 
enfants,  tous  morts  en  bas  âge,  à  l'exception  de  Marguerite,  qui ,  après 
avoir  refusé  successivement  d'épouser  trois  princes  souverains, 
accorda  sa  main  k  Henri  Chabot,  devenu  ainsi  la  tige  des  Rohan- 
Ghabot. 

Benjamin ,  connu  sous  le  nom  de  Soubise ,  en  faveur  duquel  la 
baronnie  de  Frontenay  fut  érigée  en  duché-pairie,  naquit  ne  1585  et  fit 
ses  premières  armes  avec  Maurice  de  Nassau ,  et  participa  aux  guerres 
de  religion,  ce  qui  le  fit  déclarer  criminel  de  lèze-majesté ^  mais  il  fût 
réintégré  par  la  suite  dans  ses  biens,  honneurs  et  pensions. 
Après]  avoir  défendu  longtemps  La  Rochelle    contre  Richelieu  et 

Louis  XIII,  qui   se  rendit  enfin  le  28   octobre  1642,  il  partit  pour 


-  142  — 

rAngleterre,  ob  il  monriit  le  16  octobre  1642,  et  comme  il  était  allié  à 
la  maison  d'Angleterre,  le  roi  M  fit  faire  des  obsèques  magnifiques  k 
Westminster  où  il  fut  inhumé. 

Anne,  sœur  des  précédents  et  comme  eux  calviniste  fervente,  donna 
des  preuves  de  son  courage  et  de  la  fermeté  de  ses  croyances  au 
siège  de  La  Rochelle,  où  elle  partagea  le  sort  de  sa  mère.  Elle  naquit 
vers  1584.  Versée  dans  la  langue  hébraïque,  elle  lisait  l'ancien  testa- 
ment dans  cette  langue.  Elle  faisait  très  bien  les  vers,  comme  on  peut 
le  voir  dans  l'ouvrage  édité  à  Paris,  par  Chevalier,  1610,  in-8<>.  Ces 
stances  comprenant  vingt-cinq  strophes  de  six  vers  chacune,  ont  de  la 
grâce  et  de  l'harmonie,  et  annoncent  que  l'auteur  était  profondément 
touché  de  l'assassinat  d'Henri  IV. 

Anne  mourut  à  Paris,  le  20  septembre  1646,  sans  avoir  été 
mariée.  ' 

On  a  d'Anne  de  Rohan  une  élégie  composée  en  l'honneur  d'Hen- 
riette de  Savoie,  duchesse  de  lïevers.  Puis  des  vers  obligeants  qu'elle 
adressa  à  Pabbé  de  Marolles,  quand  elle  eût  pris  la  peine  de  lire  sa 
traduction  en  prose  des  psaumes  publiés  en  1644.  Puis  les  plaintes  de 
très  illustre  princesse.  M"*  Anne  de  Rohan,  sur  le  trépas  de  H"«  de 
Rohan,  sa  mère.  Genève,  1632,  in-8<>  de  32  pages.  Enfin,  cinq  pièces 
d'Anne  de  Rohan,  dont  un  recueil  de  pièces  de  vers  et  de  prose,  com- 
posées sur  la  mort  de  Catherine  des  Deux-Ponts,  sa  sœur  aînée, 
publié  par  la  Ferté,  sons  ce  titre  :  Tombeau  de  T.  H,  très  ill.  et  très 
vertueuse  princesse  Catherine  de  Rohan,  duchesse  des  Deux-Pants;  à 
Paris,  par  Jean  Janon,  rue  du  Foin,  à  l'enseigne  de  Janin,  1609,  in-4« 
de  83  pages. 

Ducs  de  Rohan-Chabot, 

Henri  Chabot,  marquis  de  Saint^Anlaye  et  de  Montliea,  devint,  par 
son  mariage  avec  Marguerite  de  Rohan,  fille  de  Henri  II  de  Rohan,  la 
tige  de  la  branche  des  Rohan-Chabot.  C'est  sous  lui  que  la  terre  de 
Blain  fat  érigée  en  marquisat  ^  il  fut  nommé  gouverneur  d'Anjou  et 
mourut  en  1665.  De  leur  mariage,  ils  eurent  six  enfants  : 

l»  N.  de  Rohan-Chabot,  mort  peu  après  sa  naissance; 

2»  Louis  de  Rohan-Chabot,  duc  de  Rohan,  qui  suit; 

3»  Anne-Julie  Chabot  de  Rohan,  née  en  1648,  mariée''à  François  de 
Rohan,  comte  de  Rochefort; 

4«  Marguerite-Charlotte-Gabrielle  Chabot  de  Rohan,  mariée  à  Malo, 
marquis  de  Goëtquen  ; 


—  143  — 

50  Hemnette-Gilloime  Chabot  de  Rohan^  morte  sans  alManee  ^ 

60  Jeanne-Pélagie  Chabot  de  Bohan,  mariée  en  1668  k  Alexandre 
Guillaume  de  Melun^  prince  d'Epinay. 

Loois  de  Rohan-Chabot  naquit  le  3  novembre  1652  t  il  serrit  aux 
sièges  de  Tournai,  Douai,  Lille,  en  1667,  et  mourut  à  Paria,  le  18 
août  1727.  Ce  fut  lui  qui  fit  la  substitution  du  duché  de  Rohan  en 
faTenr  de  Louis-Bretagne^Âlain,  son  fils  aîné,  ou  de  sa  postérité  mâle, 
au  défaut  de  laquelle  celle  de  Guy-Âuguste  de  Rohan-Chabot  et  au 
défaut  de  mâles  de  toutes  ces  branches,  l'aînée  des  filles  de  la  branche 
aisé.  11  épousa  Elisabeth-Catherine  du  Bec  Crespin  de  Grimaldi,  et 
eurent  pour  enfants  : 

1«  Louis -Bretagne- Alain  de  Rohan-Chabot,  qui  leur  succéda  ; 

20  Guy-Auguste ,  tige  de  la  deuxième  branche  des  ducs  de 
Rohan; 

3»  Charles- Annibal  de  Rohan-Chabot,  né  en  1687,  et  sept  filles,  dont 
cinq  se  firent  religieuses. 

Louis-Bretagne-Alain  fut  tenu  sur  les  fonts  de  baptême  au  nom  du 
pays  de  Bretagne,  par  une  députation  des  trois  ordres  des  Etats.  Il 
mourut  en  1738  \  il  avait  épousé  Françoise  de  Roqnelaure,  dont  il  eut 
cinq  enfants  s 

1^  Louis-Mario- Bretagne-Dominique,  qui  suit; 

2»  Louis-François,  dit  vicomte  de  Rohan,  qui  mourut  en  1743  ; 

30  Louis- Auguste,  né  le  10  août  1722,  d'abord  tonsuré  et  chanoine 
du  chapitre  princier  de  Strasbourg  ;  il  quitta  les  ordres  et  entra  dans 
les  mousquetaires  ; 

Puis  deux  filles,  Marie  Louise  et  Charlotte-Félicité-Antoinette. 

Louis-Marie-Bretagne^Dominiqne  fut  colonel  du  régiment  de  Ver^ 
mandois  infanterie,  ensuite  brigadier  des  armées  du  roi  \  il  mourut  à 
Nice,  en  1791,  et  avec  lai  s'éteignit  la  première  branche  des  Bohaà- 
Ghabot.  Il  avait  épousé  en  premier  maria ge^  Olympe-Rosalie-Gabrielle 
de  Ghàtillon,  dont  il  eut  deux  enfants  qui  moururent  jeunes,  et  en 
second  mariage,  Chariotte-Emilie  de  Crussol-d'Uzes,  dont  il  n'eut  pad 
d'enfants. 

Ducs  de  Rohan-Chabot  (2«  branche). 

Guy-Auguste,  fils  du  duc  de  Rohan-Chabot  et  de  Marie-Elisabelli 
du  Bec  Crespin  de  Grimaldi,  épousa  Yvonne-Silvie  du  Breil  de  Bais  ^ 
et  eut  pour  enfants  : 

i^  Louis-* Antoine- Auguste  de  Rohan*Chabot,  né  en  1733  ^ 


_  144  -- 

20  Louis-Aniie  de  Rohan-Ghabot,  né  en  1735,  mort  en  1746  ; 

30  Ghailes-Rosalie  de  Rohan-Gbabot,  né  en  1740; 

40  Marie-Charlotte-Silyie,  née  en  1729,  morte  en  1807» 

Loms-Antoine-Angnste  avait  épousé  Elisabeth- Louise  de  La  Roche- 
foucauld, et  eut  pour  enfants  : 

1»  Alexandre-Louis- Auguste,  né  en  1761; 

20  Armand-Juste-Gharles,  né  en  1767,  mort  assassiné  à  Fabbaye  en 
1792  i 

30  Alexandrine-Gharlotte-Sophie,  née  en  1763. 

Ge  fut  Louis-Antoine-Auguste  de  Roban-Ghabot  qui  fit,  en  1802, 
la  cession  du  château  de  Blain  à  M.  de  Janzé. 


NOTE    K. 


Introduction  du  Calvinisme  en  Bretagne  et  à  Blain. 

Il  ne  faut  pas  douter  que  notre  héros  étangélique  Odet  de  Coligny, 
colonel  de  France,  portant  devant  lui  le  flambeau  de  la  parole,  et  se 
transportant  de  Nantes  à  ses  terres  de  Rieux,  Pont-Ghâteau,  de  la 
Roche- Bernard  et  de  Rochefort  et  autres  voisines,  ne  passât  par  Blein, 
qui  était  sur  sa  route,  et  qu'il  ne  visitât  en  ce  lieu  là  TiHustre  prin- 
cesse Isabeau  de  Navarre,  dame  douairière  de  Rohan,  qui  y  demeurait 
avec  Messieurs  ses  enfants.  Il  devait  cette  civilité  à  une  personne  de 
son  grand  mérite  et  de  son  haut  rang,  et  il  n'ignorait  pas  qu'elle  fât 
du  nombre  des  grands  du  royaume  qui  avaient  quelques  teintures 
fortes  ou  faibles  de  la  vérité. 

Apparemment  donc  il  voulut  s'informer  lui-même  des  sentiments  où 
pouvait  être  cette  princesse  trës-sage  et  très-vertueuse  sur  le  chapitre 
de  la  religion,  soit  pour  lui  inspirer  les  bons  et  les  véritables,  si  elles  ne 
les  avait  pas  encore ,  soit  pour  les  lui  confirmer  et  l'y  fortifier,  si  déjà 
elle  les  avait  comme  je  présume,  ainsi  que  dans  la  suite  je  le  ferais  voir 
autour  des  églises  a  l'année  1560.  Il  me  semble  donc  que  j'entends 
l'écho  de  la  voix  de  M.  Fleurier  ou  de  M.  de  Villiers-L'oiseleur,  on 
tous  deux,  dans  la  chapelle  ou  dans  la  grande  et  vaste  salle  du  château 
de  Blein,  pour  annoncer  la  parole  avec  hardiesse  à  la  maison  de  M°**  de 


-  145  - 

Rohan  et  au  peuple  voisin,  qui  s'intéressait  ponr  la  vérité  et  pour  son 
saint)  aussi  bien  qu'au  train  de  leur  illustre  seigneur  et  bon  maître  qui 
le  faisait  parler  et  marcber  en  cette  carrière  évangélique.  Si  les  obstacles 
qui  peuvent  se  présenter  dans  les  villes  n'empècbèrent  pas  que  l'Evan- 
gile ne  commençât  k  avoir  son  cours  k  liantes  conmie  k  Angers,  Tours, 
Orléans  et  autres  endroits,  comment  se  fussent-ils  présentés  k  Blein,  k 
la  campagne  libre  et  dans  un  lieu  où  les  maîtres  étaient  de  longue-main 
préparés  et  disposés  k  le  recevoir.  Je  regarde  donc  l'église  réformée  de 
filein  comme  la  seconde  qui,  dans  la  province,  a  eu  le  bénéfice  de  la 
parole  hautement  prêchée^  et  si  ce  n'est  point  ici  le  point  de  sa  nais* 
saace,  c^est  dumoins  celui  de  sa  conception  comme  de  celle  de  If  antes  et 
de  qaelques  autres, 

(Le  Noii;  de  Grevain,  Mût.  eccL  de  Bretagne^  p.  9.) 


NOTE  L. 

Mais  sans  noua  embarquer  trop  dans  la  conjecture,  restreignons-nous 
à  ce  qui  est  venu  de  père  en  fils  par  tradition  jusqu'k  M"*  Marguerite, 
princesse  de  Bohan,  qui  m'en  a  informé  de  sa  propre  bouche.  C'est  que 
durant  la  plus  grande  rigueur  des  édits,  M*«  Isabeau,  se  tenant  k  Blein, 
sa  plus  belle  maison  et  la  plus  commode,  obtint  du  roi  la  permission 
d'exercer  ouvertement  sa  religion  chez  elle  avec  tous  ses  domestique). 
Pour  régler  le  nombre,  le  gouverneur  do  Bretagne,  qui  était  pour  lors 
M.  le  prince  de  Montpensier,  alla  la  trouver  k  son  château  de  Blein  et 
a  comme  il  témoigna  de  l'étonnement  sur  la  grande  quantité  de  gens 
qu'elle  faisait  enrôler  (car  elle  avait  fait  venir  tous  ceux  qui,  dans  le 
pays,  étaient  de  la  religion)  :  —  Quoi,  dit-elle,  avec  quelque  émotion  de 
colère,  trouvez-vous  étrange  qu'une  fille  de  roi  ait  un  si  grand  train  ?  » 
Ceci  se.  doit  apparenmient  rapporter  tout  au  plus  tard  k  l'année  1560, 
soos  le  reigne  de  François  II,  parce  que  ça  été  la  plus  rigoureuse  contre 
la  .réformation,  ou  la  suivante,  1561,  sous  le  reigne  de  Charles  IX,  au 
commencement.  Auquel  temps  fat  donné  le  sanglant  édit  de  juillet,  défen- 
dant, sous  peine  d'exilé,  tout  exercice  de  religion  autre  que  de  la  romaine, 
lia  circonstance  de  M.  de  Montpensier,  gouverneur  de  Bretagne  en  ce 
temps-lk,  donna  de  la  peine,  car  c'était  le  duc  d'Etampes  qui  possédait 
le  gouvernement  de  cette  province  en  1560,  et  longtemps  depuis,  comme 
â-dessiis  le  Journal  de  Rennes  nous  l'a  rapporté. 

(Le  I9oir  de  Crevain,  HisUeccl,  de  Bretagne,  p.  60-61.) 

10 


—  146  — 


NOTE  M. 


Voyage  du  roi  Charles  IX  à  Nantes. 

Le  roi  Charles  IX  était  alors  k  Ghamptoceaa  où  le  connétable  Anne 
de  Montmorency,  gouverneur  déliantes,  seigneur  du  lieu,l'ayait  invité.  La 
ville  lui  envoya  une  petite  galère  équipée  superbement  pour  l'amener  k 
liantes.  Il  entra  au  château  parla  porte  du  Secours  et  en  sortit  le  len- 
demain vendredi  13  octobre  sur  les  neuf  heures,  traversa  la  ville  et  vint 
descendre  aux  quais  de  la  Fosse,  chez  André  Ruys,  et  dîna  chez  ce 
riche  marchand. 

Leurs  Majestés  et  toute  la  Cour,  après  quelques  jours  de  séjour  k 
liantes,  allèrent  à  Chateaubriand.  Plusieurs  de  nos  rois  ont  honoré  cette 
petite  ville  et  son  château  de  leur  présence.  Le  roi  étant  en  ce  lieu,  réu- 
nit plusieurs  juridictions  au  siège  de  Tïantes  et  au  siège  de  Guérande. 
c(  Au  siège  de  Nantes  avons  uni  et  incorporé  les  juridictions  de  Touffou, 
Loyau  et  le  Gâvre  ;  avons  aussi  supprimé  le  siège  des  eaux  et  forêts 
dudit  Gâvre  et  iceluy  uni  au  siège  de  N9ntes.  » 

Le  roi  dans  son  édit  donne  au  Gâvre  les  qualités  de  sénéchaussée  et  de 
ville  ;  la  maîtrise  des  eaux  et  forêts  supprimée  alors  lui  a  été  rendue. 

(Travers,  ffist.  de  Nantes,  t.  ii,  p.  391.) 

La  maison  du  riche  négociant  André  Rhuys,  dont  il  est  question  plus 
haut,  existe  encore  sur  le  quai  de  la  Fosse  ;  elle  porte  le  n**  5,  et  est 
toujours  connue  sous  le  nom  de  maison  des  Tourelles.  C'est  là,  dit-on, 
que  fut  signé  par  Henri  IV  le  fameux  édit  de  Nantes.  Cette  maison  ap- 
partenait au  XVII*  siècle  a  Joachim  de  Casseau  du  Hariay,  qui  fût  député 
du  commerce  \  elle  n'est  jamais  sortie  du  commerce,  car  maintenant 
encore  elle  appartient  à  M.  Tranchevent,  l'un  des  riches  négociants 
de  Nantes. 

L.  P. 


—  147  — 

NOTE   N. 


Discours  sur  la  prise  et  ruyne  de  Bkin  advenue  en 
novembre  1591. 

Ce  récitf  avec  le  même  titre,  est  contenn  dans  rédîtion  des  Mémoires 
de  DuplessiS'Momay  (1824),  ▼•  vol.,  p.  100;  nous  allons,  avec  son 
aide,  suppléer  k  quelques  lacunes. 

Voici  comment  il  raconte  l'issue  du  siège  : 

CI  Soudain  que  la  tour  fut  tombée  (la  tour  du  HouUn,  qui  est  dans 
le  coing  des  deux  grands  corps  de  logis,  tenant  d'on  côté  au  corps  de 
logis  de  la  salle  du  Roi  et  de  l'autre  k  la  terrasse).  Ceux  de  dedans 
s'estonnèrent  k  bon  escient,  si  bien  que  sur  le  soir,  cinq  ou  six  Espai- 
gnols  paraissant  vers  le  bout  de  la  terrasse,  furent  fort  maigrement 
repoussez,  et  ne  leur  fut  tiré  que  deu](  ou  trois  arquebusadespar  quelque 
cannonière ,  tellement  que  s'étant  un  peu  logez  avantageusement,  ils 
forent  prêts  tout  k  l'instant,  de  se  présenter  k  la  brécbe,  laquelle 
voyant  du  tout  desgarnie,  sans  que  personne  du  monde  y  parust,  ils 
différèrent  d'en  approcher,  pensant  que  les  assiégez  songeassent  quel* 
que  finesse,  et  demeura  la  ditte  brèche  ainsi  abandonnée  plus  d'une 
heure,  d'autant  que  ceux  de  dedans  s'estaient  trouvez  du  toust  esper* 
dus,  voyant  mesmement  que  le  dist  sieur  du  Goûst  ne  paraissait  point 
(s'étant  retiré  dans  sa  tour,  qui  est  celle  de  l'horloge),  tellement  que  les 
uns  s'amusaient  k  le  chercher,  les  autres  se  jetaient  par  dessus  les 
murailles  du  côté  des  Français  ^  jusqu'k  ce  que  le  duc  de  Mercœur 
conmiandat  qu'on  ne  les  receust  plus. 

»  Le  sieur  de  la  Viardière,  frère  du  sieur  du  Goûst,  ouvrit  la  porte 
du  petit  pont,  qui  est  une  porte  et  pont  levb  dérobé,  et  s*en  alla  rendre 
aux  ennemis.  Les  autres  n'eurent  recours  qu'au  feu  qu'ils  mirent  en 
plusieurs  endroits  du  logis  (ayant  pour  cet  effet  le  sieur  du  Goûst,  fait 
dès  auparavant  saper  et  appuya  sur  pilotis  tout  le  logis  de  la  salle  du 
Roi],  si  bien  que  enfin  les  Espaignols  ne  voyant  aucune  apparence  de 
résistance,  montèrent  tout  k  leur  aise  sur  la  terrasse  et  entrèrent  par 
ladite  brèche  et  par  les  portes  et  fenestres  de  la  salle,  se  rendant  maîs- 
tres  du  logis  sans  coup  frapper  ni  qu'aucun  se  mist  en  devoir  de  les 
enempescher.  » 


-  148  — 

Cl  Tous  les  autres  assiégés  qui  étaient  au  nombre  de  cent  cinquante 
arquebusiers  et  soixante  cuirasses  au  plus,  lurent  pris  et  menés  à 
If  antes,  ne  s'en  trouvant  point  de  morts  ni  de  blessés  d'entre  eidx  qu'on 
sache,  comme  aussi  ils  ne  rendirent  anlcung  combat  et  n'y  feust  tué 
que  le  portier  que  les  Espaignols  firent  brusler,  se  persuadant  estre  le 
ministre  )  et  le  geôlier  qui  feust  pendu  k  la  requeste  des  prisonniers, 
pour  le  cruel  traictement  qu'il  leur^faisait.  » 

a  Les  fenmies  se  retirèrent  comme  elles  peurent  dans  la  troisième 
tour,  d'où  il  leur  feust  permis  de  sortir,  et  feurent  conduictes  par  le 
duc  de  Mercœur  même  jusqu'à  Saint-Roch,  qui  est  k  nng  quart  de 
lieue  de  Blein.  » 

a  La  maison  feust  bruslée  partie  (comme  dit  est)  par  le  dit  seigneur 
du  Goûst,  et  partie  par  les  Espaignols  auxquels  ceulx  de  rïantes  avaient 
donné  de  l'argent  pour  y  mectre  le  feu,  si  bien  que  les  basses^courts, 
chambres  des  galeries,  granges  et  escuries  feurent  bruslées  par  eulx 
entièrement  et  le  feu  du  donjon  si  bien  continué  qu'il  n'est  rien  demeuré 
entier,  que  trois  tours,  k  savoir  ;  la  tour  de  l'horloge,  la  toar  qui  reigne 
du  costé  du  parc  près  la  chapelle,  e^  celle  du  Pont  levis  de  la  basse- 
court  ou  soûlait  loger  le  capitaine.  » 

«  Voilk  qui  doibt  servir  d'exemple  pour  ne  souISrir  que  ceulx  qui 
tiennent  les  places  et  gouvernements ,  se  servent  de  la  couverture  du 
senrice  du  Boy  et  du  public,  pour  satisfaire  k  leur  avarice,  veu  que  les 
exactions  et  oppressions  du  pauvre  peuple ,  parviennent  si  aisément 
jusqu'au  ciel,  que  la  justice  divine  n'a  peu  estre  apaisée  de  celles  qui  se 
sont  commises  en  cest  endroict  de  pays  que  par  la  ruyne  d'ane  des  plus 
illustres  maisons  de  France,  ayant  les  innocents  estes  contraincts  de 
pastir  pour  les  coulpables.  » 

(Duplessis-Momay,  Mém.,éd.  1824,  voL  y,  p.  100.) 

CHÂTBLAlIfS  DB  BLAIN. 

1365 •  •  Jehan  Robin. 

1371 •  • .  •  Bonaud. 

1379 Eon   Donëtte. 

1410 Colin  Rou. 

1459 Jehan  du  Bot. 

1462 Thébaud  Girard. 

1472. Jehan  Mortier. 

1479 François  Benoist. 


-  149  - 

1544 Jehan  Leconstelier. 

1547 François  Gooret. 

1581 Ganltier. 

1600 Constant  de  la  Montagne. 

1602 Th.  Rolland,  sieur  de  Flsle. 

1607 Luzean. 

GÂFITAniBi  DU  GSÂTIÂU. 

1371 Anne  du  Pré. 

1381 •  •  •  • .  Adam  Foarde. 

1392 Perinetde  Virely. 

1410.  •  • .  • Jehan  de  Langneouez. 

1484 •  •  Pierre  de  Rer-Andren,  seigneur  d'Âsson. 

1499 Jehan  de  Liscouët. 

•  •  •  Gnihard  des  Janhiais. 

1562 Etienne  Bidé. 

1589 Robert  de  Montauban,  seigneur  dn  Goûst. 


NOTE 


SUR 


LE     PSEUDOMORPHISME 
DES  ROCHES  FELDSPATH IQUES. 

lue  à  la  Société  Académique  de  Nantes,  le  6  janvier  1869, 


WaM  m,    ■•.   BVFOOA. 


Lorsqu'on  habite  une  localité  comme  Nantes,  où  le  gra- 
nit afQeure  à  chaque  pas,  où  de  nombreuses  carrières  sont 
ouvertes  pour  l'extraction  de  cette  roche,  il  est  impossible 
de  ne  pas  remarquer  la  disposition  des  joints  qui  la  sépa- 
rent suivant  des  surfaces  planes  d'une  grande  étendue,  se 
coupant  dans  des  directions  déterminées  et  facilitant  singu- 
lièrement son  exploitation. 

Depuis  longtemps,  en  examinant  les  escarpements  des  col- 
lines granitiques  et  les  blocs  extraits  des  carrières,  j'avais 
été  frappé  de  la  constance  des  angles  qu'ils  présentent  et 
surtout  de  la  fréquence  de  l'angle  aigu  de  55**  environ, 
de  l'angle  obtus  supplémentaire ,  enfin  d'angles  dièdres 
droits  disposés  par  quatre  symétriquement. 

Je  rencontrai  même  quelquefois  d'abord,  plus  fréquem- 
ment ensuite,  quand  mon  attention  fut  éveillée,  l'angle 
obtus  de  112**  environ. 

Cet  angle  étant  celui  du  prisme  rhomboïdal  oblique  du 


-  151  — 

5^  système ,  qui  est  la  forme  primitive  du  feldspath  or- 
those ,  et  les  angles  précédents  étant  ceux  du  prisme  oblique 
à  base  rectangle,  forme  dominante  de  ce  minéral,  ,une 
telle  coïncidence  fut  pour  moi  un  trait  de  lumière,  et  je 
ne  doutai  plus  que  je  ne  fusse  en  présence  d'entassements 
d'énormes  cristaux  produits  par  refroidissement,  après 
fusion,  dans  les  gigantesques  laboratoires  de  la  nature. 

Il  peut  paraître  étrange ,  au  premier  abord ,  que  ces 
masses  cristallines  aient  conservé  la  forme  du  feldspath , 
malgré  Pinterposition  du  quartz  et  du  mica,  éléments 
essentiels,  quoique  variables,  des  roches  granitiques. 

Nous  connaissons  pourtant  d'autres  exemples  qui  prou- 
vent que  la  force  de  cristallisation  peut  s'exercer  encore  à 
distance.  Ainsi,  le  grès  cristallisé  de  Fontainebleau  conserve 
la  forme  du  carbonate  de  chaux,  malgré  l'interposition  de 
près  de  60  p.  Vo  de  silice  ;  et  la  présence  de  50  p.  Vo 
d'argile  n'a  pas  altéré  la  forme  cristalline  de  la  chaux 
fluatée  de  Buxton. 

J'ai  fait  même  de  récentes  observations  qui  complètent 
l'analogie  du  cas  actuel  avec  ceux  que  je  viens  de  citer. 

Ainsi,  tandis  que  le  granit,  à  cause  peut-être  de  la  gros- 
sièreté des  éléments  minéraux  interposés,  a  retenu  la  forme 
dominante  des  cristaux  plus  ou  moins  volumineux  de 
feldspath ,  dont  il  est  l'aggrégation  ;  le  gneiss  leptynoïde 
et  surtout  les  eurites,  où  le  feldspath  domine  davantage, 
et  dont  les  parties  sont  d'une  ténuité  plus  grande,  ont  pris 
la  forme  primitive  du  feldspath,  qui  serait  celle  de  la 
molécule  intégrante  de  ce  minéral. 

De  même  aussi,  la  chaux  carbonatée  siliceuse  de  Fon- 
tainebleau, en  raison  sans  doute  du  milieu  dans  lequel  elle 
a  cristallisé,  présente  la  forme  du  rhomboèdre  inverse, 
au  lieu  de  celle  du  rhomboèdre  de  104°  du  spath  d'Islande. 

L'origine  ignée  du  granit  et  en  général  des  roches  feld- 


-  152  - 

spathiques  cristallines ,  ne  me  paraît  d'ailleurs  pas  dou- 
teuse, et  est  confirmée  par  ce  fait  facile  à  observer,  qu'à 
la  partie  supérieure  des  masses  granitiques ,  oîi  le  refroi- 
dissement a  dû  être  le  plus  rapide  et  la  cristallisation  plus 
confuse ,  les  joints ,  toujours  disposés  suivant  les  mêmes 
directions ,  se  trouvent  beaucoup  plus  rapprochés ,  et  que 
les  cristaux  grossiers  dont  se  composent  les  premières 
assises  sont  ainsi  beaucoup  moins  volumineux. 

Je  suis  porté  à  croire  aussi,  mais  les  observations  me 
manquent  pour  l'aflarmer,  que  les  roches  trappéennes  doi- 
vent à  la  présence  d'un  feldspath,  en  quantité  plus  ou 
moins  considérable ,  leur  disposition  en  gradins  ou  leur 
tendance  prismatoîde. 


HEURES   PERDUES. 

(FRAGMENTS) 
PAR  OLIVIER  BIOU. 


LÀ  LOIRE  (souvenir). 


Oh  !  que  j'aime  la  Loire  el  ses  bords  enchanteurs, 
La  Loire  et  ses  coteaux,  ses  îles  et  ses  fleurs  ; 
Ses  rochers  imposants,  ses  grèves  sablonneuses, 
Et  ses  vagues  roulant  vives,  impétueuses. 

Oh  !  que  j'aime  la  Loire  avec  ses  monuments, 
Ses  ponts  à  lourds  piliers,  ses  vieux  châteaux  croulants 
Aux  donjons  fiers  encore  et  défiant  Forage, 
Témoins  de  siècles  morts,  reliques  d'un  autre  âge. 

Oh  !  que  j'aime  la  Loire  et  ses  légers  canots. 
Gomme  des  alcyons  balancés  sur  les  flots  ; 
Et  ses  vastes  chalands  avec  leurs  grandes  voiles 
S'éclairant  au  rayon  qui  pâlit  les  étoiles. 


—  154  — 

Oh  !  que  j'aime  la  Loire  et  ses  marins  hardis, 
Messagers  ou  soldats,  par  tout  danger  grandis, 
Des  distances,  des  vents  maîtres  par  leur  audace, 
D'ancêtres  glorieux  perpétuant  la  race. 

Oh  !  que  j'aime  la  Loire  au  pied  de  ces  remparts. 
De  ces  mille  foyers  sur  ses  rives  épars 
Puisant  et  reversant  la  vie  et  la  richesse 
Dans  son  lit  fécondant  éternelle  promesse. 

Oh  !  que  j'aime  la  Loire  alors  que  le  ciel  pur 
Reflète  dans  les  eaux  son  or  et  son  azur. 
Et  qu'à  l'écho  du  soir  répondent  dans  l'espace 
La  rame  et  la  chanson  du  nautonnier  qui  passe. 

Oh  !  que  j'aime  la  Loire  en  pensant  aux  beaux  jours 
Que  le  temps  d'un  coup  d'aile  a  chassés  pour  toujours , 
Où  d'un  pas  si  joyeux  je  suivais  ^on  rivage 
Rêvant  d'un  lendemain  sans  ombre  et  sans  nuage. 

Oh  !  que  j'aime  la  Loire  ! ...  On  dit  que  l'avenir 
Ne  gardera  de  toi  qu'à  peine  un  souvenir  ! . . . 
Laisse,  mon  fleuve  aimé,  laisse  couler  ton  onde... 
Le  sillon  fait  par  Dieu  dure  autant  que  le  monde. 


DffiU  ET  SA  MÈRE. 


Où  vas-tu,  pauvre  enfant?...  Ne  sens4u  pas  la  pluie  ? 
Ton  corps  est  nu ,  le  froid  glace  tes  os  ; 
Viens  avec  moi,  viens  partager  ma  vie. 
J'ai  des  trésors,  des  terres,  des  châteaux.»* 


—  156  - 

—  <c  Non  !  j'aîme  mieux  ma  mère  !...  Ses  caresses 
»  Ranimeront  mon  courage  expirant , 

»  Et  ses  baisers  valent  bien  tes  richesses. 
»  Adieu  I  ma  mère  est  là^bas  qui  m'attend.  » 

Oii  vas-tu,  pauvre  enfant  ?...  Vois  ces  fers,  ces  aigrettes, 
Ces  étendards  !...  Suis-moi  !...  Deviens  soldat  ! 
A  nous  les  cbants  I  h  nous  les  grandes  fêles  ! 
A  nous  l'ivresse  et  les  prix  du  combat  ! 

—  «  Maudit  sois-tu,  si  tu  vis  de  la  guerre  I 
»  Ton  glaive  sue  et  des  pleurs  et  du  sang. 
9  Dieu  ne  veut  pas  qu'on  immole  son  frère. 
»  Adieu  !  ma  mère  est  là-bas  qui  m'attend.  » 

Où  vas-tu,  pauvre  enfant?...  A  toi  gloire  et  puissance  ! 
Je  t'apprendrai  des  secrets  enviés  ; 
Savoir  est  tout!...  Ecoute,  cherche  et  pense  ! 
Et  tu  ploieras  les  plus  fiers  à  tes  pieds. 
«  —  L'ambition  n'est  que  cendre  et  fumée 
»  Qui  flotte  un  jour  et  qu'emporte  le  vent  ; 
»  Par  le  bien  seul  l'existence  est  charmée. 
»  Adieu  1  ma  mère  est  là-bas  qui  m'attend,  o 

Oii  vas-tu,  pauvre  enfant  !...  Tu  commences  la  vie!... 
Tu  peux  sauver  ta  liberté,  ton  droit  i 
La  solitude  éteint  même  l'envie. 
Choisis  bien  loin,  dans  l'ombre,  un  humble  toit... 
«  —  Vivre  seul  I  non  !...  Dieu  m'a  mis  dans  ce  monde 
»  Pour  être  utile  et  produire  en  souffrant  ; 
•  C'est  l'union  qui  rend  l'œuvre  féconde  ! 
»  Adieu  I  ma  mère  est  là-bas  qui  m'attend...  » 

Oii  vas-tu,  pauvre  enfant?...  L'enùemi  dans  sa  rage 
Brûle,  détruit,  massacre  sang  merci... 


—  156  — 

Arrête  !  arrête  !...  Il  ne  connaît  point  d'âge  ! 
Ta  mère,  hélas  !  peut-être  est  morte  aussi.. . . 
«  —  Je  ne  crains  rien  ,  la  flamme  ni  la  lance  î 
»  Dieu  sert  la  force  à  la  main  qui  défend 
»  Patrie,  honneur,  ou  famille  ou  croyance  ! 
»  Adieu  !  ma  mère  est  là-bas  qui  m'attend.  » 

Où  vas-tu,  pauvre  enfant  que  la  douleur  enlève  ? 
Ton  dernier  soufQe  exhale  un  nom  chéri , 
Ton  bras  mourant  vers  le  ciel  se  soulève , 
Ton  front  s'éclaire,  et  ta  bouche  a  souri, 
•f  —  Je  vais  des  saints  rejoindre  les  phalanges  ; 
»  Je  vais  briller.  Etoile  au  firmament  ; 
D  Je  suis  heureux  !...  Je  vais  oh  vont  les  anges  !... 
»  Adieu  I  ma  mère  est  là-haut  qui  m'attend  !...  » 


A  M.  Emile  PÉHANT 
AUTEUR  DU  POÈME  :  Jeanne  de  Belleville. 


Le  vent  n'emporte  pas  ce  que  dit  le  poète  ; 

Il  le  disperse  au  loin ,  et  l'écho  le  répète 

Dans  les  cités,  les  bourgs,  les  hameaux  et  les  camps  ; 

C'est  ainsi  que  d'Homère  ont  retenti  les  chants. 

Le  succès  naît  d'un  jour,  mais  le  temps  le  consacre 
Gomme  il  mûrit  la  perle  en  sa  prison  de  nacre  ; 
Attendez  !  Espérez  !...  Vous  prouvez  qu'ils  ont  tort 
Ceux  qui  s'en  vont  criant  que  le  génie  est  mort... 


—  157  - 

Pour  moi,  j'aime  ces  vers  ii  Tallure  un  peu  âëre 
Où,  dédaignant  le  joug  d'une  muse  vulgaire, 
L'esprit  court,  libre  et  fort,  bravement,  sans  souci. 
Ainsi  qu'un  soldat  vole  au  combat  sans  merci  ; 

Ce  livre  où  votre  plume,  impatiente,  émue, 
Gomme  la  foudre  écrit  des  signes  dans  la  nue. 
Burine,  vive,  ardente,  en  de  lumineux  traits. 
Des  hommes  du  passé  les  orgueilleux  portraits. 

L'histoire  est  votre  guide ,  et  la  terre  bretonne , 
Qui  du  pas  de  ses  preux  au  moindre  écho  frissonne. 
Vous  devra  de  revivre  avec  ses  vieilles  tours 
Aux  murs  troués  sans  cesse  et  repoussant  toujours  ; 

Avec  ses  chevaliers,  ses  pages,  ses  gens  d'armes. 
Négligents  du  péril,  insoucieux  des  larmes  ; 
Et  ses  chefs,  tête  haute  et  l'épée  en  avant. 
Faisant  face  à  quiconque  ose  passer  devant!... 

De  nobles  dévouements,  des  passions  hardies. 
De  farouches  amours,  des  haines  infinies. 
Agitent  en  tous  sens  leurs  cœurs  bouclés  d'airain 
Blessés  par  toute  loi,  rebelles  à  tout  frein. 

Vous  savez  retracer  d'une  effrayante  touche 

Les  éclairs  de  leurs  yeux,  les  plis  durs  de  leur  bouche. 

Les  éclats  de  leurs  chants  de  joie  ou  de  fureur 

Du  mauvais  soufQe  nés  et  qui  tous  deux  font  peur; 

Les  sinistres  tableaux  des  vengeances  maudites. 
Les  flammes  dévorant  les  demeures  proscrites  ; 
Et  les  fleuves  de  sang  par  la  terre  sucés^ 
Et  tant  d'exploits  douteux  que  Dieu  seul  a  pesés  i... 


—  158  — 

Jeanne  de  Belleville  est  plus  qu'une  préface  ; 
C'est  un  chant  tout  entier  i...  Jeanne  h  la  double  face  i 
Jeanne,  la  femme  sainte,  aux  sublimes  vertus, 
Au  front  déjà  paré  du  nimbe  des  élus  I... 

Jeanne  la  vengeresse  arrachant  aux  furies 
Leurs  torches,  à  son  gré,  trop  pâles  et  flétries. 
Leurs  fouets  de  serpents  !...  et  jurant  d'enfanter 
Des  forfaits  que  la  fable  à  peine  ose  inventer  !... 

De  votre  monument  la  pierre  est  bien  assise  ; 
Ne  craignez  pas  qu'un  jour  il  s'affaisse  et  se  brise; 
La  lave  devient  fer  sous  la  presse  du  temps 
Et  des  feux  transmués  revivent  diamants. 

Poursuivez  sûrement  votre  œuvre  commencée  ; 
De  l'avenir  un  signe  a  prédit  la  pensée  ; 
Ecoutez  cette  voix  qui  dans  l'air  a  couru  : 
«  Du  vieux  pays  breton  le  poète  a  paru!.,.  » 


LA  FÊTE. 


Au  détour  du  chemin,  sur  la  pierre  cassée. 

Une  femme  se  tient  immobile,  afEaissée  ; 

Elle  embrasse  un  enfant  grelottant  sur  son  sein  ^ 

Elle  pleure,  elle  pleure...  et  l'enfant  dit  :  «  J'ai  faim  I...  j» 

0  dame  qui  volez  sur  l'éclair  de  la  roue. 
L'iris  des  diamants  inondant  votre  joue, 


-  isa  — 

Arrêtez  !•••  Et  pitié  pour  la  femme  et  Tenfant  !... 
Un  denier,  s'il  vous  plaît,  au  nom  du  Dieu  souffrant  i 

Hais,  comme  un  tourbillon,  la  belle  insouciante 
A  passé  sur  son  char,  heureuse  et  rayonnante. 
De  son  bouquet  sans  prix  suivant  d'un  œil  distrait 
Quelques  flocons  épars  et  que  Fair  emportait. 

Et  le  bruit  des  sanglots  vainement  Ta  suivie. 
Et  des  désespérés  le  noir  regard  d'envie  !..• 
Qu'importe  ?...  Le  plaisir  est  au  château,  là-bas  ! 
Les  moments  sont  comptés  i  La  fête  n'attend  pas  !... 

Oui,  la  fête  était  belle  !...  Au  velours,  à  la  soie 
Se  mariaient  les  fleurs...  Des  chants  et  de  la  joie 
Partout  !...  Quand  on  est  reine  à  la  fièvre  des  jeux. 
Quand  on  plaît,  quand  on  danse...  est-il  des  malheureux? 

Cependant  de  la  dame,  au  plus  fort  du  délire. 
On  crut  voir  par  moments  expirer  le  sourire... 
Sans  doute  qu'une  voix,  remords  âpre  et  subit. 
Lui  criait  dans  le  cœur  :  «  Le  pauvre  te  maudit  !  » 

Puis  le  soir  s'inclina  développant  ses  voiles. 
Et  l'invisible  main  alluma  les  étoiles  ; 
C'est  l'heure  oîi  l'air  plus  pur  soulage  et  rafraîchit. 
L'heure  où  l'esprit  troublé  se  calme  et  réfléchit. 

«  Oh  I  dit-elle,  ai-je  fait  ce  que  j'aurais  dû  faire  ? 
»  N'ai-je  pas  méconnu  l'accent  de  la  prière?... 
»  Il  doit  être  encor  temps  ;  hâtons  notre  départ  ; 
»  Qui  porte  le  bonheur  ne  vient  jamais  trop  tard  i...  » 

De  son  char  aussitôt  lancé  dans  la  nuit  sombre 
Elle  fouillç  de  l'œil  chaque  repli  de  l'ombre  ; 


—  160  - 

Elle  aperçoit  enfln  le  groupe  entrelacé 

Sur  son  tas  de  cailloux,  lit  sinistre  et  glacé... 

Le  ciel  pardonne  donc  et  veut  qu'elle  s'acquitte  ! 
Elle  saisit  de  l'or,  elle  se  précipite  : 
«  Ne  pleurez  plus  !...  J'accours  pour  réparer  mes  torts! 
»  Me  voilà  !...  »  Mais  la  femme  et  l'enfant  étaient  morts.. 


REPOS. 


Cherchant  pour  mieux  s'aimer  un  sentier  solitaire 
Ils  marchaient  lentement  en  se  donnant  la  main; 
Tout-à-coup  l'enfant  dit  :  a  Arrêtons-nous,  mon  père! 
«  Vois,  le  ciel  est  tout  bleu  dans  l'horizon  lointain  ; 

»  L'eau  murmure  gaiement  en  caressant  la  mousse  ; 
»  Vois  ces  prés  si  Qeuris,  ces  oiseaux  si  joyeux  ; 
»  L'air  est  plein  de  parfums^  de  bruits  harmonieux. 
»  La  vie,  à  tes  côtés,  ici  doit  être  douce  !  » 

Ils  s'assirent  tous  deux  au  pied  d'un  vieil  ormeau 

Dont  le  soleil  perçait  à  peine  le  nuage, 

De  la  grande  nature  épelant  le  langage 

Et  remerciant  Dieu  d'avoir  fait  tout  si  beau!... 

Mortels,  à  nous  aussi  pauvres  passants.  Dieu  donne 
Sur  la  route  des  lieux  de  calme  et  de  merci  ; 
Alors,  comme  l'enfant,  nous  disons  :  a  Tout  rayonne  ! 
»  Arrêtons-nous  longtemps,  on  est  si  bien  ici  !...  » 


—  161  — 

Oui,  tout  mal  dans  le  monde  a  des  moments  de  trêve; 
La  lumière,  au  réveil,  chasse  le  froid  des  nuits , 
Le  flot  dévastateur  s'apaise  sur  la  grève, 
Et  le  désert  brûlant  cache  des  oasis. 

Il  est  aussi  des  vents  pour  sécher  chaque  larme, 
El  pour  chaque  douleur  des  remèdes  bénis.,. 
Pour  moi,  c'est  en  sentant  battre  des  cœurs  amis 
Que  je  trouve  k  la  vie  encore  quelque  charme. 


CE  QUE  REJETTE  LA  MER. 


Un  silence  profond  régnait  dans  la  chaloupe  4 
Deux  marins  surveillaient  la  voilure,  à  la  poupe 
Le  patron  d'un  bras  fort  serrait  le  gouvernail  ; 
Et  la  mer  se  gonflait  comme  un  monstre  en  travail  I 

6'étaient  de  durs  pêcheurs  qui  d'un  signe  de  tête 
S'entendaient,,.  A  quoi  sert  la  voix  dans  la  tempête? 
Hommes  trempés  de  bronze,  aux  impassibles  traits. 
Résignés  à  mourir,  à  lutter  toujours  prêts. 

Hais  la  barque  insensée  allait,  coupant  la  brume, 
Sautant  de  vague  en  vague  et  d'écume  en  écume. . . 

Splendeur  et  majesté  que  le  calme  Océan  ! 
Effroyable  chaos  quand  rugit  l'ouragan  !  • . . 

Celui  qui  dirigeait  la  tremblante  coquille 
N'avait  jamais  connu  ni  pays,  ni  famille  ; 

11 


-  162  — 

Un  orage  Pavait,  enfant  nud  et  sans  nom. 
Rejeté  sur  la  grève  avec  le  goëmon. 

Le  pauvre  ne  craint  pas  la  honte  de  bien  faire  ; 
On  s'était  disputé  pour  lui  servir  de  père  ; 
Et  sur  recueil,  abri  de  l'envoyé  de  Dieu, 
Dominait  une  croix  qui  consacrait  le  lieu. 

Yves,  ce  fut  le  nom  donné  par  le  village, 
Avait  acquis  l'adresse  et  l'audace  avec  l'âge  ; 
Nul  marin  mieux  que  lui  ne  guidait  les  canots  , 
Nul  plus  insouciant  ne  se  jouait  des  flots. 

Cependant  ce  jour-là  quelque  chose  de  sombre 
Passait  sur  son  visage  y  laissant  des  plis  d'ombre  ; 
C'est  que  le  vent  hurlait  des  sanglots  inouis. 
C'est  que  l'air  était  gros  de  présages  maudits  ! 

Déjà  ce  n'était  plus  ni  roulis,  ni  tangage. 
C'était  un  tournoiement  incroyable,  sauvage  ; 
Des  lames  en  tous  sens  secouaient  le  bateau. 
Chaque  bond  de  la  mer  l'écrasait  d'un  faix  d'eau. 

Les  marins  dépensaient  une  force  impuissante  ; 
La  barque  s'emplissait  ! . . .  Que  la  houle  géante 
Ainsi  que  des  fétus  les  broyât  sur  le  bord. 
Ou  qu'elle  engloutit  tout. . .  ils  attendaient  la  mort. 

Soudain  Yves  se  lève  et  crie  :  a  Amis,  courage  ! 
»  Un  canot  a  péri  ! . . .  Des  hommes  à  la  niage  l . . . 
»  Voyezi...  C'est  à  présent  qu'il  nous  faut  tout  braver! 
»  Dieu  nous  aideî...  En  avant  !.*•  Car  il  faut  les  sauvet  !..•  » 

Profitant  d'un  remous  oii  la  vague  est  moins  forte, 
Il  raffermit  la  barre,  et  le  torrent  l'emporte 


—  163  — 

Vers  le  lieu  du  sinistre.  • .  Âpres  de  longs  travaux 
Deux  pêcheurs  haletants  sont  arrachés  des  eaux. 

Deux,  c'était  trop  d^b  I  La  barque  surchargée 
S'enfonçait  jusqu'au  ras  dans  Fabime  engagée* 
Quand  un  autre  montra  sa  tête  sur  les  flots  : 
0  II  faut  Tabandotiner  !  »  dirent  les  matelots. 

Le  naufragé  puisant  des  forces  surhumaines 
Dans  Tespoir,  réussit  à  s'accrocher  aux  chaînes  : 
«  Yves  I  s'écria-t-il,  c'est  Pierre,  ton  ami  ! 
»  Rappelle-toi  qu'enfant  ma  mère  t'a  nourri  ! ...  » 

Yves  répond  :  «  Je  sais  ce  je  dois  !  Embarque, 

»  Frère  ! . . .  »  Puis  se  dressant  tout  debout  sur  la  barque 

Il  le  saisit,  l'enlève  et  le  dépose  à  bord  : 

«  Tiens  !  dit-il,  prends  ma  place  et  les  remmène  au  port  t  » 

Il  plonge  en  même  temps  dans  l'eau  qui  le  repousse. . . 

Quand  ils  furent  remis  de  l'affreuse  secousse. 
Les  marins  consternés  virent  dans  le  lointain 
Yves  qui  leur  faisait  un  adieu  de  la  main 

Le  gouffre  avait  sa  proie  ! ...  Ils  gagnèrent  la  plage  ; 
Vieillards,  femmes,  enfants  attendaient  au  rivage. 
Et  lorsqu'un  être  cher  de  loin  apparaissait 
Un  long  cri  de  bonheur  au-devant  s'élançait  ! 

Eux  venaient  le  front  bas,  vers  l'horizon  sans  borne 
Retournant  lentement  leur  regard  triste  et  morne  : 
»  Silence  !  dirent-ils  en  étendant  le  bras, 
»  Yves,  notre  sauveur,  Yve  est  resté. . .  là-bas  !. . .  » 

Daus  la  nuit  qui  suivit  l'épouvantable  drame 
Un  corps  vint  s'échouer,  rejeté  par  la  lame 


—  164  — 

  cette  même  place  où  Porphelin  sans  nom 
Avait  été  trouvé  parmi  le  goëmon... 

Une  seconde  croix  s'élève  sur  la  pierre  ; 
Chaque  pécheur  qui  passe  y  fait  une  prière , 
L'orgueil  des  vieux  marins  même  y  vient  expirer  ; 
Les  plus  forts  quelquefois  ont  le  droit  de  pleurer. 

Nantes,  1869. 


JOSEPH-MARIE  GAUDIN 


Le  plus  souvent  les  événements  font  les  hommes.  Tel 
aurait  passé  inaperçu,  menant  une  vie  tranquille  et  obs- 
cure dans  la  maison  de  son  père,  sans  autre  ambition  que 
de  remplir,  comme  lui,  de  modestes  fonctions  publiques, 
qui,  à  la  nouvelle  de  l'invasion  de  la  France  par  les  ar- 
mées étrangères,  marche  k  sa  défense  en  simple  volontaire, 
devient  un  illustre  capitaine  et  arrive  aux  grandes  positions 
de  TEtat.  Tel  autre  s'enrichissait  dans  le  commerce,  quand 
la  voix  de  ses  concitoyens  vient  l'appeler  à  soutenir  les 
grands  intérêts  de  la  société.  Il  abandonne  alors  le 
comptoir  et  les  livres,  se  jette  résolument  dans  la  mêlée, 
proclame  les  droits  de  l'homme  et  du  citoyen,  les  défend 
avec  ardeur  contre  les  soutiens  d'un  monde  qui  s'écroule  ; 
puis,  quand  les  réformes  raisonnables  sont  obtenues, 
quand  la  liberté  dégénère  en  licence  ;  quand  un  peuple 
furieux,  renversant  dans  sa  marche  les  institutions  et  les 
hommes,  se  porte  aux  plus  abominables  excès  ;  quand  un 
grand  danger  menace  ceux  qui  veulent  opposer  une  digue 
à  la  fureur   des  flots,  on  le  voit,  défenseur  de  l'ordre 


—  166  — 

comme  il  avait  été  défenseur  de  la  liberté,  opposer  coura- 
geusement sa  poitrine  aux  poignards  des  factieux  ,  rester 
inébranlable  devant  leurs  clameurs,  et,  au  péril  de  sa  vie, 
refuser  à  leurs  menaces  le  sang  qu'ils  lui  demandent. 
Aussi,  à  l'heure  où  la  postérité  vient  inscrire  sur  le  livre 
de  l'histoire  le  nom  des  grands  citoyens,  elle  ne  sépare 
pas  le  courage  civil  du  courage  militaire  et  place  dans 
notre  galerie  vendéenne  le  portraitd  e  Gaudin  à  côté  de 
celui  du  général  Belliard. 

Joseph-Marie  Gaudin  est  né  aux  Sables-d'Olonne,  le 
15  janvier  1754.  Sa  famille ,  d'origine  espagnole ,  s'était 
établie  depuis  longtemps  dans  cette  ville,  et ,  de  père  en 
fils,  tous  ses  membres  étaient  armateurs  pour  la  pèche  de 
la  morue.  C'était  alors,  une  branche  de  commerce  considé- 
rable qui ,  ainsi  que  le  dit  Paliau  dans  âon  projet  de 
souscription  pour  l'armement  de  navires  à  cette  destination, 
non-seulement  enrichissait  les  particuliers,  mais  fournissait 
à  l'Etat  ses  meilleurs  matelots. 

Le  père  de  Joseph-^Marie  jouissait,  auprès  de  ses  conci- 
toyens, d'une  grande  considération  en  qualité  de  commer- 
çant et  de  maire  de  la  commune.  Loin ,  comme  il  arrive 
trop  souvent  dans  le  commerce,  qu'il  se  fût  contenté  pour 
ses  enfants  d'une  instruction  de  chiffres  et  de  tenue  de 
livres,  il  avait  voulu  qu'ils  reçussent  une  éducation  libé- 
rale et  qu'ils  eussent  des  lettres.  Joseph-Marie  y  prit  un 
grand  goût.  Né  à  une  époque  où  la  philosophie  ne  se  bor- 
nait pas  à  proclamer  les  grands  principes  du  droit  et  de 
l'humanité ,  mais  attaquait  les  dogmes  de  la  religion  et 
raillait  des  choses  les  plus  saintes ,  il  s'enrôla  de  bonne 
heure  sous  la  bannière  de  ces  esprits  légers  et  charmants, 
ennemis  des  préjugés  et  de  l'intolérance,  apôtres  de  l'hu- 
manité  et  grands  partisans  des  réformes,  à  la  condition 
que  la  politique  ne  fût  pas  exclusive  des  plaisirs. 


—  167  — 

La  guerre  avec  l'Angleterre  avait  forcé  la  France  à 
songer  à  la  défense  de  ses  côtes;  Gandin,  sous  le  gouver- 
nement du  marquis  de  Ghauvelin ,  fut  enrôlé  dans  une 
compagnie  de  canonniers  chargée  de  ce  soin.  Ses  goûts 
l'auraient  entraîné  vers  la  carrière  militaire,  mais  les 
affaires  de  sa  maison  l'en  détournèrent.  Son  service  de 
canonnier  garde- côte  n'était  pas  d'ailleurs  bien  actif  et  ne 
l'éloignait  guère  du  foyer  domestique;  d'un  caractère 
enjoué,  tenant  bien  sa  place  dans  le  monde,  y  faisant  de 
petits  vers  très  libres  et  fort  applaudis ,  il  semblait  bien 
plus  destiné  aux  succès  de  salon  qu'aux  luttes  de  la 
tribune. 

La  révolution  pourtant  arrivait  à  grands  pas,  et  si  épris 
de  poésie  erotique  qu'il  le  fût ,  il  était  difBcile  que  les 
événements  qui  se  préparaient  ne  vinssent  pas  l'en  distraire. 
Disons  d'ailleurs  que,  comme  toute  la  génération  de  celte 
époque,  il  avait  les  aspirations  les  plus  généreuses;  qu'il 
voulait  rendre  à  la  nation  des  droits  trop  longtemps  mé- 
connus, détruire  des  abus  séculaires,  enfin  couronner 
l'œuvre  avec  l'égalité  devant  la  loi  et  une  liberté  contenue 
et  pure  de  sang. 

Il  ne  s'était  donc  pas  fait  faute  de  manifestations  patrio- 
tiques :  le  premier,  aux  Sables ,  il  avait  porté  la  cocarde 
verte  et  ensuite  la  cocarde  tricolore.  Celait  un  de  ses 
oavires  qui,  le  premier  aussi,  avait  déployé  dans  le  port 
le  drapeau  national  et  l'avait  salué  de  coups  de  canon. 
C'était  lui  encore  qui  avait  formé  la  garde  nationale,  dont 
il  avait  été  le  premier  commandant;  lui,  enfin,  qui  avait 
été  le  fondateur  de  la  société  populaire. 

Elu  maire  des  Sables,  il  s'était  montré  très  empressé  à 
répandre  les  principes  de  la  Révolution  et  à  surveiller  ceux 
de  ses  administrés  qui  n'eu  paraissaient  pas  très  épris.  On 
sait  que  dès  les  premiers  mois  de  l'année' 1791,  la  Vendée 


~  168  - 

commençait  à  s'agiter,  et  que  M.  le  baron  de  Lézardiëre, 
réunissant  au  château  de  la  Proutière  une  partie  de  la 
noblesse  du  pays,  prenait  une  attitude  contre-révolution^ 
naire  faite  pour  attirer  l'attention  de  l'autorité.  Sur  l'ordre 
de  Gandin,  une  partie  de  la  garde  nationale,  commandée 
par  son  frère ,  s'était  jointe  à  la  troupe  de  ligne  pour  di- 
riger une  expédition  contre  les  royalistes.  Ceux-ci  n'atten- 
dirent pas  l'arrivée  de  la  troupe  et  abandonnèrent  le 
château  à  son  approche. 

L'officier  qui  commandait  le  détachement  avait  pour 
instructions  de  se  conduire  avec  beaucoup  de  prudence 
et  ta  plus  grande  modération.  Malgré  lui ,  et  même  avant 
qu'il  y  fût  arrivé,  le  feu  fut  mis  au  château.  Quels  étaient 
les  auteurs  de  l'incendie  7  On  en  avait  accusé  la  garde 
nationale,  et,  remontant  à  celui  qui  l'avait  mise  en  mou- 
vement, on  avait  dénoncé  Gandin  à  l'Assemblée  nationale, 
comme  responsable  d'un  acte  qu'il  n'avait  pas  été  en  son 
pouvoir  d'empêcher.  Ce  fut  un  de  ses  compatriotes ,  son 
futur  collègue  à  la  Convention  ,  Goupilleau  de  Fontenay, 
qui  prit  sa  défense. 

Nature  ardente  et  généreuse ,  Goupilleau  ,  au  moment 
où  la  moitié  de  la  France  se  trouva  en  proie  à  une  sorte 
de  frénésie,  eut  son  jour  de  vertige  et  se  sépara  de  Gaudin. 
Mais  ceux  qui  n'ont  jamais  voulu  lui  pardonner  ont  oublié 
qu'il  a  sauvé  la  vie  à  beaucoup  de  leurs  amis;  qu'en  face 
de  Bourbotte  et  de  quelques-uns  de  ses  collègues  qui 
tenaient  Rossignol  en  grande  estime  et  lui  ménageaient,  de 
la  part  de  la  Convention,  une  ovation  prochaine ,  il  ne 
craignit  pas  de  suspendre  de  ses  fonctions  de  général  en 
chef  ce  voleur  dont  l'incapacité  était  le  moindre  des 
torts ,  de  le  faire  arrêter  par  le  commandant  Desmares, 
qui  depuis  paya  de  sa  vie  cet  acte  d'obéissance  aux 
ordres   d'un   représentant  en  mission,   pendant  que  la 


—  169  - 

Montagne ,  toute-puissante ,  s'empressait  de  donner  un 
autre  conimandement  à  ce  brave  sans-culotte ,  sans  lui 
accorder  toutefois,  par  un  scrupule  que  nous  ne  pouvons 
pas  comprendre,  le  chimiste  qu'il  lui  demandait  pour  finir 
la  guerre. 

Les  qualités  brillantes  de  Gaudin ,  son  dévouement  à  la 
Révolution,  les  gages  qu'il  lui  avait  déjà  donnés  et  peut 
être  aussi  la  dénonciation  dont  il  avait  été  l'objet,  avaient 
appelé  sur  lui  l'attention  des  électeurs.  Â  cette  époque , 
on  acceptait  les  fonctions  de  représentant  du  peuple,  on  ne 
les  demandait  pas.  Nommé,  sans  l'avoir  sollicité,  membre 
de  l'Assemblée  législative ,  il  se  bâta  de  se  rendre  à  Paris 
pour  prendre  part  à  ses  travaux.  Peu  initié  aux  discussions 
de  la  tribune,  Gaudin  se  contenta,  le  plus  souvent,  d'étu- 
dier les  questions  qui  s'y  débattaient,  jugeant  ou  plutôt 
cherchant  à  juger  froidement  des  hommes  et  des  choses , 
bien  décidé  à  ne  pas  sacrifier  son  indépendance  aux  faveurs 
de  la  multitude  et  à  ne  se  mettre  jamais  à  la  remorque 
des  partis.  L'ardeur  de  son  patriotisme  et  l'inexpérience 
des  affaires  l'entraînèrent  quelquefois  à  voter  avec  les  plus 
ardents;  mais  dans  une  autre  assemblée,  il  s'empressa  de 
rompre  avec  eux. 

Nommé  membre  de  la  Convention  nationale ,  Gaudin 
s'aperçut  bien  vite  que  le  patriotisme  ne  consistait  plus  à 
surexciter  les  passions,  mais  à  résister  à  leur  entraînement. 
L'occasion  de  montrer  qu'il  ne  faiblirait  point  devant  les 
factions  allait  lui  être  offerte.  Une  assemblée  d'accusateurs 
se  faisait  juge  du  monarque  dont  le  défenseur  pouvait 
prononcer  ces  paroles  qui  n'étaient  pas  des  moyens  ora- 
toires mais  de  l'histoire  : 

«  Le  peuple  désirait  l'abolition  d'un  impôt  désastreux 
0  qui  pesait  sur  lui,  il  le  détruisit;  le  peuple  demandait 
•  l'abolition  de  la  servitude ,  il  commença  par  l'abolir 


—  170  — 

»  lui-même  dans  ses  domaines;  le  peuple  sollicitait  des 
A  réformes  dans  la  législation  criminelle  pour  radoucisse- 
»  ment  du  sort  des  accusés,  il  fit  ces  réformes  ;  le  peuple 
a  voulait  que  des  milliers  de  français,  que  la  rigueur  de 
»  nos  usages  avaient  privés  jusqu'alors  des  droits  qui 
»  appartenaient  aux  citoyens ,  acquissent  ces  droits  ou  les 
»  recouvrassent,  il  les  en  fit  jouir  par  ses  lois;  le  peuple 
»  voulait  la  liberté,  il  la  lui  donna  ;  il  vint  même  au- 
»  devant  de  lui  par  ses  sacrifices.  » 

La  Convention  ne  voulut  pas  s'en  souvenir ,  elle  ne  lui 
tint  compte  que  de  ses  fautes.  Des  faiblesses ,  des  actes 
reprochables,  pour  lesquels  les  terribles  circonstances  qu'il 
traversait  devaient  rendre  indulgents,  lui  furent  imputés  à 
crime  de  lèse-nation  ;  la  découverte  de  l'armoire  de  fer 
acheva  de  le  perdre.  Elle  apprit  que  Louis  XVI  n'avait 
prêté  serment  à  la  Constitution  que  du  bout  des  lèvres 
et  qu'il  ne  se  croyait  pas  engagé  par  son  serment. 

A  ce  chef  d'accusation,  malheureusement  trop  fondé,  la 
Convention  en  avait  ajouté  d^autres  aussi  absurdes 
qu'odieux.  C'est  ainsi  qu'elle  lui  reprochait  les  journées  du 
^0  juin  et  du  10  août,  en  en  faisant  une  conspiration  du 
Roi  contre  le  peuple,  tandis  qu'il  devait  être  évident  pour 
tous,  que  c'était  une  conspiration  du  peuple  contre  la 
royauté.  D'ailleurs  une  question  préjudicielle  devait  sauver 
Louis  XVI;  la  Constitution  ,  en  stipulant  l'inviolabilité  du 
monarque,  n'avait  pas  voulu,  apparemment,  lui  tendre  un 
piège,  et  avait  entendu  que  son  décret  fût  respecté.  Mais 
dans  les  temps  d'anarchie,  quand  la  violence  prend  la  place 
du  droit,  quelles  sont  les  règles  de  la  justice  qui  sont 
observées  ?  Si,  au  mépris  de  l'inviolabilité  royale,  Louis  XVI 
perdait  les  droits  attachés  à  la  royauté,  ne  redevenait-il 
pas  simple  citoyen  et  ne  pouvait-il  pas  réclamer  les  formes 
protectrices  que  la  loi  lui  accordait  comme  tel  :  savoir,  la 


—  171  — 

distinclion  entre  le  jury  d'accusation  et  le  jury  de  juge- 
ment^ la  faculté  de  i^cusation,  la  majorité  des  deux  tiers 
de3  voix  pour  la  condamnation ,  le  vote  secret  et  le  silence 
des  juges  pendant  le  procès?  Le  dilemme  se  présentait 
donc  dans  des  termes  fort  simples  :  ou  Louis  XVI  était  encore 
considéré  comme  Roi,  et  alors  il  était  couvert  par  le  principe 
deFinviolabilité;  ou  il  avait  cessé  deFètre,  et  dans  ce  cas 
il  ne  pouvait  être  enlevé  à  ses  juges  naturels.  La  Conven- 
tion passa  outre,  oubliant ,  dans  sa  toute-puissance ,  que 
les  assemblées  souveraines  sont  elles-mêmes  régies  par  des 
principes  qu'elles  ne  peuvent  pas  violer,  sans  substituer  à 
toutes  les  idées  de  justice  et  d'équité  le  plus  abominable 
arbitraire. 

Malgré  tout,  une  condamnation  à  la  peine  capitale  était 
impossible,  si  la  Convention,  au  lieu  d'être  libre,  n'eût  pas  été 
dominée  par  une  force  brutale  aussi  menaçante  pour  les 
juges  que  pour  l'accusé.  Ceux  qui  ont  peu  lu  l'histoire  de  ce 
temps,  et  qui  voient  combien,  de  nos  jours,  les  moyens  de 
la  défense  sont  entourés  de  respect  et  de  liberté  ;  qui 
savent  que  la  presse,  souvent  peu  scrupuleuse  sur  d'autres 
questions,  ne  préjuge  jamais  celles  qui  sont  soumises  aux 
juridictions  criminelles ,  que ,  dans  les  affaires  les  plus 
graves,  alors  même  que  le  crime  est  horrible  et  la  culpa- 
bilité évidente,  elle  n'appelle  jamais  à  l'avance  la  sévérité 
de  la  loi  sur  la  tête  de  l'accusé;  ceux-là,  dis-je,  auront 
peine  à  comprendre  quel  déchaînement  de  rage  et  de  colère 
partit  alors  du  sein  des  clubs  et  de  la  presse  révolution- 
naire contre  Louis  XVI  et  contre  ceux  de  ses  juges  que 
l'on  supposait  susceptibles  de  reculer  devant  l'application 
de  la  peine  de  mort. 

Les  procès-verbaux  du  dut)  des  Jacobins,  la  lecture  des 
feuilles  de  Camille  Desmoulins,  de  Prudhomme,  d'Hébert, 
de  Marat,  n'en  donnent  même  qu'une  idée  incomplète,  car 


—  172  — 

elles  n'ont  pas  pu  traduire  ces  fureurs  de  la  foule  .que  les 
mots  de  la  langue  sont  impuissants  à  reproduire.  On  a 
beaucoup  vanté  Ténergie  de  la  Convention  ;  il  est  si  vrai 
que  ce  fut  sous  l'empire  d'une  pression  extérieure,  et  en 
obéissant  à  un  sentiment  de  faiblesse ,  qu'elle  rendit  la 
plupart  de  ses  décrets ,  qu'en  ce  qui  concerne  la  condam- 
nation de  Louis  XVI,  j'en  trouve  la  preuve  dans  des  feuilles 
dont  le  témoignage  ne  peut  être  suspect  aux  révolution- 
naires les  plus  avancés. 

«  Il  est  si  vrai,  dit  Prudbomme,  qu'elle  (la  Convention) 
»  a  été  entraînée  par  l'opinion  générale,  plutôt  que  par  sa 
»  propre  conviction ,  que  le  décret  de  mise  en  accusation 
»  de  Louis  XVI  n'est  émané  d'elle ,  qu'après  qu'elle  a  été 
»  ébranlée,  mise  en  mouvement  par  toutes  les  adresses 
»  des  départements ,  des  sociétés  populaires  et  par  la 
»  crainte  des  troubles;  elle  l'a  rendu  de  si  mauvaise  gràc€ 
»  qu'elle  ne  Ta  point  motivé.  » 

Ailleurs,  la  même  feuille  disait  que  les  serpents  que  la 
Convention  devait  étouffer  étaient  nés  dans  son  sein. 

Les  imprécations  et  les  menaces  de  la  multitude  res- 
taient impunies,  et  ceux  qui  étaient  exposés  à  ses  fureurs, 
ne  parvenaient  pas  toujours  à  s'y  soustraire.  Le  25  décem- 
bre 1792,  pendant  la  messe  de  minuit,  un  homme  fut  pris 
pour  Manuel.  Personne,  assurément,  n'avait  donné  plus  de 
gages  à  la  Révolution  que  l'ancien  procureur  de  la  com- 
mune de  Paris  ;  mais  il  était  signalé,  par  les  clubs,  comme 
un  de  ces  modérés  qui  ne  voulaient  pas  faire  tomber  la 
tête  du  Roi.  C'en  fut  assez.  Voilà  le  scélérat,  crièrent  des 
voix  furieuses,  il  faut  le  pendre.  Il  eût  été  pendu,  en  effet, 
s'il  n'eût  pas  trouvé  son  salut  dans  la  fuite. 

Pendant  toute  la  durée  du  procès  de  Louis  XVI ,  l'As- 
semblée, entourée  par  la  foule ,  vit  ses  tribunes  envahies 
par  les  sans-culottes.  Un  orateur  prenait-il  la  parole  en 


—  173  — 

faveur  de  Taccusé,  ceux  du  dedans  recueillaient  son  nom, 
le  transmettaient  à  leurs  amis  du  dehors  qui  en  tenaient 
bonne  note.  Lanjuinais  pouvait  donc  s'écrier  avec  vérité: 
Nous  votons  sous  le  poignard  et  le  canon  des  factieux. 
Voilà  ce  qu'était  la  liberté  de  la  Convention  érigée  en 
jury,  au  mois  de  janvier  1798.  Eh  bien,  je  l'ai  écrit 
ailleurs,  et  je  ne  m'en  dédis  pas ,  tous  ceux  qui  condam- 
nèrent Louis  XVI  à  la  dernière  peine ,  ne  furent  pas  des 
furieux  ou  des  lâches.  Il  y  eut  les  politiques  qui,  voulant 
continuer  à  diriger  la  République,  laissèrent  tomber  une 
sentence  de  mort ,  dans  la  pensée  qu'un  vote  indulgent 
serait  une  abdication  devant  les  masses  toutes  puissantes 
en  ce  moment,  conservant  l'espérance  naive  que  l'appel 
au  peuple  viendrait  sauver  le  malheureux  monarque  qu'ils 
ne  condamnaient  qu'à  regret.  Il  y  eut,  pourquoi  ne  pas  le 
dire ,  des  gens  sincères  et  convaincus  ,  d'honnêtes  gens 
enfin^  qui,  pénétrés  de  cette  maxime  dont  on  a  tant  abusé  : 
Salus  populi  lex  suprenia,  n'hésitèrent  pas,  pour  sauver 
la  République  qu'ils  croyaient  perdue  sans  ce  moyen 
extrême,  d'envoyer  à  l'édiafaud  le  prince  coupable,  à  leurs 
yeux,  de  trahison  envers  elle.  Mais  la  majorité,  celle  surtout 
qu'il  faut  rendre  responsable  de  la  mort  de  Louis  XVI,  fut 
composée  de  ces  hommes  pusillanimes  qui  voulaient  sauver 
leur  tête  en  faisant  tomber  celle  du  Roi.  Le  vrai  courage 
se  trouva  dans  d'autres  rangs.  Louis  XVI  n'eut  point  de 
défenseur  plus  intrépide  que  Gandin,  et  le  discours  qu'il 
prononça  pour  le  sauver  doit  rester  comme  un  monument 
de  courage  civique. 

Nous  avons  vu  Gaudin  arriver  à  l'Assemblée  législative 
avec  toutes  les  illusions  de  son  âge  et  toutes  les  ardeurs 
de  ses  convictions  politiques.  Mais,  pour  être  épris  autant 
que  personne  des  principes  de  la  liberté  et  de  la  nécessité 
des  réformes ,  il  ne  croyait  pas  qu'un  gouvernement  pût 


—  174  — 

irouver  des  conditions  de  durée,  en  versant  le  sang  du 
plus  honnête  des  rois.  Dans  une  cause  oii  les  principes  de 
la  justice  et  ceux  de  rhumanilé  allaient  être  méconnus ,  il 
ne  se  contenta  pas  d'apporter  timidement  un  vote  silen- 
cieux. Doué  d'un  organe  très  faible  qui  Téloignait  ordinai- 
rement de  la  tribune,  il  trouva  des  forces  dans  son  cœur  ; 
et,  regardant  en  face  la  Montagne  et  les  tribuns  : 

«  Je  parlerai^  dit-il,  avec  la  franchise  d'une  âme  hon- 
À  nête  et  la  fermeté  d'un  homme  libre.  Que  ceux  dont  je 
»  vais  heurter  l'opinion  m'écoutent  avec  la  patience  que  je 
i>  mets  quelquefois  à  les  entendre»  » 

Après  quelques  phrases  obligées  sur  la  culpabilité  du 
Roi,  il  entre  en  matière ,  discute  les  deux  questions  de 
savoir  si  la  Convention  a  le  droit  de  juger  Louis  XVI,  et 
s'il  est  politique  de  le  faire  mourir  ;  dans  tous  les  cas 
l'appel  au  peuple  lui  parait  de  toute  justice.  Puis  il  ajoute  : 

c(  Mais  cette  mesure  si  sage,  dans  la  position  critique 
0  où  nous  sommes,  sera*-t-elle  adoptée?  J'eti  doute,  car 
»  ici  tout  est  marqué  au  coin  de  la  passion  et  de  l'ftitri- 
»  gue,  et  l'homme  de  bien  se  laisse  entraîner.  Il  ne  faut 
»  que  se  rappeler  ce  qui  s'est  passé  à  la  Convention, 
0  depuis  le  commencement  de  cette  importante  affaire , 
0  pour  en  être  convaincu.  D'abord,  on  voulait  que  vous 
»  envoyassiez  Louis  à  l'échafaud,  sans  examiner  s'il  était 
»  coupable  ;  ensuite,  on  vous  a  fait  décréter  que  vous  le 
»  jugeriez. 

»  Ses  défenseurs  ont  paru  à  votre  barre,  on  s'est  à  peine 
»  donné  le  temps  de  les  entendre;  on  avait  deviné  ce 
»  qu'ils  allaient  dire,  les  réponses  étaient  prêtes,  on  vou- 
»  lait  que  vous  jugeassiez  sans  désemparer,  et  on  n'a  pas 
D  eu  honte  de  demander  que  la  défense  de  Louis  ne  fût 
»  impritnée  qu'après  sa  mort. 

»  Vous  résistâtes,  citoyens,  à  tant  de  motions  atroces; 


—  175  - 

»  vous  savez  quels  murmures,  quelles  menaces  excita  votre 

•  juste  fermeté  ;  vous  savez  quelle  tactique  fut  employée 
0  pour  vous  arracher  un  arrêt  de  mort,  comme  on  vous 
D  avait  enlevé  le  décret  par  lequel  vous  décidâtes  que  vous 
»  jugeriez  Louis.  Et  ob  est  donc  le  caractère  imposant  et 
»  impassible  que  doivent  avoir  des  juges?  Je  n'y  reconnais 
»  que  celui  di'assassins;  et  c'est  au  nom  de  la  nation,  dont 
»  je  suis  comme  eux  représentant,  que  je  récuse  de  pareils 
»  hommes,  comme  incapables  d'être  les  organes   de   la 

*  justice. 

))  On  prétend  que  tant  que  Louis  vivra,  il  sera  le  sujet 
j  d'agitations  continuelles^  qu'il  aura  un  parti  funeste  au 
»  repos  de  la  République.  Mais,  de  bonne  foi,  est-ce  bien  le 
0  parti  de  Louis  qui  agite  en  ce  moment  tous  ceux  qui 
»  troublent  vos  séances,  qui  vous  menacent  aux  portes 
»  de  cette  salle,  qui  dominent  led  sections  de  Paris;  en  un 
»  mot^  tous  les  perturbateurs  n'ont  qu'un  même  cri^  c'est  la 
»  mort  de  Louis.  Le  parti  de  Louis  peut-il  demander  sa 
»  mort?  Citoyens,  je  commence  à  croire,  en  effet,  que  la 
»  tyrannie  a  ici  un  parti  ;  tout  ce  qui  se  passe  autour  de 
»  nous  doit  donner  de  violents  soupçons;  citoyens,  réflé- 
»  chissez,  il  en  est  temps  encore,  arrêtez-vous  sur  les 
»  bords  de  l'abîme  où  l'on  cherche  peut-être  à  vous  en- 
»  traîner.  » 

  une  apostrophe  si  vive  et  si  directe^  au  mot  assassin 
appliquée  à  ceux  qui  avaient  perdu  le  ceuractère  imposant 
et  impassible  du  juge^  un  long  frémissement  avait  agité 
les  tribunes,  et  ceux  qui  les  occupaient  s'étaient  promis  de 
faire  prompte  et  bonne  justice  de  l'audacieux  qui  Venait  de 
les  braver.  Aussi,  quand  Gandin  sortit  de  la  salle,  trois 
coups  de  feu^  dont  aucun  ne  l'atteignît,  furent-ils  dirigés 
contre  sa  personne;  et,  telle  était  la  terreur  qu'inspiraient 
alors  les  hordes  sanguinaires  sorties  des  clubs  et  des  sec- 


—  176  - 

lions,  telle  était  Timpunité  dont  jouissait  le  crime,  que^  ni 
dans  la  presse  ni  à  la  tribune,  il  ne  fut  fait  mention  de 
cette  tentative  d'assassinat ,  elle  ne  fut  pas  même  le  sujet 
d'un  commencement  d'instruction,  la  justice  pensant  appa- 
remment que  Gandin  en  avait  été  quitte  à  bien  bon  marché. 

Les  assassins  y  avaient  mis  trop  de  précipitation  et  leurs 
balles  s'étaient  égarées  sans  atteindre  le  but  qu'ils  s'étaient 
proposé.  Mais,  dans  la  crainte  que  ces  messieurs  ne  re- 
vinssent à  la  charge  et  ne  rectifiassent  leur  tir,  Gandin 
demanda  et  obtint  un  congé  qu'il  vint  passer  dans  sa 
famille. 

A  Paris  il  avait  failli  être  massacré  comme  royaliste,  parles 
républicains;  aux  Sables-d'Olonne,  sans  une  victoire,  il 
était  massacré  comme  républicain  par  les  royalistes. 

Qn  était  au  mois  de  février  1793  :  des  rassemblements 
se  formaient  sur  différents  points  de  la  Vendée,  le  sol 
tremblait,  et  si  le  volcan  n'était,  pas  encore  en  complète 
éruption,  il  commençait  déjà  à  jeter  des  flammes.  On  venait 
d'apprendre  aux  Sables  que  des  troubles  avaient  éclaté  à 
Landeronde  et  que  des  bandes  de  paysans  s'étaient  portées 
chez  les  patriotes  pour  les  désarmer.  Une  compagnie  de 
grenadiers,  à  laquelle  s'adjoignit  Gandin,  marcha  contre 
eux  et  les  dissipa.  Quelques  prisonniers  furent  ramenés 
aux  Sables^  et  il  résulta  de  leur  déclaration  la  preuve  de 
ce  que  l'on  soupçonnait,  à  savoir  que,  dans  la  Vendée,  le 
mouvement  royaliste  allait  éclater  sur  une  grande  échelle. 
Sur  ces  entrefaites,  le  détachement  des  Sables  fut  relevé 
par  un  détachement  de  Fontenay.  Celui-ci  ayant  voulu 
pousser  une  reconnaissance  plus  avant,  fut  rencontré  à 
Palluau,  par  les  Vendéens,  et  taillé  en  pièces.  Les  horribles 
massacres  de  Machecoul  venaient  d'avoir  lieu,  Legé  était 
au  pouvoir  des  royalistes  ;  les  administrateurs  des  districts 
et  les  gardes  nationales  sç  repliaient  sur  les  Sables,  tout 


—  177  - 

rarrondissement  était  évacué  par  les  républicains.  Il 
devenait  évident  que  les  efforts  des  Vendéens  allaient  se 
porter  sur  les  Sables.  La  possession  de  cette  place  leur 
donnant  un  bon  port  et  la  facilité  de  communiquer  aveoTAn- 
glelerre,  il  était  d'une  extrême  importance  pour  eux  de  s'en 
emparer.  Ainsi  menacés,  les  patriotes  réfugiés  aux  Sables, 
après  avoir  fait  serment  de  mourir  plutôt  que  de  se  rendre, 
coDflèrenl  le  commandement  de  la  place  aux  deux  com- 
mandants de  la  garde  nationale,  à  l'officier  municip») 
Laisné  et  à  leur  représentant  Gaudin.  Celui-ci,  quel- 
ques jours  après,  recevait  définitivement  le  comman- 
dement général,  le  commandant  Foucault  était  mis  sous 
ses  ordres  et  n'avait  que  le  commandement  en  second. 

Gaudin  s'empressa  de  mettre  la  ville  en  état  de  défense. 
A  cet  effet,  il  fil  démonter  une  batterie  qui  se  trouvait  hors 
de  l'enceinte  de  la  ville  et  l'établit  du  côté  de  ses  princi- 
pales avenues.  Tous  les  canons,  même  ceux  hors  de  ser- 
vice, furent  mis  en  réquisition  ;  il  s'en  trouva  deux  en  si 
mauvais  état  qu'ils  éclatèrent  pendant  le  combat.  Le  service 
de  ces  pièces  fut  confié  à  des  canonniers  matelots  du  port. 
Les  habitants  avaient  eu  soin  d'apporter  à  la  municipalité 
les  vieux  boulets  qu'ils  avaient  pu  se  procurer  et  tous  les 
objets  propres  à  faire  de  la  mitraille.  Gaudin,  en  même 
temps,  dépêchait  son  frère  à  l'île  de  Rhé  pour  demander 
des  secours  ;  il  en  revint  avec  un  bataillon  de  volontaires 
de  cinq  cents  hommes  environ. 

La  ville  s'approvisionnait  de  vivres,  la  municipalité  ré- 
glementait le  prix  et  la  qualité  du  pain,  le  capitaine 
Levêque,  commandant  de  la  garde  nationale,  recevait  des 
cartouches  et  employait  chaque  jour  des  ouvriers  à  en 
confectionner  de  nouvelles;  les  prisonniers  royalistes 
étaient  embarqués  et  dirigés  sur  l'île  de  Rhé  ;  Gaudin,  en 
qualité  de  commandant  général,  prenait  toutes  ses  disposi- 

12 


-  178  — 

lions  pour  opposer  aux  royalistes  une  vigoureuse  résis- 
tance. 

Au  bruit  de  l'approche  de  l'ennemi,  Olonne  et  Talmonl 
avaient  spontanément  envoyé  aux  Sables  des  détachements 
de  leur  garde  nationale.  Un  nommé  Simonneau,  de  Ghal- 
lans,  venait  d'être  arrêté  porteur  de  cocardes  blanches, 
et  tout  annonçait  une  attaque  imminente. 

Les  Vendéens  avançaient  en  effet.  Le  24  mars,  le  lende- 
main de  l'arrivée  des  volontaires  de  l'île  de  Rhé,  le  com- 
mandant Foucault  apprenant  que  les  insurgés  étaient  soli- 
dement établis  au  passage  de  la  Grève,  résolut  de  les  en 
déloger.  Il  marcha  contre  eux  avec  cinq  cents  fantassins, 
cent  cavaliers  et  deux  canons.  Quelques  coups  de  mitraille 
mirent  le  désordre  dans  les  rangs  de  l'ennemi  qui  prit  la 
fuite.  La  petite  colonne  expéditionnaire  rentra  aux  Sables 
à  cinq  heures  du  soir. 

Quelques  instants  après,  la  générale  battait  dans  tous  les 
quartiers  de  la  ville.  On  venait  d'apercevoir  un  corps  de 
trois  ou  quatre  mille  hommes  qui  s'avançait  par  la  route 
de  Nantes.  Les  troupes  sablaises  marchèrent  résolument  à 
sa  rencontre.  L'engagement  eut  lieu  à  la  Vénerie,  Ji  une 
demi  lieue  des  portes  des  Sables.  L'action  était  à  peine 
commencée  que  JoUy  avait  un  cheval  tué  sous  lui  par  un 
boulet  de  canon,  et  qu'un  homme  était  frappé  mortelle^ 
ment  à  ses  côtés.  Mais  les  Sablais  qui  n'étaient  pas  en 
nombre,  s'aperce  vaut  que  l'ennemi  étendait  ses  aîles  pour 
les  envelopper,  se  replièrent  en  bon  ordre,  ne  cessant  de 
combattre  qu'à  neuf  heures  du  soir.  A  ce  moment,  les 
Vendéens  se  retirèrent. 

Le  28,  trois  cents  volontaires  de  Bordeaux  arrivèrent  au 
port,  annonçant  des  secours  nombreux  et  prochains  que 
devaient  envoyer  les  départements  voisins. 
Le  même  jour,  on  signalait  deux  colonnes  ennemies  s'a- 


—  179  — 

vançant,  l'une  par  la  route  d'Olonne,  l'autre  par  celle  de 
Nantes.  Au  milieu  de  celle  dernière  flottait  un  drapeau 
blanc  avec  cette  inscription  :  Vaincre  ou  mourir. 

A  minuit,  les  premières  opérations  du  siège  commen- 
çaient ;  à  quatre  heures  du  matin,  dix  pièces  de  canon 
étaient  en  batterie,  onze  autres  allaient  aussi  être  tournées 
contre  la  ville. 

Les  Vendéens  que  commandaient  Joly  et  Savin  étaient 
pleins  de  confiance  ;  le  curé  des  Lues,  en  leur  donnant  sa 
bénédiction,  avait  promis  la  victoire.  L'infanterie  s'était 
logée  en  partie  dans  les  chemins  creux  qui  avoisinent  la 
ville ,  principalement  dans  l'allée  des  Soupirs,  en  partie 
autour  des  bagages,  cette  dernière  ainsi  exposée  au  feu  des 
assiégés. 

Pendant  que  l'ennemi  faisait  ses  dispositions  d'attaque, 
Gaudin  prenait  ses  mesures  pour  la  défense.  Six  cents 
hommes  occupaient  la  Chaume,  et  la  patache  avait  pris 
position  aufond  du  port  pour  leur  prêter  le  secours  de  son 
artillerie.  Une  corvette  qui  se  trouvait  en  rade  s'était  ap- 
prochée le  plus  près  possible  de  la  côte  pour  défendre  la 
porte  de  Saint-Jean  et  repousser  une  tentative  du  côté  des 
moulins.  Sur  les  remparts,  chacun  était  à  son  poste,  les 
femmes  elles-mêmes  faisant  bonne  contenance  et  excitant 
les  hommes  à  se  bien  conduire. 

Le  temps  était  fort  beau,  et  le  ciel  sans  nuages  permet- 
lait  à  la  lune,  à  ce  moment  en  son  plein,  d'éclairer  les 
manœuvres  de  l'ennemi.  Des  avant-postes,  les  Sablais 
voyaient  tout  et  rendaient  au  commandant  un  compte 
fidèle  et  détaillé.  A  quatre  heures  du  matin,  deux  coups  de 
canon^  partis  des  batteries  ennemies,  annoncèrent  que  l'at- 
taque commençait  ;  la  ville  y  répondit  immédiatement. 
L'artillerie  des  Sables  était  d'un  calibre  supérieur  à  celle 
de  l'ennemi  et  ses  pièces  étaient  bien  mieux  servies;  aussi 


—  t80  — 

ses  rapides  volées  produisirent  promptement  des  effets  très- 
appréciables  dans  les  rangs  des  Vendéens,  tandis  que  ceux-ci, 
dont  le  tir  était  mal  dirigé,  ne  causaient  aucun  dommage  aux 
défenses  delà  place.  Aussi  Gaudin,  dans  la  crainte  qu'elle  ne 
leur  fît  changer  un  pointage  si  mal  dirigé,  ordonna-t-il  à 
la  patache  de  cesser  son  feu. 

A  six  heures,  on  aperçut  des  fuyards  sur  les  routes 
d'Olonne  et  de  la  Molhe  ;  à  sept,  le  désordre  augmentait 
encore,  et  tous  ceux  qui  ne  trouvaient  pas  un  abri  dans  les 
fossés  ou  dans  les  chemins  creux,  tournaient  le  dos  et  se 
sauvaient  dans  tous  les  sens.  Les  Sablais  tentèrent  alors 
une  sortie  par  la  porte  de  Talmont;  ils  descendirent 
entre  les  deux  couvents  et  s'avancèrent  rapidement  pour 
attaquer  les  masses  encombrant  l'allée  des  Soupirs  ;  mais 
leur  petit  détachement  se  trouvai  avoir  à  lutter. contre  des 
forces  si  supérieures,  qu'ils  furent  obligés  de  rentrer  dans 
la  place. 

Cependant  l'ennemi  tirait  à  boulets  rouges  et  son  tir 
rectifié  était  surtout  dirigé  contre  l'hôtel-de-ville.  PJu- 
sieurs  maisons  de  ce  quartier  avaient  été  atteintes  , 
entr'autres  celle  du  procureur  Blaie,  laquelle,  sans  de 
prompts  secours,  eût  été  complètement  incendiée.  Pour- 
tant le  plus  grand  nombre  des  boulets  passant  au- 
dessus  de  la  ville  allaient  s'éteindre  dans  la  mer.  Le  com- 
bat durait  depuis  quatre  heures,  quand  un  boulet  parlant 
de  la  batterie  du  Thabor,  vint  frapper  les  fourneaux  enne- 
mis et  projeter  le  feu  sur  les  poudres  entassées  à  peu  de 
distance.  L'explosion  fut  terrible  et  le  sauve-qui-peut  devint 
général.  L'artillerie  des  Sables  redouble  alors  ses  décharges, 
et,  au  milieu  de  ce  troupeau  confus  de  fuyards,  pas  un  de  ses 
coups  n'est  perdu.  Une  charge  de  cavalerie  rendit  encor£  la 
défaite  plus  complète,  sans  queJolly,qui  ne  cédait  le  terrain 
qu'à  regret,  pût  l'arrêter  plus  d'un  instant  en  pointant 


—  181  — 

contre  elle  une  pièce  chargée  à  mitraille,  k  laquelle  lui- 
même  avait  mis  le  feu.  Avant  même  que  la  cavalerie  n'eût 
donné,  une  colonne  de  trois  cents  hommes,  presque  tous 
Olonnais,  profilant  du  désordre  que  l'explosion  des  poudres 
avait  produit  dans  les  rangs  vendéens,  s'était  élancée  de  la 
Chaume  et  était  tombée  sur  les  fuyards. 

La  victoire  des  Sablais  fut  complète.  Les  royalistes  per- 
dirent toute  leur  artillerie  et  presque  tous  leurs  approvi- 
sionnements. La  plaine  resta  couverte  de  faux,  de  fourches, 
de  bâtons  ferrés,  de  pics,  de  pelles,  armes  improvisées  et 
peu  meurtrières,  de  sabots,  de  fusils,  et  aussi  d'amulettes 
en  papier  béni.  On  releva  trois  cents  huit  cadavres  et  l'on 
sut  que  le  nombre  des  blessés  avait  été  considérable.  Aux 
étoles  qu'ils  portaient  sous  leurs  vêtements,  on  crut  recon- 
naître deux  prêtres  parmi  les  morts.  Une  centaine  de  pri- 
sonniers fut  ramenée  en  ville.  FiCs  Sablais  ne  perdirent 
qu'un  homme,  l'orfèvre  Payneau,  tué  par  un  boulet  au 
commencement  de  l'action. 

Le  soir,  le  général  Boulard  et  le  représentant  Niou  arri- 
vèrent avec  des  renforts  et  des  munitions.  Dans  ce  moment, 
la  ville  était  sauvée;  ils  la  trouvèrent  encore  sous  l'émotion 
de  la  journée.  La  maison  commune  ressemblait  à  un  arse- 
nal; elle  était  remplie  de  poudre  que  Gandin  y  avait  fait 
transporter  des  poudrières  situées  hors  de  la  ville.  La  mu- 
nicipalité était  resiée  en  permanence  pendant  tout  le  temps 
du  combat.  Bien  que  des  boulets  rouges  eussent  traversé 
la  maison  oii  elle  était  réunie,  elle  élait  restée  en  séance, 
sous  la  présidence  du  frère  de  Gaudin,  alors  maire  delà  ville. 
Boulard  et  Niou  adressèrent  de  vives  félicitations  aux  dé- 
fenseurs des  Sables;  Boulard  voulut  même  s'attacher  Gau- 
diUj,  comme  adjudant  général,  mais  celui-ci  ne  crut  pas 
pouvoir  accepter  sa  proposition  et  resta  chargé  du  com- 
mandement des  Sables,  jusqu'à  l'expiration  de  son  congé. 


—  182  — 

Gaudin  mit  à  profit  son  commaDdemenl  temporaire, 
pour  compléter  les  défenses  des  Sables,  improvisées  quel- 
ques jours  avant  leur  attaque.  Il  fit  construire  des  parapets 
et  des  redoutes  en  gazon  et  en  fascines,  et,  comme  per- 
sonne n'entendait  rien  à  ces  sortes  d'ouvrages,  qu'il  était 
un  peu  homme  du  métier,  ayant  été  caoonnier  garde-côte, 
il  dirigea  les  travaux  et  mit  même  plus  d'une  fois  la  main 
à  l'œuvre.  Par  ses  soins,  un  petit  arsenal  fut  établi,  les 
affûts  endommagés  furent  réparés,  d'autres  furent  cons- 
truits, des  chevaux  de  frise,  des  plate-formes,  des  ouvrages 
spéciaux  mirent  les  Sables  dans  un  état  respectable  de 
défense. 

Le  8  avril  1798,  la  Convention  rendait  le  décret  sui- 
vant : 

«  Mention  honorable  sera  faite  au  procès-vurbal  et  in- 
»  sérée  au  bulletin,  de  la  prudence  et  de  la  bravoure  qu'ont 
»  manifestées  les  citoyens  Foucault  et  Gaudin,  commandant 
»  les  troupes  cantonnées  aux  Sables. 

»  La  Convention  décrète  aussi  que  les  habitants  de  la 
»  ville  des  Sables  ont  bien  mérité  de  la  patrie.  » 

La  journée  du  29  mars  sauva  deux  fois  la  vie  à  Gaudin  ; 
elle  le  sauva  d'abord  des  mains  des  Vendéens  qui  ne  lui 
auraient  point  fait  de  quartier  ;  elle  le  sauva  aussi  de 
celles  des  terroristes,  comme  nous  allons  le  voir. 

Les  montagnards  n'avaient  oublié  ni  le  discours  ni  le 
vote  de  Gaudin,  au  moment  du  procès  de  Louis  XVL 
Sa  conduite,  dans  la  Vendée,  ne  l'avait  point  amnistié  à 
leurs  yeux,  et  ils  étaient  bien  décidés  à  saisir  la  première 
occasion  pour  se  débarrasser  d'un  homme  dont  la  terrible 
apostrophe  retentissait  encore  à  leurs  oreilles.  Un  des  plus 
fougueux.  Bourdon  de  l'Oise,  se  chargea  de  demander  sa 
mise  en  accusation. 

Bourdon  de  l'Oise,  grand  partisan  d'une  justice  sommaire 


—  183  ~ 

et  expéditive,  n'était  pas  difficile  sur  les  moyens  de  Taccusa- 
tioD,  et  avait  peu  de  goût  pour  les  formes  conservatrices 
de  la  défense.  C'était  lui  qui,  à  la  tribune  des  Jacobins, 
avait  fait  cette  motion  que  d'unanimes  applaudissements 
avaient  accueillie  :  «  Bien  des  gens  veulent  employer  des 
»  formes  de  procureur  pour  juger  Louis  XVI.  Il  est  un 
B  moyen  de  leur  répondre.  (Jes  messieurs  veulent  un  juré 
»  d'accusation  et  un  tribunal  qui  applique  la  loi.  Eh  bien, 
»  nous  avons  tout  cela.  Les  canons  des  Parisiens  et  des 
«  fédérés,  voilà  le  juré  d'accmation  ;  l'incarcération  de 
»  Louis  XVI  au  Temple,  voilà  le  juré  du  jugement;  et  la 
»  Convention  nationale  est  le  Tribunal  chargé  d'appliqué 
0  Ut  loi.  Les  amis  des  formes  les  trouveront  toutes 
»  observées  dans  le  procès  du  Roi.  » 

La  proposition  de  Bourdon  de  l'Oise  ne  fut  pourtant  pas 
prise  en  considération  ;  seulement  Gaudin  regut  l'ordre  de 
venir  immédiatement  reprendre  sa  place  à  la  Convention. 

L'échec  de  Bourdon  de  l'Oise  ne  l'avait  point  découragé, 
aussi  quand  six  mois  plus  tard,  Gaudin  monta  à  la  tribune 
pour  rendre  compte  de  l'état  de  la  Vendée,  et  probable- 
ment pour  blâmée  les  mesures  violentes  que  l'on  prenait 
contre  ce  malheureux  pays,  fut-il  interrompu  par  son  dé- 
nonciateur qui  demanda  à  la  Convention  et  en  obtint  qu'a- 
vant toute  autre  chose,  la  conduite  personnelle  de  Gaudin 
fui  soumise  au  Comité  de  sûreté  générale. 

Galilée  n'était  sorti  de  prison  que  parce  qu'il  avait  con- 
fessé avoir  commis  une  grosse  hérésie,  en  prétendant  que 
Id' terre  tournait  autour  du  soleil.  Gaudin,  pour  échapper 
à  l'échafaud,  fut  obligé  de  faire  une  sorte  d'amende  hono- 
rable, d'avouer  qu'à  la  Convention  il  n'avait  pas  été  irré- 
prpchable,  paraissant  donner  à  un  acte  de  courage  dont 
il  devait  être  fier,  le  caractère  d'un  acte  de  faiblesse.  Si, 
dans  cette  circonstance,  il  ne  montra  pas  la  fermeté  hé- 


-^  184  — 

roïque  dont  il  avait  fait  preuve  un  autre  jour,  c'est  qu'en 
défendant  sa  vie,  il  n'avait  à  compromettre  celle  de  per- 
sonne. Il  argua  encore  de  ses  bonnes  intentions,  rappela 
ceux  de  ses  votes  qui  paraissaient  avoir  le  caractère  révo- 
lutionnaire, s'appuya  sur  la  défense  des  Sables,  produisit, 
pour  sa  justification,  des  certificats  de  la  société  populaire 
du  Conseil  d'administration  de  son  district  et  du  Conseil 
général,  ainsi  que  des  administrateurs  du  district  de  Cbal- 
lans.  Parmi  ces  pièces,  la  dernière,  si  l'on  était  remonté  à 
la  source  d'où  elle  émanait,  était  faite  pour  le  compro- 
mettre plutôt  que  pour  lui  être  utile,  car  ses  auteurs 
avaient  autant  de  fermeté  dans  leur  modération  que  dans 
leur  patriotisme,  et  les  menaces  du  plus  abominable  de 
tous  les  terroristes  ne  purent  jamais  les  détourner  de  la 
voie  de  l'humanité  et  de  la  justice.  Puisque  eux  enpore 
furent  obligés  de  se  défendre,  qu'on  me  permette  une  di- 
gression qui  trouvera  son  excuse  dans  le  nom  que  je 
porte. 

Le  Directoire  du  district  de  Challans  était  composé  des 
citoyens  Mourain,  Merlet,  Bodet,  Cormier,  Merland,  procu- 
reur syndic  ;  Ganachaud,  secrétaire.  Voyons  comment  ils 
accomplirent  leur  mission,  et  avec  quelles  difficultés  ils 
eurent  a  lutter. 

La  Vendée  tout  entière  n'était  pas  encore  en  feu,  car  il 
ne  faut  pas  s'imaginer  que  ce  mouvement  contre-révolu- 
tionnaire, qui  prit  des  proportions  grandioses,  ait  été,  à  ses 
premiers  jours,  spontané  et  général.  Vu  de  loin,  un  peuple 
qui  paraît  se  lever  tout  entier,  prêt  à  mourir  pour  sa  foi 
et  pour  son  roi,  présente  un  spectacle  si  sublime,  que 
l'admiration  ne  va  pas  chercher  tous  les  ressorts  qui  le 
firent  mouvoir.  La  raison  est  plus  exigeante,  et,  avant 
d'écrire  l'histoire  de  cette  grande  insurrection,  elle  en  veut 
pénétrer  les  replis  les  plus  cachés.  Bien  des  éléments  divers 


—  185  — 

cDlrèreDt  dans  Tinsurrection  de  la  Vendée,  et  pour  ceux 
qui  De  veulent  écrire  ni  une  diatribe  ni  un  roman,  il  im- 
porte de  les  examiner  avec  attention.  L'élément  royaliste 
y  eut  sa  part  sans  doute,  mais  ce  serait  commettre  une 
grande  erreur  que  de  lui  appliquer  la  première  place,  et 
surtout  de  croire  que  la  Vendée  se  souleva  tout  enlière  à 
la  voii  de  la  noblese.  Les  grands  mouvements  populaires 
viennent  de  bas  en  haut,  et  non  de  haut  en  bas,  et  à  ceux 
qui  croiraient  que  le  contraire  soit  arrivé  dans  la  Vendée, 
il  suffirait  de  rappeler  que  les  paysans  forcèrent  Cha- 
retteà  prendre  les  armes;  qu'ils  mirent  à  leur  tête  Gatheli- 
oeau  et  Stoflet  qui  n'étaient  pas  de  haute  lignée,  et  dont  le 
dernier  ne  prenait  guère  la  peine  de  dissimuler  sonéloigne- 
menl  pour  les  gentilshommes.  L'élément  religieux  fut  bien 
aulreipent  puissant.  Privés  des  ministres  du  culte  dans  les- 
quels ils  avaient  confiance,  ne  voulant  pas  accepter  ceux 
qu'on  leur  imposait  pour  défendre  leur  foi,  ils  se  prépa- 
rèrent à  faire  le  sacrifice  de  leur  vie.  Quant  aux  prêtres, 
pendant  que  beaucoup  d'entre  eux  cherchaient  dans  l'exil 
un  refuge  contre  la  persécution,  d'autres,  oublieux  des  pa- 
roles de  l'Evangile,  se  jetèrent  dans  les  rangs  des  Vendéens, 
ei,loin  de  se  borner  à  leur  offrir  les  secours  de  la  religion, 
furent  les  premiers  à  pousser  le  cri  de  guerre.  A  ces  deux 
mobiles,  ajoutez  la  mise  à  exécution  de  la  loi  du  23  fé- 
vrier 1798,  sur  le  recrutement  des  armées,  et  aussi  les 
incitations  particulières  de  quelques  esprits  aventureux  ou 
d'hommes  pervers  qui  se  rencontrent  dans  toutes  les  révo- 
lutions, masquant  tantôt  des  couleurs  du  patriotisme,  tan- 
tôt de  celles  de  la  fidélité,  leur  ambition  ou  leurs  rancunes 
personnelles.  Quoi  qu'il  en  soit,  dans  cet  alliage,  le  plomb 
vil  disparaissait  sous  la  couche  de  l'or  pur. 

Vous  avez  quelquefois  contemplé  d'un  point  élevé  les 
richesses  d'une  belle  campagne  :  les  gras  pâturages,  les 


-  186  — 

abondantes  moissons,  la  végétation  luxuriante  des  arbres 
ont  excité'  votre  admiration,  et  votre  œil  ravi  n'a  vu  que 
les  beautés  du  tableau  sans  en  apercevoir  les  taches.  Mais 
descendez  des  hauteurs  où  vous  étiez  placé,  parcourez 
les  champs  qui  tout-à-Fheure  étaient  à  vos  pieds,  et  vous 
trouverez  qui  se  dérobaient  à  vos  regards  :  bien  des 
cloaques,  bien  des  ronces  et  bien  des  épines. 

Aux  causes  que  ûous  venons  d'énumérer,  il  faut  en 
ajouter  une  dernière  plus  puissante  que  toutes  les  autres  et 
qui  prolongea  la  lutte  quand  elle  était  prête  à  finir.  Je 
veux  parler  de  la  guerre  d'extermination  que  la  République 
déclara  à  la  Vendée,  guerre  dont  des  mesures  atroces  ar- 
rachèrent à  la  charrue,  pour  le  rallier  à  Tinsurrection,  le 
dernier  de  ses  enfants.  L'appel  aux  armes  fait  par  la  noblesse, 
les  prédications  du  clergé,  la  crainte  de  servir  sous  les 
drapeaux  de  la  République,  l'ambition  de  quelques  parti- 
sans et  des  sentiments  personnels  d'envie  ou  de  haine  au- 
raient été  însufQsants  à  soulever  toute  la  Vendée.  Il  ne 
manquait  pas  d'hommes  paisibles,  dans  le  marais  particu- 
lièrement, qui  ne  demandaient  pas  mieux  que  de  rester 
tranquilles  dans  leurs  foyers.  Qu'on  ne  les  entravât  pas 
dans  la  pratique  du  culte  catholique,  qu'on  ne  les  pressurât 
pas  de  cent  façons  et  qu'on  ne  les  mît  pas  en  réquisition 
continuelle  pour  les  fournitures  de  l'armée;  quand  ils 
n'avaient  encore  fait  aucun  acte  d'agression  contre  le  nou- 
vel ordre  de  choses,  qu'on  ne  vînt  pas  brûler  leurs  maisons 
et  massacrer  leurs  familles,  ils  n'eussent  pas  été,  le  déses- 
poir et  le  sentiment  de  la  vengeance  dans  le  cœur,  grossir 
l'armée  de  Gharetle. 

Le  Directoire  du  district  de  Ghallans  le  comprenait 
ainsi. 

Si  la  force  des  circonstances  rendait  indispensable  la 
présence  de  troupes  chargées  de  faire  rentrer  dans  l'ordre 


-  187  - 

ceux  qui  s'en  écartaient,  il  était  très-disposé  à  prendre 
pour  devise  le  parcere  subjectis  du  poète.  II  mettait  donc 
toute  sorte  d'adoucissements  dans  l'exécution  des  mesures 
qu'il  était  obligé  de  prendre.  Chargé  de  procurer  à 
l'armée  toutes  les  denrées  dont  elle  avait  besoin ,  il 
préférait  les  obtenir  par  la  persuasion  que  par  la  force. 
Ce  n'était  pas  seulement  le  côté  matériel  qui  était  l'objet 
de  ses  préoccupations;  il  fallait,  avant  tout,  calmer  et 
rassurer  les  esprits,  et,  à  cet  effet ,  d'une  part ,  lutter 
contre  les  incitations  royalistes,  de  l'autre ,  refuser  d'être 
les  instruments  complaisants  d'un  pouvoir  furieux.  C'est 
dans  cette  double  pensée  que  Bodet  et  Merland ,  au  péril 
île  leur  vie,  parcouraient  la  commune  de  Soulans,  faisant 
entendre  des  paroles  de  paix  et  de  conciliation  que  de- 
vaient malheureusement  démentir  le  lendemain  les  ordres 
sanguinaires  de  Carrier  trop  bien  exécutés  par  Turreau. 
Entre  le  prêtre  non  assermenté  peu,  favorable ,  comme  on 
le  pense  bien,  aux  idées  nouvelles  et  ne  prenant  guère  la 
peine  de  dissimul^er  son  opposition,  et  le  prêtre  assermenté, 
pour  le  moins  aussi  intolérant  que  le  premier,  irrité 
de  voir  sa  secte  presque  sans  sectateurs,  refusant 
souvent  (fe  donner  le  baptême  à  l'enfant  du  père  ou 
de  la  mère  qui  n'allaient  point  à  sa  messe,  refusant 
pareillement  la  sépulture  à  ceux  qui  n'avaient  point 
été  confessés  par  lui  (1)  ils  étaient  obligés  à  de  grands 
ménagements. 

L'ancien  desservant  de  la  paroisse  de  Croix- de-Vie , 
prêtre  non  assermenté  ,  recommandable  à  beaucoup 
d'égards,  avait  eu  le  tort  de  donner  lecture  au  prône  d'un 
ordre  du  commandant  royaliste  Dabbaye  ;  les  administra- 
teurs du  district   de  Challans    se  contentèrent   de   lui 


(1)  Mémoire  des  administrateurs ,  pages  5  et  6. 


—  188  — 

enjoindre  de  se  renfermer  à  l'avenir  dans  l'exercice  du 
culte  qu'ils  lui  prometlaienl  de  protéger. 

Dans  leurs  actes  et  dans  leurs  paroles  ils  faisaient  doDC 
également  preuve  de  prudence  et  de  modération. 

Pendant  que  de  modestes  patriotes  se  dévouaient  ainsi 
pour  faire  accepter  par  la  Vendée  le  Gouvernement  répu- 
blicain, que  faisait-on  dails  les  hautes  régions  du  pouvoir? 
Voilà  ce  qu'écrivaient  ses  agents  les  plus  accrédités  : 

23  frimaire. 

Carrier  au  général  Haio. 

«  Il  entre  dans  mes  projets ,  et  ce  sont  les 

»  ordres  de  la  Convention  nationale ,  d'enlever  toutes  les 
»  subsistances,  les  denrées,  les  fourrages,  tout  en  un  mot, 
»  dans  ce  maudit  pays,  de  livrer  aux  flammes  tous  les 
»  bâtiments ,  d'en  exterminer  tous  les  habitants ,  car  je 
»  vais  incessamment  t'en  faire  passer  l'ordre. 

» Oppose  toi  de  toutes  les  forces  à  ce  que  la 

»  Vendée  prenne  ou  garde  un  seul  grain.  Fais-les  délivrer 
»  aux  commissaires  du  Gouvernement  séant  à  Nantes ,  je 
»  t'en  donne  l'ordre  le  plus  précis,  le  plus  impératif.  Tu 
»  m'en  garantis,  dès  ce  moment  l'exécution  ;  en  un  mot, 
0  ne  laisse  rien  dans  ce  pays  de  proscription.  » 

Turreau,  l'exécrable  Turreau  dont  le  journal  ofiBciel  a 
voulu ,  il  y  a  quelques  années ,  réhabiliter  la  mémoire , 
avait  pris  le  commandement  en  chef  des  armées  de  l'Ouest 
au  mois  de  décembre  1793 ,  c'est-à-dire  après  l'anéantisse- 
ment de  l'armée  de  la  Loire  à  Savenay.  Dans  ce  moment , 
épuisés  par  la  lutte,  ceux  des  Vendéens  qui  avaient  survécu 
à  tant  de  désastres  ne  demandaient  pas  mieux  que  de 
déposer  les  armes,  pourvu  qu'on  leur  assurât  la  vie  sauve. 
Mais  le   général  en  chef  avait  d'autres  projets ,  il  avait 


-  189  — 

déclaré  qu'il  ne  lui  fallait  qu'une  promenade  de  dix  jours 
pour  pacifier  la  Vendée.  Celle  promenade  devait  se  faire 
le  fer  et  le  feu  à  la  main.  Douze  colonnes  se  mirent  en 
marche,  massacrant  sur  leur  passage  sans  distinction 
d'âge  ni  de  sexe,  tous  ceux  qu'elles  rencontraient ,  et 
promenant  l'incendie  en  même  temps  que  la  mort.  Si  les 
autorités  constituées  du  pays  se  permettaient  de  protester 
contre  ce  qu'avait  de  barbare  une  manière  de  faire  qui,  ne 
laissant  aux  pauvres  gens  de  la  campagne  aucun  refuge, 
les  forçait  à  continuer  une  lutte  désespérée ,  il  répondait 
en  ces  termes  : 

Turreau ,  général  en  chef  des  armées  de  l'Ouest ,  au 
général  Carpentier. 

«  Songe  surtout  que  les  prétendues  autorités  consti- 
»  tuées  sont  nulles  dans  cet  infâme  pays,  que  tout  doit  se 
»  faire  militairement.  » 

El  voilà  dans  quel  style  il  écrivait  Si  ces  mêmes  auto- 
rités : 

Turreau ,  général  en  chef  des  armées  de  l'Ouest,  aux 
administrateurs  composant  le  Directoire  du  district  de 
Ghallans. 

«  Je  suis  instruit  par  le  général  Haxo  des  obstacles 
»  que  vous  apportez  aux  mesures  que  j'ai  prises ,  pour  la 
»  destruction  des  brigands  et  de  leurs  repaires.  L'incendie 
»  général  est  ordonné,  ainsi  que  l'enlèvement  de  tous  les 
»  objels  de  subsistance.  Chacun  des  généraux  que  j'ai 
»  l'honneur  de  commander ,  a  reçu ,  de  moi ,  l'ordre 
»  positif  d'exécuter  ces  mesures  rigoureuses^  sans  se 
»  permettre  ni  écouter  aucunes  réclamations,  même  celles 
»  des  corps   constitués;    ils  ont  l'ordre  non-seulement 


—  190  — 

I»  d'agir  militairement  (on  sait  ce  que  signifiait  ce  mot) 
i»  contre  les  administrés  ;  mais  même  contre  vom ,  si 
»  vom  osez  t)ous  permettre  désormais  d'apporter  la 
»  moindre  entrave  à  V exécution  de  nos  ordres.  Je  vous 
»  invite  à  ne  pas  oublier  que  spécialement  chargé ,  par  le 
»  Comité  de  salut  public,  de  finir  la  guerre  de  la  Vendée, 
»  ce  n'est  pas  à  vous  que  je  dois  compte  des  moyens  que 
fi  j'ai  pris  pour  y  parvenir.  » 

Renchérissant  sur  ces  menaces,  le  représentant  Garreau 
se  rend  à  la  Société  populaire  de  Challans ,  et  là ,  il 
dénonce  les  administrateurs  du  Directoire  comme  des 
contre-révolutionnaires,  des  partisans  de  Gharette,  les 
menaçant  des  vengeances  de  la  Convention ,  et  ajoutant, 
au  grand  ébahissement  de  ceux  qui  Técoutenl  :  Au  reste, 
la  guerre  de  la  Vendée ,  elle  finira  quand  nous  vou- 
drons. 

Si  les  administrateurs  demandaient  justice  à  Tautorité 
militaire  des  vexations  inouies  auxquelles,  de  la  part  de  la 
troupe,  un  paysan  se  trouvait  en  butte  :  «  Je  vois  bien , 
)>  répondait  l'aide-de-camp  du  général,  que  les  adminis- 
»  trateurs  de  ce  district  sont  tous  des  brigands,  puisqu'ils 
»  cherchent  à  prendre  le  parti  des  brigands.  » 

En  même  temps ,  Barère  faisait  entendre  à  la  tribune 
ces  paroles  menaçantes  : 

«  Il  approche  le  jour  terrible  où  le  flambeau  de  la 
»  vérité  viendra  éclairer  toutes  les  profondeurs  de  ces 
»  repaires  de  la  Vendée ,  le  jour  où,  d'une  main  assurée , 
))  nous  déchirerons  le  bandeau  épais  qui  couvre  encore 
»  quelques  instants  toutes  ces  intrigues  lointaines,  toutes 
»  ces  manœuvres  locales,  toutes  ces  trahisons  militaires, 
»  ces  ambitions  diverses  des  chefs.  » 

Et  les  faits  répondaient  aux   paroles;  le  fer  et  le  feu 


—  191  — 

poursuivaient  partout  leur  œuvre  de  destruction.  A  Falleron 
les  habitants  étaient  réunis  pour  se  soumettre.  Au  moment 
même  oii  ils  allaient  faire  acte  d'adhésion  au  Gouverne- 
ment, la  troupe  les  entoure  et  les  fusille ,  sans  écouter 
leurs  protestations.  Ailleurs  on  égorge  femmes  et  enfants 
sans  pitié.  Huche,  un  des  exécuteurs  des  hautes  œuvres  de 
Turreau,  se  donna,  dit-on,  l'agréable  passe-temps  de  voir 
rouler  jusqu'au  bas  d'une  côte  escarpée  des  femmes  qu'il 
avait  fait  fusiller  sur  sa  pente,  pour  rire  des  accidents  de  leur 
chute.  J'ai  été  bercé  de  ces  horribles  récits ,  et  malheu- 
reusement ce  n'étaient  point  des  contes  pour  endormir 
mon  enfance,  mais  une  véridique  et  lamentable  histoire. 

Devant  ces  menaces,  devant  ces  terribles  exécutions, 
que  va  faire  le  Directoire  du  district  de  Challans?  Courber 
la  tête  apparemment,  se  faire  oublier,  et ,  dans  le  silence , 
laisser  passer  l'orage.  Cette  conduite  que  lui  conseillait  la 
prudence,  il  ne  voulut  pas  la  suivre.  Les  violences  de 
langage  et  les  actes  d'extermination  purent  l'émouvoir,  ils 
ne  î'ébranlèrenr  pas. 

Une  insurrection  éclate  à  Beauvoir  ;  les  troupes  parties 
de  Challans,  pour  la  comprimer,  en  ramènent  de  nombreux 
prisonniers;  des  cris  de  mort  se  font  entendre,  des 
hommes  ardents  parlent  de  se  porter  à  la  prison  et  de  les 
y  massacrer  ;  les  administrateurs  du  district  de  Challans 
se  jettent  au-devant  d'eux  et  sont  assez  heureux  pour  les 
ramener  aux  sentiments  de  la  Maison  et  de  l'humanité.  Us 
dénoncent  les  excès  commis  dans  la  Vendée  ,  au  Comité 
de  salut  public ,  au  département ,  aux  généraux  Haxo  et 
Dutruy,  aux  représentants  Laignelot,  Musset  et  Lemaignen, 
à  tous  ceux  qu'anime  un  cœur  d'homme  et  dont  Tâme 
est  accessible  au  sentiment  de  la  pitié. 

A  la  terrible  lettre  du  général  Turreau ,  après  avoir 
déclaré  qu'ils  n'ont  jamais  eu  l'intention  de   s'immiscer 


—  192  - 

daDs  les  opérations  militaires,  ils  répondent  qu'ils  avaient 
cru  qu'il  était  de  leur  devoir  d'instruire  le  général  Hâiô  de 
ce  qui  se  passait  sous  leurs  yeux.  Nous  le  devions,  car  si 
nom  ne  l'avions  pas  fait ,  notre  silence  aurait  été  un 
crime  pour  nous,  aux  yeux  de  tout  homme  qui  veut  le 
bien  de  la  République.  Puis  ils  terminent  par  cette  fière 
déclaration  :  Quand  l'homme  de  bien  a  fait  ce  qu'il  devait 
faire,  tôt  ou  tard  il  est  toujours  reconnu;  si  dans  sa 
course  il  est  arrêté,  alors  il  remet  à  la  postérité  à  juger 
ses  actions.  Actuellement ,  nous  attendons ,  fermes  à 
notre  poste ,  et  forts  de  notre  conscience ,  tous  les 
événements;  tel  que  soit  notre  sort^  nous  ne  changerons 
jamais  de  principes. 

Voilà  comment  nos  pères  répondaient  aux  menaces  des 
proconsuls  de  la  Convention  !  Voilà  quels  exemples  ils 
ont  laissés  à  leurs  enfants  ! 

Le  20  nivôse  an  ii,  ils  écrivaient  au  Comité  de  salut 
public,  en  parlant  des  paysans  ruinés  par  les  ravages  des 
colonnes  infernales  : 


«  Que  peuvent  devenir  ces  hommes?  Croit-on  qu'ils 
»  viendront  de  suite  se  jeter  dans  les  bras  des  républicains? 
»  Cela  ne  se  présume  pas;  épouvantés  par  la  vue  des 
w  soldats ,  dont  on  a  eu  soin  de  leur  faire  le  plus  effrayant 
»  tableau,  ils  se  donneront  nécessairement  à  ceux  qui  ont 
w  su  leur  inspirer  une  telle  défiance  ;  et  sans  doute  ils 
*))  servent  bien  les  desseins  de  nos  ennemis,  ceux  qui 
»  agissent  ainsi  ;  tout  ce  qu'on  pourrait  croire ,  à  leur 
»  avantage  ,  c'est  qu'ils  n'en  ont  pas  l'intention.  Mais 
*)  quand  on  voit  que  ces  incendies  consument ,  à  la  fois, 
»  les  maison^ ,  les  blés  et  les  fourrages  dont  on  a  16  plus 
»  grand  besoin,  nous    ne  pouvons    nous  empêcher  de 


-  193  ^ 

»  CFoIre  que  ce  sont  des  ennemis  de  la  chose  publique , 
»  non  pas  seulement  ceux  qui  commettent  ces  actes  de 
»  barbarie,  mais  tous  les  chefs  qui  les  soufiErent ,  en  sup- 
0  posant  même  qu'ils  ne  les  ordonnent  pas.  » 

P.'S.  —  a  Le  général vient  de  nous  com- 

»  muniquer  deux  lettres,  dont  une  des  représentants.  .  . 
»  Celle  dont  nous  vous  avons  parlé,  et  l'autre  de.  .  . 
»  chef  d'état-major  de  la  colonne  aux  ordres  de.  .  . 
»  Nous  vous  en  faisons  passer  copie  : 

»  Représentants ,  vous  verrez  dans  la  dernière  de  ces 

«  lettres,  que  c'est  le  général qui  se  permet 

»  d'ordonner  ces  incendies  ;  ce  qu'il  y  a  d'inconcevable 
')  dans  sa  conduite,  c'est  qu'après  avoir  incendié  plus  de 
»  trente  métairies  dans  la  paroisse  de  Saint-Christophe , 
fl  où  il  n'y  avait  aucun  rassemblement,  il  donne  des  ordres 
»  de  venir  de  Legé,  qui  est  à  plus  de  trois  lieues  au-delà , 
»)  achever  de  brûler  ce  qui  n'avait  pu  l'être,  ou  ce  que  l'on 
»  avait  cru  devoir  épargner. 

»  De  grâce  ,  représentants ,  mettez  un  frein  à  la  fureur 
»  incendiaire  de  cet  homme  ;  dès  qu'il  ne  sait  rien  res- 
»)  pecter ,  il  n'est  pas  digne  de  commander ,  et  surtout 
»  dans  un  temps  où  le  soldat  a  le  plus  grand  besoin  de 
»  l'exemple  de  ses  chefs.  » 

Le  27  pluviôse  ,  de  la  même  année,  ils  écrivaient  de 
nouveau  au  Comité  de  salut  public  : 

«  Par  tous  les  courriers ,  citoyens  représentants ,  nous 
»  vous  écrivons,  nous  vous  mandons  la  misérable  situation 
»  de  notre  pays;  mais,  aujourd'hui,  elle  est  plus  affreuse 
»  que  jamais  ;  dans  un  jour,  nous  avons  vu  quatre  de  nos 
»  communes  impitoyablement   livrées    aux  flammes;  les^ 

13 


—  194  — 

»  fermes ,  les  ^orps  de  métairie  répandus  dans  les  cam- 
»  pagnes,  rien  n'a  été  épargné  ;  tout  n'offre  en  ce  moment 
»  qu'un  monceau  de  cendres ,  les  blés,  les  fourrages  qui 
»  se  trouvaient  dans  ces  maisons  destinés  à  la  vie  des 
»  cultivateurs  et  de  leurs  bestiaui  ont  eu  le  même  sort. 
»  Plus  de  cent  cinquante  tonneaux  de  grains,  pesant  trois 
»  mille  deux  cents  livres  chaque,  et  des  fourrages 
»  immenses  ont  disparu  en  moins  de  quatre  heures. 
»  Nous  n'avons  été  avertis  de  l'exécution  d'ordres  aussi 
»  barbares ,  que  quand  l'incendie  a  été  à  nos  portes,  sans 
»  savoir  si  le  lieu  de  nos  séances  n'aurait  pas  le  même 
»  sort.  » 

Le  lendemain,  Si8  pluviôse ,  après  avoir  fait  la  peinture 
la  plus  émouvante  des  atrocités  commises  dans  la  Vendée; 
après  avoir  présenté  les  femmes  et  les  vieillards  mxtssor 
crés,  les  enfants  égorgés  sur  le  sein  de  leurs  m^res  ou 
périssant  dans  les  flammes  allumées  par  de  barbares 
soldats ,  les  généraux,  par  leur  impéritie  et  leur  barbarie, 
au  lieu  de  terminer  la  guerre ,  poussant  au  désespoir  les 
habitants  des  campagnes  ;  après  avoir  déclaré  que 
Vhistoire  de  la  révolution  aura  à  rougir  des  calamités 
dont  la  Vendée  était  affligée,  les  directeurs  du  district 
de  Challans  arrêtèrent  :  Oui  l'agent  national  qu'il  serait , 
fait  des  observations  au  Comité  de  salut  public  de  la 
Convention  nationale  relativement  à  la  manière  barbare 
et  atroce  avec  laquelle  se  faisait  la  guerre  dite  de  la 
Vendée. 

Je  pourrais  poursuivre,  mettre  sous  les  yeux  du  lecteur 
bien  d'autres  pièces  émanées  du  Directoire  du  district  de 
Challans,  pièces  oii  respirent  le  même  esprit  et  les  mêmes 
sentiments;  mais  je  crois  en  avoir  assez  dit  pour  faire 
connaître  les  hommes  qui  le  composaient.  S'ils  n'étaient 
pas  des  lettrés  et  des  puristes  ,  des  hommes  à  talents , 


-  t95  — 

comme  ils  le  disaient  quelque  part,  s'ils  se  donnaienl  moins 
la  peine  d'arrondir  leurs  périodes  que  de  disputer  à  la 
fureur  des  soldats  qui  les  traquaient  comme  des  bétes 
fauves  des  malheureux  dont  le  seul  crime  était  d'être  nés 
sur  le  sol  de  la  Vendée  ,  personne  ne  songera  à  leur  faire 
des  chicanes  grammaticales.  Mais  étaient-ils  pour  Gaudin 
de  bien  bons  garants  de  l'espèce  de  patriotisme  qu'on 
exigeait  alors  ?  La  question  est  plus  contestable. 

Il  s'en  lira  pourtant.  Non-seulement  le  Comité  général 
ne  trouva  pas  qu'il  y  eut  lieu  de  l'envoyer  à  l'échafaud, 
mais  il  lui  confia  de  nouveau  la  mission  de  représentant 
auprès  des  armées  de  l'Ouest ,  à  laquelle  il  avait  déjà  été 
appelé  le  18  avril  1798. 

Nous  trouvons  Gaudin  dans  la  Vendée ,  au  moment  du 
traité  de  la  Jaunais ,  et  il  résulte  de  correspondances 
saisies  sur  des  officiers  royalistes ,  correspondances  dont 
nous  avons  la  copie  sous  les  yeux,  que  les  chefs  vendéens 
n'étaient  pas  tous  bien  sincères  dans  leurs  démonstrations 
pacifiques.  Au  reste,  Gaudin  avait  peu  de  confiance  dans  la 
promesse  que  Gharette  continuait  à  donner  de  ne  pas 
trahir  sa  parole^  et,  dans  la  prévision  d'un  nouveau  soulè- 
vement ,  il  prévenait  Grossetière,  un  de  ses  secrétaires , 
qu'il  demandait  un  renfort  de  quinze  mille  hommes. 

Quelque  temps  après,  une  nouvelle  prise  d'armes 
paraissant  imminente,  Gaudin  entreprit  de  la  prévenir. 
Quinze  soldats  déguisés  en  vendéens  reçurent  l'ordre  de 
surprendre  Gharette  au  milieu  de  son  quartier  général ,  de 
l'enlever  et  de  l'amener  prisonnier.  Ce  coup  de  main  ne 
réussit  pas.  Reconnus  sous  leur  déguisement,  les  républi- 
cains furent  eux-mêmes  arrêtés  par  les  royalistes. 

La  fin  du  régime  de  la  terreur  permit  à  Gaudin  de 
manifester  hautement  les  sentiments  de  modération  dont  il 
était  animé.  L'ordre  n'en  avait  pas  complètement  fini  avec 


-  196  — 

le  désordre.  Le  !«' prairial,  les  faubourgs  se  levèrent 
pour  porter  la  mort  au  seiu  de  la  Convention  nationale,  en 
altendant  que  les  sections  royalistes  vinssent  h  leur  tour 
se  briser  devant  la  mitraille.  Gandin  se  trouvait ,  dans  ce 
moment,  au  sein  de  la  Vendée  ;  son  collègue  Gbailloux  et  lui 
écrivirent  à  la  Convention  pour  la  féliciter  du  courage 
qu'elle  avait  montré  en  face  de  l'émeute. 

La  Vendée  paraissait  pacifiée,  et  la  Convention  après 
avoir  voté  la  Constitution  de  Fan  m ,  avait  mis  fin  à  son 
existence.  Le  calme  renaissait  dans  les  esprits,  et ,  libre 
désormais  des  luttes  politiques  et  des  affaires ,  Gandin 
allait  s'abandonner  aux  douces  joies  de  l'union  qu'il 
avait  contractée  avec  une  toute  jeune  fille,  dont  les 
ornements  de  l'esprit  relevaient  les  grâces  de  l'âge.  Ses 
concitoyens  ne  lui  en  laissèrent  pas  le  loisir.  Il  sortit  de  la 
Convention  pour  entrer  au  Conseil  des  Cinq-Cents ,  dont 
l'assemblée  électorale  du  département  de  la  Vendée  venait 
de  le  nommer  membre. 

Du  Conseil  des  Cinq-Cents,  Gandin  passa  au  Conseil  des 
Ancieps.  Après  le  18  brumaire  qu'il  n'avait  pas  accueilli 
avec  une  grande  faveur ,  il  se  rallia  à  la  nouvelle  Consti- 
tution et  vint  s'asseoir  sur  les  bancs  du  Corps  législatif. 

Les  temps  étaient  changés  ;  les  assemblées  délibérantes 
n'étaient  plus  une  arène  où  les  partis  se  menaçaient  du 
geste  et  de  la  voix.  Le  pouvoir  exécutif  s'était  réservé  une 
large  part  dans  le  gouvernement,  et,  la  victoire  aidant,  les 
esprits  étaient  beaucoup  plus  portés  vers  les  idées  d'ordre 
et  de  gloire  que  vers  celles  de  liberté.  Gandin ,  très 
opposé  d'abord  au  coup  d'état  du  18  brumaire  ,  se  rallia 
bientôt  au  consulat. 

Dans  l'ordre  moral  et  dans  l'ordre  politique,  les  hommes 
obéissent  aux  mêmes  lois  que  certains  corps  dans  l'ordre 
physique,  la  réaction  égale  l'action.  Avant  que  la  Conven- 


~  197  - 

tioD  concentrât  tous  les  pouvoirs  entre  ses  maîns,  la 
royauté  avait  déjà  été  tellement  amoindrie,  qu'elle  n'était 
plus  qu'une  ombre.  Sans  force  d'action ,  sans  force  de 
résistance,  elle  était  ballottée  entre  les  partis,  et  pourtant 
ceux  qui  la  sapaient  jusque  dans  ses  fondements  parlaient 
du  roi  comme  d'un  monarque  absolu ,  l'appelaient  un 
abominable  tyran  et  ne  paraissaient  rien  tant  redouter 
que  de  vivre  dans  l'esclavage.  Eh  bien ,  le  même  peuple , 
si  jaloux  de  ses  droits  ,  auquel  tous  les  pouvoirs  avaient 
été  confiés,  qui  avait  soumis  tous  les  fonctionnaires  au 
système  électif,  depuis  les  magistrats  jusqu'aux  évêques , 
ce  peuple  qui  avait  tué  son  roi,  au  cri  de  vive  la  liberté, 
abdiquant  aujourd'hui,  acceptait  avec  enthousiasme  une 
Constitution  qui  donnait  au  pouvoir  exécutif  le  droit  de 
promulguer  les  lois,  de  nommer  les  ministres ,  les  fonc- 
tionnaires; de  signer  les  traités,  de  proposer  les  lois, 
de  régler  les  recettes  et  les  dépenses  ;  qui  faisait  du  Corps 
législatif  un  assemblée  de  muets,  et  qui  ne  laissait  plus  à 
la  nation  de  ses  anciens  pouvoirs  électoraux ,  que  le 
système  des  listes  de  notabilités ,  dans  lesquelles  la  main 
du  pouvoir  exécutif  faisait  son  triage  et  ses  choix.  Ce 
n'était  pas  tout.  Les  consuls  escamotaient  à  leur  profit  la 
liberté  de  la  presse.  De  tous  ses  organes,  ils  n'en  conser- 
vaient que  treize  chargés  d'appuyer  leur  politique ,  et  la 
France  applaudissait  toujours.  Singulier  revirement  dans 
les  esprits ,  propre  à  faire  croire  que  les  hommes  de  93 
avaient  fait  place  à  une  génération  nouvelle  ;  et  cependant, 
conséquence  obligée  de  l'anarchie ,  qui  rend  le  besoin 
d'ordre  tellement  impérieux,  que  l'on  peut  affirmer  qu'aux 
excès  de  la  démagogie  ne  larderont  jamais  à  succéder 
les  excès  du  pouvoir  absolu. 

Comme  presque  tous  les  anciens  conventionnels,  Gaudin 
suivit  le  mouvement  el  accepta  le  nouvel  ordre  de  choses; 


-  198  ~ 

mais,  s'il  ne  refusa  pas  son  concours  au  Gouvernement, 
il  ne  parait  pas  y  avoir  nais,  comme  tant  d'autres,  un 
grand  enthousiasme,  car,  lorsqu'après  le  couronnement 
de  l'Empereur,  pendant  la  cérémonie  duquel  il  contracta, 
par  suite  d'un  refroidissement,  la  paralysie  dont  il  ne 
devait  jamais  guérir,  il  se  retira  aux  Sables-d'Olonne ,  il 
était  tellement  dégoûté  de  la  politique,  que,  désormais,  il 
ne  voulut  même  plus  ouvrir  un  journal;  non  pas  qu'il  fût 
décidé  à  vivre  en  misanthrope  ou  en  ermite  ;  au  contraire, 
personne  plus  que  lui  n'aimait  le  monde  et  ne  songeait 
moins  à  faire  pénitence.  Mais  il  avait  peu  de  goût  pour 
les  bulletins  de  la  grande  armée  et  la  prose  officielle  du 
Moniteur^  il  leur  préférait  les  conversations  du  coin  du 
feu,  les  gais  propos,  les  joyeux  refrains,  et,  l'on  en  pen- 
sera ce  que  l'on  voudra,  la  musique  d'amateurs  ;  il  réu- 
nissait donc  ses  amis  et  se  faisait  aussi  quelquefois  trans- 
porter chez  eux. 

En  ce  temps-là,  on  s'amusait  aux  Sables-d'Olonne.  Pen- 
dant que  les  échos  de  la  rue  retentissaient  du  refrain  de 
Nichan,  les  concerts  de  la  Société  philarmonique  faisaient 
les  délices  des  salons. 

Une  pensée  incroyable  fermentait  dans  la  tête  de  Gandin. 
Il  ne  songeait  à  rien  moins  qu'à  la  composition  d'un  opéra, 
paroles  et  musique  du  crû,  et  à  le  faire  jouer  par  la  Société 
sablaise.  La  fortune  est  pour  les  audacieux  :  en  1805, 
le  Racoleur^  opéra-comique  en  un  acte,  était  représenlé 
dans  les  salons  de  M"«  Dupont  et  accueilli  avec  des  trans- 
ports frénétiques.  0  vanité  de  la  gloire  !  Il  n'y  a  guère 
plus  d'un  demi  siècle  écoulé,  depuis  cette  soirée  mémo- 
rable, et  déjà  le  nom  du  maestro  est  oublié  ;  mes  infor- 
mations ne  me  l'ont  point  fait  connaître.  Serait-ce 
Palian?  Etait-il  en  même  temps  compositeur  et  poète? 
Nul  n'a  pu   me  l'apprendre,  et  sur  une  question  aussi 


—  199  - 

grave,  je  sais  réduit  aux  conjectures.  De  la  musique,  bien 
que  je  Taie  sous  les  yeux,  je  ne  dirai  pas  un  mot,  et  pour 
cause  ;  je  devrais  peut-être  la  soumettre  au  jugement  dé 
quelque  dilettante,  j'aime  mieux  croire  qu'elle  est  déli- 
cieuse, et  qu'aujourd'hui  on  ne  fait  rien  qui  lui  soit 
comparable. 

Mais  le  libretto  appartient  à  Gandin,  et,  qnoiqu'en  fait 
de  musique,  on  attache  d'ordinaire  peu  d'importance  aux 
paroles,  je  ne  puis  passer,  sans  dire  un  mot ,  d'une 
œuvre  unique  dans  les  fastes  sablais. 

L'action  est  des  plus  simples.  Jolicœur  est  racoleur 
pour  le  roi,  et,  pour  son  propre  compte,  amoureux  de 
Lise,  jolie  fille  de  village.  Celle-ci  l'épouserait  volontiers, 
n'était  sa  mère,  qui  n'entend  pas  avoir  un  dragon  pour 
gendre.  Mais  Jolicœur  ne  se  rebute  pas  facilement  devant 
les  obstacles  ;  il  a  deux  puissants  auxiliaires  sur  lesquels 
il  compte  en  tout  temps. 

Bacchns,  Âmoar,  sont  mes  dieux  tutélaires, 
Un  racolear  ne  poarrait  rien  sans  enz. 
S'ils  se  mêlaient  an  pea  de  nos  affûres  ? 

LlSB. 

Je  crois  que  tout  en  irait  mieux. 

L'amant  et  la  fillette  ourdissent  donc,  de  concert,  une 
bonne  petite  perfidie  dont  le  succès  leur  paraît  infail- 
lible. 

En  même  temps  qu'elle  a  Lise  pour  fille ,  Simone 
possède  un  fils  appelé  Colin.  Le  moyen  de  ne  pas  aimer 
quand  on  porte  un  tel  nom.  Le  jeune  homme  adore  Lucile 
qui  n'est  pas  en  reste  avec  lui.  Mais  l'amour  est  ombra- 
geux et  jaloux  ;  Jolicœur  persuade  facilement  à  Lucile 


—  200  — 

que  Colin  lui  est  infidèle  et  l'engage  à  en  prendre   son 
parli  gaiment. 

Mais  uû  amant, 
Se  remplace  aisément; 
Venez  au  régiment, 
Soyez  ma  ménagère  ; 
Vous  aurez  avec  nous , 
Le  destin  le  plus  doux , 
Rien  n'est  galant 
Gomme  le  militaire. 

Lucile  ne  Tenlend  pas  sur  ce  ton-là.  Elle  est  touchée 
au  cœur,  et,  si  elle  renonce  à  l'amant  qu'elle  croit  infidèle, 
elle  mourra  de  chagrin  plutôt  que  de  se  laisser  consoler 
par  un  autre.  Suit  une  scène  de  jalousie  entre  les  deux 
amants,  qui  se  termine,  pour  Colin,  par  le  parti  bien 
arrêté  d'être  soldat  et  de  se  faire  tuer  à  la  guerre.  C'est 
ce  qu'attendait  Jolicœur,  et  comme,  avec  lui,  l'amour  ne 
prend  pas  le  ton  du  drame,  il  chantait  : 

Vive  l'allégresse , 
C'est  le  vrai  bonheur  ; 
Jamais  de  tristesse 
Pour  un  racoleur, 
S'amusant  sans  cesse 
Aux  dépens  d'autrui , 
Toujours  on  s'empresse 
De  payer  pour  lui. 

Quand  Colin  l'aborde  et  lui  fait  part  de  sa  résolution , 
l'affaire  est  vite  bâclée.  Colin,  de  par  le  roi,  est  soldat  et 
en  porte  les  insignes  à  son  chapeau.  Mais  Lise,  se  repen- 
tant du  mauvais  tour  dont  elle  s'est  rendue  complice,  fait 
à  Colin  et  à  Lucile  un  avœu  complet,  avœu  bien  tardif, 
si  Jolicœur  ne  consentait  pas  à  rendre  son  fils  aux  pleurs 


-  201  — 

de  Simone.  Il  y  met  une  condition  cependant,  condition 
que  s'empresse  d'accepter  la  mère,  c'est  que  Lise  devien- 
dra sa  femme.  Tenez,  dil-il,  en  remettant  à  Lucile  renga- 
gement de  Colin  : 

Tenez,  voUk  ce  qui  le  lie, 
C'est  à  vous  qu'il  est  engagé. 
Si  séduit,  contre  notre  attente, 
Par  quelque  aimable  racoleur , 
Il  abandonnait  son  amante  \ 
En  lui  montrant  cette  patente , 
Réclamez  votre  déserteur. 

El,  afin  que  tout  se  termine  pour  le  mieux,  Jolicœur 
quitte  le  service  militaire.  Désormais,  l'ancien  racoleur, 
devenu  villageois,  cultivera  en  même  temps  les  charmes 
de  sa  femme  et  les  champs  de  sa  belle-mère. 

En  dépit  de  ce  que  l'on  prétend  que  les  muses  n'accor- 
dent leurs  faveurs  qu'à  la  jeunesse,  Gaudin,  devenu  vieux, 
n'en  continuait  pas  moins  à  brûler  l'encens  sur  leur  autel. 
Il  ne  fallait  même  pas  qu'elles  fissent  les  prudes,  car  il 
prenait  avec  elles  des  libertés  de  langage  capables,  si  elles 
n'y  avaient  pas  été  habituées  par  les  poètes  erotiques  du 
XVIII®  siècle,  de  leur  faire  monter  le  rouge  au  front  et  de 
les  effaroucher.  Sa  plume  avait  certainement  été  trempée 
dans  l'encre  du  dicaméron,  quand  il  écrivit  ses  contes. 
S'ils  ne  manquent  ni  d'esprit,  ni  de  verve,  ils  contiennent  ^ 
de  telles  gaillardises,  que,  pour  en  citer  quelques  vers,  il 
faut  toujours  faire  de  nombreuses  coupures.  Le  Frère  quê- 
teur, par  exemple  : 

Dans  un  Moutior,  non  loin  de  Blois , 
Demeurait  le  frère  François , 
La  fleur  des  capucins  de  France  s 


~  202  - 

11  était  beau  par  excellence , 
Et  jouissait  de  plus  d'un  talent 
Pour  obtenir  en  demandant* 


Ou  bien  V  Ecole  des  jaloux: 

Une  espagnole  est,  dit-on  peu  fidèle. 
Et  rarement  s'en  tient  k  son  époux. 
Pourquoi  cela  ?  la  chose  est  naturelle  ; 
Dans  son  pays,  les  maris  sont  jaloux. 
Alvar  avait  une  femme  charmante , 
Deux  yeux  brillants,  une  taille  élégante , 
Des  cheveux  noirs  avec  un  teint  de  Lys, 
De  tout  Madrid  faisaient  aimer  Zélis. 
Toutes  les  nuits  elle  avait  sérénade. 
De  ce,  répoux  ayant  l'esprit  malade , 
Voulut  savoir  quel  serait  son  destin. 
Et  fiit  trouver  un  père  capucin. 


Assez,  assez.  Chaque  fois  qu'il  met  en  jeu  un  capucin , 
et  cela  n'arrive  que  trop  souvent,  Gandin  nous  fore©  à 
fermer  le  livre.  J'aime  mieux  Missouf,  c'est  le  moins  ris- 
qué de  ses  contes ,  et  je  me  hasarde  à  en  reproduire 
toute  la  fin,  sans  y  rien  retrancher.  S'il  paraît  encore  trop 
graveleux,  je  rappellerai  que  nous  sommes  au  temps  de 
mon  oncle  Thomas,  et,  qu'à  côté  de  Pigault-Lebrun, 
Gaudin  est  presque  moral. 

Sesostris,  roi  d'Egypte,  a  eu  l'imprudence  de  lancer  une 
flèche  dans  le  Nil.  La  vengeance  est  le  plaisir  des  dieux.  Le 
dieu  du  fleuve  a  puni  l'insolent  monarque,  en  fermant  ses 
yeux  à  la  lumière  ;  depuis  dix  ans,  il  est  aveugle.  Les 
médecins  les  plus  savants  du  royaume  y  ont  perdu  leur 


-  203  - 

science,  et^cataracte  ou  amaurose,  Thisloire  n'en  dil  rien, 
ont  déclaré  le  mal  incurable.  En  désespoir  de  cause,  le 
roi  vient  de  consulter  un  oracle  fameux  dans  la  contrée , 
Toracle  a  promis  de  le  guérir.  A  première  vue ,  l'ordon- 
nance parait  aussi  simple  que  son  exécution  facile.  Il  ne 
s'agit  point,  en  effet,  d'une  de  ces  recettes  merveilleuses 
dont  quelques  mortels  privilégiés  ont  seuls  le  secret;  il 
ne  faut  point  remonter  jusqu'à  la  source  cachée  du  Nil, 
pour  désarmer  par  des  prières  le  dieu  implacable  dans  sa 
colère.  Un  collyre  tout  puissant  et  infaillible  est  à  la  dis- 
position de  tous,  chacun  le  porte  avec  soi,  et  je  laisse  à 
Gandin  le  soin  de  le  nommer.  Seulement  l'oracle  y  a  mis 
une  condition:  la  liqueur  en  question  sera  celle  d'une 
femme,  et  cette  femme  aura  toujours  été  fidèle  à  son 
mari.  Je  suis  guéri,  s'écrie  Sesostris,  qu'on  prenne  celle 
de  la  reine.  Malédiction!  l'application  du  topique  a  lieu, 
et  le  malheureux  prince  est  plus  aveugle  que  jamais. 
Alors  tous  les  courtisans  de  demander  à  leurs  moitiés , 
dans  la  vertu  desquelles  ils  ont  toute  confiance,  la  liqueur 
bienfaisante  qui  ne  peut  pas  manquer  de  les  mettre  bien 
avant  dans  la  faveur  royale  ;  mais  rien  n'y  fait,  Sesostris 
ne  voit  pas  plus  clair  qu'auparavant.  A  celte  nouvelle,  il  y  a 
grande  rumeur  à  la  cour.  Toutes  les  dames  demandent 
que  l'on  brûle  vif,  ou  que  pour  le  moins  l'on  pende,  les 
douceurs  du  pal  n'étant  pas  encore  connues  à  cette 
époque,  le  devin  ou  plutôt  l'imposteur  qui  les  a  calom- 
niées. Mais  lui  sans  s'émouvoir:  —  Sire,  vous  avez  fait 
fausse  route  ;  ce  n'est  pas  dans  les  palais  ;  ce  n'est 
même  pas  dans  les  maisons  de  la  bourgeoisie  que  l'on 
trouve  le  remède  que  j'ai  prescrit  à  votre  majesté.  Ne 
désespérez  pas  pourtant ,  quoique  rare ,  on  peut  encore 
le  rencontrer  au  village;  c'est  de  ce  côté  qu'il  faut  l'aller 
chercher. 


-  204  -- 

Tous  les  officiers  du  palais  sont  alors  mis  ^r  pied  avec 
rindication  nouvelle.  Enfin  : 

Dans  QO  hameau,  tout  anprès  de  Memphis, 

Oh B^aiinaiit  bien  et  traTaiUant  sans  cesse, 

ViTaieot  heureux  deux  époux  assortiB  : 

Od  eat  cm  Toir  PhilémoD  et  Baacis, 

Qaand  ils  étaient  encore  dans  leur  jeunesse. 

Sadec  était  on  fort  joli  blondin 

Et  sa  Missonf  une  bmne  piquante; 

Pour  subsister,  ils  n'avaient  d'antre  rente 

Que  le  produit  d'un  très  petit  jardin. 

L'amour  avait  formé  cette  aUiance 

Sans  gens  de  loi,  sans  aucune  dépense; 

On  n'avait  eu  besoin  de  stipuler 

Tant  pour  la  dot,  tant  pour  le  douaire. 

Point  de  procès  un  jour  k  démêler; 

On  prêtre  seul  avait  bâclé  l'affaire. 

Hissouf,  un  jour,  revenant  du  marché 

Vendre  ses  firuitf ,  trouve  un  chercheur  d'urine. 

Qui,  s'en  étant  aussitôt  approché. 

Lui  dit  :  a  Ma  belle,  avecque  cette  mine, 

»  Êtes-vous  bien  fidèle  k  votre  époux  ? 

»  On  le  prétend,  mais  j'en  doute  entre  nous.  >• 

Elle  répond  :  a  Monsieur,  que  vous  importe  ? 

»  Fit-  on  jamais  question  de  la  sorte  ?  » 

L'autre  reprit  :  «  C'est  de  la  part  du  roi , 

»  Dont  vous  pouvez  guérir  les  yeux  peut-être, 

»  On  ne  doit  point  résister  k  son  maître  ; 

»  Obéissez ,  aUons  dites-le  moi.  » 

—  «  Eh  bien,  sachez,  puisqu'il  faut  vous  instruire, 
»  Que,  pour  tout  l'or  de  ce  puissant  empire, 

»  Je  ne  voudrais  trahir,  mon  cher  Sadec, 
»  Que  son  honneur  est  encore  sans  édiec, 
»  Et  sur  le  mien  que  Fou  a  rien  k  dire.  » 

—  tt  Vous  me  charmez  :  mais  ne  mentez-vous  point  ? 
»  Toute  femme  est  peu  franche  sur  ce  point  : 

»  On  connaîtra  si  vous  êtes  sincère.  » 

—  a  Je  ne  crains  pas  qu'on  prouve  le  contraire.  » 


—  205  — 

Notre  homme  alors  présente  vol  vase  d'or 

Poor  feceyoir  le  précieux  trésor, 

Qu'en  rougissant  répand  la  jardinière. 

Quand  elle  sot  ce  qu'on  en  voulait  faire, 

Et  quels  devaient  en  6tre  les  effets. 

Puis  le  valet  regagne  le  palais, 

Et  ma  Missouf  sa  paisible  chaumière. 

Que  faisait-on  cependant  à  la  cour  ? 

On  y  croyait  la  recherche  inutile. 

Et  le  monarque  aveugle  sans  retour  ; 

Car  chaque  dame,  avec  un  front  tranquille. 

Avait  juré  vingt  fois  k  son  mari 

Qu'elle  n'avait  point  eu  de  favori, 

Que  le  devin  était  un  homme  &  pendre. 

Le  serviteur  arrive,  et  sans  attendre, 

Dit  :  notre  roi  va  guérir,  grâce  &  Dieu  : 

J'en  tiens,  messieurs,  elle  vient  de  bon  lieu , 

Et  produira  l'effet  que  l'on  désire. 

A  ce  propos,  chacun  se  mit  k  rire , 

Sesofttris  dit  :  Allons,  essayons-la , 

Car  il  faut  bien  que  j'en  passe  par  Ik  ; 

Je  l'ai  promis  et  ne  puis  m^en  d  édire. 

Mais  le  topique  k  peine  est  sur  ses  yeux, 

Que  notre  roi  voit  la  clarté  des  cieux. 

Et  n'eut  jamais  une  meilleure  vue. 

De  son  péché,  la  reine  convaincue. 

Tombe  k  ses  pieds,  les  rieurs  étonnés, 

Restent  muets  avec  un  pied  de  nez, 

Et  ne  croient  plus  leurs  épouses  fidèles. 

On  s'attendait  k  des  scènes  cruelles. 

Rien  ne  pouvait  apaiser  Sesostris, 

Quand  k  la  cour  parut  la  jardinière. 

Le  roi  lui  dit  :  Je  revois  la  lumière; 

Et  c'est  par  vous,  Missouf  que  j'en  jouis  ; 

Demandez-moi  tout  ce  qui  peut  vous  plaire. 

Vous  l'obtiendrez,  j'en  jure  par  Apis. 

£h  bien  !  je  veux,  dit  la  sage  personne, 

Qn'k  son  épouse  un  grand  prince  pardonne 

Une  faiblesse.  Hélas  (qui  n'en  a  pas)? 


—  206  — 

Un  rien  suflfit  pour  canger  an  faux  pas. 
Le  roi,  surpris,  k  la  rdne  fit  grâce. 
Pour  s'acquitter  et  tenir  ses  serments; 
Elle  se  lève  et  son  époux  Fembrasse. 
Tout  aussitôt  messieurs  les  courtisans 
Singes  des  rois,  firent  le  même  ouvrage. 
Chacun  auprès  de  sa  dame  volage  ; 
Et  ma  Missouf,  riche  de  maints  présents, 
Fut  embrasser  Sadec  dans  son  village. 

Les  années  s'ajoutaient  aux  années,  et  la  verve  de 
Gandin  ne  tarissait  pas.  Il  chantait  les  plaisirs  de  la  table, 
le  mariage,  les  mésaventures  conjugales  et  jusqu'au  re- 
tour des  Bourbons.  Il  n'épargnait  pas  toujours  ses  amis, 
et  le  Noël  à  leur  adresse,  que  j'ai  souvent  entendu  chan- 
ter dans  mon  enfance,  me  revient  encore  à  la  mémoire. 
C'était  la  municipalité  des  Sables  qu'il  faisait  comparaître 
devant  lui.  Chacun  de  ses  membres  y  avait  l'honneur  du 
couplet,  le  Maire  d'abord,  ensuite  Robert  Dubreuil,  qui 
cachait  tant  d'esprit  sous  des  formes  si  grotesques  : 

Avec  poids  et  mesure , 
Un  autre  s'avança  ; 
Il  avait  la  tournure 
Du  bon  Sancho  Pansa. 


Le  médecin  Mortière,  au  corps  exigu  et  à  la  parole  em- 
barrassée : 

Ensuite  un  petit  homme 
Vint  sur  le  bout  du  pied. 
De  son  discours  un  somme 
Nous  ravit  la  moitié 


Ainsi  des  autres. 


—  207  - 

Perdait-il  un  procès  important  où  une  partie  de  sa  for- 
tune était  engagée,  il  employait  les  vingt-quatre  heures 
que  tout  plaideur  malheureux  consacre  d'ordinaire  à 
maudire  ses  juges,  à  les  chansonner  dans  des  couplets  qui 
rappellent  les  fameux  alléluia  de  Bussy-Rabutin  ;  et,  cette 
exécution  faite,  il  redevenait  leur  meilleur  ami.  Mais  tou- 
jours à  la  pointe  se  mêlait  la  gaudriole,  à  moins  pourtant 
quil  n'adressât  une  épitre  à  sa  jeune  fille  en  pension  ; 
encore,  dans  cette  circonstance,  avait-il  besoin  de  mettre 
un  frein  à  sa  plume. 

C'est  pour  une  fiUe  chérie 
Qu'anjourdliiii  je  fais  des  yers , 
Muses,  quittez  je  vous  prie , 
Vos  jeux  de  mots  et  vos  travers  ; 
Prenez  le  ton  de  la  décence 
Qui  convient  aux  cœors  innocents; 
Songez  qu'il  faut  de  la  prudence, 
Avec  les  fiUes  de  quinze  ans. 

Gandin  mourut  en  1818,  conservant  jusqu'à  la  fin,  le 
propos  leste  et  Thumeur  enjouée  qui  faisait  le  fonds  de 
son  caractère. 

Dans  sa  jeunesse,  il  avait  largement  payé  son  tribut  à 
son  époque.  Il  s'était  assis  à  cette  table  du  XVIII®  siècle  , 
où  la  philosophie,  loin  d'apparaître  toujours  sous  l'image 
de  la  froide  raison,  avait  ses  jours  d'orgie  dans  lesquels 
elle  ne  respectait  ni  les  choses  divines ,  ni  les  choses 
humaines.  De  ce  temps-là,  il  avait  conservé  toutes  les 
aspirations  généreuses  et  toutes  les  frivolités.  On  retrouve 
les  premières  dans  les  actes  de  sa  vie,  les  secondes  dans 
ses  compositions  légères.  Esprit  aimable  et  mondain,  il  ne 
voilait  pas  assez  ses  nudités  et  raillait  trop  de  toute 
chose. 

11  ne  faut  rien  exagérer  pourtant,  et  ne  pas  lui  faire  un 


—  208  -^ 

crime  d'un  badinage  un  peu  trop  décolleté;  il  n'y  attachait, 
d'ailleurs,  aucune  importance,  et  avait  si  peu  la  préten- 
tion de  passer  pour  un  homme  de  lettres,  que  ses  contes, 
la  seule  de  ses  œuvres  qui  ait  vu  le  jour,  ne  furent 
publiés  que  sur  l'insistance  qu'y  mirent  ses  amis.  Il 
n'avait  demandé  à  la  poésie  que  des  distractions,  et  il 
comprenait  très  bien  que  pour  se  faire  un  nom  dans  les 
lettres,  il  fallait  autre  chose  que  des  vers  agréables  et  des 
couplets  inspirés  plutôt  par  le  Champagne  que  par  l'eau 
de  l'hippocrène. 

Le  véritable  titre  de  Gandin  à  la  gloire  est  ailleurs. 
Heureux  qui,  lorsque  les  ardeurs  de  la  jeunesse  font  place 
aux  glaces  de  Tâge,  rencontre,  en  jetant  un  coup-d'œil 
en  arrière,  une  grande  journée,  comme  il  lui  fut  donné  de 
pouvoir  en  compter  une.  L'âme  alors  s'y  repose  avec  com- 
plaisance, et  trouve  dans  son  souvenir  une  récompense 
plus  douce  que  toutes  celles  que  peuvent  donner  les  fa- 
veurs du  pouvoir  ou  l'enivrement  de  la  popularité. 

C.  Merland. 


NECROLOGIE 


M.  L'ABBÉ  EUGÈNE    ÂILLERY. 


Le  petit  groupe  des  travailleurs  qui  s'occupent,  en 
Vendée,  de  recherches  sur  l'histoire  de  leur  pays,  vient  de 
faire  une  perte  regrettable. 

M.  l'abbé  Eugène-Louis  Aillery,  prêtre  habitué  de 
l'église  de  Notre-Dame  de  Fontenay,  est  mort  des  suites 
d'une  attaque  d'apoplexie ,  le  14  février  1869 ,  dans  sa 
soixante-troisième  année. 

Né  à  Nantes,  le  8  mai  1806,  M.  l'abbé  Aillery  était  le 
quatrième  et  dernier  fils  d'un  ancien  professeur  du  collège 
de  Pontivy,  qui  vint  créer,  en  1808,  un  pensionnat  à 
Montaigu.  Le  nouvel  établissement ,  très  bien  tenu  pour 
Tépoque,  prospéra  de  suite  et  rendit  les  plus  grands  ser- 
Tices  à  la  jeunesse  du  Bocage,  privée  depuis  de  longues 
années  des  moyens  d'instruction  solide.  Dans  un  rapport 
particulier,  envoyé  le  8  décembre   1810  au  Ministre  de 

14 


~-  210  — 

l'intérieur,  M.  de  Barante  ,  alors  préfet  de  la  Vendée, 
faisait  en  ces  termes  l'éloge  du  pensionnat  de  M.  Aillery 
père  : 

a  Je  ne  saurais  trop  recommander  à  votre  attention  les 
progrès  que  fait  l'école  communale  de  Montaigu ,  dirigée 
par  M.  Aillery,  qui  a  les  qualités  d'un  directeur  de  pen- 
sionnat de  ville  plus  populeuse.  Créée  depuis  assez  peu  de 
temps ,  elle  compte  déjà  trente-quatre  pensionnaires ,  qui 
y  sont  bien  nourris,  bien  soignés,  convenablement  instruits. 
Il  faudrait  qu'on  s'attachât  partout  à  mettre  à  la  tête  des 
écoles  des  hommes  comme  M.  Aillery.  Les  vides  que  la 
guerre  civile  a  faits  en  Vendée,  parmi  les  personnes  ins- 
truites, seraient  bien  vite  comblés.  »  {Archives  de  la 
Préfecture.) 

Ce  fut  dans  la  maison  paternelle  que  le  jeune  Eugène 
fit  ses  études  classiques.  Arrivé  à  l'âge  ou  il  dut  faire 
choix  d'une  carrière,  il  embrassa  l'état  ecclésiastique,  vers 
lequel  M.  Macé ,  curé  des  Herbiers,  son  oncle,  avait  de 
bonne  heure  dirigé  ses  pensées.  A  sa  sortie  du  séminaire, 
vers  la  fin  de  décembre  18:î9,  il  fut  d'abord  envoyé  comme 
vicaire  à  Noirmoutier,  puis  appelé,  en  1832,  à  la  cure  de 
Corps.  Après  être  resté  dix-neuf  ans  dans  cette  petite 
commune  des  environs  de  Luçon,  il  vint,  en  1851,  habiter 
Fontenay,  où  il  put  se  livrer,  en  toute  liberté,  à  son  goût 
pour  les  travaux  historiques. 

Depuis  cette  époque,  jusqu'au  moment  où  la  maladie 
qui  l'a  conduit  au  tombeau  lui  fit  sentir  ses  premières 
atteintes,  M.  l'abbé  Aillery  n'a  jamais  cessé  de  s'occuper 
de  recherches  sur  l'histoire  ecclésiastique  du  Bas-Poitou. 
Le  Pouillé  de  Vévêchéde  Luçon,  publié  en  1860,  en  fut  le 
premier  fruit  (1).  Quoique  cet  ouvrage  contienne  bon 

(l)  Pouillé  de  Vévêchéde  Luçon,  par  E.  AiUery,  prêtre.  —  Fontenay- 
le-Gomte,  imprimerie  de  Robachon,  1869,  grand  in-4s  avec  cartes. 


-  211  - 

Dom))re  d'inexactitudes,  qui  procèdent  moins  du  fait  de 
Fauteur  que  de  sa  trop  grande  condescendance  pour  cer- 
tains avis  donnés  d'une  façon  impérative,  avant  que  le 
manuscrit  n'eût  été  livré  à  Timprimeur,  il  n'en  a  pas  moins 
une  importance  réelle.  L'Institut  lui  a  accordé  une  men- 
tion honorable  au  concours  de  1861, 

Les  autres  travaux,  laissés  à  l'état  de  manuscrits  par  H. 
l'abbé  Aillery,  sont  : 

1^  Une  Chronique  paroissiale  de  l* église  de  Notre-Dame 
de  Fontenay,  qui  aura  une  valeur  incontestable  comme 
document  à  consulter.  Elle  a  été  déposée  par  M.  Aillery 
lui-même ,  dans  les  archives  de  la  cure  de  cette  paroisse, 
où  elle  sera  sans  doute  conservée  avec  soin. 

2^  Un  Mémoire  sur  les  origines  du  culte  de  la  vierge 
en  BaS'Poitou,  dont  quelques  extraits  ont  été  insérés  dans 
le  quatrième  volume  d'un  ouvrage  ayant  pour  titre  :  Notre- 
Bams-de-France,  p.  108-115,  qu'a  publié,  en  1864,  M.  le 
curé  de  Saint-Sulpice,  de  Paris. 

8°  Un  Etat  du  clergé  de  la  Vendée  pendant  la  Révolu- 
tion, 1789-1801,  qui  devait  être  imprimé,  après  avoir  été 
remanié  dans  plusieurs  de  ses  parties. 

4°  Un  recueil  considérable  de  notes  relatives  à  l'histoire 
des  diverses  communes  du  département,  qu'il  eût  soumis 
à  un  examen  critique  plus  approfondi,  si  la  mort  lui  en 
eût  laissé  le  temps. 

M.  Aillery  devait  ses  goûts  littéraires  à  l'éducation  libé- 
rale qu'il  avait  reçue  dans  sa  jeunesse.  Il  lui  devait  aussi 
l'esprit  de  tolérance,  si  rare  de  nos  jours,  dont  il  ne  s'est 
jamais  départi.  Né  avec  un  caractère  doux  et  bienveillant, 
il  était  porté  à  tenir  compte  des  qualités  sociales  ou  pri- 
vées des  hommes  encore  plus  que  de  leurs  défauts.  Lors- 
qu'il avait  à  se  plaindre ,  devant  un  ami,  de  quelques 
mesquines  tracasseries,  auxquelles  sa  nature  nerveuse  et 


~  212  — 

un  peu  timide  le  rendait  d'ailleurs  très  sensible,  il  trouvait 
toujours  moyen  de  présenter  les  choses  de  la  manière  la 
moins  défavorable  pour  celui  qui  en  était  Fauteur  ou  la 
cause.  Cétait  sa  façon  toute  chrétienne  de  se  venger  d'une 
injure  imméritée.  La  mémoire  de  M.  Âillery  restera  donc 
chère  à  ceux  qui  ont  su  apprécier  son  savoir  et  ses 
vertus. 

Benjamin  Fillon. 


NOTICE 
SUR  M.    GAILLIAUD 

^^  M.  le  Président  Petit 


Messiburs, 


'«•""Se  w  lui  «■?«.'  ""'^  '  *■  ■•'"'oi'e  un 
'  *"•  *g»;  de  w    •      ""'  """"'""^  °'  ™'"™>"  pas 

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•»im  .1      ï'   "  *""'«•  "»«  P»"l«  le  I»  firtce    l". 


-  214  ~ 

Tout  le  monde  sait  combien  est  encore  coûteux,  rempli 
de  périls  et  de  difficultés,  un  voyage  dans  la  haute  Egypte  et  la 
Nubie.  On  peut  ainsi  comprendre  quelle  force  de  volonté, 
quelle  énergie  physique  autant  que  morale,  quelle  intelli- 
gence, il  fallut  à  Cailliaud  pour  entreprendre,  en  1815,  et 
mener  à  bonne  fin  une  pareille  excursion  avec  des  ressour-f 
ces  pécuniaires  aussi  faibles  que  son  courage  était  grand. 
Non-seulement  il  triompha  de  tous  les  obstacles,  mais  il  fit 
de  brillantes  découvertes  et,  dans  des  amas  de  ruines  res- 
tées muettes  pour  nombre  d'hommes  illustres,  il  reconnais- 
sait les  riches  carrières  ouvertes  par  les  anciens  pour  la 
recherche  des  émeraudes,  il  en  rapportait  de  précieux 
échantillons  au  Pacha  d'Egypte  et  en  dotait  encore  les  col- 
lections de  Paris  et  de  Nantes.  En  1818,  il  fait  un  voyage  à  la 
grande  Oasis  à  travers  le  désert.  Il  revient  alors  à  Paris  et 
fait  hommage  de  ses  découvertes  à  Tlnstitut  et  au  Gouver- 
nement; ses  documents  sont  estimés  d'une  telle  importance 
que  l'impression  en  est  ordonnée  aux  frais  de  l'Etat. 

A  cette  époque,  le  2  juin  1819,  la  Société  Académique 
s'honorait  en  inscrivant  sur  la  liste  de  ses  membres  le  nom 
déjà  illustre  de  Frédéric  Cailliaud. 

Son  séjour  dans  sa  ville  natale  ne  fut  pas  long.  Celte 
même  année  lui  réservait  une  grande  joie;  en  septembre, 
chargé,  cette  fois,  d'une  mission  du  Gouvernement,  il  re- 
partait pour  la  vieille  Egypte,  visitait  le  temple  de  Jupiter 
Ammon ,  parcourait  l'oasis  de  Farafré ,  observait  les 
positions  et  toutes  les  circonstances  géographiques  rela- 
tives aux  oasis  de  Dakel  et  de  Thèbes. 

En  1821,  profitant  de  l'expédition  du  vice-roi  d'Egypte 
contre  les  peuples  de  Nubie,  il  pénètre  jusqu'au  dixième  degré 
de  latitude  et  a  la  bonne  fortune  de  retrouver  les  ruines  de 
Méroé,  l'ancienne  capitale  de  l'Ethiopie.  De  retour  en  France^ 
l'année  suivante,  il  s'occupe  de  mettre  en  ordre  ses  riches 


—  215  ~ 

collections  et  commeuce  à  publier  la  relation  de  son  der- 
nier voyage. 

En  18^,  Gailliaud  reçoit  la  décoration  de  la  Légion- 
d'Honneur,  récompense  qui  ne  fut  certainement  jamais 
mieux  méritée.  Il  pouvait  alors  aspirer  aux  positions  scienti- 
fiques les  plus  élevées ,  il  préfère  une  vie  bumble  et  calme 
consacrée  au  travail  modeste  et  persévérant*  Il  se  fixe  k 
Nantes,  et,  le  18  mars  1826,  il  y  est  nommé  conservateur 
adjoint  du  Muséum  d'Histoire  naturelle.  Son  temps  dës-lors 
est  partagé  entre  le  soin  de  cet  établissement  et  les  études 
archéologiques  où  il  met  en  œuvre  les  observations  re- 
cueillies dans  ses  voyages;  il  poursuit  de  plus  avec  la 
patience  et  la  sagacité  que  vous  connaissez  tous  des 
recherches  d'histoire  naturelle  qui,  pour  la  plupart ,  enri- 
chissent nos  Annales.  Le  30  juin  1836,  de  conservateur 
adjoint  il  devient  titulaire.  Le  -2  février  1841,  il  est  nommé 
correspondant  du  Muséum  de  Paris ,  et  publie  dans  les 
Annales  de  cet  établissement  un  mémoire  sur  le  genre 
Elhérie.  Il  fait  paraître  encore  dans  le  magasin  de  zoologie 
et  les  illustrations  conchyliologiques  de  M.  Chenu,  des 
notices  sur  les  genres  Clavagellc  et  Gastrochène  (1841  et 
1843).  Nos  Annales  de  1852  et  1855  contiennent  les 
observations  sur  le  procédé  employé  par  les  PhoUades 
pour  percer  les  pierres  où  elles  établissent  leur  habitation. 
En  1856  et  1857 ,  Gailliaud  vous  a  fait  connaître  ses 
recherches  sur  les  oursins  perforants ,  et  a  établi  de  la 
manière  la  plus  concluante,  de  même  que  pour  les 
Phollades,  que  ce  sont  bien  ces  animaux  eux-mêmes  qui 
pratiquent  dans  les  roches  les  plus  dures  les  excavations 
où  on  les  rencontre.  Notre  volume  de  1860  contient  un 
intéressant  mémoire  sur  les  monstruosités  chez  divers 
mollusques. 

L'année  suivante,  il  nous  lisait  un  travail  sur   VExis- 


—  216  — 

tance  de  la  8«  faune  silurienne ,  dans  le  département  de 
la  Loire-Inférieure. 

En  1863,  Gailliaud  faisait  hommage  à  la  Société  Acadé- 
mique de  deux  importants  ouvrages  :  1^  Voyage  à  Voasis 
de  Thèbes  et  dans  les  déserts  à  VOrient  et  VOccident  du 
Nil  ;  ^^  Voyage  à  Voasis  de  Syouâh  ;  enfin,  en  1865,  il 
nous  donnait  le  Catalogue  des  Radiaires,  des  Annélides, 
des  Cirrhipèdes  et  des  Mollusques  marins ,  terrestres  et 
fluviatiles,  recueillis  dans  le  département  de  la  Loire- 
Inférieure. 

Je  crois  que  quelques  autres  travaux  ont  été  publiés 
dans  divers  recueils  par  le  savant  dont  nous  déplorons  la 
perte,  mais  je  n'ai  pu  m'en  procurer  les  titres.  Quoiqu'il 
en  soit.  Messieurs,  l'œuvre  de  Gailliaud  suffit  largement 
pour  que  son  nom  demeure  à  jamais  gravé  dans  l'histoire 
de  la  science.  Cet  homme  si  modeste  eût  pu ,  comme 
beaucoup  d'autres,  être  chargé  d'honneurs  et  briller  parmi 
les  savants  officiels.  Aux  agitations  qui  n'épargnent  guère 
plus  la  science  que  la  politique  au  sein  de  notre  capitale, 
il  a  préféré  le  recueillement  dans  sa  ville  natale  dont  il 
restera  une  des  gloires  les  plus  pures  et  les  plus  incon- 
testables. 

Nous  voudrions  voir  exempt  des  peines  intérieures 
l'homme  dont  la  vie  est  consacrée  à  la  poursuite  des 
connaissances  utiles  à  l'humanité  entière  ;  hélas  !  il  n'en 
est  guère  ainsi.  Chacun  paie  son  tribut  à  la  douleur 
morale,  au  moins  aussi  sûrement  qu'à  la  douleur  physi- 
que ;  l'existence  intime  de  Gailliaud  n'a  pas  été  ,  sous  ce 
rapport,  privilégiée. 

Le  rêve  du  conservateur  de  notre  Muséum  était  de  voir, 
rangées  dans  un  local  digne  d'elles,  les  magnifiques  col- 
lections qu'il  avait  lui-même  si  largement  enrichies,  il  n'a 
pu  qu'entrevoir  le  moment  où  son  désir  le  plus  cher 


Î17 


allait  se  réaliser;  cependant  nous  pouvons  dire  que  son 
œuvre  a  été  complète.  Après  de  longues  années  où  un 
travail  opiniâtre  a  produit  les  fruits  les  plus  .précieux, 
Gailliaud,  mort  à  82  ans  ,  avec  une  intelligence  aussi 
lucide,  aussi  active  que  dans  ses  jeunes  années,  ne  nous 
laisse  qu'à  admirer  et  à  imiter. 


NOTICE 
SUR  LE  D«  HENRY 

Membre  de  la  Société  Académique, 

Par  M.  le  Président  Petit. 


Messieurs  , 

Il  y  a  un  mois,  je  payais  ici  le  dernier  tribut  à  un 
vénérable  et  regretté  collègue,  dont  la  longue  existence  a 
été  marquée  par  des  découvertes  qui  ont  gravé  d'une 
manière  indélébile  le  nom  de  Gailliaud  dans  les  Annales 
de  la  science.  En  face  d'une  carrière  aussi  bien  remplie , 
à  côté  du  regret  se  trouve  une  pensée  consolante.  Il  n'en 
est  plus  ainsi  quand,  à  l'âge  où  les  forces  du  corps  et  de 
l'intelligence  doivent  atteindre  leur  plus  haut  degré  de 
développement,  nous  voyons  moissonné  un  homme  dont 
les  débuts  ont  été  signalés  par  les  succès  les  plus  brillants 
et  les  plus  enviables.  Nous  n'avons  plus  seulement  alors 
à  déplorer  la  perte  d'un  collègue  des  plus  digues  ;  nos 
regrets  portent  encore  sur  tout  ce  qu'il  eût  pu  donner 
d'utile  à  l'humanité,  si  la  souffrance  n'était  venue  enrayer 


-  219  - 

son  élan  et  anéantir  dans  la  mort  de  si  belles  et  si  légi- 
times espérances. 

Alfred  Henry  a  remporté  dans  le  cours  de  ses  études 
médicales  les  plus  beaux  triomphes  que  Ton  puisse  désirer. 
Reçu  interne  des  hôpitaux  de  Paris  dans  les  premiers , 
sinon  le  premier  (moq  souvenir  à  cet  égard  n'est  pas  pré- 
cis), il  obtint  à  la  fin  de  son  internat  la  grande  médaille 
d'or  des  hôpitaux  et  le  premier  prix  de  Técole  pratique. 
Un  bel  avenir  lui  semblait  réservé  à  Nantes,  où  il  était  né  ; 
il  y  devint  bientôt,  par  le  concours,  chirurgien  suppléant 
à  TEcole  de  Médecine.  Enfin,  à  la  mort  de  M.  Legouais,  il 
remplaçait  ce  vénérable  professeur  dans  sa  chaire  et  dans 
son  service  hospitalier.  Mais,  déjà  le  mal  qui  nous  Ta  ravi, 
commençait  à  lui  retirer  Tactivité  nécessaire  à  une  prati- 
que médicale  où  il  n'y  a  de  repos  assuré  ni  le  jour  ni  la 
Quit  ;  et  Henry  a  succombé  au  moment  où  nous  pouvions 
attendre  les  plus  beaux  fruits  de  sa  remarquable  intelli- 
gence. 


ÉTUDE 


SUB 


LES    OCTROIS 


Par  m.  Auguste  FOULON. 


PREMIÈRE    PARTIE. 


DES  OCTROIS  AU  POINT  DE  VUE    DE  L'HISTOIRE. 

Depuis  plusieurs  années  la  question  des  octrois  n'a  pas 
cessé  d'être  à  l'ordre  du  jour. 

Cette  institution  sera-t-elle  maintenue ,  devra-t-elle  être 
réformée ,  est-elle  condamnée  à  disparaître,  et,  si  elle  dis- 
paraît, comment  pourra-t-on  la  remplacer?  —  Tel  est  le 
problème. 

Les  économistes  sont  à  peu  près  unanimes  pour  con- 
damner les  octrois.  Ils  fondent  leur  jugement  sur  des 
considérations  appartenant  à  trois  ordres  d'idées,  et  ils 
invoquent  tour  à  tour  l'argument  historique ,  l'argument 
politique  et  l'argument  économique.  D'accord  sur  la 
question  de  principe,  les  économistes  sont  cependant 

15 


—  222  — 

divisés  sur  le  mode  de  remplacement  des  octrois  :  cbacun 
d'entre  eux  apporte  son  système ,  quelques-uns  même , 
les  timides ,  soulèvent  une  autre  question ,  celle  d'oppor- 
tunité. 

Et  parmi  les  timides,  qui  le  croirait  !  nous  entendons 
M.  Michel  Chevalier  dire  au  Sénat  : 

«  Quelque  conviction  qu'on  ait  de  l'octroi  considéré 
»  d'une  manière  générale  et  théorique ,  on  est  tenu ,  si 
»  l'on  veut  être  un  homme  pratique  tenant  compte  de 
»  l'état  actuel  des  choses  et  de  ses  nécessités,  de  n'aborder, 
»  sur  le  terrain  du  présent,  la  question  des  octrois 
»  qu'avec  une  réserve  infinie  (1).  » 

L'économiste  n'a  point  oublié  dans  cette  circonstance 
qu'il  fait  partie  d'un  Sénat  conservateur. 

Le  but  de  ce  travail'  est  de  suivre  la  discussion  sur  le 
triple  terrain  où  elle  a  été  portée  et  de  faire  justice ,  autant 
que  nos  forces  nous  le  permettront,  des  erreurs,  des 
préjugés  et  des  exagérations  des  adversaires  de  cette 
«  base  la  plus  solide  des  finances  de  nos  villes  (2).  » 

Il  est  assez  d'usage  de  commencer  les  études  de  cette 
nature  par  une  déclaration  d'impartialité  et  de  bonne  foi. 
Nous  ne  prendrons  point  cette  précaution  que  nous  croyons 
inutile  ou  superflue ,  mais  nous  demanderons  à  nos  lec- 
teurs de  ne  pas  juger  trop  sévèrement  d'avance  la  témérité 
que  nous  avons  eue  de  soutenir  une  thèse  impopulaire. 
Au  surplus,  l'opinion  est  sujette  à  des  retours  imprévus, 
aussi ,  tout  en  admettant  que  l'on  doive  compter  avec 
elle,  nous  estimons  que  l'on  ne  saurait  être  tenu  de  s'en  faire 
le  courtisan. 

(1)  Moniteur  du  26  mai  1866.  —  Séance  da  Sénat. 

(2)  Moniteur  du  26  mars  1866.  —  Séance  du  Sénat.  M.  Michel 
Chevalier. 


-  223  — 


ORIGINE  DES  OCTROIS. 

L'histoire  ne  saurait-elle  être  qu'une  fable  convenue, 
ainsi  que  le  prétendait  Fonienelle  ?  Ne  doit-elle  pas  être 
plutôt ,  comme  le  demande  Gicéron ,  un  témoin  des  temps, 
qui,  en  nous  enseignant  le  passé,  éclaire*  le  présent  et 
l'avenir  ?  Nous  croyons  pour  notre  part  que  le  flambeau 
de  rhistoire  existe ,  mais  on  ne  le  trouve  qu'avec  un  autre 
flambeau  :  la  bonne  foi  et  l'étude. 

Il  serait  diCBcile  de  préciser  quelles  furent  les  origines 
des  taxes  qui  prirent  en  France  le  nom  d'octrois,  mais 
nous  pouvons  sur  ce^point  procéder  par  élimination  des 
opinions  erronées  ayant  cours.  La  plus  répandue  est  sans 
contredit  celle  qui  rend  le  Moyen-Age  responsable  de  la 
création  ou  tout  au  moins  du  rajeunissement  de  ces 
impôts. 

Chacun  sait  aujourd'hui,  ou  croit  savoir,  que  le  Moyen- 
Age  a  été  une  ère  d'abus  pendant  laquelle  la  violence 
tenait  lieu. du  droit,  et  qu'il  a  fallu  la  Révolution  de  89 
pour  établir  enfin  la  société  sur  les  bases  indiscutables  de 
la  justice  et  de  l'égalité.  Aussi  toutes  les  institutions  qui 
paraissent  se  rattacher  à  cette  époque  de  notre  histoire 
sont-elles  par  cela  seul  condamnées  sans  appel,  et  la 
plupart  des  amis  et  des  adversaires  de  l'octroi  signeraient 
volontiers  la  phrase  suivante  empruntée  à  un  auteur 
favorable  aux  taxes  de  consommation  : 

«  Dans  l'origine ,  les  octrois  ont  été  les  représailles  que 
»  les  bourgeois  des  villes  exerçaient  contre  le  brigandage 
»  de  la  noblesse  féodale  ;  ne  pouvant  détrousser  les  mar- 
»  chands  par  les  chemins ,  ils  les  attendaient   derrière 


-  224  — 

»  leurs  murailles  et  ne  leur  ouvraient  leurs  portes  qu'à 
»  beaux  deniers  comptants  (1).  » 

Cette  affirmation  a  été  insérée  dans  un  ouvrage  destiné 
à  populariser  en  Turquie  le  système  des  octrois.  Assu- 
rément les  Turcs  trouveront  rationnelle  cette  prétendue 
origine  de  l'impôt  qu'on  leur  recommande  :  elle  n'a  rien 
qui  puisse  choquer  en  ce  pays  les  gouv^emants  ou  les 
gouvernés. 

Quoi  qu'il  en  soit,  l'assertion  de  notre  auteur  signifie 
que  les  bourgeois  des  villes  rançonnaient  les  marchands 
par  la  raison  qu'eux-mêmes  ils  étaient  rançonnés  par  la 
noblesse.  Ils  agissaient  donc  comme  ce  précepteur  de  je 
ne  sais  plus  quel  prince  qui  faisait  fouetter  le  condisciple 
roturier  de  son  royal  élève  pour  les  fautes  commises  par 
celui-ci.  Admettre  qu'une  société  tout  entière  ait  vécu 
sous  un  tel  régime  !  Non.  —  En  tout  cas,  la  bourgeoisie 
devait  cruellement  souffrir  des  suites  de  ces  prétendues 
représailles.  En  effet,  si  le  marchand,  presque  assuré  d'être 
détroussé  sur  les  grands  chemins  par  le  seigneur,  consen- 
tait à  entrer  dans  les  villes  pour  être  détroussé  à  nouveau 
par  les  clients  qu'il  allait  y  chercher,  se  soumettant  ainsi 
à  une  double  et  impitoyable  extorsion ,  il  devait  vendre 
ses  marchandises  bien  cher  I  C'étaient  ses  représailles  à  lui  ; 
—  mais  tout  cela  est-il  bien  sérieux  ? 

Nous  préférons  sur  ce  point  l'opinion  d'un  adversaire 
des  octrois,  M.  Glamageran.  —  D'après  ce  publicîste, 
l'octroi  aurait  été  parfaitement  approprié  aux  autres  ins- 
titutions du  Moyen-Age,  ce  qui,  bien  entendu,  ne  constitue 
pas  un  mérite  intrinsèque.  La  noblesse  et  le  clergé  étant 
exempts  d'impôts,  ou  à  peu  près,  la  bourgeoisie  voulut 

(1)  Considérations  sur  les  octrois,  par  M.  J.  Burot,  chef  da  bureau 
des  octrois  au  mioistère  des  finances,  page  15. 


~  225  — 

prélever  sur  le  menu  peuple  ceux  dont  elle  était  obligée 
de  faire  Tavance.  Les  taxes  de  consommation  lui  en  four- 
nissaient un  moyen  facile.  En  effet ,  les  impôts  de  cette 
nature  n'étant  productifs  que  lorsqu'ils  atteignent  les 
objets  de  première  nécessité  dont  cliacun  use  dans  la 
même  proportion,  —  du  moins  les  économistes  l'affirment, 
—  on  établit  une  sorte  de  capitation  ,  qui,  comme  toutes 
les  capilations,  frappait  légèrement  le  riche  et  pesait 
lourdement  sur  le  pauvre. 

Cette  opinion,  plus  mesurée  que  la  précédente,  est 
aussi  plus  vraisemblable,  outre  qu'elle  fait  plus  d'honneur 
au  bon  sens  de  nos  pères  ;  mais  elle  n'explique  pas  tout. 
Peut-on  même  soutenir  qu'elle  explique  quelque  chose  ? 
Si  M.  Glamageran  a  entendu  dire  que  l'invention  des 
taxes  de  consommation  est  d'origine  féodale ,  il  donne  une 
entorse  à  l'histoire  ;  tout  au  plus  pourrait-on  avancer  que 
la  féodalité  a  reproduit  un  système  détruit  avant  son  avè- 
nement ,  et  encore ,  même  réduite  à  ces  termes,  l'assertion 
serait  erronée.  —  C'est  bien  pis  encore,  si  l'auteur  s'est 
proposé  de  faire  entendre  que  la  bourgeoisie  se  rembour- 
sait sur  le  produit  des  taxes  de  consommation  des  impôts 
dont  elle  avait  avancé  le  montant  au  nom  de  la  commu- 
nauté. Cela  signifierait  qu'une  partie  des  sommes  recouvrées 
dans  les  villes  sous  forme  de  taxes  locales  se  partageait  entre 
les  bourgeois  proportionnellement  à  leurs  déboursés. 
M.  Glamageran,  qui  a  composé  un  ouvrage  sur  les  origines 
de  l'impôt,  n'a  pu  trouver  aucune  trace  d'une  semblable 
répartition.  Il  est  certain  que  la  portion  des  taxes  restant 
libre  après  le  prélèvement  de  la  part  au  roi,  à  l'époque 
où  ce  prélèvement  s'opérait ,  était  appliquée  aux  dépenses 
locales,  dépenses  qui,  alors  comme  aujourd'hui,  intéres- 
saient autant  le  pauvre  que  le  riche. 

Non,  tout  n'était  pas  alors  absurde ,  tout  n'était  pas 


-  226  — 

inique,  tout  n'était  pas  entaché  du  vice  originel  de  la 
féodalité  dans  les  impôts  de  consommation. 

Remontons  plus  haut  que  le  Moyen-Âge  ;  il  n'est  pas 
besoin  pour  cela  de  grande  érudition  et  cette  étude 
d'ailleurs  n'est  pas  dépourvue  d'un  certain  intérêt. 

Lorsque  César  fit  la  conquête  des  Gaules,  il  trouva  dans 
ce  pays  un  impôt  qu'il  conserva  sous  le  nom  de  vectigal. 
Cet  impôt  était  prélevé  sur  le  transport  des  marchandises 
et  se  recouvrait  par  des  collecteurs  spéciaux  nommés 
conductores  vectigalis.  Des  impôts  similaires  existaient  à 
Rome,  il  y  en  avait  sûrement  aussi  chez  les  Grecs  (1); 
mais  restons  en  Gaule.  César,  comme  tous  les  conqué- 
rants de  génie,  s'était  attaché  à  respecter  les  institutions  du 
pays  soumis,  toutes  les  fois  que  ces  institutions  n'étaient 
pas  incompatibles  avec  la  domination  romaine  :  il  n'igno- 
rait pas  qu'un  peuple  change  plus  volontiers  de  maîtres 
que  d'usages. 

Lorsque  Rome  perdit  dans  les  Gaules  son  influence  et  sa 
force  politique,  l'organisation  sociale  qu'elle  avait  res- 
pectée ne  disparut  pas  complètement  avec  elle ,  et  les 
invasions  des  premiers  siècles  de  l'ère  chrétienne  n'eurent 
point  pour  résultat  immédiat  de  transformer  radicalement 
le  système  économique  du  pays.  La  conquête  ,par  les 
barbares  du  territoire  qui  devait  être  la  France  fut 
graduelle  et  partielle  tout  d'abord,  ce  fut  une  conquête  à 
courants  multiples,  qu'on  nous  passe  cette  expression,  et 
trois  races  se  trouvèrent  en  présence  :  les  Germains,  les 


(1)  Voir  sur  ce  point  ;  Théorie  de  l'Impôt^  par  Proadhon,  p.  187  et 
suiv.  L'auteur  cite  M.  de  Parieu  et  M.  H.  Passy,  lesquels  constatent 
qu'à  Rome  et  eu  Grèce  l'impôt  existait  sous  toutes  les  formes  imagi- 
nables :  impôt  sur  le  capital,  impôt  sur  le  revenu,  impôts  somptuaires, 
taxes  de  consommation. 


—  217  - 

Francs  et  les  Gaulois.  Tout  ne  disparut  pas  sous  le  pre- 
mier choc  des  étrangers ,  et  partout  oii  les  Gaulois  se 
maintenaient ,  se  oiaintenait  aussi  leur  organisation  com- 
munale. 

Ajoutons  que  les  mœurs  et  les  coutumes  du  peuple 
vaincu  transformaient  les  coutumes  et  les  mœurs  des  bar- 
bares conquérants  ;  mais  laissons  parler  Fhomme  le  plus 
compétent  sur  ces  questions  : 

«  Cette  ère  de  décadence  et  de  ruine  pour  la  société 
»)  antique  fut  le  berceau  de  la  plupart  des  principes  et  des 
»  éléments  sociaux ,  qui ,  subsistant  sous  la  domination 
»  des  conquérants  Germains  et  se  combinant  avec  leurs 
0  traditions  et  leurs  coutumes  nationales,  créèrent  la 
»  société  du  Moyen-Age,  et  de  là  se  transmirent  jusqu'à 

»  nous Quand  vint  sur  la  Gaule  le  règne  des  bar- 

»  bares ,  quand  Tordre  politique  d'Occident  s'écroula ,  trois 
»  choses  restèrent  debout  :  les  institutions  chrétiennes , 
»  le  droit  romain  à  l'état  d'usage  et  Y  administration 
»  urbaine.  —  Le  christianisme  s'imposa  aux  nouveaux 
0  dominateurs,  le  droit  usuel  maintint  parmi  les  indigènes 
»  les  mœurs  et  les  pratiques  de  la  vie  civile ,  et  la  muni- 
»  cipalité,  gardienne  de  ces  pratiques,  les  entoura,  en 
»  leur  prêtant  comme  une  garantie  de  durée,  la  force  de 
»  son  organisation  (1).  » 

(1)  A.  Thierry.  Mscueil  des  Monuments  inédits,  tome  i ,  introdoc- 
tioD,  p.  m. 

Telle  n'est  pas  ropinion  de  M.  Paul  Lepercq,  qui  s'exprime  aiosi 
dans  une  brochure  que  nous  avons  sous  les  yeux  : 

ce  L'invasion  des  barbares ,  la  longue  nuit  du  Moyen-Age  qui  durant 
»  plusieurs  siècles  pesa  sur  l'humanité ,  comme  le  couvercle  de  marbre 
»  d'un  tombeau,  ne  laissa  rien  subsister  de  l* antique  civilisation,  » 

{De  l'Abolition  des  Octrois,  Paris,  E.  Dentu,  éditeur,  1866, 
page  13.) 

lions  croyons  M.  Aug.  Thierry  mieux  renseigné. 


—  228  — 

Cependant  la  lutte  entre  les  habitants  de  la  Gaule  et  les 
barbares  venus  du  dehors  eut  pour  premier  résultat ,  selon 
la  remarque  du  même  historien,  d'opérer  une  agrégation 
violente  entre  des  races  différentes  de  mœurs  comme 
d'origine.  —  Au  V®  siècle  se  fonde  une  organisation  poli- 
tique nouvelle  basée  sur  la  conquête ,  et ,  il  faut  bien  le 
reconnaître,  cette  base  était  la  seule  possible  ,  les  conqué- 
rants n'ayant  pas  Thabitude  de  respecter  une  organisation 
politique  qui  les  exclurait.  La  force  fut  donc  érigée  en 
droit  et  devint  le  droit  nouveau.  Mais  en  même  temps  que 
s'implantait  violemment  la  race  victorieuse ,  le  sol  rece- 
vait la  semence  d'une  plante  qui  devait  mettre  quatre 
siècles  à  germer.  —  Rien  de  plus  curieux  que  de  suivre  à 
la  lueur  vacillante  de  l'histoire  la  naissance  ou  plutôt  la 
renaissance  du  système  communal. 

Les  villes  avaient  subsisté  ,  quelques-unes  du  moins,  et 
nous  savons  qu'elles  possédaient  une  organisation  inté- 
rieure respectée  par  la  conquête.  Rien  n'indique  que  les 
taxes  locales  établies  avant  l'arrivée  de  César  et  mainte- 
nues par  lui  eussent  disparu  pendant  les  siècles  suivants, 
et  il  doit  être  permis  de  croire ,  d'affirmer  qu'elles  furent 
conservées,  non  pas  telles  qu'elles  étaient  autrefois,  cela 
est  évident ,  mais  qu'elles  furent  plutôt  aggravées  que 
diminuées.  —  De  fait ,  tous  les  droits  de  douane  et  de 
péage  établis  par  les  Romains  ont  subsisté  sous  la  pre- 
mière et  la  seconde  race  de  nos  rois  (1),  et  on  cite  un 
édit  de  Clotaire  II  portant  défense  d'établir  des  droits 
nouveaux  en  aggravation  des  droits  anciens  (615). 

Au  V®  siècle ,  nous  trouvons  établi  à  Paris  un  impôt 
qui  n'est  autre  que  le  vectigal  et  qui  se  prélève  sur  les 
bateaux  chargés  de  marchandises. 

(1)  \*  VEncyclopédie.  Discours  préUminaire  du  tome  i«' des  finances. 


~  229  — 

«  En  779,  Charlemagne  accorde  à  l'abbaye  de  Saint- 
»  Germain -des-Prés  une  exemption  des  droits  qu'on  levait 
0  à  Amiens  et  dans  plusieurs  autres  ports  et  places  de 
»  commerce  sur  les  marchandises  de  toute  sorte  :  Prop- 

»  tereà  per  prœsentem  preceptum  decernimus ut 

»  per  ullos  portos  neque  per  àvitates,  tam  in  Rodomo 
»  (Rouen)  quam  et  in  Wicus  (Etaples)  neque  in  Ambiasis 

»  (Utrecht) neque  in  Parisiaco per   omnes 

»  civitates  similiter  ubicumque  in  régna nostra, 

»  aut  pagis  vel  territoriis  theloneus  ewigatur{i).  » 

A  côté  des  villes,  les  campagnes.  Là  ,  point  d'organisa- 
tion. Les  chefs  de  bandes,  nous  ne  pouvons  dire  les 
généraux,  qui  avaient  marché  à  la  conquête,  côte  à  côte 
avec  le  futur  roi  de  France ,  reçurent  en  échange  de  leurs 
services  des  territoires  qui  devaient  les  nourrir,  eux  et 
leurs  compagnons  d'armes.  Ils  possédaient  ces  territoires, 
libres  ou  non  d'impôts ,  moyennant  l'acquit  de  certaines 
charges  dont  la  principale  était  le  service  militaire.  La 
culture  du  sol  fut  nécessairement  confiée  tantôt  aux 
familles  des  conquérants,  tantôt  aux  indigènes  qui  devin- 
rent les  serfs.  —  Il  ne  faut  pas  croire  cependant  que  le 
serf  fût  aussi  avili  que  l'esclave  antique.  —  Nous  lisons 
dans  l'histoire  que  la  République  romaine  fut  tenue  en 
échec  pendant  quelques  jours  par  les  esclaves  révoltés  ; 
mais,  qu'en  définitive,  les  esclaves  furent  anéantis  ou 
rendus  à  leurs  chaînes.  Ici,  rien  de  pareil.  Le  serf  cultive 
une  terre  ingrate ,  il  est  vrai ,  et  dont  la  moisson  appar- 
tient à  un  maître  violent  et  impitoyable  ;  à  la  fin  de  chaque 
année  il  n'a  rien  amassé ,  rien  gagné  ;  mais  chaque  année 
voit  cependant  se  développer  à  son  profit  un  droit  d'usance, 
d'appartenance ,  qui  deviendra  bientôt  droit  de  propriété. 

(1)  Aug.  Thierry.  Loc.  cit 


-  230  — 

Dès  ie  IX®  siècle,  des  hameaux,  des  bourgs,  des  petites 
villes  ont  conquis  déjà  une  indépendance  relative  :  les 
charges  sont  onéreuses,  sans  aucun  doute,  mais  il  vaut 
mieux  subir  ces  charges  qu'abandonner  le  sol.  C'est  là  un 
raisonnement  qu'on  retrouverait  aisément  encore  aujour- 
d'hui dans  les  campagnes.  —  Le  christianisme  d'ailleurs 
s'imposait  au  maître  comme  au  colon  et  tempérait  à  la  fois 
la  législation  et  les  mœurs  de  l'époque  ;  l'Evangile  était 
venu  poser  un  principe  dont  les  conséquences  devaient 
être  déduites  lentement ,  mais  à  coup  sûr.  Peu  à  peu  le 
serf  gravit  avec  eflforts  la  voie'  de  l'afifranchissement  :  il 
devient  demi-serf ,  puis  villain.  —  L'étymologie  de  cette 
dernière  appellation  donne  déjà  l'idée  d'association ,  d'ag- 
glomération ,  de  ville  en  un  mot.  —  Elle  fut  donc  em- 
ployée dans  le  principe  pour  désigner  une  condition 
comparativement  supérieure.  Puis  le  vilain  devient  bour- 
geois; mais  il  a  fallu  pour  cela  un  fait  nouveau  et 
immense  :  les  croisades. 

En  décimant  la  noblesse,  les  croisades  eurent  pour 
résultat  de  rendre  plus  facile  l'afifranchissement  des  serfs 
et  d'accélérer  la  formation  des  Communes,  conformément 
aux  vœux  d'un  ministre  éminent,  Suger.  Les  prédications 
de  Pierre  l'Ermite  commencèrent  en  1095,  sous  le  triste 
et  long  règne  de  Philippe  I  (1) ,  et  vers  la  même  époque , 
peu  après  la  mort  de  ce  prince,  Louis  le  Gros,  à  l'instiga- 
tion de  Suger,  octroya  à  un  certain  nombre  de  villes  des 
chartes  d'afifranchissement  et  le  droit  d'établir  des  taxes 
locales  dont  une  partie  leur  était  attribuée.  —  La  ville 
d'Amiens  obtint  une  des  premières  une  charte  (1118)  qui 
lui  rendait  son  ancienne  organisation  municipale ,  défi- 
gurée, puis  abrogée  par  les  seigneurs  et  l'évêque  divisés 

(1)  1060.  — 1108. 


—  231  — 

entre  eux  sur  retendue  de  leur  juridiction  temporelle.  — 
La  ville  de  Laon  était  aussi,  à  la  même  époque,  en  ré- 
volte ouverte  contre  ses  seigneurs,  et  elle  reçut  une  charte 
en  1128. 

Amiens  avait  transigé  avec  ses  maîtres  en  1117,  et 
ceux-ci  conservèrent  une  grande  partie  de  leurs  anciens 
droits  qui  leur  furent  successivement  rachetés,  ainsi  qu'il 
résulte  de  chartes  postérieures.  En  attendant,  les  seigneurs 
se  partageaient  le  produit  des  taxes  locales ,  et  on  cite 
une  charte  de  Philippe  d'Alsace  portant  règlement  de 
droits  entre  lui  et  les  trois  autres  seigneurs  d'Amiens.  Au 
nombre  des  droits  relatés  dans  la  charte  dont  il  s'agit, 
nous  voyons  celui  dit  de  Travers  (l'ancien  Vectical)  étaWi 
sur  la  circulation  des  marchandises;  celui  de  Tonlieu, 
sorte  de  droit  de  douane  perçu  sur  la  vente  des  marchan- 
dises et  payé  soit  par  l'acheteur,  soit  par  le  vendeur,  soit 
même  par  l'un  et  l'autre.  —  Mais,  outre  ces  taxes,  il  en 
existait  d'autres  répondant  plus  exactement  à  ce  qui  fut 
nommé  plus  tard  les  octrois,  telles  que  le  forage  ou  affo- 
rage,  droit  prélevé  sur  la  vente  en  détail  des  vins  et  sur 
les  poissons  introduits  et  vendus  en  paniers  ;  trois  impôts 
de  noms  différents  sur  la  fabrication  et  la  vente  de  la 
bière,  un  droit  sur  les  bois  de  construction  et  de  chauf- 
fage, etc.,  etc.  La  charte  dont  il  est  ici  question  donne 
une  nomenclature  très-détaillée  des  objets  soumis  à  la  taxe 
et  des  tarifs  ;  elle  commence  par  ces  mots  qui  suivent 
immédiatement  le  préambule  : 

Sachiès  que  les  coutumes  del  travers  sont  tèles. 

Chose  singulière  et  remarquée  par  M.  A.  Thierry,  les 
coutumes  du  XII®  siècle  se  sont  conservées  jusqu'au  XVI® 
siècle  :  droits  identiques  sur  les  mêmes  objets  pendant 
plus  de  quatre  cents  ans. 

Ainsi  que  Laon  et  Amiens,  beaucoup  de  villes  avaient 


-  232  - 

été  affranchies  par  Philippe-Auguste  :  nous  pouvons  citer 
Saint-Riquier,  Noyon,  Beauvais,  Vezelay,  Saint-Quentin, 
Roye,  Soissons,  etc.,  etc. 

Vers  la  même  époque ,  la  ville  de  Lyon ,  soumise  à  la 
domin^ition  temporelle  de  ses  archevêques  qui  avaient  le 
privilège  de  battre  monnaie  et  le  droit  d'établir  des  impôts, 
et  aux  exactions  d'un  sénéchal  chargé  de  présider  tout  à  la 
fois  à  l'administration  des  finances  et  à  celle  de  la  justice, 
voulut  se  soustraire  aux  charges  que  faisait  peser  sur  elle 
un  pouvoir  sans  contrôle.  En  l'année  1195,  elle  s'insurge 
et  prend  pour  chefs  cinquante  bourgeois  notables  qui 
luttèrent  quinze  ans  pour  arriver  à  un  compromis  avec 
l'Eglise.  Le  traité  de  1^08  permet  aux  habitants  de  Lyon 
de  conserver  leur  administration  municipale,  de  lever  des 
taxes  locales  et  de  s'en  attribuer  le  profit ,  et ,  pour  avoir 
refusé  d'exécuter  fidèlement  cette  transaction ,  l'Eglise 
devait  un  jour  perdre  à  Lyon  son  pouvoir  temporel.  Ce  fait 
important  eut  lieu  après  cent  années  de  luttes  entre  les 
archevêques  et  les  Lyonnais  ;  il  fut  consacré  d'une  manière 
irrévocable  par  une  charte  datée  de  1820  (1). 

(1)  Ces  renseignements  sont  extraits  d'un  ouvrage  en  cours  de  publi- 
cation édité  aux  frais  de  la  viUe  de  Lyon  et  dont  l'auteur  est  M.  Mon- 
falcon,  bibliothécaire  de  la  yiUe.  Un  exemplaire  du  !•'  volume  de  cet 
ouvrage  se  trouve  à  la  bibliothèque  publique  de  la  viUe  de  Plantes,  il 
a  pour  titre  :  Lugdunensis  historiœ  monumenta,  —  La  charte  dont  il  est 
parlé  dans  le  texte  est  fort  curieuse,  en  ce  qu'elle  donne  avec  beaucoup 
de  détails  la  nomenclature  des  coutumes,  franchises  et  privilèges  de  la 
viUe  de  Lyon.  EUe  est  rédigée  par  demandes  et  par  réponses  : 

a  Les  citoyens  de  Lyon  demandent  telle  chose  \  —  Voici  notre  ré- 
ponse :  Nous  accordons  teUe  chose.  —  Les  citoyens  de  Lyon  demandent 
teUe  chose  ^  — -  Voici  notre  réponse  :  Nous  accordons  telle  chose,  etc., 
etc.  Cette  charte  est  en  latin. 

L'ouvrage  de  M.  Monfalcon  a  été  tiré  à  cent  exemplaires;  il  ne  se 
trouve  pas  dans  le  commerce. 


-  233  ~ 

En  coDcouraDt  h  raffranchissement  des  communes ,  les 
rois  de  France,  est-il  besoin  de  le  dire,  obéissaient  à  une 
idée  politique  et  non  à  une  pensée  de  désintéressement  ou 
de  justice.  La  féodalité  était  aussi  menaçante  pour  le  sou- 
verain que  pour  la  bourgeoisie  ;  le  roi  trouva  donc  des 
alliés  naturels  au  sein  des  villes  :  appelé  par  elles,  il  se  fit 
payer  ses  services  en  se  substituant  aux  seigneurs  évincés 
et  en  s'attribuant  la  part  du  lion.  C'est  vers  cette  époque 
que  se  généralisa  l'institution  d'un  nouvel  impôt  qui  reçut 
le  nom  d'aides.  C'est  bien  à  tort,  croyons-nous,  que  l'on 
a  confondu  l'origine  des  aides  et  celle  des  octrois  ;  cette 
confusion  pourrait  bien  avoir  été  reproduite,  d'après  l'En- 
cyclopédie  de  Diderot,  par  les  différents  auteurs  qui  ont 
parlé  de  ces  deux  sortes  de  taxes.  En  effet ,  nous  lisons 
dans  Y  Encyclopédie  : 

«  Il  est  probable  que  l'origine  des  droits  d'octroi  est 
»  de  même  date  que  celle  des  aides  avec  lesquels  ils 
»  semblent  avoir  pris  naissance....  C'était  un  secours, 
B  une  subvention  particulière  que  nos  rois  demandaient, 
»  dès  le  XII^  siècle ,  aux  bailliages  et  aux  sénéchaussées 
»  pour  les  besoins  du  moment  et  qui  n'avaient  lieu  qu'une 
»)  année  (1).  » 

Nous  pensons  que  le  lecteur  sera  convaincu,  par  ce  que 
nous  venons  de  dire,  qu'aucune  assimilation  n'existait  à 
l'origine  entre  ces  deux  sortes  d'impositions.  Les  aides  per- 
çues au  profit  du  trésor  public  étaient  une  contribution  à 
la  fois  générale  et  locale  :  générale ,  en  ce  qu'elle  était 
payée  par  toutes  les  villes  soumises  au  roi;  locale,  en  ce 
qu'elle  portait  sur  les  objets  consommés  dans  l'intérieur 
des  villes  et  qu'elle  était  établie  sur  des  bases  différentes 
suivant  les  localités.  C'est  seulement  à  cause  de  ce  dernier 

\ 
(i)  Voir  V Encyclopédie,  article  octroi,  finances,  tome  ii. 


-  234  — 

caractère  qu'on  a  pu  les  confondre  avec  les  octrois  pro- 
prement dits. 

Dès  le  principe ,  comme  plus  tard ,  les  octrois  subsis- 
tèrent parallèlement  avec  les  aides,  et  c'est  ainsi  qu'au- 
jourd'hui encore  l'Etat  prélève,  concurremment  avec  les 
communes ,  des  impôts  sur  certains  objets  de  consom- 
mation. Les  octrois  n'étaient  autre  chose  que  des  droits 
appartenant  jadis  aux  villes,  contisqués  par  les  seigneurs 
et  rétrocédés  plus  tard  à  prix  d'argent  aux  villes ,  soit 
par  les  rois,  soit  à  la  suite  de  traités  ou  de  chartes  par- 
ticulières. Les  aides  n'ont  pas  cette  origine. 

Avant  le  XIV«  siècle ,  les  aides  n'étaient  pas  un  impôt 
dans  le  sens  restreint  babiluellemeni  donné  à  ce  mot, 
c'était  un  secours  en  hommes  exigé  des  villes,  lesquelles, 
pour  se  dispenser  de  cet  impôt  du  sang ,  comme  nous 
dirions  aujourd'hui,  consentaient  à  payer  une  redevance, 
soit  par  prélèvement  sur  leurs  ressources  locales,  soit  au 
moyen  d'une  augmentation  temporaire  de  leurs  charges. 

En  1308,  Philippe  le  Bel,  qui  faisait  argent  de  tout  et 
à  propos  de  tout ,  établit  sous  le  nom  d'aide  un  impôt 
destiné  à  payer  la  dot  de  sa  fille  fiancée  au  roi  d'Angle- 
terre. Cette  contribution  s'appela'  aide  de  mariage.  Il  y 
eut  plus  tard  Y  aide  de  chevalerie,  Y  aide  de  guerre,  Y  aide 
de  rançon,  etc.,  etc. 

Le  caractère  principal  des  aides  consistait  en  ce  qu'elles 
étaient  limitées  à  une  somme  connue  d'avance  et  en  ce 
qu'elles  prenaient  fin  avec  les  circonstances  qui  avaient 
motivé  leur  établissement.  Ces  circonstances,  nous  venons 
de  le  dire,  étaient  diverses  et  multiples,  mais  le  roi  Jean 
le  Bon  ayant  eu  besoin  de  recourir  plusieurs  fois  à  ces 
ressources  exceptionnelles  pour  de  graves  nécessités ,  il 
ne  serait  peut-être  pas  téméraire  d'atlribifer  à  ce  prince  la 


—  235  — 

pensée  de  convertir  cet  impôt  essentiellement  volontaire  et 
transitoire  en  un  impôt  définitivement  assis. 

Quoi  qu'il  en  soit ,  le  roi  Jean  eut  recours  aux  aides, 
à  trois  reprises  différentes  :  en  1851 ,  pour  soutenir  la 
guerre  contre  les  Anglais  ;  en  1855 ,  pour  un  motif  ana- 
logue, et,  en  1860,  pour  payer  sa  rançon.  Il  faut  remar- 
quer ici  l'intervention  des  Etats  Généraux  qui  commencent, 
à  propos  d'embarras  financiers,  à  jouer  ce  rôle  actif  de 
défiance  et  de  surveillance  envers  la  royauté  qui  devait 
accompagner  et  précipiter  peut-être  les  événements  de  la 
Révolution  française. 

Les  aides  s'établissaient  à  prix  débattu,  pour  ainsi  dire, 
entre  la  couronne  et  les  municipalités.  D'après  la  conven- 
tion intervenue  entre  les  commissaires  envoyés  par  Jean 
le  Bon  et  les  échevins  de  la  ville  d'Amiens,  l'aide  de  1851 
fut  ainsi  réglée  pour  cette  cité  :  elle  devait  durer  un  an 
et  se  percevoir  «  d'après  le  tarif  de  l'octroi  précédemment 
»  concédé  à  la  commune  d'Amiens  par  Philippe  de  Valois, 
»  en  vertu  de  lettres-patentes  du  18  janvier  1841  (1); 
A  mais ,  pendant  la  durée  de  l'aide ,  il  sera  sursis  à  la 
»  perception  de  l'octroi.  Le  produit  sera  partagé  par  moitié 
»  entre  le  roi  et  Féchevinage  qui  appliquera  sa  quote-part 
»  aux  plus  pressantes  nécessités  de  la  commune. . . .  Enfin, 
»  pendant  la  levée  de  l'aide  qui  ne  portera  aucun  préju- 
»  dice  aux  franchises  et  libertés  de  la  commune,  les  habi- 
»  tants  seront  quittes  envers  le  roi  de  tout  autre  subside, 
»  de  toute  prise ,  et  dispensés  d'aller  en  guerre ,  à  moins 
»  que  l'arrière-ban  ne  soit  convoqué  (2).  » 

Ce  document  résume  et  confirme  ce  que  nous  avons  dit 


(1)  Ces  lettres  sont  aujourd'hui  perdues. 

(Note  de  M.  A.  Thierry.) 
{1)  Aug.  Thierry',  loc.  ctï.,  p.  553. 


—  236  — 

du  caractère  des  aides  destinées  principalement  à  tenir  lieu 
d'un  subside  en  hommes. 

Il  ne  faudrait  pas  conclure  néanmoins  de  ce  qui  précède 
que  les  aides  ne  taxaient  que  les  objets  de  consommation  ; 
elles  furent  souvent  aussi  perçues  en  addition  à  la  taille 
ou  impôt  direct  :  autre  différence  avec  les  octrois. 

Si  quelques  provinces  supportèrent  impatiemment  le 
fardeau  de  ces  taxes  nouvelles,  il  y  en  eut  d'autres  qui  le 
rejetèrent  absolument.  Au  nombre  de  ces  provinces  fut  la 
Bretagne  qui  ne  voulut  jamais  consentir  à  celte  aggrava- 
tion d'impôts.  Pour  s'indemniser  de  ce  refus,  les  rois  fer- 
mèrent par  un  cordon  de  douanes  les  Etats  dont  il  s'agit 
et  les  considérèrent  comme  pays  étrangers.  Toutes  les 
marchandises  expédiées  des  provinces  soumises  aux  aides 
aux  pays  étrangers  étaient  frappées  d'un  droit  de  sortie 
ou  de  passage,  et  comme,  en  définitive,  le  propre  de  tout 
impôt  est  de  se  reporter  sur  la  consommation,  les  provinces 
fermées  durent  payer  indirectement  ce  qu'elles  avaient 
refusé  de  payer  de  bonne  grâce.  Ces  douanes  intérieures 
devaient  subsister  longtemps,  et  quel  qu'ait  été  le  vice  ou 
le  mérite  de  cet  expédient,  il  est  certain  qu'une  autorité 
centrale,  trop  faible  pour  faire  exécuter  ses  décrets  par  la 
force,  ne  pouvait  guère  trouver  une  meilleure  combinaison 
pour  se  procurer  les  ressources  qui,  en  définitive,  liii 
étaient  indispensables. 

Dès  que  la  royauté  se  fut  immiscée,  sous  un  prétexte 
politique  ou  pour  tout  autre  motif,  à  l'administration 
financière  des  communes,  elle  voulut  prendre  sa  part  du 
produit  des  taxes  locales  dont  elle  sanctionnait  la  création, 
le  maintien  ou  l'extension.  Ce  fut  alors  que  ces  taxes  pri- 
rent le  nom  d'octroi  que  nous  voyons  souvent  accolé  au 
mot  aides  :  «  Nous ,  maire  et  eschevins ,  par  Voctroy  du 
»  roy  noslre  sire  et  de  ses  devanciers  roys  de  France 


-  237  - 

»  avons  eu  certain  aide,  imposition  on  assis sur  les 

»  vins  et  autres  breuvaiges,  etc.  (l).  » 

«  En  1352,  la  ville  de  Compiègne  obtint  la  première 
»  Tautorisation  de  percevoir  l'octroi  à  son  proflt,  mais  h 
»  la  condition  de  verser  au  trésor  royal  le  quart  des 
»  sommes  perçues.  Depuis  lors,  et  comme  indemnité  de 
»  la  concession  que  l'Etat  faisait  de  l'un  de  ses  privilèges, 
»  le  droit  régalien  (attribution  exclusive  de  la  souverainlé), 
»  il  ne  fut  octroyé  aucune  permission  sans  la  stipulation 
»  de  prélever  pour  le  trésor,  tantôt  une  portion  éven- 
»  tuelle  des  produits,  tantôt  une  somme  fixe  une  fois 
»  payée  (2).  » 

Il  est  facile  de  suivre,  à  partir  du  XV®  siècle,  l'histoire 
des  aides  et  des  octrois.  Il  est  plus  difiBcile  de  déterminer 
les  tarifs  et  d'énumérer  les  objets  sur  lesquels  ils  por- 
taient; mais  il  sufiSt  d'ailleurs,  pour  le  but  que  nous  nous 
proposons,  d'établir  l'existence  de  ces  taxes,  et  les  docu- 
ments qui  les  mentionnent  sont  nombreux  et  variés. 

Nous  avons  dit  plus  haut  que  certaines  provinces  s'étaient 
refusées  à  l'établissement  des  aides ,  et  qu'au  nombre  de 
ces  pays  étrangers  se  trouvait  la  Bretagne. 

M.  Renoul,  dans  un  excellent  travail  publié  en  1858(3), 
adonné  un  relevé  jour  par  jour,  pour  ainsi  dire,  de 
l'établissement  et  de  la  progression  de  l'octroi  à  Nantes. 
Nous  extrayons  de  son  livre  les  renseignements  ci-après  : 

En  Bretagne ,  les  octrois  prenaient  le  nom  de  Devoirs. 
Us  étaient  concédés  ou  octroyés  par  les  ducs  pour  un 
temps  limité  et  pour  des  besoins  soigneusement  spécifiés 

(1)  Convention  entre  l'écheTinage  et  ré?êché  d'Amiens,  1385. 

(2)  Dictionnaire  général  d'administration ,  publié  sous  la  direction 
de  M.  Alfred  Blanche,  p.  1318.  —  Octroi. 

(3)  Octroi  et  consommation  de  la  ville  de  Nantes. 

16 


—  238  — 

dans  les  lettres  de  concessioD.  M.  Renoul  remonte  jusqu'à 
Tannée  1897 ,  et  il  constate  que  tantôt  ces  tax€S  se  levaient 
au  profit  exclusif  du  duc  de  Bretagne  pour  la  réparation 
ou  l'entretien  des  ouvrages  de  défense  de  la  ville ,  que 
tantôt  les  octrois  étaient  destinés  au  remboursement  des 
dettes  de  la  communauté  et  tantôt  perçus  <*  pour  aultre^ 
*)  choses  declairer  par  Testât  d'icelles  cy  attaché  (1).  » 
Du  XIV«  à  la  fin  du  XV®  siècle,  les  octrois  sont 
renouvelés  à  Texpiration  de  l'époque  pour  laquelle  ils 
avaient  été  établis.  Nous  renvoyons  pour  les  détails  au 
livre  de  M.  Renoul  qui  énumère  avec  précision  les  nom- 
breuses lettres  patentes  intervenues  durant  cette  période. 
—  Outre  les  objets  de  consommation,  les  marchandises 
diverses  étaient  soumises  à  la  taxe. 

Pendant  là  durée  du  Moyen-Age,  les  communes  firent 
un  rude  et  coûteux  apprentissage  de  la  liberté.  Nées  sous 
un  régime  d'oppression,  mitigé  il  est  vrai  par  Tinfluence 
temporelle  et  spirituelle  de  TEglise ,  elles  grandissent  à  la 
faveur  des  luttes  sanglantes  qui  caractérisent  cetle  période 
de  formation  du  royaume  de  France.  Tantôt  elles  s'ap- 
puient sur  les  Évoques  contre  les  ducs  et  les  barons , 
tantôt  c'est  au  Roi  qu'elles  portent  leurs  doléances  en  lui 
offrant  leur  appui.  Alors ,  il  est  vrai ,  elles  ne  font  guère 
que  changer  de  maîtres,  mais  c'est  avoir  déjà  conquis 
une  sorte  d'indépendance  que  d'avoir  pu  remplacer  par  un 
maître  unique  la  foule  des  tyrans  subalternes  et  besoi- 
gneux. 

La  cohésion ,  la  solidarité  qui  existaient  forcément  entre 


(1)  Même  ouvrage.  Pancarte  du  2  mai  1571.  U  y  avait  quatre-vingts 
ans  que  la  Bretagne  avait  été  réunie  à  la  France  par  le  mariage  de 
Charles  YIII  avec  la  duchesse  Anne.  La  concession  dont  il  s'agit  fut 
octroyée  par  Charles  IX. 


-  239  — 

les  habitants  d'une  même  cité  ne  se  retrouvent  à  aucun 
degré  entre  les  différentes  provinces  de  la  monarchie» 
Chacune  d'entre  elles  garde  ses  institutions  locales  et 
considère  sa  voisine  comme  un  allié  gui  demain  pourra 
redevenir  ce  qu'il  était  la  veille ,  un  ennemi.  Il  n'est  donc 
pas  surprenant  que  les  saines  doctrines  de  l'économie 
politique  demeurassent  alors  inconnues  ou  inappliquées. 
C'est  pourquoi  les  restrictions  imposées  au  commerce ,  de 
province  à  province,  de  ville  à  ville,  qui  avaient  eu 
naguère  leur  raison  politique,  continuèrent  de  subsister 
même  après  l'unification  du  pays  qui  aurait  dû  être  le 
signal  de  leur  abolition. 

Telle  était  encore  la  situation  au  XVII®  siècle. 

En  portant  le  dernier  coup  à  la  féodalité,  Richelieu 
prépara  l'avènement  d'une  tyrannie  nouvelle,  la  centrali- 
sation. L'absorption  des  provinces  par  le  pouvoir  central 
s'étendit  aussi  bien  aux  affaires  purement  locales  qu'aux 
institutions  d'un  ordre  plus  important.  Les  communes  ne 
gagnèrent  rien  à  ce  suprême  triomphe  de  la  royauté 
devenue  prépondérante  et  prête  à  tout  envahir.  En  1647 , 
Louis  XIV  s'empare  des  octrois  des  villes.  La  déclaration 
du  21  décembre  porte  «  que  tous  les  deniers  communs 
»  d'octroi  et  autres  qui  se  levaient  au  profit  des  villes  et 
»  communautés  seraient  portés  à  l'épargne  ,  i>  puis 
joignant  l'ironie  à  la  spoliation ,  elle  ajoute  que  les  maires 
et  échevins  pourront  lever  «  par  doublement  les  mêmes 
»  droits  et  octrois  dans  les  dites  villes  et  communautés.  » 
—  Ainâ,  les  villes  devaient  perdre  complètement  leurs 
ressources  locales ,  mais  il  leur  restait  le  droit  de  s'en 
procurer  d'autres  en  doublant  leurs  tarifs  !  La  mesure 
était  aussi  simple  qu'elle  était  inique. 

Les  troubles  de  la  Fronde  ne  permirent  pas  à  Mazarin 
de  tenir  la  main  à  la  stricte  exécution  de  cette  ordonnance. 


-  240  - 

et  Golbert  vint  heureusement ,  qui  tout  en  conservant  k 
principe  d'un  prélèvement  au  profit  du  trésor  public, 
rappliqua  dans  des  limites  plus  raisonnables. 

Un  édit  de  1668  restreint  à  la  moitié  du  revenu  brut 
des  octrois  la  part  de  la  couronne  ;  les  communes  gardent 
l'autre  moitié,  réduite  du  montant  intégral  des  frais  de 
perception. 

Mais  le  génie  organisateur  de  Golbert  fut  frappé  du 
défaut  d'ordre  et  d'ensemble  qui  caractérisait  encore  à 
cette  époque  le  système  financier  de  la  France.  Ce  ministre 
éclairé  supportait  impatiemment  les  restrictions  de  toutes 
sortes  qui  empêchaient  l'agriculture  et  le  commerce  de 
prendre  un  essor  proportionné  à  la  richesse  intérieure  du 
pays  et  à  sa  puissance  politique.  Dans  le  but  de  favoriser 
l'industrie  nationale ,  Golbert  institua  un  Code  de  douanes 
dont  les  principales  dispositions  lui  ont  longtemps  survécu. 
Que  l'on  approuve  ou  non  en  principe  les  prohibitions  ou 
les  taxes  exagérées  qui  équivalent  h  des  prohibitions,  on 
ne  saurait  méconnaître  que  Golbert  a  organisé  un  système 
dont  l'application  a  été  profitable  à  notre  industrie  et  aux 
intérêts  de  la  France.  Cependant  ce  grand  homme  ne  put 
ou  n'osa  exiger  à  l'intérieur  une  réforme  complète,  et  il 
laissa  subsister,  malgré  l'accroissement  du  pouvoir  central, 
la  fiction  qui  faisait  considérer  certaines  provinces  comme 
termées  ou  étrangères. 

Les  communes  lui  doivent  l'établissement  des  octrois  à 
titre  perpétuel.  Get  homme  d'état  avait  compris  qu'il  ne 
faut  pas  sans  cesse  remanier  un  système  d'impôts,  qu'à 
des  besoins  connus,  déterminés  et  permanents,  doivent 
correspondre  des  ressources  également  permanentes  et 
assurées. 

Le  XVIII®  siècle  fut  une  époque  de  dilapidations  et  d'ex- 
pédients; le  caractère  que  Golbert  avait  rendu  aux  octrois 


-  241  •- 

disparut  bientôt  et  la  législation  finit  par  détourner 
presque  complètement  de  leur  destination  normale  le  pro- 
duit des  taxes  urbaines.  La  combinaison  de  Louis  XIV 
assurait  aux  villes  la  moitié  des  contributions  locales. 
Peu  à  peu  et  par  une  succession  d'édlts  ou  d'ordonnances 
dont  rénumération  serait  trop  longue ,  Louis  XV  confisqua 
en  définitive  la  seconde  moitié  des  octrois  en  prélevant 
une  quotité  de  cette  seconde  moitié  et  en  contraignant 
les  communes  à  créer  alors  de  nouveaux  octrois  sur  le 
produit  desquels  une  portion  était  encore  attribuée  àTEtat. 

Au  moment  de  la  Révolution  française,  les  taxes  avaient 
atteint  des  proportions  insensées.  Les  octrois  étaient 
donnés  à  ferme  à  des  traitants  dont  la  principale  préoccu- 
pation était  de  faire  produire  à  Timpôt  le  plus  possible 
par  tous  les  moyens  possibles.  Aussi  tout  était  devenu 
odieux  dans  ces  taxes,  et  voici  comment  le  citoyen 
Gbaubry  de  la  Roche  s'exprimait  au  sujet  de  Timpôt  et  des 
collecteurs  : 

«  Les  formalités  auxquelles  cet  impôt  (les  aides  et  les 

>  octrois)  assujettit  le  public,  les  gênes  multipliées  dans 
»  lesquelles  il  le  tient,  les  perquisitions  indécentes,  scan- 
j>  daleuses,  despotiques  auxquelles  il  donne  lieu,  font  assez 
»  connaître  Tillégitimité  de  son  existence...  Les  traitants 

>  ont  toujours  eu  beaucoup  d'aptitude  à  commenter  les 
»  lois  fiscales  :  doués  d'une  volonté  constante,  d'un  es- 
»  prit  profond  à  cet  égard ,  ils  voient  dans  un  texte  ce 
»  que  nul  autre  qu'eux  ne  pourrait  y  voir  ;  ils  trouvent 
»  matière  à  faire  rendre  des  arrêts  sur  ce  texte 
»  et  à  donner  des  décisions  de  compagnies  sur  ces 
»  arrêts... .  Je  n'en  dirai  pas  davantage  sur  la  régie  des 
«  aides  (1),  on  ne  la  connaît  que  trop —  J'observerai 

(1)  Dans  un  grand  nombre  de  viUes,  et  particulièrement  à  Paris,  les 


_  242  - 

»  seulement  que  les  employés  subalternes  qui  ont  eu  de 
»  réducatioD  et  qui  sont  nés  d'honnêtes  gens  laissent  dor- 
»  mir  ces  avantages.  Qu'il  est  douloureux  d'exercer  un 
»  état  où  l'honneur  perd  contenance  !  (1)  » 

Quand  la  perception  d'un  impôt  peut  à  bon  droit  donner 
lieu  à  des  critiques  de  cette  nature ,  il  est  évident  que 
l'impôt  attaqué  ne  saurait  substituer  longtemps  dans  les 
mêmes  conditions.  A  cette  époque  les  plaintes  étaient  gé- 
nérales, et  c'élait  avec  raison  que  les  critiques  portaient  à  la 
fois  sur  le  mode  de  perception  et  sur  la  quotité  des  droits. 
A  Paris,  l'hectolitre  de  vin  payait  alors  22  fr.  80  c,  ce  qui 
représenterait  aujourd'hui  une  somme  beaucoup  plus  élevée, 
le  double  peut-être.  Aussi  la  loi  de  1791  vint-elle  donner 
satisfaction  aux  détracteurs  de  l'octroi.  Là  où  il  eût  fallu 
réformer  on  préféra  détruire;  c'est  qu'il  est  plus  facile 
de  renverser  un  ordre  de  choses  existant  que  de  Tamé- 
liorer.  Le  décret  d'abolition  des  octrois  pouvait  bien  tenir 
en  quelques  lignes. . .  Mais  comment  pourvoir  à  leur  rem- 
placement ? 

Cette  question  ne  fut  pas  pratiquement  résolue.  La  loi 
de  1791  eut  tous  les  défauts  d'une  mesure  improvisée.  Il 
est  juste  d'ajouter  cependant  qu'elle  fut  précédée  d'une 
série  de  décrets  qui  la  préparèrent  tout  en  semblant  la 
rendre  impossible.  Ainsi,  un  décret  des  28  et  81  janvier 
1790  abolit  les  privilèges  dont  jouissaient,  en  matière  d'oc- 
troi, certaines  catégories  de  citoyens  :  désormais  tous  se- 
ront assujettis  à  la  taxe. 

Ce  décret  était  loin  d'être  inutile.  Les  exemptions  et  les 

aides  et  les  octrois  étaiest  recouTrés  par  un  fermier  unique  i  ce  que 
Von  dit  de  la  perception  des  uns  doit  donc  aussi  s'appliquer  à  la 
perception  des  autres. 

(t)  L'Esprit  des  impôts  et  leur  régime,  par  le  citoyen  Chaubry  de 
la  Roébe. 


—  243  — 

privilèges  s'étaient  multipliés  de  telle  sorte  qu'il  n'y  avait 
plus  guère  à  payer  les  droits  que  les  citoyens  les  plus 
pauvres.  Certaines  fonctions,  même  d'ordre  inférieur,  con- 
féraient-elles une  exemption  de  taxe,  les  bourgeois  les  plus 
aisés  se  les  faisaient  concéder  dans  le  but.  unique  de  pro- 
fiter de  cette  exemption,  de  sorte  que  ces  emplois  de 
minime  importance  étaient  devenus  l'occasion  d'une  espèce 
de  chasse  à  de  honteux  privilèges.  La  noblesse  et  la  ma- 
gistrature n'avaient  pas  besoin  de  concourir,  elles  étaient 
exonérées  de  ces  impôts  :  la  noblesse  à  cause  du  service 
militaire  auquel  elle  était  assujettie  ou  plutôt  censée  as- 
sujettie ,  la  magistrature  à  cause  de  l'utilité  publique  de 
ses  fonctions. 

Les  privilèges  étaient  d'ailleurs  aussi  anciens  que  la 
monarchie ,  et  ils  n'étaient  pas  accordés  aux  classes  su- 
périeures seules.  Certains  corps  de  métiers  avaient  été 
entièrement  affranchis  d'impôts  par  les  rois  de  France. 
Les  ouvriers  et  les  ofBciers  de  l'hôtel  des  monnaies  de  Lyon 
et  des  autres  villes  oii  l'on  ft'appait  des  monnaies  étaient 
déclarés  au  Moyen-Age  quittes  et  délivrés  «  de  tous  péages, 
»  passages,  tailles,  coutumes,  subsides  (1).  »  Cette  exemp- 
tion s'étendait  à  leurs  familles  ;  des  lettres  ou  ordonnances 
de  18S7  et  de  1880  l'avaient  confirmée  en  la  rappelant 
comme  un  droit  fondé  sur  un  ancien  et  perpétuel  usage, 
lorsqu'en  1424,  sur  la  plainte  de  «  ses  amiz,  les  consuls 
»  et  habitants  de  la  ville  de  Lyon,  »  le  roi  Charles  VII 
ordonna   que  les  employés  des  monnaies  seraient  tenus, 

comme  les  autres  citoyens ,  aux  «  aides,  subsides et 

»  faits  communs  de  la  ditte  ville.  » 

En  1790,  les  préposés  à  la  perception  des  impôts,  et  no- 

(i)  Voir  pour  ce  passage  et  pour  ce  qui  suit,  l'ouvrage  déjà  cité  de 
M.  MonfalcoB,  pages  322-323. 


-  244  — 

laminent  les  commis  des  fermes  étaient  encore  personnelle- 
ment exempts  des  taxes  locales,  et  assurément  ces  taxes  au- 
raient été  facilement  ramenées  à  des  tarifs  modérés  sans 
cesser  d'être  productives,  si  les  citoyens  de  toutes  classes  et 
de  toutes  professions  y  avaient  été  soumis.  Malheureusement 
on  ne  prit  pas  le  temps  de  juger  d'après  ses  résultats  la 
réforme  qui  venait  d'être  décrétée.  Cependant  un  se- 
cond décret  de  l'Assemblée  Constituante  ,  rendu  au 
mois  de  mars  1790,  était  venu  confirmer  le  maintien 
des  octrois  qu'il  distinguait  très  explicitement  des  rede- 
vances féodales  anéanties  dans  la  célèbre  nuit  du  4 
août. 

Quelques  jours  plus  tard ,  ce  n'est  plus  seulement  le 
maintien,  c'est  l'extension  des  octrois  qui  fait  l'objet  d'un 
décret  nouveau.  Malgré  la  déclaration  de  Colbert  au  sujet 
de  la  perpétuité  des  octrois,  on  n'avait  pas  cessé  de  les 
considérer  comme  une  imposition  temporaire.  Le  décret 
du  20  avril  1790  autorise  toutes  les  villes  à  continuer 
de  percevoir  l'octroi  sans  qu'il  soit  besoin  de  nouvelle 
autorisation.  Enfin,  la  zone  soumise  à  l'octroi  autour  de 
Paris,  fut  déterminée  par  un  décret  du  9  juip  de  la  même 
année. 

Cependant,  malgré  cette  succession  et  peut-être  à  cause 
même  de  cette  succession  de  mesures,  il  est  facile  de  pré- 
voir le  jour  où  cet  impôt,  battu  en  brèche  de  toutes  parts, 
devra  définitivement  disparaître.  Définitivement  !  on  le 
croyait  alors.  En  attendant,  un  dernier  décret  du  22  dé- 
cembre 1790  ordonne  que  les  taxes  existantes  continueront 
d'être  perçues  jusqu'à  ce  que  l'Assemblée  ait  statué  sur  les 
dépenses  des  villes.  Enfin,  le  25  février  1791,  un  vote  de 
l'Assemblée  nationale  englobe  les  octrois  dans  la  proscrip- 
tion générale  des  impôts  indirects.  Chose  singulière ,  ce 
décret  fut  pour  ainsi  dire  emporté  de  haute  lutte  et  con- 


-  245  - 

(rairefflent  aux  conclusions  du  rapporl  de  N.  le  duc  de 
La  Rochefoucauld.  —  Ce  rapport  paraissait  tendre  à  la 
cooservalion  des  octrois,  du  moins  à  litre  provisoire,  et 
lout  en  s'appesanlissant  sur  le  prétendu  vice  radical  des 
taxes  qui  grèvent  les  consommations  du  pauvre,  le 
Président  du  Comité  des  contributions  faisait  des  réser- 
ves en  faveur  des  octrois  municipaux.  Il  proposait  une 
enquête ,  moyen  déjà  connu  et  souvent  employé  depuis , 
d'enterrer  les  questions.  Ses  conclusions  avaient  été 
appuyées  par  quelques  membres  de  la  Constituante , 
lorsque  le  citoyen  Lechapelier  fit  adopter  une  proposition 
radicale  qui  fut  immédiatement  transformée  en  décret  : 

<r  L'Assemblée  nationale  décrète  que  tous  les  droits  à 
»  rentrée  des  villes,  bourgs  et  villages  seront  supprimés 
»  à  dater  du  1®'  mai  prochain  (1791);  charge  son  comité 
»  des  impositions  de  lui  présenter,  sous  huit  jours  au  plus 
»  tard,  le  projet  des  impositions  directes  qui  doivent 
»  remplacer  les  impôts  supprimés  et  qui  étaient  perçus  au 
»  profit  de  la  nation ,  des  hôpitaux  ou  des  villes  (1),  de 
»  manière  à  assurer  les  fonds  nécessaires  pour  faire  face 
»  aux  dépenses  publiques  de  l'année  1791  (2).  » 

L'Assemblée  Constituante  reconnaissait  implicitement 
par  le  décret  ci-dessus  que  les  villes  ne  pourraient  sub- 
venir à  leurs  frais  d'administration  et  d'entretien  si  les 
taxes  supprimées  n'étaient  remplacées  par  d'autres  impôts. 


(1)  Ces  impôts  s'élevaient  k  25  miUions  k  peu  près  en  1790. 

(2)  lïous  empruntons  le  texte  de  ce  décret  à  on  livre  très-concluant 
en  faveur  des  octrois,  dont  l'auteur,  M.  Gourcelie,  a  soutenu  avec  avan- 
tage une  longue  discussion  contre  un  certain  nombre  d'économistes , 
et  notamment  contre  M.  H.  Passy.  {De  l'Abolition  des  Octrois  en 
France,  par  M.  H.  GourceUe,  Rouen,  1867). 


-  246  — 

Gomment  donc  expliquer  qu'elle  ait  maintenu  purement 
et  simplement  la  suppression  des  octrois  en  ne  laissant 
aux  villes  que  l'espérance  illusoire  de  trouver  dans  l'aug- 
mentation et  la  plus-value  des  contributions  directes  dont 
une  partie  leur  est  attribuée  l'équivalent  des  contributions 
qu'elles  devaient  cesser  de  percevoir  ? 

L'impôt  des  patentes  établi  à  cette  époque  offrit  bien 
aux  villes  une  compensation,  mais  une  compensation  insuf- 
fisante. Aujourd'hui,  malgré  le  rétablissement  des  octrois, 
cet  impôt  subsiste  encore  au  profit  de  l'Etat  qui  n'attribue 
aux  villes  que  8  Vo  de  son  produit. 

Nous  ne  pourrions  sans  sortir  des  bornes  que  nous 
avons  assignées  à  cette  étude  suivre  avec  détails  la  légis- 
lation des  octrois  depuis  la  date  de  leur  rétablissement. 
Disons  seulement  que  l'argumentation  qui  ne  se  fonderait 
pour  demander  à  nouveau  la  suppression  des  octrois  que 
sur  les  motifs  adoptés  par  le  décret  de  1791  ne  nous 
semblerait  pas  avoir  une  grande  valeur  :  l'effet  de  ce 
décret  a  été  temporaire,  il  a  coïncidé  avec  une  période  de 
perturbation  générale  des  services  administratifs,  finan- 
ciers, politiques  et  économiques  de  notre  pays  :  il  a  duré 
autant  que  la  crise  et  la  loi  a  été  rapportée  dès  que 
la  société  retrouvant  ses  bases  est  enfin  sortie  de  ce 
régime  exceptionnel. 

A  la  fin  de  1798  les  octrois  avaient  déjà  été  rétablis 
presque  partout  à  la  demande  des  villes.  Quelques  années 
plus  tôt  l'enlèvement  des  barrières  avait  été  effectué  au 
son  des  trompettes  et  des  tambours  :  après  une  dou- 
loureuse expérience,  les  populations  des  villes  purent 
se  convaincre  qu'elles  s'étaient  réjouies  à  contre-temps. 
L'octroi  de  Nantes  fut  rétabli  le  9  nivôse  an  VIL  II  en 
fut  de    même   pour   les  villes   de  Bordeaux^  Poitiers, 


—  247  - 

Rouen,  Versailles,  Sedan,  Châlons -sur-Marne ,  Auray  , 
etc.,  etc.  (1). 

Un  des  principaux  nootifs  du  rétablissement  des  octrois 
avait  été  tiré  de  Timpossibilité  pour  les  villes  de  subvenir, 
à  l'aide  des  seules  ressources  qui  leur  avaient  été  conser- 
vées, à  leurs  dépenses  les  plus  indispensables ,  et  notam- 
ment à  Tentretien  des  malades  indigents  admis  dans  les 
hospices.  Les  octrois  reçurent  alors  le  nom  d'octrois  de 
bienfaisance.  — Presque  partout  les  villes  en  affermèrent 
le  produit,  aussi  vit-on  se  renouveler  dans  une  certaine 
mesure  les  abus  qui  avaient  rendu  odieux  ces  impôts  sous 
Tancienne  monarchie. 

Un  règlement  général  du  17  mai  1809,  posa  des  prin- 
cipes généraux  en  matière  d'octroi  pour  la  confection 
des  tarifs,  pour  la  nomenclature  des  objets  susceptibles 
d'être  imposés  et  pour  le  mode  de  perception  :  le  fond 
de  ce  règlement  a  été  conservé  depuis  cette  époque. 
Trois  modes  d'administration  et  de  gestion  étaient 
admis  : 

1®  La  régie  simple,  c'est-à-dire  la  perception  au  moyen 
d'un  personnel  soldé  par  la  commune  et  désintéressé  dans 
la  question  du  rendement  des  octrois  ; 

2°  La  régie  intéressée,  participant  aux  bénéfices  et 
recevant,  en  outre,  un  prix  fixe  pour  les  frais  présumés 
du  recouvrement  ; 

S<*  Le  bail  à  ferme,  ou  adjudication  à  forfait. 

La  régie  intéressée  et  le  bail  à  ferme  présentent  des 
inconvénients  réels,  mais  la  régie  simple  exige  de  la  part 
des  municipalités  un  concours  et  une  surveillance  atten- 
tifs. Les  négligences  de  certaines  administrations  locales 

(1)  Voir  le  Répertoire  de  Merlin,  tome  8,  p.  666^  —  Voir  antsi 
Octrois  et  Consommation  de  Nantes,  par  M.  J.-G^  ReAoal. 


—  248  — 

et  les  abus  auxquels  donnaient  lieu  la  ferme  et  la  régie 
intéressée  provoquèrent  de  nouveau  Timmixtion  du  pou- 
voir central  dans  la  gestion  des  finances  municipales. 
Alors  fut  établi  un  quatrième  système:  Tabonnement  avec 
la  régie  des  contributions  indirectes.  Cette  administration 
opérait  les  recettes  moyennant  des  traitements  fixes  ou 
éventuels  pour  ses  employés,  tous  frais  de  matériel  et  de 
logements  laissés  à  la  charge  des  villes  (1). 

Cette  mesure  fut  généralisée  en  1812,  mais  dès  Tannée 
1814  (2)  les  octrois  furent  rendus  aux  administrations 
locales  qui  les  ont  conservés  depuis  et  les  afferment  ou  les 
perçoivent  en  régie,  à  leur  gré  (3). 

En  1848  les  tentatives  de  suppression  des  octrois  n'ont 
pas  donné  de  meilleurs  résultats  qu'en  1791,  et  quelques 
mois  à  peine  séparèrent  l'abolition  et  le  rétablissement 
de  ces  taxes.  Les  raisons  pour  et  contre  l'institution 
feront  l'objet  d'un  examen  ultérieur,  mais  nous  tenons  à 
constater,  dès  à  présent,  la  difficulté  pratique  d'en  fonder 
une  meilleure. 


Quelles  conclusions  tirerons-nous  de  l'étude  qui  pré- 
cède? 

Le  Moyen-Age  n'a  eu  ni  le  tort  ni  le  mérite  d'in- 
venter les  taxes  de  consommation  ;  il  les  tenait  du 
passé  et  les  a  utilisées ,  puis  il  nous  les  a  transmises 
comme  il  nous  a  transmis  la  plupart  de  nos  autres  impôts 
actuels. 

(1)  Décret  du  8  février  1812. 

(2)  Loi  du  8  décembre  1814. 

(3)  Voir  la  loi  de  1816  et  une  circulaire  mioistérieUe  qui  en  forme  le 
commentaire  instructif. 


—  249  ~ 

Ces  taxes  ont  rourni  des  ressources  précieuses  aux 
communes  pour  leurs  besoins  intérieurs  ;  parfois,  elles 
leur  ont  été  utiles  pour  conquérir  une  sorte  d'autonomie 
et  d'indépendance  relatives.  Dans  des  circonstances  cri- 
tiques qui  ont  nécessité  des  impôts  extraordinaires  dont 
les  habitants  des  villes  devaient  payer  leur  part  sous  une 
forme  ou  sous  une  autre,  elles  ont  procuré  des  ressources 
opportunes  et  immédiates  dont  les  souverains,  il  est  vrai, 
ont  eu  trop  souvent  le  tort  d'abuser. 

Tdute  tarification  de  la  richesse  est  forcément  arbi- 
traire, soit  qu'elle  s'applique  h  la  possession  du  sol,  au 
produit  présumé  d'une  industrie  ^  d'une  profession,  d'un 
commerce,  ou  à  des  objets  destinés  à  la  consommation.— 
De  l'arbitraire  à  l'abus  la  pente  est  glissante,  il  n'est  donc 
pas  surprenant  qu'à  une  époque  où  tous  les  impôts  étaient 
devenus  excessivement  pesants  les  taxes  d'octrois  aient  été 
abusives;  mais  l'expérience  de  1791  paraît  avoir  démontré 
qu'il  eût  fallu  les  réformer,  et  non  les  abolir.  Toujours 
est-il  que  nous  devons  à  la  suppression  temporaire  des 
octrois  la  création  de  nouveaux  impôts  qui  ne  disparaîtront 
pas.  En  définitive,  le  prompt  rétablissement  de  ces  taxes 
et  leur  maintien  malgré  des  attaques  incessantes  et  qui 
n'ont  jamais  cessé  d'être  fort  vives  ne  tend-il  pas  à 
démontrer  que  tout  n'est  pas  absurde  dans  le  système 
auquel  elles  se  rattachent  7  —  Et  comment  expliquer 
que  tous  les  projets  de  remplacement  des  octrois  aient, 
comme  nous  le  verrons  bientôt,  une  valeur  pratique  si 
contestable  ? 

Mais  nous  bornons  ici  l'examen  historique  de  la  ques- 
tion des  octrois,  nous  allons  retrouver  sur  un  autre 
terrain  les  adversaires  de  cet  impôt. 


—  250  — 
DEUXIÈME    PARTIE. 


DES  OCTROIS  AU  POINT  DE  VUE  POLITIQUE. 

Dans  une  élude  insérée  au  Journal  des  Economistes  (i), 
M.  Paul  Boiteau  s'élant  proposé  d'envisager  sous  ses  divers 
aspects  la  question  des  octrois,  conclut  contre  cet  impôt 
au  nom  de  la  politique  et  de  Téconomie  sociale. 

En  ce  qui  concerne  le  côté  politique  de  sa  thèse,  M.  Boi- 
teau fait  valoir  les  considérations  suivantes  : 

Les  grandes  villes,  et  principalement  Paris,  sont  entrées 
dans  une  voie  ruineuse  de  transformation  précipitée,  ac- 
complie par  des  travaux  immenses  autant  quMnutiles,  dont 
le  premier  effet  est  d'attirer  «  la  cohue  des  ouvriers  de 
»  toute  sorte,  mais  surtout  pour  les  métiers  les  plus 
»  grossiers  et  celle  des  domestiques,  des  oisifs,  des  vaga- 
»  bonds,  des  gens  d'aventure  »,  et  celte  cohue  se  compose, 
à  Paris  seulement,  de  500,000  individus. 

Amorcée  par  l'appât  illusoire  des  gros  salaires  a  qu'elle 
»  laisse  saisir  à  son  insu  par  la  machine  de  l'octroi  » , 
cette  population  constitue  un  véritable  danger  politique , 
et  l'auteur  nous  dépeint  comme  une  des  conséquences 
nécessaires  de  ces  travaux  entrepris  avec  une  passion 
aveugle  «  la  hausse  insensée  des  terrains  et  des  maisons , 
»  les  mœurs  de  la  famille  attaquées  par  le  théâtre,  les 
»  cafés,  les  promenades  promiscues  et  si  mal  protégées 
0  par  des  appartements  où  tout  est  organisé  pour  l'appa- 
»  rence  et  oii  manquent  nécessairement  l'espace  et  la 

(1)  Journal  des  EconomUtes,  avril  1867. 


-  251  - 

»  commodité  permis  au  seul  riche  » ,  puis  il  nous  convie 
à  réfléchir  à  la  situation  faite  au  petit  rentier,  aux  em- 
ployés, aux  marchands  en  détail  qui  ne  vivent  qu'au  jour 
le  jour.  —  Enfin  jetant  un  coup  d'œil  sur  le  passé  et  com- 
parant Paris  à  Babylone,  à  Jérusalem,  à  Thëbes,  à  Rome, 
capitales  éblouissantes  de  splendeur ,  il  nous  montre  ces 
antiques  cités  s'écroulant  sous  le  poids  d'un  luxe  toujours 
fatal  à  la  civilisation.  —  C'est  donc  «  au  nom  de  Tordre, 
»  de  la  paix  publique,  du  travail,  de  la  prospérité  so- 
»  ciale  de  l'avenir,  et  d'un  avenir  prochain  peut-être, 
»  que  nous  demandons  à  ceux  qui  ne  veulent  pas  que  les 
»  plus  beaux  rêves  s'évanouissent,  de  bien  voir  s'il  n'y  a 
»  pas  là  des  signes  d'évanouissement.  » 

Mais  comment  empêchera-t-on  cette  «  cohue  »  d'en- 
vahir les  villes  ?  —  L'auteur  reconnaît  qu'aucun  obstacle 
légal  ne  peut  interdire  aux  campagnes  la  faculté  d'émigrer 
vers  les  grands  centres;  mais,  dit-il,  «  les  nouveaux  cita- 
>  dins  n'apportent  pas  dans  les  villes  Tesprit  de  patrio- 
»  tisme  local  qui  prépare  l'homme  à  être  un  véritable 
»  citoyen.  Ils  n'y  viennent  que  pour  y  jouir  des  fêtes  et 
»  gagner  de  plus  gros  salaires.  —  Jls  y  deviendront  des 
»  artisans  de  troubles  politiques  et  économiques.  »  Et  la 
faute  en  est  aux  octrois  ;  car,  ajoute  M.  Boileau,  a  sans  le 
»  secours  des  octrois ,  les  administrations  municipales 
»  n'auraient  pu  se  jeter  dans  les  excès  de  dépenses  d'où  il 
»  leur  est  impossible  de  sortir,  et  d'oii,  en  effet,  leurs 
»  chefs  déclarent  que,  par  système,  ils  ne  sortiront  pas.  » 

Déclarer  que,  par  système,  on  ne  sortira  pas  d'une 
situation  dont  il  serait  d'ailleurs  impossible  de  sortir  peut 
sembler  superflu  ;  mais  n'importe ,  continuons  : 

«  Sans  cet  instrument  trop  commode  qui  puise  l'impôt 
»  joiir  par  jour,  heure  par  heure,  dans  la  bourse  du  pau- 
»  vre,  sans  qu'il  s'en  doute  au  moment  où  il  le  paye, 


-  252  — 

»  mais  qui  ne  lui  laisse  rien  en  définitive,  et  qui  lui  prend 
»  des  millions  pour  des  travaux  de  luxe  dont  il  n'est  que 
»  l'ouvrier  et  dont  il  ne  saurait  jouir,  ni  Paris,  ni  Lyon, 
»  ni  Marseille,  ni  Lille,  ni  Bordeaux,  ni  Rouen,  ni  toutes 
»  les  villes  endettées  par  leur  faste  et  par  la  hâte  de  leur 
»  orgueil,  mais  surtout  Paris,  n'auraient  pas  déterminé 
»  cette  dérivation  des  populations  de  la  campagne  que 
»  bien  d'autres  causes  encouragent  déjà  trop ,  et  ce  phé- 
»  nomène,  en  changeant  les  conditions  de  la  vie  actuelle 
»  du  pays  entier,  ne  menacerait  pas  l'ordre  et  la  liberté 
»  de  l'avenir,  —  la  régularité  du  développement  de  la  ci- 
»  vilisation  matérielle  et  morale.  ' 

»  L'octroi  est  donc  jugé  en  politique,  ajoute  M.  Boiteau, 
»  et  s'il  est  si  dangereux,  reconnaissons  qu'il  est  néces- 
»  saire,  coûte  que  coûte,  qu'il  soit  aboli  comme  instru- 
»  ment  de  finances.  » 

Nous  avons  pris  le  soin  de  transcrire  en  entier  cet.  acte 
d'accusation ,  afin  qu'on  ne  puisse  nous  reprocher  d'avoir 
atténué  la  pensée  ou  exagéré  les  expressions  de  M.  Boi- 
teau ,  dont  le  raisonnement  peut  être  résumé  ainsi  pour 
ce  qui  concerne  la  situation  faite  aux  classes  ouvrières  : 

Les  octrois  attirent  dans  les  villes  une  grande  foule 
d'ouvriers  assurés  d'y  trouver,  et  y  trouvant  en  eflfet,  des 
salaires  plus  élevés  que  ceux  des  ouvriers  de  la  campagne. 
Mais  les  salaires  dont  il  s'agit  ne  font  que  traverser  leur 
bourse  et  sont  immédiatement  dépensés  d'une  manière 
improductive  ou  immorale.  Par  conséquent,  l'augmenta- 
tion de  bien-être  que  se  promettent  les  immigrants  est 
purement  illusoire  :  l'octroi  leur  reprenant  d'une  main  ce 
qu'il  leur  a  donné  de  l'autre ,  pour  eux  la  balancé  des 
avantages  matériels  se  réduit  à  zéro,  et  ils  perdent  en 
outre  les  qualités  qui  font  le  véritable  citoyen. 
•Si  les  excédants  de  salaires  devaient  ainsi  disparaître 


-  253  - 

sans  aucune  utilité  pour  les  travailleurs,  assurément  la 
situation  serait  fort  grave ,  aussi  n'bésitons-nous  pas  h 
aflBrmer  que  l'Etat  doit  se  préoccuper,  dans  une  certaine 
mesure ,  de  remploi  donné  aux  bénéfices  réalisés  par  les 
classes  ouvrières.  Il  ne  saurait  assister  d'un  œil  indifférent 
au  gaspillage  d'économies  péniblement  amassées,  et  si 
nous  refusons  de  lui  reconnaître ,  avec  les  socialistes ,  le 
droit  excessif  de  faire  notre  bonheur  malgré  nous ,  nous 
croyons  du  moins  qu'il  est  de  son  devoir  d'offrir,  en  cer- 
tains cas,  aux  citoyens  absorbés  par  un  travail  de  cbaque 
jour,  une  aide,  des  conseils,  un  concours  efficace.  L'Etat 
est  intéressé  à  l'augmentation  de  la  fortune  publique ,  à 
l'accroissement  du  bien-être  de  tous ,  il  lui  est  donc  per- 
mis de  favoriser  le  mouvement  ascensionnel  des  classes 
travailleuses  vers  ce  que  M.  Boiteau  nomme  improprement 
((  la  civilisation  matérielle,  »  et  de  ne  point  se  renfermer, 
ainsi  que  le  voudraient  certains  économistes,  dans  un  rôle 
de  police  ou  de  non-intervention  systématique. 

La  création  des  Caisses  d'épargne  atteste  que  l'Etat  a 
compris  ce  devoir.  —  Donner  aux  travailleurs  une  sécurité 
absolue,  faire  fructifier  les  plus  modestes  économies, 
fonder  jour  par  jour,  pour  ainsi  dire ,  un  capital  qui  per- 
mette aux  déposants  tantôt  de  pourvoir  aux  nécessités 
imprévues  de  la  maladie  ou  du  chômage ,  tantôt  de  s'éta- 
blir à  leur  compte  ou  d'entrer  dans  des  associations  qui 
rémunéreront  tout  à  la  fois  leur  travail  actuel  et  leur 
travail  accumulé  :  tel  est  le  but  que  se  proposent  les  Caisses 
d'épargne.  —  Comment  y  marchent-elles  ? 

Le  compte-rendu  des  opérations  de  la  Caisse  d'épargne 
de  Paris ,  en  1865 ,  et  des  Caisses  des  déparlements,  en 
1864,  nous  indique  que  le  nombre  des  déposants  s'élevait 
au  80  décembre  h  252,586  pour  Paris,  et  le  chiffre  des 

17 


-  254  - 

dépôts  à  46,000,000  fr.  (1).  Les  deux  tiers  des  déposants 
appartiennent  à  «  la  cohue  des  ouvriers  de  toute  sorte , 
mais  surtout  pour  les  métiers  les  plus  grossiers,  et  à 
celle  des  domestiques.  »  —  Voilà  toujours  46,000,000  fr. 
que  n'a  pas  saisis  F  octroi. 

Pour  la  France  entière ,  il  existait  à  la  même  époque 
1,554,151  livrets,  représentant  une  somme  de  462,000,000 
francs;  en  déduisant  les  versements  effectués  par  des 
déposants  non  soumis  à  l'octroi ,  il  nous  restera  environ 
400,000,000  fr.  qui  ont  échappé  aux  droits  d'entrée. 

Au  81  décembre  1864,  les  sociétés  de  secours  mutuels, 
qui  se  sont  beaucoup  multipliées  depuis  cette  date,  possé- 
daient un  capital  supérieur  à  86,000,000  fr.  appartenant  à 
620,000  ouvriers.  —  Les  recettes  de  l'année  avaient  atteint 
le  chiffre  de  11,618,000  fr.  Or,  les  sociétés  de  cette  nature 
n'existent  guère  que  dans  les  villes.  Voici  donc  encore 
86,000,000  fr.  que  l'octroi  n'a  pas  absorbés. 

Si  on  nous  objecte  que  toutes  ces  sommes  réunies  ne 
représentent  qu'une  fraction  infime  des  salaires  ,  nous  ne 
le  contesterons  point  ;  mais  on  devra  nous  accorder  aussi 
qu'il  y  a  quelque  exagération  à  soutenir  que  l'octroi  «  ne 
laisse  rien  en  définitive  à  l'ouvrier,  »  et  qu'il  lui  saisit  à 
son  insu  les  gros  salaires  dont  l'appât  illusoire  l'a  attiré 
dans  les  villes. 

Est-il  besoin  d'ajouter  que  les  économies  réalisées  par 

(1)  Rapport  à  rassemblée  générale  de^  Directeurs  et  Administrateurs, 
par  M.  François  Delessert ,  président ,  le  5  jniUet  1866. 

Voir  le  Journal  des  Economistes  de  1866,  tome  lu,  pages  412  et 
suivantes. 

rïons  nous  reportons  k  ce  compte-rendu,  parce  que  M.  Boitean 
devait  le  connaître  lorsqu'il  a  pubUé  son  travail  en  1867.  Au  surplus, 
le  rapport  sur  les  Caisses  d'épargne  pour  la  gestion  de  1868  confirme 
pleinement  les  aperçus  de  celui  de  1865. 


-  255  - 

la  classe  ouvrière  ne  sont  pas  toutes  déposées  dans  les 
Caisses  d'épargne  ou  versées  aux  sociétés  de  secours  mu- 
tuels? Ces  institutions  ne  reçoivent  que  des  dépôts  modi- 
ques, et  lorsque  le  crédit  des  déposants  dépasse  un  certain 
chiffre  (1,000  fr.  pour  les  Caisses  d'épargne),  l'excédant 
leur  est  remboursé  ou  employé  d'office  pour  leur  compte 
eo  achats  de  rente  sur  l'Etat  (1).  D'un  autre  côlé,  depuis 
que  les  valeurs  dites  mobilières  sont  devenues  si  nom- 
breuses et  si  variées,  combien  de  petits  capitaux  se  sont 
jetés  sur  ces  placements ,  soit  obligations  de  chemin  de 
fer,  soit  obligations  du  Crédit  foncier  ?  —  Tout  le  monde 
sait,  en  outre,  que  certains  ouvriers ,  les  maçons  entre 
antres ,  vont  travailler  à  Paris  pendant  la  belle  saison.  Ils 
s'y  rendent  de  toutes  parts  et  principalement  des  déparle- 
ments du  centre ,  et  à  la  fin  de  chaque  campagne  ils  em- 
portent chez  eux  un  excédant  de  salaires  qu'ils  emploient 
en  acquisitions  immobilières  dans  leur  pays  natal.  —  Ils 
deviennent  alors ,  et  ils  ne  s'en  plaignent  pas ,  soumis  à 
l'impôt  foncier  et  aux  autres  contributions  directes ,  ce  qui 
ne  serait  jamais  arrivé  si  «  la  machine  de  l'octroi  »  les 
avait  complètement  spoliés. 

Est-il  nécessaire  de  faire  observer  aussi  que  malheureu- 
sement les  classes  ouvrières  ne  savent  pas  toujours  donner 
à  leurs  économies  un  aussi  judicieux  emploi?  Il  nous 
répugnerait  de  faire  ici ,  même  par  aperçu ,  le  compte  des 
ruineux   gaspillages,   des  salaires  follement  dissipés  en 

(1)  Depuis  ennron  ? ingt  ans  que  le  maximam  des  crédits  a  été 
arrêté  k  1,000  fr.  pour  les  Caisses  d'épargne,  les  rapports  annnels 
n'ont  jamais  omis  de  sipaler  les  inconvénients  de  cette  mesure  qui  a  eu 
pour  effet  d'éloigner  beaucoup  de  clients.  —  En  1846 ,  alors  que  le 
naximum  des  dépôts  était  fixé  k  3,000  fr.,  si  nous  ne  nous  trompons, 
le  capital  dû  aux  déposants  de  Paris  atteignait  92,000,000  fr.;  c'est 
juste  le  double  du  chiffre  de  1865. 


—  256  — 

orgies  mille  fois  plus  funestes  aux  familles  que  les  impôts 
les  plus  onéreux ,  le  compte  des  chômages  volontaires , 
celui  des  fausses  dépenses  qui  constituent  le  luxe ,  le  triste 
luxe  d*un  si  grand  nombre  de  travailleurs.  Qu'il  nous  soit 
permis  néanmoins  de  constater  que  le  sort  des  ouvriers  est 
incomparablement  plus  heureux  qu'il  n'était  il  y  a  cent  ans, 
qu'il  n'était  au  commencement  du  siècle,  qu'il  n'était  il  y  a 
trente  années  (1).  Avouons  que  si,  depuis  cent  ans,  la 
moralité ,  l'ordre  et  l'économie  s'étaient  développées  en 
proportion  de  l'accroissement  des  salaires,  nous  enten- 
drions moins  de  plaintes.  Et  n'est-il  pas  tout  au  moins 
singulier  qu'on  aille  chercher,  pour  expliquer  le  triste 
phénomène  auquel  nous  assistons,  des  causes  si  indirectes, 
quand  ses  causes  morales  sont  d'une  évidence  si  pal- 
pable ? 

Si  la  folie  des  constructions  ruineuses ,  si  la  hausse 
insensée  des  terrains  créent  aujourd'hui  au  sein  des  villes 
des  embarras  politiques,  —  et  nous  ne  le  contestons  pas 
absolument,  —  nous  croyons  pouvoir  affirmer  que  le 
mécompte  actuel  pèse  plus  lourdement  sur  la  classe  des 
capilalisles  que  sur  celle  des  travailleurs.  L'ouvrier  qui 
construit  ces  palais,  qui  se  livre  <?  à  ces  travaux   d'un 

luxe dont  il  ne  saurait  jouir,  »  reçoit  du  moins  son 

salaire  quotidien ,  mais  l'entrepreneur  ou  le  propriétaire 
n'obtiennent  pas  toujours  des  résultats  aussi  heureux.  Les 
maisons  ne  se  louent-elles  pas  ?  C'est  parce  que  le  pro- 

(1)  ce  La  somme  moyenne  des  consommations  pour  chacune  des 
conditions  qui  forment  les  degrés  de  FécheUe  sociale  est  beaucoup  plus 
considérable  non- seulement  qu'au  siècle  dernier,  mais  que  sous  le  der^ 
nier  règne.  » 

(Séances  et  travaux  de  PÂcadémie  des  sciences  morales  et  politiques, 
1867,  3«  trimestre  :  Le  Progrès  dans  la  Classe  ouvrière,  par  M.  Levas- 
seur,  page  72.) 


—  257  — 

priélaire,  après  avoir  payé  très -chèrement  la  main- 
d'œuvre,  tente  vainement  de  retirer  de  ses  immeubles  un 
prix  en  rapport  avec  ses  déboursés.  Il  y  a  plus  d'apparte- 
ments que  de  locataires  :  cela  est  vrai.  Or,  en  vertu  de 
la  loi  économique  de  Toffre  et  de  la  demande,  cette  situa- 
tion doit  amener  une  baisse  dans  le  prix  des  loyers.  Sans 
doute  l'ouvrier  n'habitera  pas  ces  palais  somptueux, 
mais  la  baisse  produisant  des  effets  généraux,  les  locataires 
de  toutes  classes  en  recueilleront  le  profit.  Cette  hypo- 
thèse se  réalisera-t-elle  ?  On  peut  l'espérer  ou  le  craindre; 
or,  en  quoi  cette  perspective  peut-elle  être  pour  la  classe 
ouvrière  un  sujet  d'alarmes,  en  quoi  surtout  doit-elle  la 
forcer  à  devenir  «  artisan  de  troubles  politiques  ?  >» 

Véritablement  les  adversaires  de  l'octroi  jouissent  d'un 
singulier  privilège.  Si ,  prenant  au  sérieux  leurs  doléances, 
nous  donnions  au  Gouvernement  le  charitable  conseil  de 
chercher  une  combinaison  économico-politique  à  l'aide  de 
laquelle  il  puisse  éloigner  de  Paris  les  trop  nombreux 
ouvriers  qui  sont,  comme  on  vient  de  le  dire,  «  des 
artisans  de  troubles  politiques,  »  qui  manquent  de  ce 
«  patriotisme  local  »  nécessaire  au  «  véritable  citoyen  ;  » 
les  ouvriers  qui  par  hasard  prendraient  connaissance  de 
notre  travail  se  sentiraient  sans  doute  cruellement  blessés 
de  DOS  assertions,  de  nos  soupçons,  de  notre  machia- 
vélisme. Il  est  probable,  en  outre,  que  nous  entendrions 
bien  quelques  économistes  nous  reprocher  de  vouloir  faire 
de  Paris  le  séjour  des  oisifs  et  des  privilégiés  de  la  fortune, 
à  l'exclusion  des  travailleurs.  Que  dis-je  ?  Mais  ce  reproche 
a  été  fait  au  Gouvernement  à  l'occasion  de  l'établissement 
des  droits  sur  le  charbon  de  terre  employé  par  l'industrie. 
Oubliant,  pour  les  besoins  momentanés  de  leur  cause  (à 
laquelle  nous  sommes  d'ailleurs  sympathique),  les  incon- 
vénients politiques  de   la   «  cohue  »  des  ouvriers,   les 


—  258  — 

économistes  ne  pardonnent  pas  au  Préfet  de  la  Seine 
d'avoir  condamné  un  certain  nombre  de  fabriques  à  s'exiler 
de  Paris  ,  et  Tadministration ,  blâmée  par  les  économistes, 
en  tant  qu'économistes,  et  implicitement  approuvée  par 
ces  mêmes  économistes  lorsqu'ils  se  placent  à  un  point  de 
vue  purement  politique,  se  trouve  convaincue  d'attirer  par 
l'octroi  et,  en  même  temps,  de  chasser  par  l'octroi  les 
classes  qui  vivent  de  salaires. 

Que  faut-il  ùoaintenant  penser  du  tableau  qui  nous 
dépeint  «  les  mœurs  de  la  famille  attaquées  par  le  théâtre, 
»  le  café,  les  promenades  promiscues?  » 

Eh  quoi!  avant  les  octrois,  il  n'y  avait  point  de  pro- 
menades promiscues  ;  avant  les  octrois,  le  théâtre  obser- 
vait les  lois  de  la  morale  et  de  la  décence,  il  se  bornait 
au  rôle  utile  assigné  à  la  comédie  par  le  poète  latin  !  — 
Quant  aux  cafés ,  ils  étaient  déserts ,  et  la  preuve  que  les 
octrois  sont  bien  responsables,  —  et  seuls  responsables, 
de  celte  universelle  décadence ,  c'est  que  les  plaies 
signalées  aux  réflexions  des  hommes  politiques  n'existent 
que  dans  les  villes  appauvries  par  l'octroi  !  —  Londres, 
que  l'on  nous  cite  sans  cesse  comme  exempt  de  ces  taxes, 
n'est  peuplé  que  de  familles  paisibles  et  honnêtes  -,  le  gin 
ne  s'y  rencontre  que  dans  les  romans  de  Dickens,  et  le 
mot  promues,  qui  va  devenir  français,  ne  s'appliquera 
jamais  aux  unions,  ni  aux  réunions  qui  se  forment  de 
l'autre  côté  de  la  Manche  ! . . . 

Et  c'est  après  avoir  raisonné  ainsi  que  M.  Boiteau 
déclare  que  «  l'octroi  est  jugé  en  politique  !  » 

Non,  —  il  n'y  a  pas  là  un  jugement  sufiftsamment  mo- 
tivé, et  les  considérants  sur  lesquels  il  repose  nous 
paraissent  inadmissibles.  Disons-le  nettement,  l'auteur 
qui  a  cru  parler  politique ,  n'a  pas  même  effleuré  le  côté 
réellement  politique  de  la  question. 


-  259  ~ 

Faisons  abstraction  pour  un  instant  de  remploi  donné 
aux  ressources  produites  par  les  octrois ,  et  examinons  si  ^ 
considérés  en  eux-mêmes,  ils  peuvent  être  regardés 
comme  une  cause  directe  de  Taccroissement  de  la  popu- 
lation des  villes. 

L'effet  des  octrois ,  les  économistes  font  tous  cette 
remarque  dont  ils  exagèrent  d'ailleurs  la  portée ,  Teffet 
des  octrois  est  et  doit  être  d'augmenter  le  prix  des  objets 
de  consommation  ;  d'où  nous  pouvons  conclure  à  priori 
que  s'ils  n'existaient  pas,  la  population  des  villes  tendrait 
à  s'accroître  beaucoup  plus  encore,  à  cause  des  avan- 
tages de  toute  nature  offerts  à  leurs  habitants. 

Etablissant  la  balance  de  ces  avantages  présumés  et  du 
prix  qu'ils  les  devront  payer,  les  ouvriers  qui  se  décident 
à  émigrer  vers  les  villes  font  un  calcul  que  les  écono- 
mistes trouvent  faux,  mais  que  les  intéressés  trouvent 
exact.  —  Ceux-ci  n'ignorent  pas  que  les  octrois  leur 
reprendront  une  partie  de  l'augmentation  brute  de  leurs 
salaires ,  mais  ils  se  disent  que ,  défalcation  faite  de  la 
part  de  l'impôt ,  il  leur  restera  encore  un  excédant ,  un 
produit  net  supérieur  à  celui  qu'ils  se  procureraient  en 
demeurant  chez  eux.  Ce  n'est  donc  pas  à  cause  de  l'oc- 
troi, mais  malgré  l'octroi  qu'ils  préfèrent  la  ville  à  la 
campagne. 

Et  pourtant,  serait-il  inexact  de  prétendre  que  les 
octrois  arrêtent  dans  une  certaine  mesure  la  dépopula-- 
lion  des  campagnes  ?  S'il  était  possible  de  vivre  à  meilleur 
marché  au  sein  des  villes  qu'en  dehors  des  villes,  la 
dépopulation  ne  s'accenluerait-elle  pas  d'une  manière 
beaucoup  plus  inquiétante  et  plus  rapide  encore  ? 

Ecoulons  à  ce  sujet  un  orateur  peu  suspect  de  fétichisme 
k  l'endroit  de  l'ordre  social  actuel.  M.  Victor  Considérant 
s'exprimait  ainsi  à  l'Assemblée  nationale,  en  1848  : 


-  260  - 

a  On  a  fait  valoir,  et  il  y  a  déjà  longtemps  que  ces 
»  idées  ont  une  certaine  faveur  dans  le  monde,  que  la 
»  suppression  des  droits  d'octroi  est  une  chose  éminem- 
»  ment  favorable  aux  classes  travailleuses  des  grandes 
»  villes. 

»  Je  ne  dirai  qu'un  mot  pour  vous  montrer  qu'il  n'en 
»  est  rien  ,  que  cette  idée  est  essentiellement  fausse. .... 
»  Je  soutiens,  moi,  cette  thèse  qu'il  ne  faut  pas  tendre  à 
»  mettre  la  vie  à  bon  marché  dans  les  grands  centres  de 

»  population Je  disque  lorsque,  par  des   mesures 

0  telles  que  la  suppression  des  droits  d'octroi,  on  abaisse 
0  sensiblement  (1)  le  prix  des  choses  nécessaires  à  la  vie 
»  dans  une  grande  ville,  on  s'imagine  qu'on  a  fait  quelque 
»  chose  d'avantageux  pour  les  travailleurs  de  ces  villes , 

»  on   se   trompe Qu'arriverait-il  si  la  vie  à  Paris 

»  était  à  meilleur  marché  ?  11  arriverait  que  d'ici  à  trois 
»  mois,  à  six  mois,  vous  compteriez  à  Paris  cinquante  mille, 
*)  cent  mille  individus  de  plus  peut-être,  qui  viendraient 
»  y  chercher  des  moyens  de  vivre  plus  faciles. 

»  Pourquoi  la  population  des  grandes  villes  tend-elle 
»  toujours  à  s'accroître?  C'est  parce  que  les  grandes 
»  villes ,  à  raison  des  avantages  qui  s'y  rencontrent ,  sont 
»  très-attractives  de  la  population.  Si  vous  augmentez 
»  encore  cette  attraction  sur  les  classes  ouvrières  en  ren- 
»  dant  plus  faciles  les  moyens  d'existence ,  il  est  évident 
»  que  vous  ne  ferez  qu'accélérer  cet  accroissement.  .  . 
)> 

»  C'est  parce  que  cette  opinion  qu'on  a  d'améliorer  le  sort 


(1)  Nous  aurons  occasion  de  démontrer  plus  tard  que  la  suppression 
des  octrois  n'anrait  pas  le  résultat  de  diminuer  sensiblement  le  prix  des. 
objets  de  consommation,  mais  cette  remarque  n'infirme  pas  le  raison- 
nement de  M.  V.  Considérant. 


—  261  — 

»  de  la  classe  ouvrière  par  des  suppressions  de  droits,  et  de 
»  rendre  la  vie  à  meilleur  marché  dans  les  grands  centres 
»  industriels,  est  une  opinion  fausse,  et  que  ce  n'est  pas 
»  ainsi  qu'on  arrive  à  Tamélioration  des  classes  inférieures, 
»  que  j'ai  désiré  monter  à  la  tribune  pour  faire  connaître 
»  mon  opinion  (1).  » 

De  ce  qui  précède  nous  pouvons  toujours  conclure  que 
ce  n'est  pas  aux  octrois,  considérés  en  eux-mêmes  et 
comme  impôts,  que  l'on  doit  attribuer  l'excès  de  popu- 
lation constituant  au  sein  des  villes  un  danger  politique. 

On  nous  répondra  sans  doute  que  cette  vérité  possédant 
tous  les  caractères  de  l'évidence,  nous  aurions  pu  nous 
dispenser  de  l'établir  si  longuement,  mais  que  la  question 
n'est  point  là.  Reconnaissez,  diront  nos  adversaires,  que 
c'est  grâce  aux  ressources  de  l'octroi  que  deviennent 
possibles  ces  travaux  insensés  pour  lesquels  tant  de  bras 
sont  enlevés  à  l'agriculture ,  et  cela  suffira  pour  faire 
condamner  les  octrois  sans  appel. 

Nous  reconnaîtrons  volontiers  q\i' actuellement  les  villes, 
certaines  villes  du  moins,  se  servent  des  octrois  pour 
payer  des  travaux  de  luxe  :  mais  doit-on  conclure  de  là 
que  ces  taxes  ne  pourront  jamais  recevoir  une  destination 
plus  profitable  aux  véritables  intérêts  urbains?  Les  tra- 
vaux de  Paris,  par  exemple,  ayant  coûté  ou  devant 
coûter  deux  milliards ,  suivant  une  estimation  que  nous  ne 
pouvons  vérifier  en  ce  moment,  et  cette  dépense  étant 
couverte  par  le  produit  des  octrois,  doit-on  en  inférer  que, 
fatalement,  le  maintien   des   octrois  devait  avoir  pour 


(1)  Cette  citation  est  emprantéo  k  M.  Courcelle  qui  donne  plasieurs 
antres  extraits  du  discours  de  M.  Considérant.  —  Voir  de  VAboUtion 
des  Octrois  en  France,  par  H.  Courcelle,  Rouen,  1867,  appendice, 
pages  166  et  suivantes. 


_  264  — 

appIicalioD  nous  apparaisse  entourée  de  difficultés  pratiques 
insurmontables.  Nous  n*avons  point ,  quant  à  nous ,  la 
prétention  de  soutenir  que  tout  est  pour  le  mieux  dans  les 
théories  qui  ont  prévalu  et  qui  consistent  à  demander 
rimpôt  à  des  sources  infiniment  variées,  mais  nous 
croyons  que  ce  système  est  pratiquement  préférable  à  tous 
ceux  qui  ont  conclu  à  l'adoption  d'un  impôt  unique. 
Les  partisans  de  Tunification  de  Timpôt  ont  proposé  : 

L'impôt  sur  le  revenu, 

L'impôt  sur  le  capital, 

L'impôt  sur  la  rente  foncière. 

L'impôt  sur  les  successions , 

L'impôt  sur  les  consommations. 
Nous  l'avons  dit  déjà  et  nous  le  répétons  encore ,  tant 
qu'il  ne  s'est  agi  que  de  critiquer  soit  les  impôts  existants, 
soit  les  systèmes  opposés  aux  leurs,  nos  réformateurs  ont 
dit  beaucoup  de  vérités;  mais  ils  n'ont  pas  été  aussi  heu- 
reux lorsque  chacun  d'entre  eux  a  dû  en  venir  à  révéler 
son  programme  et  à  développer  son  plan.  En  tête  d'un  de 
ses  ouvrages,  Proudhon  a  écrit  le  mot  biblique  :  Destruam 
et  œdificabo,  je  vais  détruire  pour  reconstruire.  C'était 
à  la  fois  une  menace  et  une  promesse.  Vaine  menace  et 
vaine  promesse  !  dans  son  dernier  livre,  Proudhon  conclut 
au  statu  quo  (1).  En  ce  qui  concerne  spécialement  les 
impôts  de  consommation  et  les  octrois,  voici  comment  il 
s'exprime  : 

«  Il  faut  aborder  de  front  la  difficulté  et  taxer  tout  ce 
»  qui  peut  être  consommé ,  seul  moyen  d'alléger,  par 
»  l'éparpillement  de  la  charge,  cette  espèce  d'impôt.  En 
»  deux  mots,  nous  maintiendrons,  sauf  les  dégrèvements 


(I)  Voir  la  Théorie  de  l'Impôt,  k  partir  du  chapitre  5,  pages  259  et 
saivantes.  Edition  de  186  f. 


—  265  — 

»  à  opérer,  bien  eDlendu,  toutes  les  taxes  de  consomma- 
»  tien  établies  (1).  » 

Sauf  les  dégrèvements  !  C'est  une  précaution  oratoire  : 
de  fait,  Proudhon  n'en  indique  guère  d'aulre  qu'une  dimi- 
nution des  droits  sur  le  tabac  dit  caporal. 

Comment  s'y  prendra-t-on  pour  asseoir  Yimpôt  sur  le 
revenu,  dont  le  principe  est  d'ailleurs  fort  soutenable  aux 
yeux  de  l'équité  ? 

Cet  impôt  suppose  la  sincérité  des  déclarations  du  con- 
tribuable et  le  droit  pour  l'Etat  de  s'assurer  de  la  sincérité 
des  déclarations. 

Peul-on  raisonnablement  attendre  cet  effort  de  vertu 
d'une  nation  où  tant  de  personnes  se  croyant  très-cons- 
ciencieuses n'hésitent  pas  à  se  soustraire  aux  exigences 
du  fisc,  toutes  les  fois  qu'elles  le  peuvent  faire  sans  danger 
au  moyen  d'une  déclaration  inexacte  ?  Est-il  permis  de 
s'illusionner  au  point  de  croire  que  du  jour  au  lendemain, 
sur  décret,  le  pays  tout  entier  va  être  pris  d'un  si  louable 
accès  de  scrupule  au  profit  du  Trésor  ?  Ne  serait-ce  pas 
plutôt  placer  les  contribuables  entre  leur  intérêt,  bien  ou 
mal  entendu,  peu  importe,  mais  entre  leur  intérêt  direct, 
palpable  et  immédiat  et  l'intérêt  de  cet  être  de  raison  qui 
se  nomme  l'Etat  ?  Or ,  si  le  délinquant  bénéficie  de  sa 
propre  fraude,  comme  il  faut  que  l'Etat  retrouve  toujours 
son  compte,  le  citoyen  consciencieux  supportera  des  exa- 
gérations de  taxe  (2).  Si  l'Etat  exerce  un  contrôle  sérieux, 

(1)  Même  ouvrage,  page  323.  —  Proudhon  conservateur  comme 
M.  Michel  Chevalier,  qui  l'eût  pu  croire  !  C'était  bien  la  peine  pour 
en  arriver  Ik  de  maudire  le  ciel  et  de  flétrir  le  droit  de  propriété  ! 

(2)  Un  des  plus  célèbres  économistes  contemporains,  John  Stuart 
Mill,  déclare  que  cet  impôt  «  est  toujours,  et  de  la  pire  façon,  inégal 
»  dans  l'application,  en  ce  qu'il  est  d'autant  plus  lourd  que  le  contri- 
»  buable  est  plus  consciencieux.  » 

Principes  d'économie  politique,  livre  y,  cbap.  3. 


—  266  — 

outre  la  difficulté  extrême  d'un  pareil  travail  de  vérifica- 
tion, ce  mode  d'agir,  de  procéder  par  inquisition,  ne  pré- 
sentera-t-il  pas  des  embarras  politiques  inextricables  ? 

L'impôt  sur  le  capital  ^  préconisé  par  M.  de  Girardin, 
avec  sa  verve  et  son  entrain  habituels,  ne  paraît  pas  équi- 
table. Tel  que  le  conçoit  ce  publiciste ,  l'impôt  dont  il 
s'agit  taxerait  dans  une  même  proportion  les  valeurs  mo- 
bilières et  les  valeurs  immobilières ,  les  valeurs  à  revenus 
incertains  et  les  valeurs  à  revenus  assurés,  les  fonds  expo- 
sés dans  un  commerce  chanceux,  dans  des  entreprises  plus 
ou  moins  aléatoires,  et  les  capitaux  employés  en  rentes 
sur  l'Etat  ou  en  placements  fonciers.  En  outre,  la  percep- 
tion ne  pouvant  s'opérer ,  de  même  que  pour  la  taxe  sur 
le  revenu ,  que  d'après  une  déclaration  contrôlée  du  con- 
tribuable ,  nous  retombons  toujours  dans  des  difficultés 
pratiques  insurmontables  pour  l'assiette  et  pour  le  recou- 
vrement de  cet  impôt. 

L'impôt  sur  la  rente  foncière,  s'il  est  unique ,  comme 
nous  le  supposons,  tend  à  l'anéantissement  de  la  rente, 
car  il  en  viendrait  très-vite  à  l'absorber  tout  entière,  et  on 
ne  verrait  pas  trop  alors  quel  intérêt  trouveraient  les 
citoyens  à  posséder  le  sol. 

0  La  part  naturelle  de  l'Etat  dans  la  rente,  selon  une 
»  critique  judicieuse,  est,  en  moyenne,  du  tiers.  »  Ainsi 
parle  Proudhon.  Voilà  une  loi  naturelle  dont  personne 
assurément  n'avait  encore  soupçonné  l'existence  !  Elle 
n'embarrasse  pas  beaucoup  d'ailleurs  l'auteur  des  Contra- 
dictions économiques ,  qui  conclut  nettement  à  l'expro- 
priation des  possesseurs  du  sol ,  si  l'intérêt  de  l'Etat 
commande  cette  exécution  :  «  Je  dis  que  la  dotation  assi- 
»  gnée  à  l'Etat  sur  la  rente  foncière  doit  croître  comme 
»  l'impôt,  dût  la  rente,  par  cet  accroissement,  disparaître 
»  entièrement  pour  le  propriétaire. . . .  Hors  de  là,  nous 


—  267  — 

»  retombons,  par  le  fait  de  l'impôt,  dans  la  féodalité  ter- 
»  rienne,  de  celle-ci  dans  la  féodalité  industrielle  et  ban- 
»  quière  ;  nous  retournons  au  droit  divin  (1).  »  On  sait 
qu'aux  yeux  de  Proudhon  le  droit  divin  est  l'abomination 
de  la  désolation;  on  sait  aussi  ce  qu'il  entend  par  le  droit 
divin. 

Quelle  situation  politique  que  celle  d'un  pays  où  per* 
sonne  n'aurait  intérêt  à  être,  à  rester,  à  devenir  proprié- 
taire du  sol  ! 

Avec  quelle  répugnance  se  paie  déjà  Vimpôt  sur  les 
successions,  personne  ne  l'ignore.  Que  serait-ce  donc ,  si 
l'Etat  demandant  l'intégralité  de  ses  ressources  financières 
à  des  taxes  impitoyables  comme  le  Destin,  venait  dépouiller 
les  vivants  occupés  à  pleurer  leurs  morts  ! 

Les  adversaires  de  l'octroi  ne  songent  pas  à  méconnaître 
les  inconvénients  des  impôts  de  consommation.  Si  déjà  ils 
les  trouvent  exorbitants,  à  plus  forte  raison  seront-ils 
d'accord  avec  nous  pour  refuser  de  les  admettre  comme 
impôts  uniques,  et,  sur  ce  point,  il  n'y  a  aucun  dissenti- 
ment entre  eux  et  nous. 

En  résumé,  l'impôt  unique  serait  au  premier  chef  l'im- 
pôt inique,  et  cette  unification  est  une  chimère,  comme  la 
péréquation  de  l'impôt,  comme  la  quadrature  du  cercle, 
comme  la  pierre  philosophale,  et  forcément  on  doit  revenir 
à  des  théories  moins  absolues. 

Reprenant  notre  dernière  hypothèse,  choisirons-nous 
entre  les  impôts  directs  et  les  impôts  indirects  ?  La  poli- 
tique trouve  plus  de  difficultés  à  aggraver  les  premiers 

(1)  Théorie  de  Vimpôt,  p.  288,  292. 

Cette  énumération  des  catastrophes  qui  nous  attendent,  si  nous  fai- 
sons fi  de  la  panacée  du  célèbre  écrivain,  rappelle  les  menaces  de 
M.  Pargonk  Ârgant.  (Voir  le  Malade  imaginaire^  acte  3,  scène  vi, 
k  la  fin.) 


—  268  — 

que  les  seconds,  cela  est  (inexpérience,  et  les  économistes 
l'ont  souvent  remarqué.  Si  nous  ne  conservons  que  les 
taxes  indirectes,  il  faudra  recourir  encore  à  une  augmen- 
tation des  tarifs  actuels  ou  bien  frapper  des  objets  nou- 
veaux. Or,  les  impôts  de  consommation  ne  sont  productifs 
que  s'ils  atteignent  les  objets  d'un  usage  général,  —  et  ces 
objets  sont  déjà  taxés  pour  la  plupart.  Donc,  pour  rem- 
placer par  des  impôts  indirects  nouveaux  le  produit  des 
impôts  directs ,  il  sera  nécessaire  d'établir  des  droits  sur 
des  objets  de  toute  nature.  Quelles  complications  !  quelles 
difficultés  pratiques  rencontreraient  l'assiette  et  la  per- 
ception de  ces  taxes  !  Ajoutons  :  que  de  difficultés  d'ordre 
politique  !  Quel  trouble  jeté  dans  les  rapports  entre  TEtat 
et  les  citoyens,  toujours  disposés  à  croire  (et  leur  ins- 
tinct parfois  est  clairvoyant),  que  toute  innovation  en  ma- 
tière d'impôts  aboutira  forcément  à  une  aggravation  de 
leurs  charges  ! 

Reste  donc  un  système,  celui  de  la  juxta-position,  de  la 
combinaison  des  impôts  directs  et  des  impôts  indirects. 
Si  elle  n'existait  déjà ,  cette  juxta-position  serait  assuré- 
ment demandée  au  nom  de  l'intérêt  général.  Mais  entrons 
dans  des  considérations  appartenant  à  un  autre  ordre 
d'idées. 

Dans  une  société  démocratique  répudiant  l'aumône, 
acceptant  presque  à  contre-cœur  la  charité  et  lasse  des 
essaie  de  la  philanthropie,  tous  les  citoyens,  égaux  devant 
la  loi  qui  les  protège  également,  devraient  aussi  être 
égaux  devant  l'impôt ,  et  nous  ne  voyons  pas  que  le  prin- 
cipe d'une  capitation  égale  pour  tous  soit  de  nature  à 
répugner  à  la  démocratie.  En  effet,  l'Etat  assure  à  chacun 
de  ses  membres  des  avantages  identiques  :  à  tous ,  il  doit 
la  justice,  la  sécurité  pour  les  personnes,  la  protection 
des  propriétés.  —  Que  les  propriétés  supportent  les  frais 


-    269   ~ 

spéciaux  nécessités  par  leur  protection ,  elles  seront  sou- 
mises à  un  impôt  spécial,  l'impôt  direct.  Que  les  citoyens, 
propriétaires  ou  non ,  supportent  aussi  les  frais  rendus 
nécessaires  par  la  garantie  eflBcace  de  leur  sécurité  et  de 
leurs  droits  personnels.  Ces  frais,  égaux  pour  tous  et  pour 
chacun,  doivent  être  supportés  par  chacun  en  proportion 
égale,  et  tel  serait  à  coup  sûr  le  principe  qui  présiderait 
k  rétablissement  des  impôts  dans  une  société  nouvelle  qui 
viendrait  à  se  former  spontanément  de  citoyens  librement 
réunis.  Et  alors ,  si  Ton  admet  que  chacun  des  associés 
doit  consommer  en  quantités  équivalentes  les  objets  de 
première  nécessité,  sera-t-il  irrationnel  de  frapper,  pour 
subvenir  aux  charges  de  la  communauté,  les.  objets  dont 
il  s'agit,  d'une  taxe  à  percevoir  au  moment  de  la  con- 
sommation, cette  taxe  devant  se  résoudre  en  une  capitation 
véritable?  S'il  n'y  a  là  rien  d'inadmissible,  rien  qui  choque 
l'idée  du  droit,  l'idée  de  liberté,  l'idée  d'égalité,  les  impôts 
indirects ,  tels  qu'ils  fonctionnent  en  France ,  ne  doivent 
pas  être  rejetés ,  car ,  bien  que  fondés  sur  les  principes 
que  nous  rappelons ,  ils  sont  loin  de  constituer  une  capi- 
tation rigoureuse  ;  il  sufiBt  de  quelque  attention  pour 
reconnaître  que  le  riche  et  le  pauvre  ne  paient  pas  des 
impôts  équivalents ,  et  que  la  pratique  vient  atténuer  en 
faveur  des  classes  peu  aisées  l'inflexibilité  de  la  théorie 
pure. 

Sans  aucun  doute ,  tout  impôt  paraît  et  doit  paraître 
trop  onéreux  à  ceux  qui  le  subissent.  Au  moment  oii  le 
contribuable  va  porter  son  argent  à  la  caisse  du  percep- 
teur, il  réfléchit  au  préjudice  immédiat  qu'il  éprouve,  et  il 
a  besoin  d'un  effort  de  raison  pour  apercevoir  les  avantages 
éloignés  que  lui  procurera  son  sacrifice.  Or,  cette  obser- 
vation plaide  en  faveur  des  contributions  indirectes.  En 
effet,  étant  admise  la  nécessité  de  Timpôt,  si  l'Etat  peut 

18 


—  270  — 

en  encaisser  le  produit  au  moment  de  la  transmission  des 
objets  taxés  en  opérant  un  léger  prélèvement  qui  n'en 
élève  pas  sensiblement  le  prix ,  le  contribuable  paiera  les 
taxes  sans  les  sentir,  et  tandis  que  le  trésor  public  aura 
récolté  ses  recettes  denier  à  denier ,  pour  ainsi  dire ,  de 
son  côté  le  citoyen  aura  payé  sa  dette  par  à-comptes  insi- 
gnifiants et  à  peine  perceptibles.  Et  ce  sera  d'une  bonne 
politique,  d'une  bonne  économie  sociale,—  à  une  condition 
pourtant,—  c'est  quel'Elat  n'abusera  pas  des  facilités  d'un 
pareil  mode  de  recouvrement  de  l'impôt,  et  qu'il  aura  la  sa- 
gesse d'éviter  ces  fautes  et  ces  erreurs  dont  les  conséquences 
rejaillissent  toujours  sur  les  finances  de  la  nation. 

Mais  nos  adversaires  nous  arrêtent  ici  pour  s'écrier  avec 
Proudhon  : 

i(  Cet  impôt  homicide  n'est  pas  plus  aperçu  par  le  peuple 
»  que  la  mort  ne  se  sent  venir  par  le  malade  qu'on  a  mis 
»  dans  un  bain  après  une  forte  application  de  sangsues  ; 
»  donc  il  est  permis,  et  c'est  même  une  chose  charitable, 
»  de  saigner  le  peuple,  si  la  raison  d'Etat  l'exige,  jusqu'à 
»  extinction.  Il  n'y  aura  pas  de  plaintes,  et  y  en  eût-il, 
»  hébété  d'intelligence ,  le  peuple  n'aurait  pas  même  la 
»  dignité  de  sa  force  (1).  » 

Voilà  les  objections  auxquelles  on  arrive  quand  on 
regarde  les  choses  d'une  certaine  manière,  et  lorsque ,  de 

(1)  Théorie  de  l'impôt,  appendice,  note  P. 

Cet  argument  de  Proudhon  plaît  beaucoup  aux  abolitionnistes;  M. 
Lepercq  le  reproduit  dans  des  termes  presques  identiques  : 

«  Gela  revient  à  dire  qu^un  homme,  miné  par  une  maladie  de  lan- 
»  gueur,  se  porte  bien,  s'il  ignore  la  cause  et  la  nature  de  son  mal. 
»  Parler  de  liberté  de  consommation  quand  il  s'agit  d'objets  indispen- 
»  sables  k  la  vie,  est  plus  qu'une  erreur,  c'est  une  véritable  dérision, 
»  à  moins  de  proclamer  pour  le  pauvre  la  liberté  de  mourir  de  faim  et 
»  de  froid,  etc....  »  —  Loc,  cit,j  page  44. 


—  271  — 

parti  pris,  on  exagère,  pour  le  rendre  odieux,  le  sens  des 
théories  que  l'on  discute.  Il  sied  bien  à  celte  école  de 
nous  dépeindre  comme  altérés  du  sang  du  peuple ,  et  ce 
sera  sans  doute  à  ces  énergumènes,  qui  le  représentent 
comme  hébété  d'intelligence,  que  le  peuple  devra  d'avoir 
recouvré,  pour  en  faire  usage  contre  nous,  la  dignité  de 
sa  force.  —  Mais  à  quoi  bon  récriminer  contre  ces  récri- 
minations insensées  !  Bornons-nous  à  des  arguments  et 
disons  :  Etant  admis  que  l'impôt  n'est  autre  chose  qu'une 
prime  d'assurance  due  à  l'Etat ,  comme  le  soutient  M.  de 
Girardin,  ou  bien,  comme  le  veulent  la  plupart  des  écono- 
mistes ,  étant  reconnu  qu'il  est  le  prix  d'un  service  reçu 
de  l'Etat,  le  contribuable  se  libérera  plus  facilement  par 
à-comptes  qu'en  un  seul  terme ,  il  paiera  plus  facilement 
s'il  paie  sans  savoir,  ou  plutôt  sans  se  rappeler  qu'il  paie. 
Veut-on  des  chiffres  ?  —  En  supposant  que  le  montant 
d'une  capitation  annuelle  s'élève  à  100  fr.,  le  contribuable 
peu  aisé  choisira-t-il  de  payer  8  fr.  par  mois  ou  25  cen- 
times par  jour.  Pour  trouver  8  fr.  au  bout  du  mois ,  il 
sera  nécessaire  d'avoir  réalisé  des  économies.  Or,  écono- 
miser pour  payer  l'impôt,  l'ouvrier  y  consentira-t-il ?  Quel 
beau  jeu  auraient  alors  nos  philanthropes  !  C'est  pour  le 
coup  que  le  peuple  serait  invité  à  avoir  enfin  la  dignité  de 
sa  force  et  à  défendre  contre  les  gens  du  fisc  un  pécule  si 
péniblement  amassé! 

Une  des  raisons  politiques  qui  ont  le  plus  contribué 
autrefois  à  rendre  impopulaires  les  aides  et  les  autres 
impôts  de  consommation ,  c'étaient  les  conflits  incessants, 
les  frais  énormes  de  procédure ,  les  amendes  excessives 
dont  la  perception  de  ces  taxes  était  la  cause  ou  l'occasion. 
Nous  avons  vu  dans  la  première  partie  de  ce  travail  combien 
tout  ce  qui  tenait  aux  aides  était  devenu  odieux  au  peuple 
toujours  disposé  à  rendre  TEtat  responsable  des  torts  de  ses 


—  272  - 

agents.  Nous  avons  entendu  les  objurgations  auxquelles 
donnait  lieu,  à  la  fin  du  dernier  siècle,  le  système  de  mise 
en  ferme  de  ces  impôts,  et  à  quel  point  un  citoyen  tombait 
dans  la  déconsidération  générale  par  cela  seul  qu'il  accep- 
tait un  emploi  dans  Tadministration  des  aides*  Les  sou- 
venirs du  peuple  ont  survécu  à  cet  état  de  choses,  et  on 
ne  saurait  méconnaître  que  les  agents  des  contributions 
indirectes  ont  à  subir  de  la  part  des  classes  populaires  une 
inimitié,  affaiblie  sans  doute,  mais  très-réelle  encore.  Le 
peuple  juge  d'après  ses  impressions  plutôt  que  d'après  les 
lois  d'une  critique  éclairée  ;  parlez-lui  des  anciens  impôts, 
il  songe  aux  anciens  abus.  Des  faits  récents  (1)  sont  venus 
prouver  avec  une  sombre  éloquence  combfen  il  est  facile 
de  faire  revivre  des  haines  et  des  défiances  que  n'ont  pu 
complètement  assoupir  quatre-vingts  ans  d'un  régime 
meilleur.  Est-il  donc  surprenant  que  les  souvenirs  odieux 
de  l'ancienne  gabelle,  des  anciennes  aides ,  des  anciens 
octrois,  aient  laissé  quelque  trace,  et  ceux  qui  critiquent 
aujourd'hui  avec  tant  d'amertume  les  impôts  de  consom- 
mation sont-ils  bien  assurés  de  ne  pas  dépasser  le  but  ? 
Et,  puisque  nous  envisageons  en  ce  moment  le  côté  poli- 
tique de  la  question ,  demandons  à  nos  contradicteurs  s'ils 
ne  sont  pas  effrayés  de  certaines  alliances,  et  s'ils  pensent 
faire  œuvre  de  sage  politique  en  prêtant  l'appui  de  leurs 
arguments  passionnés  aux  invocatfons  séditieuses  dont  nous 
avons  donné  plus  haut  un  échantillon  pris  au  hasard  dans 
les  œuvres  du  plus  logique  des  révolutionnaires. 

Si  nous  examinons  de  sang-froid  le  mode  actuel  du 
recouvrement  des  octrois,  nous  serons  bien  vite  convain- 
cus de  la  disparition  des  vexations  des  siècles  passés.  — 
Aujourd'hui ,  plus  de  poursuites  arbitraires  :  chacun  sait 

(1)  Les  sonlëvemenls  de  la  Charente. 


—  273  - 

ce  qu'il  doit,  il  sait,  il  voit  qu'on  ne  lui  demandera  rien 
au-delà. Et,  même  en  cas  de  fraude,  le  délinquant  n'est 
plus  exposé  aux  peines  corporelles  qui  étaient  la  honte  de 
Tancienne  législation  (1);  bien  plus,  l'administration  sait 
faire  la  part  de  la  répugnance  naturelle  des  contribuables  à 
payer  leur  dette  à  cet  être  impersonnel  qu'on  nomme  l'Etat 
ou  la  municipalité.  Elle  transige  presque  toujours  plutôt 
que  d'user  avec  rigueur  du  droit  écrit ,  et  des  compromis 
terminent  la  plupart  des  contraventions  relevées.  Quant 
à  la  perception ,  elle  se  fait  le  plus  souvent  d'après  la 
simple  déclaration  des  introducteurs,  et  le  contrôle  (nous 
entendons  un  contrôle  gênant  et  minutieux)  ne  s'exerce 
guère  qu'au  cas  de  soupçon  motivé  de  déclaration  inexacte 
ou  frauduleuse.  Sans  aucun  doute,  l'administration  con- 
serve un  caractère  fiscal  qu'elle  ne  perdra  jamais  entière- 
ment ,  puisqu'elle  agit  au  nom  du  fisc,  mais  elle  a  du 
moins  cessé  d'être  tracassière. 

Nous  ne  devons  pas  méconnaître  cependant  que  les  taxes 
de  consommation  présentent  l'inconvénient  politique  que 
voici  :  A  raison  même  de  l'effet  insensible  de  surtaxes 
modérées  que  leur  caractè;re  d'universalité  rend  très-pro- 
ductives, et  aussi  à  raison  des  facilités  du  recouvrement , 
QD  gouvernement  a  sous  la  main  le  moyen  rapide  de  battre 
monnaie  et  de  se  procurer  des  ressources  qui  lui  peuvent  per- 
mettre de  former  des  entreprises  plus  coûteuses  qu'utiles, 
d'entreprendre  des  guerres,  des  conquêtes,  d'entretenir  des 
forces  militaires  inquiétantes  pour  ses  voisins  en  même  temps 
que  suspectes  à  la  nation  elle-même.  Cet  argument  dont  il 
est  impossible  de  contester  la  valeur  ne  doit  cependant  pas 


(1)  Les  peines  corporeUes  motivées  par  la  fraude  des  droits  sur  les 
objets  de  coosommatioD  étaient  excessives  :  certaines  infractions  étaient 
punies  des  galères. 


—  274  — 

être  considéré  isolé  de  sa  conlre-parlie,  —  S'il  est  des 
guerres  injustes  et  follement  entreprises,  il  en  est  aussi 
d'inévitables  que  l'Etat  devra  soutenir  en  dépit  de  ses 
désirs  de  paix  et  quelle  que  soit  la  situation  de  ses  finances. 
Nous  en  avons  vu  un  exemple  lors  de  la  guerre  qui  vient 
de  transformer  l'Allemagne.  Assurément  l'Autriche  avait 
besoin  de  la  paix,  elle  le  sentait,  et  loin  de  rêver  aucune 
conquête  nouvelle ,  elle  se  montrait  disposée  à  consentir 
l'abandon  des  derniers  territoires  italiens  qu'elle  détenait 
encore  en  vertu  des  traités  de  1815.  —  Et  pourtant  elle  a 
dû  se  battre.  Pour  rester  sur  la  défensive,  il  ne  lui  a  pas 
fallu  faire  moins  de  dépenses  que  si  elle  avait  voulu  s'em- 
parer de  nouvelles  provinces  :  sa  détresse  financière  est 
venue  singulièrement  compliquer  sa  situation  politique  ,  et 
peut-être  aura-t-elle  besoin  d'un  temps  plus  long  pour 
reconstituer  ses  finances  que  pour  se  consoler  de  son 
affaiblissement,  de  sa  déchéance.  La  France  peut  se  trouver 
dans  une  situation  analogue,  et,  en  supposant  même 
qu'elle  ne  veuille  menacer  personne,  cela^  ne  prouve  pas 
qu'elle  n'aura  jamais  à  repousser  une  agression.  Dans  ce 
cas,  tout  au  moins,  il  est  permis  d'admettre  qu'elle  trou- 
verait dans  les  contributions  indirectes  un  moyen  assuré, 
relativement  facile  et  préférable  à  nos  yeux  à  des  emprunts 
nouveaux ,  de  se  procurer  les  ressources  financières  qu'elle 
ne  pourrait  demander  aux  autres  branches  du  revenu 
public ,  sans  ruiner  les  possesseurs  du  sol ,  si  elle  s'adres- 
sait à  l'impôt  foncier,  et  sans  aggraver  la  pénible  situation 
que  font  toujours  les  guerres  au  commerce  et  à  l'industrie, 
si  elle  augmentait  dans  une  trop  forte  proportion  la  con- 
tribution des  patentes  ou  les  taxes  mobilières. 

On  le  comprendra,  nous  n'avons  point  à  nous  occuper 
en  ce  moment  des  détails  plus  ou  moins  discutables  des 
tarifs.  Les  tarifs  sont  exorbitants,dit-on.— Soit, — demandez 


—  275  — 

UDe  réforme  mais  non  une  suppression.  Or,  le  moyen  d'arri- 
ver à  des  réformes ,  c'est  d'obtenir  que  le  Gouvernement 
dit  une  bonne  politique.  Cette  vérité  a  été  exprimée  mille 
fois,  et  pourtant  elle  ne  sera  jamais  banale. 

Nous  n'avons  pas  la  prétention  d'esquisser  ici,  à  propos 
d'une  question  spéciale,  les  conditions  qui  caractériseqt  une 
bonne  politique  ;  disons  pourtant  qu'un  de  ses  caractères  prin- 
cipaux consiste  dans  l'abstention  de  dépenses  improductives 
et  d'entreprises  téméraires.  Même  lorsqu'il  s'agit  de  dépenses 
productives,  l'Etat  doit  limiter  son  action  à  ses  moyens  et 
ne  pas  surcharger  le  présent  au  profit  d'un  avenir  qui 
nous  traitera  peut-être  comme  nous  traitons  Vancien 
régime.  —  Or,  s'il  sait  limiter  ses  dépenses ,  s'il  s'attache 
à  ne  se  point  créer  de  besoins  factices,  l'Etat  sera  bientôt 
en  mesure  d'opérer  des  dégrèvements  ;  mais  alors  naîtra 
une  question  nouvelle,  celle  de  savoir  à  quelles  sortes  de 
contributions  les  dégrèvements  seront  appliqués.  En  effet,  si 
nous  comparons  la  marche  ascendante  du  rendement  de  l'im- 
pôt, nous  constatons  que  la  rente  foncière ,  le  commerce  et 
l'industrie  ont  fourni  leur  contingent  supplémentaire  au 
moyen  d'aggravations  de  tarifs ,  tandis  que  les  contribu- 
tions indirectes  ont  donné  des  recettes  plus  considérables 
avec  une  tarification  qui  est  restée  la  même,  sauf  pour 
les  tabacs ,  depuis  un  grand  nombre  d'années.  Il  y  aura 
peut-être  utilité  à  tenir  compte  de  cette  observation  quand 
on  élaborera  des  projets  de  réforme. 

En  ce  qui  concerne  spécialement  les  inconvénients  poli- 
tiques auxquels  les  villes  sont  exposées  du  fait  des  octrois, 
nos  adversaires  pourront  nous  rappeler  les  spoliations  dont 
elles  ont  été  tant  de  fois  victimes  sous  l'ancienne  monar- 
chie. Nous  n'avons  rien  dissimulé  sur  ce  point ,  et  nous 
avons  constaté  que ,  du  XIV®  au  XVIIP  siècle ,  les  villes 
ont  trop  souvent  contribué  aux  dépenses  générales  du 


~  276  — 

royaume  par  des  taxes  supplémentaires  dont  les  octrois 
faisaient  les  frais.  N'y  aurait-ilpas  lieu  de  craindre  aujour- 
d'hui encore,  qu'aux  prises  avec  des  nécessités  semblables, 
l'Etat  ne  recourût  à  des  moyens  idenliques?  —  De  fait, 
l'usage  d'un  prélèvement  au  profit  du  trésor  sur  les 
recettes  d'octrois  s'est  maintenu  longtemps  après  la  dispa- 
rition  des  causes  invoquées  à  l'appui  de  cette  mesure. 

Il  est  vrai ,  répondrons-nous,  que  le  prélèvement  dont 
il  s'agit  n'a  cessé  que  depuis  le  rétablissement  de  l'Empire  ; 
mais  si  nous  préjugeons  les  intentions  futures  de  l'Etat 
d'après  les  tendances  qu'il  manifeste  actuellement ,  nous 
devons  reconnaître  qu'aucun  symptôme  n'est  de  nature  à 
faire  craindre  un  retour  vers  les  anciens  errements. 
L'action  du  pouvoir  central  dans  la  gestion  des  intérêts 
municipaux  est  beaucoup  moins  lourde  aujourd'hui  que 
sous  les  Gouvernements  antérieurs  ;  les  taxes  locales  sont 
intégralement  profitables  aux  communes ,  qui  prononcent 
sur  leur  création ,  leur  maintien  et  leur  tarification  ;  les 
droits  des  Conseils  municipaux  en  matière  de  finances  ont 
été  notablement  étendus,  et  si  elle  n'est  pas  encore  aussi 
absolue  qu'il  serait  désirable,  la  décentralisation  a  du 
moins  cessé  d'être  un  vain  mot. 


Il  ressort  de  celte  seconde  partie  de  notre  étude  : 
1®  Qu'on  a  fort  exagéré  en  attribuant  aux  octrois  la 
dépopulation  des  campagnes  au  profit  des  villes,  et  en 
représentsmt  celles-ci  comme  envahies  par  des  artisans  de 
troubles  politiques  (1). 

(1)  L'accroissement  de  la  population  des  villes  an  détriment  des 
campagnes  n'est  pas  un  fait  général ,  le  dernier  recensement  a 
constaté  une  diminution  à  Nantes  sur  les  chiffres  du  recensement 
de  1861. 


-  277  — 

2®  Que  c'est  k  lorl  que  les  octrois  ont  été  rendus  res- 
ponsables des  travaux  mutiles  et  onéreux  entrepris  par 
quelques  administrations  urbaines ,  puisque  les  fonds  pro- 
venant de  cette  source  étaient  susceptibles  de  recevoir  une 

destination  toute  différente. 
♦ 

3®  Que  les  inconvénients  politiques  des  taxes  de  consom- 
mation ne  soirt  pas  plus  graves  que  ceux  des  autres  espèces 
dimpôts. 

4®  Que  la  juxta-position  des  taxes  directes  et  des  taxes 
indirectes  présente  moins  de  dangers  que  la  création  d'un 
impôt  unique ,  quel  qu'il  soit. 

5°  Que  dans  le  cas  où  l'Etat  aurait  besoin  de  ressources 
exceptionnelles,  il  les  trouverait  plus  aisément  en  s'adres- 
sent aux  impôts  indirects  qu'en  aggravant,  par  une  aug- 
mentation sensible  des  impôts  directs,  la  situation  toujours 
précaire  en  temps  de  crise  de  l'agriculture ,  du  commerce 
et  de  l'industrie. 

6°  Que  les  villes,  assurées  aujourd'hui  de  conserver 
l'intégralité  de  leurs  revenus ,  peuvent  offrir  aux  classes 
ouvrières  un  travail  rémunérateur  et  entreprendre  des 
travaux  de  transformation  qui ,  pour  le  plus  grand  nombre 
d'entre  elles,  sont  d'une  utilité  incontestable. 

1^  Enfin ,  que  l'octroi  n'est  pas  une  machine  destinée  à 
reprendre  aux  travailleurs  les  excédants  de  salaires  obte- 
nus pour  les  travaux  exécutés  au  sein  des  villes,  puisque 
les  ouvriers  des  villes  peuvent  réaliser,  et  réalisent  en 
effet ,  des  économies  dont  le  montant ,  évalué  par  simple 
aperçu  et  très-sommairement,  atteint  un  chiffre  très- 
considérable.  —  Que  l'importance  de  ces  excédants  serait 
bien  plus  grande  encore  si ,  comme  nous  demandons  à 
l'Etal  d'en  donner  l'exemple ,  les  ouvriers  savaient  s'abste- 
nir de  dépenses  inutiles ,  stériles  et  funestes. 


—  278  — 

Il  nous  reste  maintenant  à  apprécier  la  question  des 
octrois  au  point  de  vue  purement  économique.  À  dire 
vrai ,  les  arguments  politiques  que  nous  avons  essayé  de 
combattre  ayant  été  pour  la  plupart  présentés  par  des  éco- 
nomistes, nous  allons  retrouver  les  mêmes  adversaires. 
Toutefois,  nous  aurons  à  élucider  d'une  manière  plus 
approfondie  certains  points  de  discussion  que  nous  avons 
abordés  incidemment  :  tel  sera  l'objet  des  pages  qui  vont 
suivre. 


—  279  - 
TROISIÈME     PARTIE. 


LES   OCTROIS  AU  POINT  DE  VUE  ECONOMIQUE. 

Il  y  a  vingt  ans  environ,  M.  Daire,  collaborateur  assidu 
du  Journal  des  Economistes,  rendait  compte  en  ces  termes 
d'une  brochure  écrite  dans  un  sens  favorable  aux  octrois, 
par  M.  Lafaulotle,  conseiller  municipal  de  Paris  :  «  L'oc- 
»  troi  n'a  pas  d'amant  plus  tendre ,  ni  de  paladin  qui 
»  prenne  pour  sa  défense  une  attitude  plus  fière;  et  l'on 

»  ne  sait  trop  pourquoi,  en  vérité Si  l'on  en  excepte 

»  ceux  qui  n'ont  pas  besoin  d'être  convaincus  pour  tenir 
»  aux  institutions  du  Moyen-Age,  qui  donc  ne  s'étonnera 
»  pas  qu'on  nous  les  présente  (les  octrois)  comme  le 
»  palladium  de  la  civilisation  ,  comme  l'instrument  du 
»  bonheur  du  plus  grand  nombre,  et  qu'on  veuille  nous 
»  les  faire  adorer  sur  parole  (1)  !  » 

Tout  cela  est  entremêlé  d'une  analyse  ironique  de  la 
brochure  en  question.  Analyse  brève  et  longues  invectives, 
excellent  moyen  de  se  débarrasser  d'un  adversaire  !  Nous 
n'adopterons  pas  cependant  ce  mode  de  sommaires  dis- 
cussions, et  au  risque  de  paraître  difTus,  nous  nous  atta- 
cherons, comme  précédemment,  à  discuter  sérieusement 
les  arguments  sérieux  qu'on  nous  oppose,  à  citer  les  textes, 
à  reproduire  avec  bonne  foi  et  en  les  déclarant  fondées , 
s'il  y  a  lieu ,  les  critiques  qui  se  recommandent ,  soit  de 
leur  valeur  propre,  soit  du  nom  de  leurs  auteurs. 

(f)  Journal  des  Economistes,  1847. 


—  280  — 
Les  octrois  sont-ils  des  douanes  intérieures  ? 

On  a  dit  des  octrois  qu'ils  sont  de  véritables  douanes  inté- 
rieures, et  qu'à  ce  point  de  vue,  leur  maintien  présente  une 
singulière  anomalie  avec  la  pensée  économique  qui  semble 
diriger  aujourd'hui  les  actes  du  Gouvernement. — Les  traités 
de  commerce  ont  pour  but  anal  la  suppression  de  toutes 
barrières  entre  les  Etals  et  la  réalisation  du  mot  célèbre  qui 
résume  le  programme  de  la  science  économique  :  Laissez 
faire,  laissez  passer.  Désireux  de  ménager  les  transitions, 
l'Etat  procède  avec  une  sage  lenteur,  il  opère  par  dégrè- 
vements partiels,  mais  il  fixe  cependant  à  l'avance  le  jour 
ou  les  combattants  (car  les  combats  de  l'industrie  sont  aussi 
de  véritables  guerres)  cesseront  d'être  soutenus  par  des 
tarifs,  protecteurs. 

En  même  temps,  dit-on,  une  marcbe  inverse  est  suivie 
à  l'intérieur  du  pays.  Les  octrois  se  multiplient,  les  douanes 
se  reportent  de  la  circonférence  au  centre ,  de  telle  sorte 
que  les  taxes  locales  viennent  contrebalancer  et  annuler 
les  dégrèvements  opérés  aux  frontières.  Or,  il  importe  peu 
aux  intérêts  des  consommateurs  que  la  prohibition  soit 
exercée  sur  tel  ou  tel  point,  aux  frontières  ou  aux  portes 
des  villes  :  du  moment  qu'elle  subsiste,  elle  produit  son 
effet  sur  le  prix  des  choses  et  la  situation  des  consomma- 
teurs ne  se  trouve  en  rien  modifiée. 

Réponse  : 

En  instituant  les  douanes,  le  législateur  s'est  proposé 
deux  choses  parfaitement  distinctes  :  un  but  purement 
fiscal  et  un  but  de  protection.  Les  droits  de  douane  sont 
tout  à  la  fois  un  impôt  prélevé  sur  les  producteurs  étran- 
gers et  une  sorte  de  prime  assurée  à  l'industrie  nationale 
contre  la  concurrence  extérieure.  Que  les  douanes  puissent 


—  281  — 

OU  non  être  justifiées  h  ce  dernier  point  de  vue  contre  les 
sévérités  de  l'économie  politique ,  c'est  une  question  qui 
demande  à  être  traitée  h  part,  mais  il  nous  suffit  pour 
l'instant  de  constater  que  le  mot  douane  est  également 
synonyme  d'impôt  et  de  protection.  Or,  cette  seule  remarque 
prouve  combien  les  octrois  et  les  douanes  poursuivent  un 
but  différent.  Les  octrois  n'ont  rien  de  commun  avec  le 
système  protecteur  ;  la  législation  qui  régit  la  matière  est 
formelle  à  cet  égard.  Les  objets  fabriqués  dans  l'enceinte 
des  villes  sont  soumis  aux  mêmes  tarifs  que  les  objets 
venant  du  dehors,  et  lorsque  les  municipalités,  mal  éclai- 
rées sur  le  but  des  octrois,  ont  essayé  d'établir  des  droits 
protecteurs  contre  l'introduction  des  objets  fabriqués  hors 
barrières,  le  Gouvernement  a  opposé  à  ces  tentatives  un 
veto  formel  (1). 

Reste  donc  aux  octrois  ce  point  commun  avec  les 
douanes,  qu'ils  sont  un  impôt  fiscal.  Mais  ils  ont  cela  de 

(1)  Une  circulaire  da  Ministre  des  finances,  en  date  dn  1«' juin  1823, 
s'exprime  ainsi: 

a  La  solution  des  aifaires  est  souvent  retardée,  parce  que  les  Conseils 
i>  municipaux  présentent  des  propositions  incompatibles  avec  les  lois 
x>  qui  régissent  la  perception  des  octrois.  Les  communes  croient  pou- 
»  voir  s'isoler  du  système  général  d'administration  et  voient  dans  leur 
»  octroi  tantôt  une  sorte  de  droit  de  douane  destiné  k  protéger  Fin- 
»  dustrie  intérieure  de  la  commune  contre  l'introduction  de  matières 

»  fabriquées  au  dehors et  non  un  impôt  soumis  à  des  règles 

»  uniformes » 

Plus  loin,  la  circulaire  ajoute  : 

ce  L'octroi  ne  peut  tendre  à  isoler  une  commune  par  ses  prohibi- 
»  tions,  car  alors  il  renouvellerait  l'ancien  abus  des  douanes  inté- 
»  rioures,  etc.  >• 

I^ons  reconnaissons  néanmoins  que  ces  sages  prescriptions  n'ont  pas 
toujours  été  appliquées  à  la  lettre  ;  mais ,  pour  obtenir  le  redressement 
des  abus,  il  est  un  moyen  assez  facile  :  réclamation  directe  aux  Ministres 
de  l'intérieur  et  des  finances,  ou  bien  pétition  au  Sénat. 


—  282  — . 

commun  aussi  avec  un  grand  nombre  d'autres  taxes.  — • 
Ajoutons  que  les  octrois  ne  doivent  pas  être  établis  en 
concurrence  avec  les  droits  déjà  perçus  par  la  douane  ; 
ainsi,  les  denrées  coloniales,  les  tabacs,  les  matières  pre- 
mières qui  ont  payé  des  droits  d'entrée  au  Trésor  ne 
peuvent  élre  soumis  ^  l'octroi.  Telle  est  la  règle  générale 
à  laquelle  il  n'est  dérogé  que  dans  un  très-petit  nombre 
de  villes  et  pour  des  raisons  spéciales.  La  conséquence  de 
celte  disposition  de  la  loi,  c'est  que  les  dégrèvements 
accordés  par  la  douane  profitent  intégralement  aux  consom- 
mateurs ;  il  est  donc  inexact  de  dire  que  l'octroi  rétablit 
au  profit  des  villes  les  taxes  abandonnées  par  l'Etat. 

Dépouillés  de  toute  tendance  prolectrice ,  les  octrois  se 
présentent  donc  maintenant  semblables  aux  autres  impôts 
indirects  dont  ils  auront  tous  les  mérites  et  tous  les  incon- 
vénients, inconvénients  et  mérites  dont  il  s'agit  de  mesurer 
l'importance.  Nous  retombons  alors  dans  une  question  gé- 
nérale que  nous  avons  abordée  incidemment ,  en  traitant 
notre  sujet  au  point  de  vue  politique,  et  nous  croyons  avoir 
démontré  que  les  impôts  indirects,  s'ils  ne  sont  pas  à  l'abri 
de  critiques  sérieuses,  ne  doivent  pas  cependant  être  abso- 
lument condamnés.  Nous  ne  reviendrons  pas  sur  ce  point 
de  discussion  générale  et  nous  nous  bornerons  à  la  ques- 
tion plus  restreinte  des  octrois. 

Une  discussion  s'étant  engagée  au  mois  d'octobre  1866, 
au  sujet  des  octrois,  entre  les  membres  de  la  Société 
d'Economie  politique,  la  conclusion  du  débat  fut  donnée  en 
ces  termes  par  M.  Wolowski  :  «  Personne  n'est  fanatique 
)>  de  l'octroi ,  tout  le  monde  désirerait  que  cette  taxe  fût 
9  abolie ,  si  elle  pouvait  l'être  sans  provoquer  d'autres 
»  taxes  plus  gênantes  et  plus  onéreuses.  Mais  jusqu'ici  la 
»  lumière  est  loin  d'être  faite  sur  ce  côté  pratique  et  dé- 
»  cisif  de  la  question.  » 


:-  283  — 

Nous  adhérons  volontiers  à  cette  proposition  et  à  ce  lan- 
gage. Donc,  sans  fanatisme  et  sans  nous  montrer  ^  amant 
passionné  »  de  Toctroi,  nous  allons  successivement  passer 
en  revue  les  autres  accusations  dont  le  chargent  ses  ad- 
versaires. 

Atteinte  portée  à  la  liberté  commerciale 
par  les  octrois. 

M.  Clamageran  reproche  aux  octrois  leur  infériorité  sous 
le  triple  rapport  de  la  justice,  de  l'économie  et  de  la  liberté 
commerciale.  Examinons  d'abord  ce  dernier  point. 

Entendue  dans  son  acception  la  plus  large,  la  liberté 
commerciale  consisterait  dans  la  suppression  des  restrie- 
lions  de  toute  nature  apportées  à  la  production,  à  l'échange 
et  à  la  circulation  des  marchandises.  Au  nombre  de  ces 
restrictions ,  on  signale  les  droits  de  douanes ,  et  nous 
n'entendons  pas  faire  une  concession  à  nos  adversaires, 
en  reconnaissant  avec  eux  que  les  douanes,  en  effet,  créent 
une  charge  qui  augmente  le  prix  des  choses.  Mais,  on  le 
sait,  deux  écoles  se  trouvent  en  présence.  —  Les  aboli- 
tionnistes  possèdent  une  formule  que  nous  avons  rappelée, 
formule  parfaitement  claire  en  même  temps  que  très- 
absolue  :  Laissez  passer.  Ils  inscrivent  sur  leur  drapeau  le 
mot  magique  de  liberté ,  puis  ils  s'efforcent  de  démontrer 
qu'aux  crises  passagères  que  causerait  peut-être  l'applica- 
tion subite  de  leurs  théories,  succéderait  bientôt  un  ordre 
de  choses  plus  parfait  que  l'état  actuel.  De  même  que  la  lance 
d'Achille,  la  liberté,  disent-ils,  saura  guérir  les  maux  qu'elle 
aura  causés.  Le  bénéfice  des  consommateurs  sera  incon- 
testable et  immédiat;  quant  au  travail  national,  aux  prises 
avec  les  nécessités  de  la  concurrence,  il  ne  tardera  pas  à  se 
transformer,  à  s'armer  pour  la  lutte,  et,  finalement,  après 
la  disparition  des  industries  sacrifiées,  et  qui  méritent  de 


—  284  — 

l'être,  chaque  pays  se  bornera  à  produire  ce  qu'il  peut 
produire  à  de  meilleures  conditions  que  ses  voisins.  Alors 
s'établira  sans  entraves,  selon  le  vœu  des  économistes, 
réchange  des  produits  entre  les  naXions ,  et ,  outre  les 
résultats  heureux  qui  naîtront  pour  les  consommateurs  de 
la  mise  en  activité  de  ce  système  libéral,  les  gouvernements 
seront  contraints,  par  leur  propre  intérêt,  à  s'abstenir  de 
rêves  ambitieux  et  la  paix  régnera  sur  toute  la  terre. 

Il  serait  assez  facile  d'opposer  à  cet  idéal  la  triste  réalité 
des  maux  causés  ^  notre  industrie  par  l'inauguration  d'un 
système  libre-échangiste,  dont  les  traités  de  commerce  de 
1860  ont  été  l'expression  —  timide ,  suivant  les  uns  — 
inopportune  autant  qu'exagérée,  suivant  les  autres.  Après 
les  discussions  qui  ont  passionné  le  pays,  il  y  a  quelques 
années  (1) ,  nos  réflexions  ne  sauraient  aboutir  qu'à  des 
redites,  et  d'ailleurs  cette  question  n'est  qu'incidente  dans 
notre  sujet.  Supposons  donc  que  le  principe  de  la  liberté 
commerciale,  tel  que  l'entend  l'école  des  économistes, 
puisse  et  doive  être  mis  en  pratique ,  et  plaçons-nous 
par  la  pensée  au  lendemain  du  décret  qui  a  supprimé  les 
douanes.  —  Ce  fait  aura-t-il  pour  conséquence  la  suppres- 
sion des  autres  impôts  ?  Evidemment  non. 

Et  pourtant ,  au  nombre  des  causes  qui  peuvent  empê- 
cher notre  commerce  et  notre  industrie  de  lutter  avec  succès 
contre  la  concurrence  étrangère ,  il  est  certain  que  nous 
devons  ranger  les  impôts.  Pour  qu'il  nous  fût  possible  de 
soutenir  la  concurrence  avec  la  Suisse  et  la  Belgique,  par 
exemple,  il  serait  nécessaire  que,  placés  au  point  de  vue 
industriel  dans  des  conditions  identiques,  nous  fussions 


(1)  Aa  moment  où  s'impriment  ces  lignes  la  question  renaît  tout  en- 
tière, et  rien  ne  prouve  que  l'enquête  parlementaire  annoncée  doive  avoir 
pour  résultat  de  mettre  fin  aux  controverses. 


—  285  — 

aussi  dans  des  conditions  semblables  au  point  de  vue  de 
l'impôt  ?  Si  notre  industrie  paie  des  patentes  plus  fortes, 
si  les  produits  de  notre  sol  sont  soumis  à  un  impôt 
foncier  plus  onéreux  que  ceux  de  nos  voisins,  Téquilibre 
est  rompu ,  nous  ne  sommes  plus  dans  les  conditions 
d'égalité  requises;  en  un  mot,  pour  vendre  au  même  prix, 
nous  sommes  tenus  de  fabriquer  mieux.  Il  faudrait  donc 
demander,  en  même  temps  que  la  suppression  des  douanes, 
la  réduction  des  impôts ,  en  prenant  pour  terme  de  com- 
paraison les  concurrents  les  plus  favorisés  sous  ce  rapport. 
—  Or,  les  impôts  représentent  les  besoins  et  les  charges 
d'un  pays,  charges  et  besoins  déterminés  par  l'étendue, 
la  situation  géographique,  la  situation  politique  d'une 
nation,  et  ils  ne  sauraient  être  les  mêmes  à  Paris  et  à 
Monaco.  Si  donc  l'égalité  d'Etat  à  Etat  en  matière  d'im- 
pôts est  un  rêve  aussi  chimérique  que  la  suppression 
absolue  des  impôts ,  il  importe  peu  que  nous  soyons  sur- 
taxés au  moment  de  la  production,  ou  de  la  circulation, 
ou  de  l'échange  de  la  matière  imposable.  Tout  ce  que 
peuvent  demander  les  promoteurs  de  la  liberté  commer- 
ciale, c'est  que  l'Etat  n'intervienne  pas  au  milieu  des  tran- 
sactions ,  qu'il  ne  les  empêche  ni  de  se  nouer  ni  de  se 
conclure  et  qu'il  permette  aux  produits  échangés  d'arriver 
à  leur  adresse. 

En  quoi  les  octrois  viennent-ils  donc  contrarier  la  libre 
circulation  des  produits  ? 

Les  octrois  sont  à  peu  près  désintéressés  dans  la  ques- 
tion du  libre  échange,  car  alors  même  que  les  douanes 
n'existeraient  pas,  ils  pourraient  continuer  de  fonctionner.  — 
L'octroi  ne  se  perçoit  ni  sur  les  objets  consommés  en  dehors 
des  villes,  ni  sur  les  objets  qui  traversent  les  villes  pour 
se  rendre  à  une  autre  destination.  Sur  quelques-uns  d'entre 
eux,  l'Etat  prélève,  il  est  vrai,  im  droit  de  circulation, 

19 


mais  c'est  là  un  impôl ,  une  mesure  fiscale ,  et  non  une 
atteinte  à  la  liberté  des  échanges.  Le  droit  d'échanger 
n'est  pas  plus  attaqué  par  l'octroi  que  le  droit  de  trans- 
mettre des  immeubles  n'est  violé  par  les  impôts  du  timbre 
et  de  l'enregistrement.  —  Les  octrois  grèvent  les  objets 
de  consommation  comme  l'enregistrement  grève  les  im- 
meubles ,  comme  les  patentes  grèvent  les  marchandises, 
comme  l'impôt  foncier  grève  les  produits  agricoles  :  toutes 
ces  taxes  s'ajoutent  au  prix  des  choses,  mais  elles  ne  por- 
tent pas  atteinte  au  droit  de  transmission,  non  plus  qu'à 
la  liberté  commerciale:  pour  s'en  convaincre,  il  suffit  de 
se  rendre  compte  du  sens  des  mots. 

Il  est  vrai  que  les  vérifications  de  l'octroi  ont  pour  effet 
de  retarder ,  dans  une  certaine  mesure ,  la  circulation  des 
marchandises.  Préoccupée  d'assurer  ses  recettes ,  l'admi- 
nistration est  parfois  méticuleuse  dans  ses  constatations; 
elle  ne  se  prête  peut-être  pas  autant  que  cela  serait  dési- 
rable aux  exigences  de  célérité  imposées  aujourd'hui  au 
commerce.  D'accord.  Mais  n'est-il  aucun  moyen  de  faire 
plus  vite  les  mêmes  opérations  et  de  réformer  les  règle- 
ments sans  toucher  aux  principes  ?  L'octroi  n'est  pas  plus 
tenu  de  conserver  ses  anciennes  formalités  que  ses  vieux 
uniformes.  Tout  cet  attirail  doit  être  de  temps  en  temps 
revu,  corrigé  et  considérablement  diminué  par  les  soins 
des  municipalités,  aussi  intéressées  à  donner  satisfaction 
à  de  justes  plaintes  qu'à  remplir  les  caisses  des  communes. 

Mais  le  tableau  suivant  que  nous  présente  M.  Jules 
Duval  est-il  bien  l'expression  d'une  plainte  juste  ? 

«  On  voit  stationner  devant  les  barrières,  attendant  leur 
»  tour  pour  être  perforés,  embrochés,  jaugés,  mesurés, 
»  fouillés,  comptés,  des  files  de  dix  ,  vingt,  quelquefois 
»  trente  charrettes  et  voitures ,  des  troupeaux  de  bœufs 
»  et  de  moutons.  —  A  la  saison  où  l'on  rentre  à  Paris , 


-  287  - 

»  les  voitures  de  déménagement  présentent  le  tableau 
»  affligeant  de  meubles  étalés  à  terre  par  la  boue,  sous  la 
»  pluie,  Jusqu'à  ce  qu'il  plaise  aux  employés  de  Toctroi 
»  de  se  déclarer  satisfaits.  Dans  ces  scènes  il  y  a,  outre 
D  le  côté  blessant  pour  la  dignité  des  personnes,  une 
»  énorme  perte  de  temps  et  d'argent  (!)•  » 

Si  nous  dégageons  de  cette  période  ce  qui  est  donné  à 
Fefifet  oratoire,  nous  voyons  les  employés  de  l'oclroi 
accomplissant  leur  besogne  avec  la  précipitation  de  gens 
affairés  et  désireux  d'en  finir  au  plus  vite  avec  tout  ce 
qu'ils  ont  è  mesurer ,  à  fouiller,  à  compter,  à  embro* 
cher  (?)  et  à  perforer.  Combien  il  leur  plairait  de  pouvoir 
se  déclarer  satisfaits  sans  tant  de  formalités  !  —  Sans 
doute ,  tout  cela  se  traduit  pour  le  contribuable  par  une 
perte  de  temps  et  par  de  réels  ennuis  qu'il  importe  et 
qu'il  ne  serait  pas  impossible  de  diminuer,  surtout  pour 
les  introducteurs  de  menues  denrées.  Des  mesures  en  ce 
sens  ont  été  adoptées  par  plusieurs  villes.  Des  fiches  ou 
tickets  représentant  la  valeur  des  droits  d'octroi  sur  des 
articles  taxés  de  1  à  50  centimes  pourraient  être  livrés  au 
public ,  et  rendraient  possible  la  perception  de  certains 
droits  minimes  que  les  employés  négligent  parfois  de  rece- 
voir. -"  Pour  ce  qui  est  des  objets  nécessitant  une  vérifi- 
cation plus  approfondie,  les  retards,  les  stationnements 
sont  inévitables  ;  mais  l'introducteur  qui  compte  sur  cette 
perte  de  temps  s'arrange  pour  partir  une  demi-heure  plus 
tôt  avec  sa  charrette.  La  pluie  ne  survient  pas  juste  au 
moment  où  il  s'arrête  aux  barrières ,  et  quant  aux  trou- 
peaux de  bœufs  et  de  moutons,  habitués  à  braver  les 
rigueurs  de  la  saison ,  ils  ne  songent  point  à  protester  ;  ils 
arriveront  toujours  trop    tôt.  —  Ce  qui   peut  sembler 

(I)  Journal  des  Economistes,  loc.  cit. 


-  288  — 

énorme ,  c'est  de  faire  inlervenir  la  dignité  des  personnes 
(pourquoi  pas  les  droits  de  rhomme?)  dans  une  question, 
de  perception  aux  barrières, 

Vran  de  perception. 

M.  Passy  (nous  nommons  nos  auteurs  afln  que  le  lecteur 
puisse  vérifier  l'exactitude  de  nos  citations),  M.  Passy 
déclare  que  les  impôts  de  consommation  sont  des  impôts 
«  d'une  perception  onéreuse  (1),  »  et  «  embarrassée  de 
»)  mille  exigences  insupporlables  et  pourtant  insuffisan- 
»  tes  (2).  »  Getle  perception  est  onéreuse  à  ce  point 
que  l'on  nous  demande  vingt  pour  avoir  dix ,  ce  qui  signifie 
que  les  frais  de  perception  coûtent  la  moitié  des  recettes. 
Mais  ce  n'est  pas  tout ,  M.  Passy  veut  démontrer  aux  con- 
tribuables qu'ils  auraient  tout  avantage  «  à  donner  deux 
»  pour  qu'on  ne  leur  prenne  plus  six ,  »  puis  il  enseigne 
»  au  fisc  qu'un  petit  écu  qui  entre  tout  droit  dans  sa 
»  caisse  vaut  mieux  qu'un  grand  dont  les  trois  quarts  s'en 
»  vont  en  frais  avant  d'y  arriver  (8),  » 

Ainsi ,  d'une  part  l'octroi  rend  seulement  la  moitié  du 
produit  brut ,  d'autre  part  il  n'en  rend  plus  que  le  tiers, 
et  enfin  il  n'en  donne  plus  que  le  quart.  En  d'autres 
termes,  les  frais  de  perception  s'élèvent  à  50  <>/o,  à  66  Vo» 
à  75  Vo- 

Nous  regrettons  que  M.  Passy  n'ait  pas  désigné  les 
villes  qui  lui  ont  fourni  ces  calculs;  nous  n'avons  pu, 
quant  à  nous,  les  découvrir.  Il  est  évident  d'ailleurs  que 
si  une  semblable  critique  était  fondée,  même  par  à  peu 


(1)  Journal  des  Economistes j  3«  série,  l'«  année,  1866 ,  tome  iv. 

(2)  La  Question  des  Octrois ,  par  M.  F.  Passy,  1866. 

(3)  Jd.,  page  45. 


-  289  - 

près,  les  octrois  devraient  immédiatement  disparaître. 
^  Cette  concession  ne  nous  embarrasse  pas ,  on  va  le 
comprendre. 

Dans  la  discussion  précitée  à  la  société  d'économie  politi- 
que, M.  Passy,  mieux  éclairé  déjà  ou  du  moins  éclairé  diffé- 
remment, ne  trouve  plus  que  10 ,  15  ou  20  <>/o  à  porter  aux 
frais  de  perception  des  octrois  (1).  Il  se  rapproche  du  chiffre 
donné  par  un  de  ses  collègues ,  M.  Glamageran  (2),  lequel 
a  trouvé  que  l'octroi  coûte  dans  son  ensemble  à  peu  près 
11  ®/o  des  recettes,  soit  6  ^/o  de  plus  que  les  contributions 
directes.  Après  vérification  nous  avons  reconnu  l'exacti- 
tude de  cette  évaluation ,  et  nous  disons  de  plus  qu'elle 
doit  être  portée  à  14,  15,  16  ^/o  pour  certaines  villes, 
tandis  que  pour  plusieurs  autres ,  pour  Paris  notamment, 
la  proportion  entre  les  frais  du  recouvrement  et  le  produit 
des  octrois  est  loin  d'atteindre  cette  moyenne. 

Les  frais  de  perception  s'établissent  presque  toujours  en 
raison  inverse  du  produit  brut  de  l'octroi  ;  ainsi  la  même 
ville  peut  retirer  de  ses  taxes,  selon  les  années,  1,500,000  fr., 
1,800,000  fr.  ou  2,000,000  fr.,  sans  avoir  à  augmenter  son 
personnel  ni  le  nombre  de  ses  bureaux,  ni  le  chiffre  des  ap- 
pointements. On  ne  peut  dire  la  même  chose  des  contributions 
directes  dont  les  frais  de  recouvrement  sont  toujours  calculés 
sur  le  montant  des  rôles  et  sur  le  nombre  des  articles.  Nous 
pourrions  conclure  de  cette  remarque  que  si  tous  les 
autres  impôts  étaient  convertis  en  taxes  de  consommation 
les  frais  de  recouvrement  deviendraient  sensiblement  plus 
économiques.  Mais  si ,  dans  l'état  actuel ,  ces  frais  sont 
réellement  plus  élevés  pour  l'octroi  que  pour  les  autres 
impôts,  cela  tient  en  grande  partie  aux  facilités  que  l'ad- 

(1)  Journal  des  Bconomistes,  1866,  tome  it,  page  128. 
(3)  /d.,  page  138. 


—  290  — 

miaistration  accorde  au  public.  Elle  multiplie  ses  bureaux, 
afin  de  ue  poinl  forcer  les  contribuables  à  des  démarches 
qui  leur  prendraient  trop  de  temps ,  et  d'un  autre  côté , 
elle  se  croit  tenue  d'exercer  un  contrôle  sérieux,  afin  de 
n'être  pas  obligée  d'augmenter  ses  tarifs,  ainsi  qu'il  devien- 
drait nécessaire,  si,  sous  prétexte  de  diminuer  les  frais 
de  la  surveillance ,  on  permettait  à  la  fraude  de  s'orga- 
niser au  détriment  des  contribuables  consciencieux. 

Au  surplus,  nous  ne  faisons  aucune  difficulté  de 
reconnaître  qu'il  serait  plus  avantageux  aux  intérêts  géné- 
raux de  trouver  un  mode  de  perception  moins  onéreux  ; 
mais  nous  regardons  comme  essentiel  que  le  mal  actuel 
ne  soit  pas  exagéré  par  des  calculs  dont  il  est  trop  facile 
de  faire  justice. 

Voici  du  reste  un  relevé  des  frais  de  perception  pour 
les  principales  villes  de  France.  Nous  avons  pris  les 
budgets  ou  les  comptes  administratifs,  selon  que  -dous 
avons  pu  nous  procurer  les  uns  ou  les  autres.  Ces  docu- 
ments ne  se  rapportent  pas  tous  à  la  même  année,  les 
uns  appartiennent  à  l'exercice  1869 ,  quelques-uns  à 
l'année  1868,  plusieurs  aux  années  précédentes. 

(Nota.  —  La  dernière  colonne  du  tableau  qui  va  suivre 
(classe  des  villes),  n'a  trait  en  aucune  façon  à  l'importance 
des  villes,  elle  i[\dique  la  zone  dont  elles  font  partie,  ainsi 
qu'il  est  expliqué  page  314.  —  Pour  le  moment,  le  lecteur 
n'a  pas  à  s'occuper  de  cette  indication.) 


Tableau. 


—  291  — 


1867.. 

1869.. 

1867.. 

1867.. 

1869.. 

1867.. 

1867. . 

1868.. 

1867.. 

1869.. 

1867.. 

1868.. 

1869.. 

1869.. 

1867.. 

1869.. 

1869. 

1869.. 

1867.. 

1869.. 

1868.. 

1868.. 

1869.. 


YILLES. 


ÂlençoD  .... 
ÂDgoulôme . . 

Blois 

Bordeaux  . . . 

Brest 

Cherbourg  . . 
Duukerque  . . 
Le  Havre... 
Le  Mans.... 

Lille 

Limoges.  . . . 

Nantes 

Nice 

Paris 

Reims 

Rennes  

Rochefort . . . 
Perpignan . . . 

Rouen 

Saint-Etienne 

Toulon 

Toulouse. . . . 
Tours . . 


PRODUIT 
de  rOctroi. 


FRAIS 
de  Perception, 


189.000 

400.000 

283.000 

3.700.000 

850.000 

513.000 

411.000 

1.766.000 

505.800 

9.600.000 

813.000 

1.994.000 

900.000 

105.365  000 

755.800 

850.000 

388.000 

273.000 

3.685.300 

1.384.000 

1.400.000 

3.264.000 

685.500 


28.900 

39.800 

38.560 

579.500 

89.675 
51.360 

47.800 

222.700 

66.160 

222.000 

87.200 

262.800 

89.300 

5.038.000 

88.000 

71.000 

39.800 

38.600 

458.000 

185.000 

173.200 

265.500 

74.650 


Proportion  •/. 


15  •/.. 
10        — 

13  1/2  — 
15  1/4  — 
10  1/2 -. 

10  — 

11  1/2  — 

12  1/2  — 

13  — 
8  1/2  — 

10  1/2  — 

13  — 

10  — 
4  3/4  — 

11  1/2  — 
8  1/4  — 

10  1/4  — 

14  — 
17  - 
13  1/4  — 

12  1/2  — 

11  3/4  — 
11        — 


CLASSE 
des  Villes. 


4«  classe. 

1"  — 

2«  — 

l'«  — 

A*  — 

4«  — 

4*  — 

4«  — 

3«  — 

4«  — 

3«  — 

2»  — 


2.  — 

4«  — 

ir.  _ 

if  « 

4«  — 

3«  — 

1"  — 

1"  — 

2«  — 


se  ^ 


—  292  - 

Il  résulte  de  ce  tableau  que  Rouen  seul  alteinl  la  pro- 
portion de  17  Voi  puis  viennent  Bordeaux  et  Alençon 
avec  15  <>/o.  On  remarquera  que  l'octroi  de  cette  dernière 
ville  ne  donne  que  189,000  fr.  :  c'est  le  chiffre  le  plus 
faible  du  tableau,  il  correspond  au  chiffre  le  plus  élevé 
des  frais  de  perception,  abstraction  faite  cependant  4e 
Bordeaux  et  de  Rouen  que  leur  topographie  place  dans  une 
situation  spéciale. 

A  Paris,  la  proportion  est  plus  faible  que  pour  les 
impôts  directs  :  pour  les  autres  villes,  elle  oscille  entre 
8  et  14  Vo*  Nous  pouvons  donc  dire  que  les  adversaires 
de  l'octroi  ont ,  exagéré  en  évaluant  les  frais  du  re- 
couvrement à  la  moitié,  au  tiers  ou  même  au  quart 
du  produit  brut.  Nous  ne  voulions  prouver  rien  de 
plus. 

Inégalité  au  détriment  du  pauvre  créée  par  les  octrois. 

Notre  lâche  va  devenir  plus  difficile,  car  nous  allons 
aborder  une  critique  fondamentale  dont  l'importance  est 
extrême  :  nous  voulons  parler  de  l'inégalité  créée  par 
l'octroi  au  détriment  du  pauvre. 

Ecoutons  d'abord  M.  Horn  : 

«  La  statistique  constate  qu'à  Paris  l'octroi  s'élève  à 
»  50  fr.  par  habitant ,  soit  à  200  fr.  par  ménage  de 
»  quatre  personnes.  Sur  les  450,000  familles  qui  habi- 
»  tent  Paris ,  la  moitié  ne  gagne  pas  plus  de  800 
»  à  1,000  fr.  par  an,  et  l'impôt  leur  enlève  1/5,  le  1/4 
D  de  ce  gain  (1).  » 

On  peut  dire  de  la  statistique  ce  que  Musset  disait  de  la 
nature,  elle  est 

Comme  on  vent  la  prendre. 

(1)  Journal  des  Economistes,  1866,  loc.  cit. 


—  293  — 

Ses  arrêts,  comme  ceux  de  l'oracle  antique,  s'interprè- 
leDt  aisément  au  gré  de  ceux  qui  la  consultent,  et  c'est 
avec  cette  science  qu'il  faut  se  défier  de  l'apparente  sim- 
plicité des  calculs. 

En  divisant  les  90  millions ,  produit  de  l'octroi ,  par 
le  chiffre  de  la  population  normale  de  Paris  évaluée 
à  1,800,000  habitants,  on  trouve,  en  effet,  que  chaque 
contribuable  a  versé  à  la  caisse  municipale  une  capi- 
tation  de  50  fr.  représentant  200  fr.  par  famille  de  quatre 
personnes. 

Admettant,  avec  M.  Horn,  un  salaire  de  1,000  fr.  par 
an  pour  225,000  familles  de  travailleurs,  nous  trouvons 
que  cette  somme  représente  8  fr,  88  c.  pRrjour  ouvrable 
(800  jours),  soii  2  fr.  75  pour  chacun  des  865  Jours  de 
l'année,  et  nous  supposons  que  le  père  de  famille,  seul, 
travaille.  —  Assurément  ce  salaire  est  faible,  mais  il  est 
de  beaucoup^  supérieur  au  gain  des  ouvriers  de  province 
de  la  môme  catégorie.  L'ouvrier  qui  gagne  8  fr.  25  à 
Paris  ne  gagnerait  pas  ailleurs  plus  de  2  fr.  50,  et  en 
accordant  à  M,  Horn  que  l'octroi  reprenne  h  l'ouvrier  la 
différence  entre  les  deux  taux,  ce  qui  n'est  pas,  on  arrive- 
rait à  cette  conclusion  que  la  situation  du  travailleur 
parisien  est  exactement  la  même  que  celle  de  l'ouvrier  du 
dehors.  Si,  maintenant,  nous  faisons  état  des  avantages 
que  les  villes  offrent  aux  populations,  nous  dirons  avec 
M.Levasseur  (1):  «  Avant  tout,  quand  on  traite  la  question 
»  du  bien-être  des  masses,  on  ne  tient  pas  assez  compte 
0  en  général  des  commodités  que  la  communauté  procure 
»  à  ses  membres  et  dont  le  pauvre  jouit  autant  que  le 
»  riche.  Des  ponts  sur  les  rivières,  des  quais,  des  rues 

(1)  Le  Progrès  dans  les  classes  ouvrières.  Académie  des  Sciences 
morales  et  politiques,  1867,  tome  xi,  p.  64.  . 


—  294  — 

»  pavées  el  bordées  de  trottoirs  au  lieu  de  la  boue  des 
D  champs,  le  gaz  la  nuit  remplaçant  la  clarté  infidèle  de  la 
»  lune,  des  objets  d'arts....  semés  pour  le  plaisir  des 
»  yeux  et  Téducation  du  goût,  une  police  vigilante  qui 
»  assure  la  sécurité  du  passant  et  protège  le  domicile  (1).... 
»  Mille  détails  dont  on  ne  sent  le  prix  qu'en  reportant  sa 
»  pensée  à  une  époque  où  on  en  était  privé,  sont  des  aven- 
»  tages  qui  ne  contribuent  pas  peu  au  bien-être  de  la  vie. 
»  Us  sont  surtout  Tapanage  des  villes,  et  ce  sont  surtout 
»  les  travailleurs  de  Tindustrie  qui  en  profitent.  » 

Il  ne  serait  donc  pas  contraire  aux  principes  démocra- 
tiques, selon  la  remarque  que  nous  avons  déjà  faite,  que 
chaque  citoyen  contribuât  pour  une  somme  égale  à  payer  des 
utilités  dont  chacun  jouit  également.  Mais  si  nous  bornions 
là  notre  réponse,  nos  adversaires  nous  opposeraient  cet 
autre  principe  :  que  chacun  doit  contribuer  aux  charges 
publiques  en  proportion  de  ses  facultés.  Nous  adopterons 
cette  prétendue  vérité  ,  bien  qu'elle  nous  paraisse  peu 
conforme  à  la  logique  absolue  de  l'école  des  économistes, 
et  nous  dirons  que  l'octroi  n'offre  rien  qui  lui  soit  si 
opposé. 

Les  abolitionnistes  font  ce  premier  raisonnement  : 

L'octroi  pèse  sur  les  objets  de  consommation  générale. 
—  Or,  tous  les  citoyens  font  une  consommation  égale  de 
ces  objets  de  première  nécessité,  —  donc  tous  paient  aussi 
une  égale  somme  d'impôts. 

M.  Horn  va  plus  loin  encore,  et  tire  les  conséquences... 
à  sa  façon. 

(1)  Koufi  ne  sommes  ni  coupable  ni  capable  d'un  pareU  lyrisme. 
Si  nous  nous  abritons  derrière  M.  Levasseur,  c'est  avec  la  conyiction 
que  les  économistes  ne  tireront  pas  sur  nous  : 

M6me  à  trafers  uo  cœur  ami. 


—  296  — 

«  On  dit  parfois,  et  on  Ta  appliqué  à  cette  matière  aussi 
»  (Poctroi),  que  les  moyennes  sont  trompeuses.  Quand 
0  la  statistique  établit  que  cent  mille  personnes  paient 
»  en  moyenne  cent  francs  par  tête,  cela  signifie  en  réalité 
»  qu'il  y  en  a  qui  paient  peut-être  40  à  50  fr.  et  d'autres  qui 
»  en  paient  le  triple.  C'est  vrai  en  principe  ;  par  rapport  à 
»  l'impôt  général,  cela  peut  être  vrai  pratiquement  aussi. 
»  Cela  n'est  guère  vrai  par  rapport  à  l'impôt  de  l'octroi 
»  qui  frappe  les  besoins  les  plus  indispensables  de  la  vie  : 
»  la  nourriture,  la  boisson,  le  chauffage,  l'éclairage  ;  la 
»  famille  la  moins  aisée  ne  saurait  guère  échapper  à  ses 
»  exigences  ;  elle  s'en  trouve  atteinte  tous  les  jours,  à 
»  toutes  les  heures.  La  seule  différence  entre  le  riche  et 
»  le  pauvre  est  celle-ci  i  pour  le  rebut  de  l'étal  que  seul 
»  il  peut  acquérir,  le  pauvre  paie  juste  autant  d'octroi 
»  qu'en  paie  le  riche  pour  les  morceaux  de  choix  qui 
»  coûtent  et  valent  trois  fois  autant  ;  pour  la  pièce  de 
»  piquette  qui  sur  place  vaut  vingt  francs,  le  ménage 
»  de  l'ouvrier  paie  les  mêmes  45  fr.  d'entrée  qu'acquit- 
»  tera  la  pièce  de  vin  de  500  à  600  fr.  encavée  par  le 
»  riche  patron  (1).  » 

Ainsi  le  pauvre  consomme  autant  de  viande  que  le 
riche  (2). 

11  emploie  autant  de  combustible  que  le  riche ,  et  la 
seule  différence  entre  eux,  c'est  que  pour  des  produits 
inférieurs,  le  pauvre  paie  les  mêmes  droits  que  paie  le  riche 
pour  les  produits  de  qualité  supérieure  consommés  par 
lui. 

  des  affirmations  si  évidemment  erronées  et  à  l'appui 

(t)  Journal  des  Bconomistes,  1866,  loc.  ciU 
(2)  I^ous  verrons  plus  loin  comment  cette  assertion  est  démentie  par 
un  autre  écriyain  de  la  même  école. 


—  296  — 

desquelles  nous  avoDS  vainement  cherché  un  essai  de  dé- 
monstration quelconque  nous  pourrions  opposer  une  dé- 
négation péremptoire.  Mais,  dans  ce  cas,  nous  mériterions 
le  même  reproche  que  nous  adressons  à  nos  adversaires. 
Essayons  donc  plutôt,  à  notre  tour,  de  faire  parler  la 
statistique. 

L'octroi  de  Paris  produit  90  millions  (1). 

Nous  retrancherons  de  cette  somme  dix  millions  qui  ne 
portent  pas  sur  des  objets  de  consommation  proprement 
dite.  Restent  80  millions.  La  population  flottante  étant 
comptée  pour  200,000  individus,  nous  évaluerons  à  100  fr. 
par  tête  et  par  année  les  droits  payés  par  cette  catégorie 
de  consommateurs,  soit,  pour  200,000  personnes,  un  pro- 
duit de  20  millions  à  retrancher  des  80  millions. 

Restent  60  millions  à  la  charge  de  la  population  nor- 
male, soit  88  fr.  88  c.  par  tête,  et  188  fr.  82  c.  par  famille 
de  quatre  personnes. 

Nous  voici  déjà  loin  de  la  moyenne  de  200  fr.  accusée 
par  M.  Horn,  mais  ne  nous  bornons  pas  à  cet  aperçu. 

Divisant  les  contribuables  en  trois  classes,  nous  repré- 
senterons par  1  la  consommation  des  familles  pauvres,  par 
1  1/2  celle  des  familles  plus  aisées,  par  2  la  consommation 
des  familles  riches,  et  nous  avons  : 

Pour  225,000  familles  pauvres  (2),  soit 
900,000  personnes;  26  fr.  par  tête,  soit 
(26  X  900,000) 23.400.000 

Pour  200,000  familles,  gagnant  de  4  à  10 


(1)  Nous  prenons,  comme  nos  adversaires,  les  chififres  de  1864;  an- 
joard'hm,la  prévision  des  recettes  s'élève  k  105,000,000  f)r. 

(2)  C'est  le  chififre  de  M.  Horn;  nous  rangeons  dans  cette  catégorie 
les  fkmilles  ouvrières  dont  le  gain  s'élève  k  1,000  fr.  par  année  on  à  no 
chiffre  plus  réduit  encore. 


-  297  ~ 

Report 23.400.000 

francs  par  jour,  à  quatre  personnes  par  fa- 
milles (39  X  800,000) 31.200.000 

Pour  25,000  familles   riches ,  composées 
également  de  quatre  personnes(52  X  100,000)      5.200.000 


Total  ....    59.800.000 


A  une  fraction  près,  nous  retrouvons  nos  60  mil- 
lions. 

Veut-on  un  calcul  plus  précis  encore  ? 

Ne  nous  occupons  que  des  familles  pauvres,  seules  ap- 
pelées à  bénéGcier,  en  définitive,  de  la  suppression  des 
octrois. 

2:25,000  familles,  consommant  annuellement  300 
litres  de  vin,  paieront,  à  raison  de  11  fr.  Thecto- 
lilre 33 

Les  droits  sur  les  comestibles  s'élèvent  à  15,000,000, 
représentant  7  fr.  50  c.  par  tête,  pour  2  millions  de 
consommateurs,  soit,  pour  quatre  personnes.  ...    30 

Le  combustible  produit  10,000,000,  soit  5  fr.  par 
tête  et  20  fr.  par  famille. 20 

Les  alcools  et  les  boissons  autres  que  le  vin,  ren- 
dent 8,000,000,  et  divers  objets  2,000,000;  ensemble 
10,000,000;  soit  20  fr.  par  famille \    20 

Total  par  famille 103 

Ce  n'est  pas  la  moitié  du  chiffre  de  M.  Horn.  Il  est  vrai 
que  M.  Cochut  «  s'étant  occupé,  il  y  a  quelque  temps, 
»  d'évaluer  le  montant  de  l'impôt  de  l'octroi  payé  par  un 
»  ménage  d'ouvriers,  l'a  trouvé  de  250  à  800  fr.  pour  un 


-  298  — 

»  revenu  d'environ  i,200  fr.,  c'est-à-dire  environ  de 
D  25  o/o  (1).  » 

On  insiste  : 

Quelle  que  soit  la  capitation  imposée  aux  pauvres  par 
l'octroi,  cet  impôt  est  inique  en  lui-même,  parce  qu'il 
frappe  les  objets  de  consommation  sans  tenir  compte  de 
leur  valeur.  Un  hectolitre  de  vin,  dont  la  valeur  vénale 
est  de  500  fr.,  paie  le  même  droit  que  l'hectolitre  qui  ne 
vaut  que  50  fr.  Le  tarif  de  Paris  étant  de  11  fr.,  le  premier 
paie  un  droit  ad  valorem  de  2  fr.  20  c.  %,  le  second,  un 
droit  de  22  %,  soit  un  droit  de  100  Vo  sur  l'hectolitre  qui 
ne  vaut  que  11  fr. 

Gela  est  incontestable,  et  c'est  en  effet  la  critique  la  plus 
sérieuse  que  l'on  puisse  faire  de  l'octroi.  Nous  reconnais- 
sons donc  sans  réserve  que  cette  inégalité,  colorée  de  pré- 
texte d'égalité,  est  choquante  et  déplorable.  Nous  ferons 
valoir  néanmoins  quelques  considérations  de  nature  à  en 
atténuer  peut-être  l'odieux. 

D'abord,  cette  inégalité,  au  détriment  du  pauvre,  n'est 
sensible  que  pour  les  vins.  Or,  sans  insister  plus  que  de 
raison  sur  cette  remarque,  nous  dirons  que  si  le  vin  cons- 
titue à  certains  égards  une  boisson  de  grande  utilité,  ce 
n'est  pas  pourtant  une  denrée  de  première  nécessité.  Si 
nous  évaluons,  abstraction  faite  de  toute  comparaison  entre 
les  qualités,  le  prix  payé  pour  la  quantité  de  vin  nécessaire 

(1)  Il  est  regrettable  que  M.  Goohat  ne  nous  ait  pas  initié  k  ses  cal- 
culs. En  comptant  450,000  famiUes  payant  chacune  275  fr.  (ce  qni  est  la 
moyenne  de  M.  Gochut)  et  200,000  individus,  formant  la  popolation 
flottante,  payant  100  fr.  par  tète,  le  rendement  de  Toctroi  serait  de 
143,750,000  fr.  Or,  k  l'époque  où  l'économiste  que  nous  citons  présen- 
tait son  évaluation,   Toctroi  ne  rendait  que  90,000,000   k  la  ville  de 

Paris On  ne  saurait  songer  k  tout  !  (Voir  Journal  des  Beonomit- 

tes,  1866,  loc.  cii.) 


—  299  — 

à  un  ménage,  nous  la  fixons  à  800  litres  par  année,  repré- 
sentant 88  fr.  de  droits  d'octroi. 

Il  est  très  vrai  que  le  riche  ne  paiera  aussi  que  88  fr. 
pour  les  vins  de  choix  dont  il  fait  usage,  mais  il  y  a  cette 
différence  entre  le  ménage  pauvre  et  le  ménage  riche,  que, 
oulre  les  taxes  d'octroi ,  celui-ci  paie  l'impôt  sous  mille 
formes  variées:  impôt  foncier,  des  portes  et  fenêtres, 
impôt  mobilier,  patentes,  avec  les  centimes  additionnels 
et  les  centimes  extraordinaires.  De  plus ,  comme  nous  le 
dirons  bientôt ,  si  sur  le  produit  de  ces  taxes  générales 
une  portion  profite  également  à  chaque  citoyen ,  une  autre 
portion  très-importante  profite  exclusivement  aux  classes 
pauvres. 

Nous  nous  joindrons  cependant  aux  abolitionnistes,  en 
déclarant  que  le  droit  de  11  fr.  par  hectolitre  de  vin  est 
hors  de  proportion  avec  la  valeur  moyenne  du  vin  qui  se 
consomme  à  Paris.  Ce  droit  devrait  être  réduit  de  moitié 
au  moins. 

Mais  il  ne  faut  pas  perdre  de  vue  que  Paris  est  la  seule 
ville  où  les  vins  soient  assujettis  à  une  taxe  aussi  anormale  : 
nous  examinerons  les  tarifs  des  autres  villes  en  traitant  de 
rinfluence  de  l'octroi  sur  le  prix  des  objets  de  consomma- 
lion  ,  et  nous  découvrirons  peut-être  que  nos  adversaires 
sont  tombés  dans  de  graves  erreurs  pour  avoir  exagéré 
l'expression  d'une  idée  juste. 

Emploi  du  produit  des  octrois  en  faveur  des  classes 
pauvres. 

Nous  devons  maintenant  tenir  compte  de  la  destination 
donnée  au  produit  de  l'octroi  et  rechercher  de  combien  il 
faut  réduire,  pour  rester  dans  le  vrai,  le  sacrifice  appa- 
rent demandé  aux  classes  pauvres. 


-  300  ~ 

Nous  continuerons  à  prendre  Paris  pour  exemple ,  pré- 
cisément par  cette  raison  que  les  adversaires  de  Toctroi, 
raisonnant  toujours  d'après  ce  qui  se  passe  h  Paris ,  se 
croient  là  sur  un  terrain  plus  favorable  que  tout  autre. 

L'impôt  a  pour  but  de  payer  les  services  obtenus  de  la 
société  par  les  individus  ;  s'il  nous  était  permis  d'employer 
cette  figure ,  nous  dirions  que  le  fisc  agit  comme  le  soleil 
qui  nous  rend  en  pluie  les  vapeurs  qu'il  a  absorbées  du 
sein  de  la  mer«  Sans  nul  doute,  el  pour  continuer  notre 
comparaison ,  il  ne  pleut  pas  toujours  pour  ceux  qui  ont 
besoin  d'eau,  mais  nous  ne  pouvons  raisonner  qu'à  un 
point  de  vue  général  sans  nous  préoccuper  des  cas  parti- 
culiers. Quelle  que  soit  donc  la  somme  attribuée  à  tel  ou 
tel  individu ,  nous  constatons  que  : 

10  millions  sont  attribués  par  la  ville 
de  Paris  aux  institutions  de  bienfaisance, 
ci 10.000.000 

2  millions  sont  prélevés  sur  l'octroi  pour 
tenir  compte  à  TEtat  delà  taxe  personnelle 
et  mobilière  des  habitants  peu  aisés,  ci.  .      2.000.000 

Les  subventions  aux  salles  d'asile  et 
aux  écoles  primaires  s'élèvent  à 2.000.000 

L'entretien  des  aliénés  indigents  coûte.      1.000.000 

Ensemble 15.000.000 

qui  se  répartissent  exclusivement,  à  très  peu  de  chose  près, 
entre  les  contribuables  qui  ont  payé  à  l'octroi  23  millions 
et  demi  (1).  11  reste  donc  une  somme  de  8  millions  à  leur 

(1)  Il  va  sans  dire  que  les  prélèyements  opérés  sar  l'octroi  s'aug- 
mentent proportionnellement  au  produit  de  l'impôt.  Au  budget  de  1869, 
les  subventions  aux  établissements  charitables  sont  inscrites  pour 
13,435,000  fr. ,  et  la  portion  de  la  contribution  personneUe  et  mobilière 
k  prélever  sur  les  produits  de  Toctroi  6gure  pour  4,000,000  fr. 


-  301  - 

charge,  encore  celte  charge  n'est-elle  qu'apparente.  En 
réalité,  outre  la  subvention  de  la  ville,  les  institutions 
de  bienfaisance  dépensent  en  faveur  des  mêmes  classes 
UDe  somme  bien  supérieure  à  8  millions,  de  sorte  qu'en 
définitive,  les  ^3  ou  24  millions  demandés  au  pauvre  lui 
sont  restitués  et  au-delà. 

Reconnaissant  l'exactitude  de  ce  qui  précède,  pourquoi, 
dirons  nos  adversaires  ,  prélever  sur  la  consommation  du 
pauvre  des  taxes  dont  l'équivalent  doit  être  employé  à  son 
profit?  C'est  là  tout  au  moins  une  complication  inutile, 
c'est  donner  aux  citoyens  une  sorte  de  droit  à  l'assistance. 

Que  les  pauvres  n'aient  pas  individuellement  un  droit 
strict  à  l'assistance,  nous  l'admettons ,  toutes  réserves 
faites  d'ailleurs  contre  les  exagérations  de  Malthus  et  de 
certains  économistes ,  mais  si  les  individus  ne  possèdent 
pas  ce  droit ,  il  n'en  est  pas  moins  vrai  que  l'assistance 
est  un  des  premiers  devoirs  des  hommes  réunis  en  société. 
Lorsque  vous  aurez  complètement  exonéré  d'impôts  tous 
les  contribuables  qui  reçoivent  aujourd'hui  des  secours , 
aurez-vous  résolu  le  problème  de  la  suppression  du  pau- 
périsme ? 

Personne  n'oserait  le  prétendre.  A  une  certaine  époque, 
les  octrois  ont  été  supprimés  en  France.  La  misère  at-elle 
disparu  du  même  coup ,  a-t-elle  du  moins  été  sensible- 
ment atténuée?—  En  aucune  façon,  et  c'est  précisément 
afin  de  venir  en  aide  aux  indigents  que  toutes  les  villes  ont 
demandé  le  rétablissement  de  leurs  octrois,  que  la  loi  du 
24  vendémiaire  an  VIII  appela  octrois  de  bienfaisance. 

«  La   commune  de  Nantes  se  trouvait  alors  dans  la 

«  détresse  la  plus  complète les  hôpitaux  encombrés 

»  de  malades  manquaient  de  tout,  et  la  ville  se  trouvait 

»  dans  l'impossibilité  de  leur  venir  en  aide mais  une 

«  pareille  situation  était  intolérable  et  ne  pouvait  se  pro- 

20 


~  302  ^ 

»  longer  plus  longtemps.  Tous  les  chefs  d'administration 
»  ne  cessaient  de  tracer  au  gouvernement  cet  étal  d'une 
»  détresse  presque  désespérée.  Donnez-nous  au  moins, 
»  s'écriaient- ils ,  les  moyens  d'administrer  les  secours  les 
»  plus  indispensables  pour  ne  pas  laisser  mourir  de  faim 
»  les  malades  gui  de  toutes  parts  viennent  encombrer  nos 
»  hospices  (1).  » 

Paris ,  Bordeaux ,  Rouen  et  les  autres  grandes  villes 
avaient  invoqué  des  motifs  semblables,  et  en  1798,  l'oc- 
troi fut  rétabli  dans  250  communes. 

Que  les  octrois  soient  ou  non  supprimés  de  nouveau,  il 
y  aura  toujours  au  sein  des  villes  une  population  nécessi- 
teuse ,  et  le  devoir  des  municipalités  sera  de  lui  venir  en 
aide.  —  Et  ce  n'est  pas  là  un  simple  devoir  d'humanité, 
c'est  aussi  un  devoir  politique.  Combien  de  fois  les  admi- 
nistrations urbaines  n'ont-elles  pas  dû  ouvrir  des  ateliers 
de  charité  dont  les  octrois  ont  fait  tous  les  frais  ?  Que  les 
travailleurs  forcés  de  recourir  h  ces  ressources  contri- 
buent, dans  une  certaine  proportion,  à  les  amasser,  il  n'y 
a  là  rien  qui  choque  l'idée  de  justice,  et  leur  légitime  fierté 
se  résignera  plus  facilement  sans  doute  à  recevoir  un 
secours  temporaire ,  quand  ils  pourront  se  dire  qu'après 
tout  ils  n'acceptent  pas  un  don  complètement  gratuit. 

Influence  de  Voctroi  sur  le  prix  des  objets 
de  consommation.  • 

Les  droits  d'octroi  s'ajoutant  au  prix  des  objets  et  étant 
toujours,  en  fin  de  compte,  acquittés  par  le  consomma- 
teur, il  semble  que  leur  suppression  devrait  amener  une 

(1)  Octroi  et  Consommation  de  la  ville  de  Nantes,  par  M.  J.-C* 
Renoul,  1853,  pages  64  et  suivantes. 


-  303  — 

baisse  égale  au  montant  des  taxes  abolies,  et,  en  effet,  les 
adversaires  des  octrois  raisonnent  comme  si  ce  résultat 
était  inévitable. 

Ne  nous  en  tenons  pas  à  ce  raisonnement  à  priori. 

«  Si  le  prix  de  la  viande  a  suivi  une  marche  ascendante 
»  en  France,  écrivait  M.  Horace  Say  en  1848,  cela  a  tenu 
»  particulièrement  à  l'insuflBsance  de  la  piroduction  agri- 
»  cole  beaucoup  plus  qu'à  des  droits  d'octroi  restés  sla- 
»  tionnaires  et  récemments  réduits  ;  aussi  la  suppression 
»  de  l'octroi  n'aura-t-elle  que  peu  d'influence  sur  le  prix 
»  de  la  viande.  » 

Et  plus  loin  : 

«  Les  bouchers  de  Paris  cherchent  en  ce  moment  à 
»  maintenir  aux  anciens  prix  la  vente  des  viandes  de  pre- 
»  mière  qualité,  et  prétendent  que  la  suppression  du  droit 
»  d'octroi  ne  peut  avoir  pour  conséquence  qu'une  réduc- 
»  lion  de  5  centimes  par  demi-kilogramme  sur  les  viandes 
»  inférieures  (1).  » 

M.  Say  indiquait ,  il  est  vrai ,  un  remède  h  cet  état  de 
choses  :  la  liberté  de  la  boucherie.  Aujourd'hui  que  ce 
commerce  n'est  plus  monopolisé,  les  consommateurs  paient- 
ils  la  viande  moins  cher  ? 

S'il  en  est  ainsi  pour  Paris,  à  plus  forte  raison  en  serait- 
il  de  même  en  province  où  les  droits  sont  moins  élevés.— 
A  Nantes,  par  exemple,  le  droit  d'octroi  sur  la  viande  de 
boucherie  étant  de  5  centimes  par  kilogramme,  quelle 
réduction  sur  les  anciens  prix  sera  faite  au  consommateur 
qui  en  achètera  un  demi-kilogramme?  A  Marseille,  à  Lyon, 

(1)  De  la  suppression  des  droits  d'octroi  sur  la  viande,  p2if  M.  Horace 
Say.  —  Journal  des  Economistes^  tome  xx,  1S48,  pages  148,  150. 

H.  Say  combat  très-vivement,  quoiqae  avec  beaucoup  de  mesure 
dans  son  langage ,  le  principe  même  des  octrois.  Dans  la  circonstance* 
sa  déclaration  n'en  a  que  plus  de  valeur  k  nos  yeux. 


-  304  — 

à  Rouen ,  à  Lille ,  à  Bordeaux ,  les  tarifs  diffèrent  peu  de 
ceux  de  Nantes,  la  consommation  profiterait  donc  bien 
peu  de  la  suppression  des  droits. 

Les  taxes  qui  pèsent  sur  les  vins  à  rentrée  de  Paris 
sont  de  H  fr.  par  hectolitre  (il  s'agit,  bien  entendu,  des 
taxes  d'octroi),  soit  de  0.11  par  litre.  Us  sont  excessifs, 
nous  l'avons  dit ,  mais  dans  quelle  proportion  le  consom- 
mateur bénéficierait- il  de  leur  suppression?  Il  serait  diffi- 
cile de  le  présumer.  Toutefois,  on  peut  être  convaincu  que 
le  profit  serait  plus  sensible  pour  le  détaillant  que  pour 
l'ouvrier  qui  achète  litre  à  litre,  au  fur  et  à  mesure  de  ses 
besoins.  Les  familles  pourvues  de  ressources  suffisantes 
pour  s'approvisionner  obtiendraient  sans  doute  une  éco- 
nomie importante  ;  mais  n'oublions  pas  qu'elles  devraient 
payer  l'impôt  sous  une  autre  forme,  et  qu'en  réalité,  dans 
l'état  actuel ,  il  ne  saurait  être  question  de  dégrèvements 
réels,  si  ce  n'est  pour  les  classes  nécessiteuses. 

Dans  les  villes  que  nous  avons  citées  plus  haut,  les  droits 
sur  le  vin  sont  établis  comme  suit  : 

l'hectolitre,  soit  0.05    par  litre. 

—  0.055        — 

—  0.05  — 

—  0.05         - 

—  0.01  — 

—  0.035        — 

Que  devient  alors  le  dilen^me  de  M.  Passy  :  «  Ou  j'achète 
»  de  tout  cela  peu  ou  beaucoup,  quoi  que  vous  en  disiez, 
»  et  alors  votre  octroi  grève  ma  dépense;  ou  je  n'achète 
»  pas,  par  la  raison  que  c'est  inabordable  pour  moi  au 
»  prix  oii  l'ont  mis  vos  droits,  et  alors  votre  octroi  res- 
I)  treint  ma  consommation.  Dans  le  premier  cas,  il  me 


iMarseille  . 

5' 

Lyon.   .   . 

5.50 

Rouen  .   . 

4.80 

Lille  .   .   . 

4.80 

Bordeaux . 

1.20 

Nantes  .  . 

3.52 

I 


—  305  — 

0  ruine,  et  dans  le  second,  il  m'affame.  Grand  merci  de 
»  ralternative  (1).  » 

Au  prix  où  Font  mis  nos  droits,  le  consommateur  paiera 

1  fr.  20,  8  fr.  50  ou  5  fr.  pour  boire  cent  litres  de  vin; 
au  prix  oii  nos  droits  l'ont  mise,  il  paiera  2  fr.  50,  8  fr. 
ou  4  fr.  pour  manger  cent  livres  de  viande ,  et  M.  Passy 
le  voit  placé  entre  la  ruine  et  la  famine  !  Que  ne  nous 
accuse-l-il  de  lui  retirer  aussi  Teau  et  le  feu  ? 

«  Aux  Etats-Unis ,  l'ouvrier  consomme  par  an ,  en 
»  moyenne,  80  kil.  de  viande;  en  Angleterre,  60;  en 
»  Allemagne,  55  ;  en  France,  il  en  consomme  à  peine  20. 
»  Comment  s'en  étonner,  quand  l'octroi  seul  vient,  sui- 

•  vaut  les  calculs  du  savant  M ,  dont  l'autorité  ne 

»  saurait  être  mise  en  doute,  augmenter  à  Lille  le  prix  de 
»  la  viande  de  10  centimes  au  kilogramme  (2)  ?  » 

En  faisant  ce  rapprochement ,  M.  Lepercq  a  voulu  dé- 
montrer sans  doute  que  si  l'octroi  n'augmentait  pas  le  prix 
de  la  viande,  la  consommation  de  l'ouvrier  français  serait 
en  rapport  avec  celle  des  ouvriers  américains,  anglais  ou 
allemands.  Or,  supposons  les  octrois  supprimés.  Immé- 
diatement, l'ouvrier  payant  10  centimes  de  moins  par 
kilog.  de  viande,  gagnera  deux  francs  pour  une  consom- 
mation de  20  kilog.,  ce  qui  lui  permettra  d'en  acheter  2 
kilog.  de  plus ,  soit  2^2  au  lieu  de  20  kilog.  —  Pour  faire 
ce  calcul,  point  n'est  besoin  de  recourir  à  un  savant,  mais 
il  faudrait  être  bien  savant  pour  nous  démontrer  qu'avec 
une  économie  de  2  fr.  l'ouvrier  se  procurera  35 ,  40  ou 
60  kilog.  de  viande  en  plus  de  ce  qu'il  achète  aujourd'hui. 
Cette  comparaison  entre  divers  pays  n'a  donc  ici  aucune 


(1)  Réponse  à  M.  H.  GourceUe.  —  nouvelliste  de  Rouen,  du  9  jan- 
vier 1867. 

(2)  M.  Lepercq,  brochure  déjli  citée,  p.  47. 


-  306  — 

valeur,  et  les  différences  que  M.  Lepercq  signale  à  nos 
méditations  ne  peuvent  être  attribuées  aux  octrois. 

Après  les  vins  et  la  viande ,  le  chauffage.  Qu'on  nous 
pardonne  d'entrer  dans  tous  ces  détails  et  de  tomber  dans 
le  genre  ennuyeux  ;  mais  nous  tenons  à  ne  pas  bénéficier 
de  la  tolérance  accordée  à  nos  adversaires  d'émettre  des 
aflBrmations  dénuées  de  preuves. 

Nous  avons  supposé  plus  haut  que  tous  les  ménages  faisant 
une  égale  dépense  de  combustible,  le  foyer  du  pauvre  est  de 
ce  chef  taxé  de  20  fr.  à  Paris  (t  ).  Or,  il  importe  de  remarquer 
qu'il  existe  à  l'octroi  de  Paris  une  tarification  graduée  d'après 
la  valeur  vénale  du  combustible.  Le  bois  à  brûler  de  qualité 
supérieure  paie  2  fr.  50  le  stère,  le  fagot  acquitte  0.90, 
de  même  que  le  bois  rond  désigné  sous  le  nom  de  menuise 
ayant  en  longueur  1™,18  et  en  circonférence  16  centimè- 
tres. —  Le  charbon  de  bois  paie  0.50  à  l'hectolitre,  et  le 
poussier  de  charbon  (c'est-à-dire  les  fragments  de  8  centi- 
mètres de  longueur)  ne  paie  que  0.25.  La  houille  acquitte 
0.60  pour  100  kilog.,  mais  la  tourbe,  chauffage  écono- 
mique, n'acquitte  que  la  moitié  du  droit.  La  différence 
de  prix  qui  existe  entre  les  matières  de  qualité  supérieure 
et  les  autres,  abstraction  faite  de  l'octroi,  suffit  pour  expli- 
quer la  préférence  des  ménages  pauvres  pour  le  combus- 
tible de  second  et  de  troisième  choix  pour  lesquels  l'octroi 
établit,  du  moins  par  approximation,  un  tarif  arf  valorem. 

Il  en  est  de  même  pour  les  villes  de  province.  A  Nantes 
notamment,  les  fagots  sont  divisés  au  tarif  en  quatre  catégo- 
ries :  le  cent  en  nombre  paie  2  fr.  50,  1  fr.  50,  0*60  et 
0.15,  suivant  les  dimensions,  et  les  dimensions  se  règlent 
d'après  la  qualité  des  essences.  —  La  houille  n'est  pas 
assujettie. 

(1)  Voir  page  297. 


-  307  - 

Le  charbon  de  terre  et  le  coke  paient  10  centimes  pour 
100  kilog.  à  Bordeaux  :  la  plupart  des  villes  ne  taxent  pas 
ce  combustible  qui  est  cependant  assujetti  à  Rouen  et  à 
Lille.  A  Bordeaux,  le  bois  est  soumis,  comme  à  Nantes,  à 
une  tarification  qui  varie  entre  10  centimes  et  90  centimes 
le  stère. 

Qu*on  le  remarque  bien  d'ailleurs,  nous  n'avons  jamais 
essayé  de  soutenir  que  Toctroi  ne  grève  point  les  consom- 
mations des  classes  nécessiteuses,  nous  avons  dit  seule- 
ment, et  cela  nous  paraît  incontestable,  que  la  condition 
des  classes  qui  vivent  de  salaires  est,  malgré  Toctroi, 
meilleure  au  sein  des  villes  qu'en  dehors  des  villes,  attendu 
que  les  droits  d'entrée  sont  loin  de  représenter  la  diffé- 
rence qui  existe  entre  les  salaires  des  villes  et  ceux  des 
campagnes.  L'augmentation  des  salaires  a  suivi  un  mou- 
vement ascensionnel  beaucoup  plus  rapide  que  celui  du 
prix  des  subsistances,  et,  pour  le  démontrer,  nous  emprun- 
terons à  M.  Husson  quelques  chiffres  fournis  par  lui,  à  M. 
de  Lavergne,  sur  la  demande  de  ce  dernier,  à  une  époque 
où  cet  économiste  n'était  pas  encore  convaincu  de  la  né- 
cessité de  supprimer  les  octrois. 

Nous  prendrons  le  tableau  de  M.  Husson,  à  partir  de 
1847 ,  à  la  veille  de  la  réduction  momentanée  des  tarifs 
de  la  ville  de  Paris,  jusqu'en  1863 ,  époque  à  laquelle  il 
s'arrête. 


Tableau. 


—  308  — 


9 


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39 


-  309  - 

AugnienlatioD  : 

Viande 0,18  par  kilog. 

Vin 0.19  par  litre. 

Fromage 0.15  par  kilog. 

Œufs .  0.08  par  douzaine. 

Diminution  : 

Pain 0.16  par  kilog. 

Pommes  de  terre.   .  0.02       — 

Beurre 0.17        — 

Lait 0.01  par  litre. 

Sucre 0.84  par  kilog. 

Bois 0.79  par  stère. 

Charbon  de  terre.   .  0.89  par  100  kilog.  (1). 

11  résulte  de  ce  tableau  que  les  augmentations  et  les 
diminutions  sur  le  prix  des  objets  assujettis  se  compensent 

^  (1)  Ce  tableau  est  extrait  du  Journal  des  Economistes,  1865,  tome 
UYii  de  la  collection.  Il  fait  suite  k  une  seconde  Note  sur  les  va- 
riations des  prix,  par  M.  àp  Lavergoe.  Il  ne  représente  pas  les  prix 
du  marché ,  mais  les  prix  payés  par  l'assistance  publique ,  mais  cela 
ne  change  rien  au  rapport  entre  les  prix  des  deux  époques.  —  Il  est 
assez  curieux  d'ailleurs  de  lire  les  conclusions  tirées  de  ce  tableau 
par  M.  de  Lavergne  qui  ne  songeait  pas  aux  octrois  le  jour  où  U 
écrivait  son  article.  Voici  ces  conclusions  : 

(c  II  résulte  de  ce  qui  précède  : 

n  lo  Que  le  prix  du  blé  a  suivi  les  alternatives  des  récoltes  et  n'a  pas 
»  haussé  en  somme  depuis  soixante  ans  ; 

»  2o  Que  la  hausse  survenue  depuis  dix  ans  sur  la  viande ,  le  vin , 
»  les  pommes  de  terre  j  le  beurre,  les  volailles,  les  œufs,  s'explique 
»  par  les  rapports  de  l'offre  k  la  demande  ; 

n  30  Que  pour  le  vin  et  les  pommes  de  terre ,  la  baisse  a  déjà  suc- 
»  cédé  k  la  hausse.  » 

11  serait  difficile ,  on  le  voit ,  de  se  faire  de  cette  statistique  un 
argument  contre  les  octrois.  C'est  peut-être  pour  cette  raison  que  les 
abolitionnistes  sont  plus  sobres  de  chiffres  que  de  littérature. 


—  310  — 

très-.approximativement ,  et  que  la  situation  des  classes 
ouvrières  n'aurait  pas  été  aggravée  depuis  1847,  en  sup- 
posant même  que  le  taux  des  salaires  Tût  demeuré  station- 
naire.  Or,  tous  les  salaires,  nous  le  répétons,  ont  été 
sensiblement  améliorés ,  et  il  est  évident  que  les  travail- 
leurs bénéficient  intégralement,  ou  à  peu  près,  de  la 
différence  entre  ce  qu'ils  gagnaient  en  1847  et  ce  qu'ils 
gagnent  aujourd'hui  :  donc  l'octroi  n'a  pas  rendu  leur 
situation  plus  difficile. 

Griefs  des  campagnes  contre  l'octroi. 

Nous  abordons  un  autre  grief  que  M.  Passy  expose  en 
ces  termes  : 

a  II  y  a la  campagne  jalouse  de  la  ville  et  la 

»  ville  animée  contre  la  campagne ,  et  le  corps  de  la  nation 

»  coupé en  mille  tronçons  séparés,  sinon  hostiles, 

»  dont  l'unique  et  constante  préoccupation  semble  élre  ^t 
»  se  nuire  réciproquement  (1).  » 

Et  M.  Villiaumé  déclare  que  : 

«  C'est  un  impôt  gothique ,  un  reste  de  barbarie ,  qui 
»  pèse  non-seulement  sur  les  pauvres  des  villes,  mais 
»  encore  sur  les  habitants  des  campagnes,  puisqu'il 
»  entrave  la  vente  et  la  circulation  de  leurs  pro- 
»  duits  (2).  » 

A  vrai  dire ,  nous  aurions  pu  réfuter  ces  considérations 
au  moment  ou  nous  avons  envisagé  notre  sujet  sous  son 
aspect  politique,  et  nous  aurions  eu  alors  à  défendre  les 
octrois  contre  l'accusation  d'exciter  les  citoyens  à  la  haine 
les  uns  envers  les  autres.  Mais    estimant  que  la  politique 

(1)  La  Question  des  Octrois,  par  M.  Passy. 

(2)  Journal  des  Economistes,  octobre  1866. 


-  311  - 

ne  doit  traiter  que  de  choses  sérieuses,  nous  avons 
préféré  transporter  la  discussion  sur  le  terrain  de  la 
science  économique. 

Pour  que  les  campagnes  aient  quelque  raison  de  jalou- 
ser les  villes  à  propos  de  l'octroi,  il  faut  qu'elles  aient  beau- 
coup à  gagner  à  son  abolition.  Or,  la  suppression  se 
ferait-elle  à  leur  profit  ?  11  n'est  pas  douteux ,  admettons- 
le,  que  les  vignerons  de  l'Hérault,  par  exemple,  dussent 
trouver  des  débouchés  beaucoup  plus  nombreux  si  les 
taxes  multiples  qui  frappent  le  vin  étaient  anéanties ,  sans 
exception.  Mais  si,  l'octroi  étant  supprimé,  l'Etat  conti- 
nuait de  percevoir  les  droits  dont  il  profite  aujourd'hui , 
la  consommation  ne  s'augmenterait  pas  d'une  manière 
bien  sensible,  et  il  arriverait  sûrement,  comme  nous 
l'avons  dit,  que  la  détaxe  profilerait  moins  aux  consom- 
mateurs qu'aux  intermédiaires.  Pour  que  les  producteurs 
eussent  un  bénéfice  réel'  et  appréciable  à  l'abolition  des 
droits,  il  faudrait  donc  qu'elle  fût  décrétée  ou  consentie 
tout  à  la  fois  par  l'Etat  et  par  les  communes.  Mais  alors 
le  trésor  public  serait  privé  d'une  des  branches  les  plus 
productives  de  son  revenu  et  se  verrait  forcé  soit  de 
recourir  à  de  nouveaux  impôts,  soit  d'exagérer  les  autres 
contributions.  Nous  avons  vu  quels  inconvénients  poli- 
tiques entraînerait  ce  système. 

Mais  admettons  néanmoins  pour  un  instant  que  sans 
aucune  aggravation  des  autres  impôts,  l'Etat  renonçant 
aux  droits  sur  les  boissons  a  trouvé  le  moyen  d'équili- 
brer son  budget.  Quels  seront  le  bénéfice  du  producteur 
par  rapport  au  consommateur  des  villes,  et  le  bénéfice  de 
celui-ci  par  rapport  au  producteur  ?  Le  prix  actuel  d'un 
hectolitre  de  vin  étant ,  par  supposition ,  de  18  fr.  et  les 
droits  étant  aussi  de  18  fr.,  soit  un  total  de  36  fr.,  on 
paraît  croire,  d'une  part,  que  le  consommateur  n'aurait 


-  312  - 

plus  k  payer  que  86  fr.  moins  18  fr.,  c'est-à-dire  18  fr.,  et 
d'autre  part ,  que  le  producteur  vendrait  18  fr.  plus  18  fr., 
soit  86  fr.  —  En  réalité,  le  prix  se  réglant  toujours 
d'après  le  rapport  de  l'offre  à  la  demande ,  le  plus  grand 
profit,  dans  les' années  d'abondance,  serait  pour  le  con- 
sommateur, et  rien  ne  prouve  que  le  producteur  dût  être 
sensiblement  mieux  partagé  qu'aujourd'hui.  Dans  cette 
hypothèse ,  la  campagne  ne  cesserait  pas  de  jalouser  la 
ville.  —  Si  au  contraire  la  demande  devenant  supérieure 
à  l'offre  les  prix  se  relevaient  au  profit  du  producteur,  la 
ville  ne  serait  pas  moins  qu'aujourd'hui  «  animée  contre 
la  campagne ,  »  car  elle  serait  déçue  dans  les  espérances 
qu'on  lui  présente  comme  devant  immanquablement  se 
réaliser. 

Au  surplus,  pour  être  complète ,  cette  réforme  devrait 
avoir  pour  corollaire  la  suppression  de  tous  les  droits 
établis  au  profit  des  villes  sur  lés  halles ,  places ,  marchés, 
cours  d'eau.  Les  octrois  n'existant  plus,  ces  taxes  rece- 
vraient inévitablement  à  leur  tour  la  qualification  de 
gothiques ,  et  il  se  trouveraft  bien  des  arguments  de  ce 
genre  à  faire  valoir  contre  elles.  Les  droits  d'abattoirs 
augmentent  aussi  le  prix  de  la  viande  dans  une  proportion 
quelconque  :  il  faudrait  donc  les  réduire  strictement  aux 
frais  d'entretien  de  ces  établissements.  Que  resterait-il  aux 
villes,  non-seulement  pour  leurs  dépenses  de  luxe  et  pour 
l'amortissement  de  leurs  dettes ,  mais  encore  pour  leurs 
dépenses  ordinaires  d'entretien ,  d'administration ,  de 
police,  pour  les  subventions  à  payer  aux  hospices,  aux 
établissements  charitables ,  aux  écoles? Les  adver- 
saires de  l'octroi  ont  à  ces  objections  une  réponse  toute 
prête  :  Commençons  toujours,  disent-ils,  par  détruire 
Carthage ,  le  reste  viendra  de  soi. 


-  313  - 

Les  octrois  font  double  emploi  avec  les  contributions 
indirectes. 

La  nécessité  de  maintenir  au  profit  de  TEtat  les  impôts 
sur  les  boissons  étant  admise,  les  octrois,  au  dire  de 
leurs  adversaires,  viennent  faire  concurrence  aux  res- 
sources du  trésor,  en  frappant  une  seconde  fois  la 
matière  imposable.  En  effet,  si  les  droits  d'entrée  n'exis- 
taient pas,  les  prélèvements  de  l'Etat  s'exerceraient  sur  des 
quantités  beaucoup  plus  considérables. 

Les  abolitionnistes  méconnaissent  ou  ignorent  que  les 
droits  prélevés  au  profit  du  trésor  à  l'entrée  des  villes  ont 
été  établis  longtemps  après  les  octrois.  Il  faudrait  donc 
retourner  l'objection  et  dire  que  la  renonciation  devrait 
être  demandée  à  l'Etat  et  non  aux  communes.  Pour  notre 
part ,  nous  ne  verrions  qu'avantages  à  ce  qu'il  en  fût  ainsi. 
Toutefois  il  convient  de  se  faire  une  idée  exacte  du  pro- 
duit que  retire  l'Etat  des  perceptions  à  Centrée  des  villes. 
Paris  paie  8^  fr.  par  hectolitre  de  vin  et  91  fr.  par  hecto- 
litre d'alcool.  Ce  droit  est  exagéré,  nous  le  répétons 
encore ,  parce  que  joint  à  l'octroi  il  est  réellement  prohi- 
bitif pour  les  qualités  inférieures.  Mais  l'argument  tiré  de 
ce  fait  perd  beaucoup  de  sa  force  si  on  l'étend  aux  autres 
villes.  —  Les  départements  ont  été  divisés  en  quatre 
classes  ;  la  première  comprend  la  zone  où  la  récolte  est  le 
plus  abondante,  et  la  quatrième  celle  où  elle  est  le  plus 
faible.  Les  villes  sont  divisées  elles-mêmes  en  sept  catégo- 
ries, d'après  le  chiffre  de  leur  population,  et  les  tarifs  sont 
fixés  tout  à  la  fois  en  raison  de  la  classe  des  départepaents 
et  en  raison  de  l'importance  des  villes,  conformément  au 
tableau  ci-dessous  : 


314  ~ 


i 

Taxe*  «ar  l«  via  ipar  heet* 

==l 

POulatUa. 

1             1 

G1DRB8 

AlcooU. 

l'«  cl. 

2«cla8. 

3«cla8. 

4«cla8. 

4.000  à    6.000... 

0.30 

0.40 

0.50 

0.60 

0.25 

4f. 

6.001  k  10.000... 

0.45 

0.60 

0.75 

0.90 

0.40 

6 

f 0.001  à  15.000... 

0.60 

0.80 

1 

1.20 

0.50 

8 

15.001  k  20.000... 

0.75 

1 

1.25 

1.50 

0.65 

10 

20.001  k  30.000... 

0.90 

1.20 

1.50 

1.80 

0.75 

12 

30.001  k  50.000... 

1.05 

1.40 

1.75 

2.10 

0.90 

14 

50.001  et  aa-dessas. 

1.20 

1.60 

2 

2.40 

1 

16 

On  peut  faire  Tapplication  de  ce  larif  aux  villes  dont 
nous  avons  donné  la  nomenclature  à  propos  des  frais  de 
perception  (1);  nous  avons  placé  à  la  dernière  colonne 
de  ce  tableau  un  chiETre  indiquant  la  zone  dont  elles  font 
partie.  Ces  deux  tableaux  combinés  feront  connaître  d'un» 
coup-d'œil  le  total  des  droits  perçus  dans  ces  communes 
au  profit  du  trésor  ;  pour  la  France  enlièrfe  ils  atteignent 
environ  15,000,000  fr.  Que  l'Etat  renonce  à  ce  produit, 
nous  nous  joignons  volontiers  à  nos  adversaires  pour  lui 
demander  ce  sacrifice. 

Les  octrois  provoquent  la  fraude  et  la  sophistication 
des  denrées. 

Mais  voici  venir  un  autre  reproche  :  les  octrois  font 
baisser  le  niveau  moral  de  la  France.  Une  lutte  perma- 
nente s'établit  entre  le  consommateur  et  Tadministration  ; 
tandis  que  celle-ci  use  d'artifice  pour  «  masquer  le  poids 
n  du  fardeau,  »  le  contribuable  emploie  la  a  ruse  qui 


(1)  Voir  page  291. 


-  31S  — 

»  cherche  à  cacher  retendue  des  forces,  et  il  s'établit 
»  falalemenl  entre  le  fisc  qui  veut  prendre  et  le  contrî- 
»  buable  qui  refuse  de  donner  une  lutte  qui  tourne  éga- 
»  lement  au  détriment  du  contribuable  et  au  détriment  du 
»  fisc  (1).  »  Lors  de  la  réunion  des  économistes  dont  nous 
avons  parlé ,  M.  Passy  revient  à  cette  idée  :  «  Il  importe , 
»  dit-il ,  de  supprimer  avec  ces  entraves  artificielles  les 
»  excitations  à  la  fraude  et  les  animosités  contre  Tau- 
»  torité  (2).  »  Nous  avons  vainement  cherché  chez  les 
autres  abolilionnistes  le  développement  de  cette  argumen- 
tation. SeuK  M.  Paul  Boiteau  reproduit  Tidée  de  son 
collègue ,  et  encore  ne  s'y  arrête-t-il  pas.  Nous  avons  vu 
et  nous  verrons  bientôt  encore  qu'il  présente  des  raisons 
plus  solides.  —  Le  propre  de  tout  impôt,  c'est  d'exiger 
un  sacrifice  de  la  part  du  contribuable  ;  dès-lors  il  n'y  a 
rien  d'extraordinaire  à  ce  que  le  contribuable  s'efforce  de 
restreindre  l'étendue  de  ce  sacrifice  autant  que  cela  lui  est 
possible.  Si  cela  est  vrai  pour  l'octroi ,  cela  est  vrai  aussi 
pour  les  droits  d'enregistrement  perçus  à  l'occasion  des 
transmissions  immobilières.  -^  C'est  encore  vrai  pour  les 
droits  de  succession.  —  C'est  vrai  encore  pour  la  taxe 
mobilière.  —  Ce  serait  vrai  aussi  pour  l'impôt  sur  le 
revenu.  Il  n'est  pas  jusqu'à  l'impôt  sur  les  chiens  qui  ne 
donne  lieu  à  de  fausses  déclarations  et  à  d'innombrables 
dissimulations.  —  Est-ce  une  raison  pour  condamner  tous 
ces  impôts  ?  —  L'octroi ,  dit-on ,  pousse  à  la  sophistica- 
tion ,  à  l'altération  des  denrées.  Sans  doute ,  mais  il  n'y  a 
pas  d'octroi  sur  le  pain  et  pourtant  le  boulanger  ne  donne 
pas  toujours  le  poids  payé  ;  il  n'y  a  pas  d'octroi  sur  le 
lait,  et  toutes  les  semaines  la  Gazette  des  Tribunaiix 

(1)  Question  des  Octrois. 

(2)  Journal  des  Economistes,  octobre  1866. 


—  316  ^ 

mentionne  de  nombreuses  condamnations  contre  les 
fraudeurs ,  et  combien  de  mélanges  coupables  échappent  k 
la  répression  !  Que  le  vin  coûte  dix  centimes  de  plus  ou  de 
moins  par  litre  au  marchand  peu  scrupuleux,  peut-on 
penser  sérieusement  qu'une  baisse  de  10  centimes  fera  un 
honnête  homme  de  celui  qu'une  hausse  de  10  centimes 
aurait  rendu  fripon  ? 

Les  octrois  et  la  décentralisation. 

Chacun  inscrit  volontiers  aujourd'hui  sur  son  drapeau  le 
mot  Décentralisation,  et  la  plupart  des  publicistes  sont  d'ac- 
cord pour  ranger  au  nombre  des  avantages  de  la  décentra- 
lisation le  droit  pour  les  cités  de  se  créer  des  ressources  et 
de  les  employer  sans  autre  contrôle  qu'un  contrôle  d'ordre 
public.  Les  communes,  dans  ce  système,  deviendront  donc 
souveraines.  Or,  un  des  principaux  apanages  de  la  souve- 
raineté, le  droit  régalien  par  excellence  est,  en  effet,  celui 
d'établir  des  impôts.  Il  semble  donc  que  les  communes 
devront  acquérir  la  faculté  de  s'imposer  des  charges  pro- 
portionnées à  leurs  besoins  et  de  demeurer  juges  des  unes 
et  des  autres. 

De  fait,  les  octrois  ne  fonctionnent  aujourd'hui  que 
grâce  au  consentement  formel  des  délégués  de  #  la  com- 
mune, et  les  Conseils  municipaux,  nommés  par  le  suffrage 
direct  et  universel,  ont  parfaitement  le  droit  de  renoncer 
aux  octrois  que  leurs  prédécesseurs  ont  jugé  opportun 
d'établir  ou  de  conserver.  Nul  doute  que  le  pouvoir  central 
ne  se  montrât  disposé  à  approuver  des  délibérations  prises 
en  ce  sens,  tandis  qu'il  se  montre  toujours  sévère  lors- 
qu'il s'agit  d'augmenter  les  tarifs  en  vigueur.  Comment 
se  fait-il  donc  que  les  municipalités  ne  s'empressent  pas 
d'écouler  les  conseils  des  adversaires  des  octrois  ?  La 


—  317  — 

routine  explique  bien  des  choses ,  sans  doute ,  mais  enfin 
elle  n'explique  pas  tout,  et  s'il  était  clairement  démontré, 
ainsi -que  le  prétendait,  en  1847,  M.  E.  Daire,  «  que  les 
»  droits  d'entrée  et  d'octroi  sont  une  forme  de  battre 
»  monnaie  sur  les  habitants  des  villes ,  qui  a  contre  elle 
»  la  justice  et  le  sens  commun  (1) ,  »  il  est  assez  présu- 
mable  qu'il  se  serait  bien  trouvé,  depuis  cette  époque,  un 
Conseil  municipal  quelconque  doué  d'une  suffisante  dose 
de  bon  sens  pour  prendre  l'initiative  de  la  réforme.  Admet- 
tons que  les  grandes  villes,  obérées  pour  la  plupart  et 
imposées  déjà  de  nombreux  centimes  extraordinaires, 
n'aient  pu  donner  l'exemple,  du  moins  une  foule  de  petites 
communes  à  octroi  ne  sauraient  invoquer  cette  excuse.  — 
Et  pourtant,  hélas!  toutes,  elles  sont  demeurées  incu- 
rables. Aussi  ce  que  les  abolitionnistes  n'ont  pu  obtenir 
par  des  raisons  déduites  si  sommairement ,  ils  le  deman- 
dent aujourd'hui  en  faisant  appel  à  la  haute  intervention 
de  l'Etat  :  on  lui  reproche  de  permettre  que  les  villes 
fassent  de  leur  droit  de  s'administrer  elle-même  un  aussi 
coupable  abus.  Ecoutons  encore  M.  Passy  :  «  L'idéal,  selon 
>>  cet  économiste,  ce  n'est  pas  de  faire  adopter  par  toutes 
»  les  communes  un  mode  d'imposition  uniforme....  c'est 
»  d'appeler  chaque  commune  à  trouver,  par  elle-même, 
»  et  en  elle-même,  sans  méconnaîlre  les  principes  essen- 
»  liels  du  droit  public,  les  ressources  dont  elle  a  besoin. 
»  L'octroi,  par  la  façon  dont  il  morcelle  le  pays,  est  une 
»  violation  manifeste  de  ces  principes.  C'est  une  atteinte 
»  permanente  à  la  liberté  commune  du  sol  commun  de  la 
»  patrie ,  et  rien  n'est  plus  juste  que  de  le  supprimer 


(1)  Journal  des  Economistes  .*  L'octroi  et  Femprunt  de  35  miUions 
de  la  yiUe  de  Paris,  tome  s  vu,  p.  41. 

21 


-  318  - 

»  comme  un  empiétement  sur  les  attributions  supérieures 
«  de  l'Etal  (1).  » 

Et  si  M.  Passy  tient  ce  langage ,  c'est  parce  qu'il  est 
partisan  de  la  décentralisation,  et  il  demande  toute  liberté 
pour  les  communes  de  se  créer  des  ressources  en  elles- 
mêmes  et  par  elles-mêmes,  pourvu  que  les  octrois  soient 
sacrifiés.  Ainsi,  aux  yeux  de  M.  Passy,  les  communes  ne 
méconnaUraient  point  les  principes  du  droit  public,  si, 
au  lieu  de  taxer  les  fourrages  à  l'entrée  des  barrières, 
elles  exigeaient  des  propriétaires  un  impôt  basé  sur  la 
consommation  moyenne  de  leurs  chevaux  ;  taxer  le  com- 
bustible ,  c'est  là  une  évidente  iniquité ,  tandis  que  taxer 
les  cheminées  ne  serait  pas  un  empiétement  sur  les  attri- 
butions supérieures  de  l'Etal  ! . . .  Ces  impôts  ne  porteraient 
pas  une  «  atteinte  permanente  à  la  liberté  commune  du 
sol  commun...  »  du  sol  commun  de  la  patrie! 

Nous  avons  quejque  confiance  que  ces  raisons  seront 
trouvées  légères. 


Après  avoir  successivement  examiné  les  dififérentes  cri- 
tiques adressées  aux  octrois  au  nom  de  l'économie  poli- 
tique ,  nous  terminerons  celte  élude ,  comme  les  précé- 
dentes, par  un  résumé  et  une  brève  conclusion. 

Nous  avons  vu  : 

\^  Que  les  octrois  ne  sauraient  être  assimilés  aux 
douanes,  attendu  que,  en  fait  fel  suivant  l'esprit  de  leur 
insiitution,  celles-ci  procèdent  d'une  idée  de  protection  et 
d'exclusion,  protection  du  travail  national,  exclusion  des 
produits   de  la  concurrence  étrangère.  Les  octrois,  au 


(1)  Journal  des  Economistes  :  L'octroi  et  l'emprant  de  25  millions 
de  la  vUle  de  Paris,  tome  xvii,  p.  128,  129. 


-  319  - 

contraire,  ne  sont  que  des  laies  imposées  dans  un  but  de 
fiscalité,  et  la  législation  eu  vigueur,  soigneusement  main- 
tenue et  sévèrement  appliquée ,  exclut  des  tarifs  et  des 
règlements  tout  ce  qui  peut  rappeler  le  régime  protec- 
teur ;  • 

2»  Que  la  circulation  de  la  matière  échangeable  soit 
entravée  par  l'octroi,  nous  l'avons  reconnu  dans  une  cer- 
taine mesure  ;  mais  la  liberté  commerciale ,  le  droit 
d'échanger  n'est  pas  plus  mis  en  question  par  cet  impôt 
que  par  les  impôts  foncier,  de  timbre,  d'enregistrement 
et  de  patentes.  L'octroi  n'empêche  pas  les  produits  d'ar- 
river à  leur  destination ,  et  il  importe  peu  au  principe  de 
la  liberté  du  commerce  que  les  taxes  se  paient  à  l'occasion 
de  la  production  ou  au  moment  de  l'échange  ; 

i^  Les  frais  de  perception  des  octrois  ne  représentent  ni 
les  trois  quarts,  ni  les  deux  tiers,  ni  même  le  quart  du 
produit  brut  de  l'impôt.  M,  Passy  et  quelques  autres  abo- 
iilionnistes  ont  affaibli,  par  leurs  exagérations,  la  portée 
de  leurs  critiques  sur  ce  point.  Le  fait  est  que  les  octrois 
coûtent  plus  cher  h  percevoir  que  les  contributions  directes; 
nous  avons  donné  quelques  explications  d'où  il  résulte  que 
la  topographie  de  certaines  villes  et  les  facilités  données 
au  public  exigent  parfois  des  dépenses  auxquelles  l'admi- 
nistration est  forcée  de  consentir  dans  l'intérêt  des  con- 
tribuables ; 

4®  Nous  nous  trouvons  encore  en  présecne  d'exagéra- 
tions singulières,  lorsque  nous  entendons  nos  adversaires 
reprocher  aux  octrois  de  créer  au  détriment  des  classes 
pauvres  une  funeste  inégalité.  La  statistique  démontre  qu'il 
y  a  beaucoup  h  rabattre  des  évaluations  qui  estiment  à 
200  fr.  ou  à  800  fr.  l'impôt  payé  par  chaque  ménage  d'ou- 
vrier :  à  Paris,  cette  charge  s'élève  à  100  fr.  environ, 
encore  faul-il  remarquer  que  la  différence  des  salaires 


-  320  — 

enire  Paris  el  la  province  allénue  sensiblement  l'impor- 
lance  réelle  du  sacrifice  exigé  du  pauvre  ; 

5°  Mais  ce  n'est  pas  tout.  Nous  avons  trouvé  que  les 
classes  pauvres  paient,  k  Paris,  un  total  de  ^23  millions  à 
l'octroi,  et  que  les  subventions  payées  par  la  ville  aux  éta- 
blissements charitables,  aux  écoles,  aux  salles  d'asile,  etc., 
atteignent  un  chiffre  de  15  millions ,  ce  qui  laisse  aux 
habitants  peu  aisés  une  charge  moyenne  de  9  fr.  par  tôle. 

Outre  les  sommes  employées  ainsi  par  les  municipalités, 
les  classes  nécessiteuses  trouvent  au  sein  des  villes  des 
secours  de  tout  genre  qui  ne  se  peuvent  rencontrer  qu'au 
milieu  de  grandes  agglomérations  et  dont  l'importance 
échappe  à  toute  évaluation; 

6<>  Sauf  pour  les  vins,  l'octroi  n'a  que  peu  d'influence 
sur  le  prix  des  objets  de  consommation.  Aussi,  après  avoir 
demandé,  avec  nos  adversaires,  que  les  droits  sur  le  vin 
soient  réduits  à  Paris ,  nous  démontrons ,  pour  les  autres 
objets  assujettis ,  en  nous  appuyant  sur  des  autorités  que 
les  économistes  ne  récuseront  point  :  i^  que  les  suppressions 
de  taxe  profiteraient  moins  aux  consommateurs  qu'aux 
intermédiaires  ;  2°  que  le  prix  des  denrées  est  demeuré 
en  somme  à  peu  près  stationnairc  depuis  vingt  ans,  preuve 
que  l'octroi  ne  pousse  pas  à  la  cherté  des  subsistances  ; 

1^  La  prétendue  inimitié  qui  divise  les  habitants  des 
villes  et  ceux  des  campagnes  prendrait-elle  fin  par  l'abo- 
lition des  octrois  ?  Si  le  bénéfice  de  la  suppression  profile 
intégralement  aux  campagnes  seules,  les  villes,  contraintes 
de  se  soumettre  à  de  nouveaux  impôts  pour  remplacer  les 
taxes  de  consommation,  verront,  sans  contredit,  s'aggraver 
encore  leur  condition  présente.  —  Evidemment  ce  n'est 
point  là  le  but  que  poursuivent  nos  adversaires. 

Si  la  suppression  n'était  favorable  qu'aux  intérêts  des 
consommateurs  urbains,  les  campagnes  conserveraient  les 


—  321  — 

mêmes  motifs  qu'elles  oui  aujourd'hui  de  jalouser  les  villes. 
La  réforme  n'est  donc  désirable  dans  aucune  de  ces  deux 
hypothèses. 

Le  bénéfice  sera-t-il  partagé  par  parties  égales  entre  les 
campagnes  et  les  villes?  Celles-ci  ne  gagneront  rien  en 
déGnitive ,  puisqu'elles  devront  s'imposer  sous  une  autre 
forme  :  d'un  autre  côté,  le  profit  réel,  s'il  devait  être  ainsi 
partagé ,  serait  insignifiant  pour  l'ensemble  de  la  produc- 
tion agricole ,  si  surtout  les  droits  sur  les  vins  étaient 
affranchis,  à  l'entrée  des  villes,  des  prélèvements  du  Trésor 
et  ramenés  à  Paris  aux  limites  que  nous  avons  indiquées; 

8^  Les  octrois  sont  accusés  de  pousser  à  la  sophistica- 
tion et  à  la  fraude  :  l'une  et  l'autre,  avons-nous  répondu, 
s'exercent  sur  des  objets  non  assujettis ,  et  un  fripon  ne 
deviendra  pas  honnête  homme  par  cela  seul  qu'il  sera 
exempté  d'impôts; 

9«  Enfin,  nos  adversaires,  grands  partisans  de  la  décen- 
tralisation, ainsi  qu'ils  s'en  flattent,  font  cependant  appel 
au  pouvoir  central  pour  contraindre  les  villes  à  l'applica- 
tion de  ce  qu'ils  nomment  les  saines  doctrines  économi- 
ques. —  Moins  sévères  d'ailleurs  au  fond  qu'en  apparence, 
s'ils  ne  veulent  pas  que  les  consommations  réelles  soient 
taxées,  ils  admettent  que  chaque  citoyen  sera  imposé 
d'après  ses  consommations  présumées.  No\x^  avouons  qu'une 
réforme  en  ce  sens  ne  nous  parait  acceptable  à  aucun  point 
de  vue. 

Après  avoir  répondu,  comme  nous  l'avons  fait,  aux 
différentes  critiques  opposées  à  l'octroi,  au  nom  de  l'éco- 
nomie politique ,  pouvons-nous  nous  flatter  d'avoir  com- 
plètement justifié  cette  institution  ? 

Nous  n'avons  jamais  eu  pareille  ambition  ;  disons-le 
sincèrement  :  défenseur  des  octrois  et  ayant  à  choisir  de 
plaider  coupable  ou  non  coupable,  nous  avons  plaidé  cou- 


—  322  — 

pable.  Mais  il  est  des  degrés  dans  la  culpabilité ,  et  nous 
soutenons  qu'aucun  impôt  ne  peut,  plus  que  Toctroi,  avoir 
droit  aux  circonstances  atténuantes.  Passez-les  tous  cd 
revue ,  depuis  Timpôt  sur  le  sel  jusqu'à  l'impôt  sur  le 
papier,  aucun  ne  supportera  l'examen  de  l'économie  poli- 
tique, et  il  n'en  est  pas  un  seul  peut-être  qui  ne  soit  plus 
inique  et  moins  combattu  que  l'octroi. 

L'octroi,  du  moins,  se  paie  à  l'occasion  d'une  jouissance, 
de  la  satisfaction  d'un  besoin,  et,  à  un  certain  degré,  c'est 
assurément  une  contribution  volontaire  ;  mais ,  que  je  le 
veuille  ou  non,  le  fisc  interviendra  au  jour  de  mon  décès 
pour  régler,  d'après  certaines  lois  absolues,  les  intérêts 
contingents  de  ma  famille  ;  que  je  laisse  un  mineur  à  pro- 
téger, mon  modeste  héritage  ira  se  fondre  entre  les  mains 
des  procureurs  et  des  sergents. 

J'achète  une  terre  de  mon  voisin,  homme  honorable  qui 
me  vendra,  j'en  ai  la  certitude,  une  propriété  dont  il  a  le 
droit  de  disposer.  L'ordre  public  intervient  entre  nous,  il 
me  laisse,  il  est  vrai,  le  choix  du  notaire;  mais  j'aurai 
un  notaire,  et  le  notaire  ne  marche  pas  sans  papier  timbré 
et  sans  enregistrement  :  l'enregistrement  nous  conduit  aux 
vérifications  hypothécaires,  et,  grâce  à  l'affichage  et  à  la 
purge  (cela  se  nomme  la  purge),  mon  arrondissement  tout 
entier  devra  savoir  que  je  viens  d'acheter,  moyennant 
5,000  fr.,  un  lopin  de  terre  qui,  de  par  le  fisc,  me  coûte 
en  réalité  5,500  fr.  Il  est  vrai  que  si  je  dois  le  revendre 
l'année  suivante,  je»,  ne  perdrai  peut-être  que  mes  500  fr. 
de  frais,  et  mon  champ  aura  rapporté  1,000  fr.  en  ud  an 
au  Trésor  public,  sans  compter  Timpôt  foncier. 

Si,  dégoûté,  et  pour  cause,  des  acquisitions  immobi- 
lières, je  place  mon  pécule  en  rentes  sur  l'Etal ,  ma 
seconde  acquisition  me  rapporte  autant,  me  coûte  en  frais 
vingt  fois  moins  que  la  première,  et  je  suis  en  outre  exo- 


-  323  — 

néré  d'impôts.  —  Auprès  de  tout  cela  les  péchés  de  Toclroî 
sont  fautes  vénielles,  et  les  économistes  ont  beau  jeu  pour 
changer  la  direction  de  leurs  critiques.  —  Mais  inaugurer 
des  réformes  générales  par  la  dislocation  des  administra- 
tions urbaines,  violer,  sous  prétexte  de  décentralisation,  la 
liberté  de  la  commune,  jeter  le  désarroi  dans  les  finances 
municipales  et  forcer  les  citoyens  à  remplacer  des  impôts 
librement  consentis  par  des  impôts  dont  la  formule  n'est 
pas  encore  trouvée,  les  économistes  y  parviendront  peut- 
être  ;  mais,  à  la  réflexion,  ils  doivent  autant  que  nous 
redouter  ce  succès. 


324  - 


QUATRIÈME  PARTIE. 


MOYENS  PROPOSES  POUR  REMPLACER  LES  OCTROIS. 

S'il  est  facile  de  critiquer  une  organisation  financière 
quelconque  et  de  démontrer  rinjuslice  des  impôts  con- 
sidérés un  à  un  au  point  de  vue  de  la  raison  pure , 
il  est  beaucoup  moins  aisé  d'asseoir  un  système  nou- 
veau sur  des  bases  indiscutables,  et,  jusqu'à  ce  jour, 
les  adversaires  de  l'octroi  n'ont  pas  triomphé  de  celte 
difficulté. 

Les  économistes  sont  k  peu  près  unanimes  lorsqu'il 
s'agit  de  proscrire  les  contributions  indirectes  ;  aussi  la 
plupart  des  combinaisons  proposées  par  eux  pour  rem- 
placer les  octrois  partent  de  ce  principe  que  l'impôt  doit 
être  demandé  soit  aux  personnes ,  soit  à  la  fortune 
assise,  mais  non  à  la  matière  circulante.  Ils  veulent 
donc  que  la  propriété  foncière,  les  contributions  per- 
sonnelle et  mobilière,  et  même  les  patentes  supportent 
la  surcharge  que  nécessiterait  la  suppression  des  taxes 
indirectes. 

Nous  discuterons  bientôt  quelques-uns  des  systèmes 
particuliers  fondés  sur  ce  principe,  mais  il  n'est  pas 
inutile,  avant  de  commencer  cette  discussion,  que  nous 
nous  rendions  un  compte  exact  du  contingent  demandé 
aujourd'hui  à  la  propriété  immobilière  :  le  lecteur  jugera 
s'il  est  opportun  de  l'augmenter  encore. 

La  propriété  foncière  est  taxée  tout  à  la  fois  au  profit 
de  l'Etat,  des  départements  et  des  communes.  Le  principal 


—  325  — 

de  Fimpôl  se  prélève  au  profit  du  Trésor,  mais  les  dépar- 
lemenls  y  ajoutent,  pour  les  dépenses  locales,  des  cen- 
times additionnels  gui,  en  moyenne,  s'élèvent  à  plus  d*un 
tiers  du  principal.  —  De  leur  côté,  les  communes  à 
octroi  usent  pour  la  plupart  de  la  faculté  qu'elles  tiennent 
de  la  loi,  d'établir  une  sur-imposition  égale  ou  même 
supérieure  à  la  sur-imposition  départementale,  si  bien 
que  100  fr.  de  contributions  directes  en  principal  corres- 
pondent à  166  fr.  d'imposition  réelle.  Ces  combinaisons 
s'appliquent  également  à  la  contribution  personnelle,  à 
celle  des  portes  et  fenêtres  et  aux  patentes,  et  celte  der- 
nière taxe  est  en  outre  augmentée  d'ofiRce  de  8  ^o  du 
principal,  au  profit  des  communes  (1). 

Un  revenu  cadastral  de  100  fr.  assujettit  le  proprié- 
taire à  20  fr.  d'impôts  environ,  ce  qui  représente  déjà  une 
charge  assez  lourde.  Mais  le  sacrifice  exigé  de  lui  prend 
des  proportions  beaucoup  plus  exorbitantes  encore  lors- 
qu'il veut  transmettre  son  immeuble  :  droits  de  timbre  et 
d'enregistrement ,  honoraires  payés  aux  fonctionnaires 
nantis  du  privilège  de  rédiger  les  contrats  ,  formalités 
hypothécaires,  tous  ces  frais  payés  par  l'acquéreur  re- 
tombent évidemment  sur  le  venduur  et  diminuent  la  valeur 
de  la  propriété  transmise  dans  une  proportion  telle, 
qu'après  avoir  six  ou  huit  fois  changé  de  propriétaires,  un 
immeuble  a  dû  payer  au  Trésor,  pour  les  frais  qui  ont  ac- 
compagné ces  transmissions  successives,  une  somme  égaie 
au  capital  transmis. 

Si   nous  pouvions  ajouter  &   cet  aperçu   le  calcul  des 


(1)  En  apparence  8  °/o  da  principal  des  patentes  sont  abandonnés 
parFEtataux  communes,  mais  U  est  clair  qu'en  réalité  l'Etat,  maître 
des  tarifs,  les  a  ordonnés  de  telle  sorte  qu'il  ne  subit  aucune  perte  du 
fait  de  Fallocation  de  8  "/o  aux  communes. 


~  326  " 

frais  que  nécessitent  les  transmissions  forcées,  le  coût  de 
rintervention  des  tribunaux  lors  de  certaines  transmis- 
sions héréditaires,  si  nous  rappelions  qu'une  propriété 
grevée  d'hypothèques  jusqu'à  concurrence  de  sa  valeur 
totale  paie  au  fisc  les  mêmes  droits  de  succession  qu'un 
immeuble  affranchi  de  toutes  charges,  ne  nous  serait-il 
pas  permis  d'en  conclure  que  la  propriété  foncière  rend  au 
Trésor  public  tout  ce  qu'elle  peut  rendre,  et  qu'un  sur- 
croit d'impôts  lui^ serait  fatal  ? 

Quelques  économistes,  et  Rossi  entre  autres,  font  de 
l'impôt  sur  la  rente  foncière  la  base  du  système  financier 
de  l'Etat.  Us  admettent  volontiers  que  la  rente  foncière 
soit  surtaxée  d'une  manière  presque  indéfinie,  —  à  une 
condition  pourtant,  c'est  que  l'indéfini  n'aille  pas  trop  loin. 

Que  nous  importent  ces  considérations  théoriques?  Telle 
qu'elle  s'impose  à  nos  réflexions,  la  question  est  une 
question  de  pratique  ;  il  s'agit  de  savoir  si  —  actuelle- 
ment —  l'impôt  foncier  atteint  sa  limite  rationnelle,  ou 
s'il  est  permis  d'anéantir  la  propriété  par  l'impôt  sous 
prétexte  d'arrêter  les  envahissements  du  fisc  et  d'assurer 
le  bonheur  du  plus  grand  nombre  (1). 

(1)  ce  Si  ce  même  budget*..,  comme  la  France  en  est  menacée,  attei- 
»  gnait  deux  miUiards,  le  cinquième  du  produit  brut  de  la  nation,  la 
»  rente  paierait  1,200  mUlions.  En  sorte  qu^une  terre  qui,  sous  le  régime 
»  actuel,  donne  3,000  fr.  net  an  propriétaire,  ne  lui  rendra  plus,  si  le 
»  budget  reste  le  même,  que  1,000  fr.  Alors  vous  verrez  les  rentiers,  les 
»  propriétaires,  toute  la  bourgeoisie  haute  et  moyenne  se  joindre  an  pro- 
»  létariat  pour  demander  la  réduction  de  l'impôt,  le  fisc  arrêté  dans  ses 
M  envahissements,  et  le  gouvernement  mis  k  la  raison.  » 

(Prondhon.  Théorie  de  l'Impôt,  p.  289-290.) 

Que  ferait  aux  prolétaires  l'augmentation  ou  la  diminution  des  impôts 
dans  un  système  qui  les  exempterait  de  tontes  contributions  ?  Les  pro- 
priétaires se  joindraient  au  prolétariat  ?  —  Le  prolétariat  se  joindrait- 
il  aux  propriétaires  ? 


~  327  -• 

Arrêter  les  envahissements  du  fisc  ,  restreindre  le 
chiffre  des  dépenses  improductives  ,  améliorer  la  condi- 
tion de^  classes  qui  vivent  de  leur  travail  quotidien,  tel 
est  en  effet  le  but  que  se  proposent  les  adversaires  de 
Foctroi,  tel  est  aussi  le  but  que  nous  nous  proposons 
nous-même  lorsque  nous  envisageons  les  questions  éco- 
nomiques, mais  nous  ne  pouvons  admettre  que  ce  résultat 
puisse  être  obtenu  par  la  suppression  des  taxes  locales,  et 
il  nous  est  impossible  de  croire  que  l'aggravation  des 
contributions  directes  nous  rapproche  de  ce  desideratum. 
Pour  dire  toute  notre  pensée,  nous  estimons  que  les  ré- 
formes doivent  être  essentiellement  politiques  et  que  de 
simples  déplacements  d'impôts  seront  complètement  inef- 
ficaces si  leur  somme  doit  rester  la  même. 

Parmi  les  partisans  de  la  suppression  des  octrois,  les 
uns  prétendent  avoir  assez  fait  en  accumulant  les  criti- 
ques, et  ils  ne  se  croient  pas  tenus  «  d'indiquer  le  moyen 
»  de  remplacer  les  recettes  obtenues  par  te  moyen  de 
»  l'octroi  (1).  »>  C'est  en  vérité  bien  commode. 

Ce  que  nous  avons  dit  précédemment  nous  dispense  de 
toute  réponse  nouvelle ,  et  les  arguments  que  nous  avons 
opposés  à  ces  adversaires  demeurent  Valables  contre  eux 
jusqu'à  réfutation  directe,  —  et  même  après  nous  avoir 
réfuté,  les  abolitionnistes  dont  il  s'agit  n'auront  accompli 
que  la  moitié  d'une  lâche  utile. 

Les  autres  abordent  franchement  la  difficulté.  Convaincus 
de  la  nécessité  de  conserver  aux  villes  des  ressources 
suffisantes ,  ils  proposent  de  procéder  par  une  transforma- 
tion des  impôts  actuels. 

Un  de  leurs  principaux  arguments  consiste  à  nous  oppo- 
ser l'exemple  de  l'Angleterre  oii  les  octrois  n'existent  pas, 

(1)  Journal  des  Economistes,  octobre  1866.  M.  Bénard. 


*—  328  — 

et  celui  de  la  Belgique  et  de  la  Hollande  où  ils  ont  été 
abolis. 

Que  valent  ces  exemples?  Si  nous  devons  être  réduits 
au  rôle  d'imitateurs ,  sachons  du  moins  imiter  à  propos 
et  renseignons-nous  sur  les  institutions  que  nous  voulons 
transplanter  chez  nous. 

L'Angleterre  ,  il  est  vrai ,  ne  connaît  pas  les  octrois , 
peut-être  même  se  réjouit-elle ,  en  entendant  tout  le  mal 
qu'on  en  dit  de  ce  côté  du  détroit ,  de  pouvoir  se  passer 
de  cette  source  de  revenus.  —  Pourtant  les  villes  anglaises 
ne  sont  point  exonérées  de  taxes  locales ,  et  les  objets 
assujettis  en  France  aux  droits  d'octroi  sont,  pour  la  plupart, 
aussi  bien  taxés  en  Angleterre  que  dans  notre  pays.  —  Seu- 
lement, les  cités  anglaises  perçoivent  à  leur  profit  les 
impôts  directs,  tandis  que  l'Etat  s'attribue  exclusivement  le 
montant  des  taxes  de  consommation. 

La  raison  de  cette  pratique ,  telle  que  l'expose  M.  Boi- 
teau,  n'est  î)as  faite  pour  nous  la  faire  adopter  : 

«  Les  Anglais  qu'il  n'y  a  pas  de  raison  pour  admirer  à 
»  l'excès  et  pour  imiter  toujours,  écrit  M.  Boiteau,  ont 
»>  ainsi  distingué  les  impôts  réservés  à  l'Etat,  et  qui  sont 
»  indirects  presque  entièrement,  des  impôts  directs  attribués 
»  aux  comtés  et  aux  bourgs  et  paroisses.  —  Il  est  vrai  que 
i>  chez  eux  l'administration  locale  a  toujours  été  dans  les 
»  mains  de  l'aristocratie,  des  propriétaires  fonciers,  et  que 
»  c'était  à  ces  maîtres  héréditaires  du  sol  de  s'imposer 
»  directement  pour  l'entretien  de  leurs  routes.  Dans  les 
»  villes,  les  négociants  et  les  manufacturiers  se  sont  aussi 
»  occupés  de  leurs  intérêts  un  peu  plus  vivement  que  de 
»  ceux  du  public  qui  ne  paie  pas  de  taxes  directes  (1).  » 

Cette  dernière  remarque  a  bien   son  importance.   En 

(1)  De  l'abolition  des  octrois  ajournai  des  Economistes,  loc.  cit. 


—  329  ~ 

effet,  si  les  administrations  locales  ne  demandent  pas  aux 
non-propriétaires  de  contribuer  directement  aux  charges 
communales ,  en  revanche ,  elles  ne  se  préoccupent  guère 
non  plus  de  leurs  intérêts  particuliers ,  et  les  citoyens  qui 
paient  les  dépenses  urbaines,  s'arrangent  de  manière  à  en 
retirer  un  profit  direct  et  personnel,  sans  s'inquiéter  outre 
mesure  des  besoins  de  la  classe  non-payante.  Et  il  est 
naturel  qu'il  en  soit  ainsi  chez  un  peuple  qui  sait  compter. 
Mais ,  à  tort  ou  à  raison ,  nous  n'avons  pas  en  France 
cette  idée  du  rôle  réservé  à.  l'administration,  et  toute 
municipalité  qui  se  laisserait  systématiquement  guider  par 
des  considérations  tirées  de  l'intérêt  personn^el  de  ses  mem- 
bres succomberait  bientôt  sous  le  poids  de  l'animadver- 
sion  générale.  Nous  n'avons  pas  besoin ,  après  ce  que 
nous  avons  dit  dans  la  troisième  partie  de  cette  étude , 
d'insister  de  nouveau  sur  le  caractère  d'utilité  publique 
des  dépenses  communales  en  France  ;  sous  ce  rapport  du 
moins ,  la  comparaison  avec  l'Angleterre  tourne  en  notre 
faveur. 

Nous  avons  d'ailleurs  un  argument  plus  important  à 
opposer  à  nos  adversaires. 

Le  principal  reproche  adressé  aux  octrois  par  les  écono- 
mistes est  celui  de  frapper  les  objets  de  première  néces- 
sité et  par  suite  d'imposer  le  pauvre  autant  que  le  riche. 
Lors  doue  qu'ils  mettent  en  parallèle  le  système  anglais  et 
celui  qui  a  prévalu  en  France ,  nos  adversaires  doivent 
tenir  à  démontrer  que  le  premier  est  plus  favorable  que  le 
second  aux  intérêts  des  consommateurs ,  mais  ils  ne 
peuvent  faire  cette  démonstration  que  s'ils  constatent  que 
les  objets  de  consommation  sont  moins  taxés  en  Angleterre 
qu'en  France. 

Or ,  il  n'en  est  point  ainsi ,  et  les  chiffres  suivants  qui 
se  rapportent  à  l'exercice  1863  sont  assez  significatifs. 


—  330  — 

Les  impôts  sur  les  boissons  ont  donné 

en  Angleterre 455.175.000  fr. 

Ils  ont  produit  en  France 851 .955.000 

Différence  en  moins  pour  la  France.  •    103.220.000  fr. 

Si  nous  ajoutons  aux  S52  millions  ci-dessus  le  produit 
des  octrois ,  en  ce  qui  concerne  les  liquides ,  nous  obte- 
nons un  total  de  412. millions,  soit  43  millions  de  moins 
que  pour  les  taxes  similaires  en  Angleterre.  Si  maintenant 
nous  évaluons  la  différence- en  tenant  compte  du  chiffre  de 
la  population  dans  l'un  et  Vaulre  pays,  nous  trouvons  que 
le  chiffre  de  l'impôt  sur  les  boissons  étant  représenté 
pour  la  France  par  10,  il  le  sera  par  15  en  Angleterre. 
Les  boissons,  on  le  sait,  forment  la  principale  source  des 
revenus  de  nos  octrois. 

Il  importe  assez  peu  au  contribuable  qu'il  soit  Tait  emploi 
du  produit  des  impôts  par  les  communes  ou  par  l'Etat  :  à 
ses  yeux  le  point  essentiel  c'est  d'avoir  à  payef  le  moins 
possible.  L'adoption  du  système  anglais  qui  consiste  à  attri- 
buer au  Trésor  public  l'intégralité  de  l'impôt  sur  les  bois- 
sons n'impliquerait  donc  pas  un  dégrèvement ,  mais  un 
simple  virement  de  l'impôt ,  elle  n'améliorerait  aucune- 
ment la  situation  des  contribuables,  et  elle  ne  donnerait 
aux  adversaires  de  l'octroi  qu'une  satisfaction  purement 
nominale. 

L'innovation  n'aurait  d'importance  pratique  que  dans  le 
cas  où  les  communes,  renonçant  à  l'octroi,  pourraient  se 
dispenser  de  le  remplacer  par  des  taxes  nouvelles  et  re- 
cevraient une  portion  des  impôts  actuellement  attribués  à 
l'Etat.  Mais ,  pour  demander  ce  renoncement  au  Trésor 
public,  il  faudrait  trouver  le  moyen  de  l'exonérer  d'une 
partie  équivalente  de  ses  obligations,  et  celle  réforme,  ne 
nous  lassons  pas  de  le  répéter,  est  plutôt  du  domaine  po- 


—  331  — 

litique  que  du  domaine  économique.  La  question  est  beau- 
coup trop  grave  pour  être  résolue  par  une  simple  opé- 
ration de  trésorerie  et  même  par  une  loi  de  finances,  et 
la  suppression  des  octrois  n'avancerait  pas  beaucoup  la 
solution  du  problème- 

Si  l'Angleterre  a  su  se  garder  des  octrois ,  la  Belgique 
a  fait  mieux  encore,  elle  les  a  abolis  après  les  avoir  long- 
temps utilisés.  Cette  mesure  a  été  accomplie  par  la  loi  du 
18  juillet  1860  (1).  —  Aux  yeux  des  abolitionnistes ,  cette 
conversion  a  sans  doute  plus  de  prix  que  la  persévérance 
dont  ils  louent  l'Angleterre  ;  malheureusement,  les  Belges 
ne  semblent  être  sortis  de  Charybde  que  pour  avoir  le 
prétexte  de  tomber  en  Scylla ,  —  ainsi  que  nous  le  verrons 
bientôt. 

Remarquons  en  passant  qu'un  Etat  tel  que  la  Belgique 
se  trouve  placé  dans  des  conditions  beaucoup  plus  favo- 
rables que  la  France  pour  mener  à  bien  des  essais ,  des 
expériences  financières.  —  Quand  Platon,  Morus  et  Féne- 
lon  ont  tracé ,  d'après  leurs  idées  particulières ,  le  plan 
idéal  d'une  République  arrivée  au  dernier  degré  de  la  per- 
fection, ils  se  sonl  rencontré?  tous  les  trois  sur  un  point 
imporiant  :  leurs  lois  sont  faites  pour  un  peuple  resserré 
dans  un  territoire  exigu.  En  effet,  les  difficultés  d'un  gou- 
vernement s'accroissent  en  raison  du  nombre  des  citoyens 
dont  il  doit  diriger  la  fortune  politique,  et  les  différentes 
combinaisons  d'impôts,  pour  ne  parler  que  de  celles-là , 
peuvent  être  facilement  et  tour  à  tour  essayées,  sans  qu'il 
en  résulte  un  trouble  bien  profond,  s'il  s'agit,  par  exem- 
ple, d'un  Etat  neutre  qui  peut  s'abstenir  des  ruineuses 
dépenses  militaires  qu'un  grand  Elat  est  forcé  de  sup- 
porter. Nous  pourrions  donc  repousser  toute  comparaison, 

.  (1)  Sar  la  proposition  de  minisière  Frëre-Orban. 


-  332  - 

et  surtout  une  assimilatioD  avec  ia  Belgique ,  pays  qui  ne 
compte  pas  six  noillions  d'habitants,  et  dont  les  §oiiante- 
dix-buil  communes  autrefois  soumises  à  Toctroi  avaient 
ensemble  une  population  à  peine  égaie  à  celle  de  nos  trois 
ou  quatre  principales  cités  (1). 

Mais  nous  n'avons  garde  de  répondre  à  nos  adversaires 
par  cette  fin  de  non-recevoir.  Nous  reconnaissons  d'ail- 
leurs que  s'ils  applaudissent  à  la  loi,  ou  plutôt  à  ia  pensée 
qui  a  inspiré  la  loi  de  1860,  aucun  d'entre  eux  n'approuve 
le  mode  de  remplacement  adopté  en  Belgique. 
Voici  quelle  est  l'économie  de  la  loi  du  18  juillet  : 
Les  communes  ayant  des  ressources  strictement  propor- 
tionnées à  leurs  charges,  l'intégralité  de  leur  revenu  actuel 
continue  de  leur  être  assuré,  seulement  l'attribution  de  ce 
revenu  est  faite  par  les  mains  de  l'Etat. 

Les  communes  reçoivent  : 

1.500.000  fr. ,  montant  de  40  ^/o  du  produit  des  postes. 
2.000.000  fr.,  soit  75  «/o  des  droits  perçus  par  l'Etal  à 
l'entrée  du  royaume,  sur  les  cafés. 
860.000  fr.,  soit  84  Vo  sur  les  droits  de  douane  pro- 
duits par  les  vins  et  eaux-de-vie  étrangers. 
2.840.000  fr.,  sur  les  droits  d'accise  sur  les  eaux-de-vie 

indigènes. 
6 .  100 .  000  fr.,  sur  les  droits  d'accise  produits  par  la  bière. 
700.000  fr.,  sur  les  droits  d'accise  des  sucres. 

14.000.000  fr.,  soit  un  total  de  14  millions  de  francs. 
Est-ce  à  dire  que  l'Etat,  assez  riche  pour  diminuer  de 

(1)  Ed  1860,  la  Belgique  comptait  4,620,000  habitants,  les  78  com- 
miiDes  o&  se  percevait  l'octroi  avaient  une  population  de  1,320,000  têtes: 
le  produit  de  Toctroi  s'élevait  à  environ  11  millions. 

(Voir  M.  Courcelle  s  De  l'abolition  des  octrois,  p.  112, 113.) 


-  333  - 

14  millions  le  budget  de  ses  dépenses ,  renonce  à  une 
somme  égale  de  recettes?  Non.  Les  860,000  fr.  attribués 
aux  communes  sur  le  produit  des  douanes;  700,000  fr.  sur 
les2,840,000  fr.  donnés  parles  droits  d'accise  sur  les  eaux- 
de-vie  ;  8  millions,  des  6  millions  de  l'accise  sur  les  bières 
représentent  exactement  le  montant  des  anciens  droits 
d'octroi  établis  sur  les  boissons.  En  fait,  aucun  dégrève- 
ment  n'a  été  opéré  sur  les  liquides  ;  seulement,  au  lieu 
de  laisser  aux  communes  le  soin  de  percevoir  la  part  qui 
leur  incombe,  le  Trésor  effectue  lui-môme  la  recelte  dont 
il  reverse  une  fraction  aux  municipalités  :  —  au  lieu  de 
laisser  subsister  les  droits  d'entrée  aux  barrières  des  villes, 
la  Belgique  les  a  transportés  à  la  frontière  pour  les  pro- 
duits venant  de  l'extérieur,  en  augmentant  les  anciens 
droits  de  douane,  et  pour  les  boissons  fabriquées  à  l'inté- 
rieur, elle  a  généralisé  les  taxes  qui  avaient  un  caractère 
local,  de  telle  sorte  que  la  condition  des  consommateurs 
ii'est,Me  ce  chef,  aucunement  améliorée. 

Est-ce  tout  ? 

Nullement.  Le  Trésor  consent  un  sacrifice  réel  sur  le 
produit  des  cafés  et  sur  les  droits  de  poste,  mais  au  lieu 
de  permettre  aux  consommateurs  de  bénéficier  d'une  dé- 
taxe, il  maintient  les  anciens  tarifs.  La  répartition  des 
recettes  abandonnées  par  l'Etat  se  fait  en  raison  des  be- 
soins des  villes,  tels  qu'ils  résultent  de  leurs  budgets 
arrêtés  à  l'époque  oii  les  octrois  existaient  à  leur  profit, 
et  sans  qu'il  soit  tenu  compte  des  charges  nouvelles  qui 
peuvent  leur  incomber,  soit  par  suite  de  l'accroissement 
du  nombre  de  leurs  habitants ,  soit  par  suite  de  circons 
tances  exceptionnelles ,  et  le  surplus  est  abandonné  aux 
communes  qui  n'avaient  pas  d'octroi.  Il  est  évident  que  la 
part  faite  à  ces  dernières  est  presque  insignifiante,  puisque 
sur  les  14  millions  à  distribuer  aux  2,540  communes  de  la 

22 


-  334  — 

Belgique,  les  78  communes  à  octroi  reçoivent  à  elles  seules 
11  millions. 

Il  résulte  de  là  qu'en  augmentant  de  35  %,  ainsi  qu'il 
l'a  fait,  les  droits  d'accise  sur  les  bières  fabriquées  à  l'in- 
térieur et  qui  forment  la  principale  boisson  du  pays,  le 
gouvernement  belge  a  positivement  taxé  les  campagnes 
au  profit  des  villes.  Il  est  ,vrai  que  cette  façon  de  procéder 
est  colorée  d'un  prétexte  d'égalité  devant  l'impôt  ;  mais 
pour  qui  sait  voir  les  choses  telles  qu'elles  sont ,  il  est 
évident  que  cette  égalité  prétendue  constitue  une  injustice 
flagrante.  Quoi!  le  campagnard,  s'il  veut  sortir  la  nuit, 
devra  se  munir  d'une  lanterne  qu'il  aura  payée  de  sa 
bourse ,  et  il  devra  de  plus  payer  les  réverbères  qui 
éclairent  l'habitant  des  villes!  —  S'il  a  besoin  d'eau,  il 
faut  qu'il  Taille  prendre  au  puits  creusé  îi  ses  frais ,  mais, 
grâce  h  lui,  le  citadin  jouira  gratuitement  d'un  service 
d'eau;  s'il  est  malade,  il  devra  payer  le  médecin  et  les 
remèdes,  mais  en  revanche  il  contribuera  à  fournir  à  l'ou- 
vrier des  villes  l'assistance  et  un  service  médical  gratuits  ! 

Singulière  égalité  !  Que  les  pauvres  ^les  riches  faisant 
partie  d'une  même  commune  et  retirant  de  la  commu- 
nauté des  avantages  égaux  ou  inégaux,  en  fassent  les 
frais,  proportionnellement  à  leurs  ressources  individuelles, 
rien  de  plus  simple  ;  mais  demander  un  sacrifice  d'argent 
en  vue  delà  création  d'institutions  urbaines  à  des  hommes 
qui  personnellement  n'en  retireront  jamais  aucun  proflt 
direct  ou  indirect ,  arriver  à  un  semblable  résultat  grâce 
à    la  suppression    des  octrois,   suppression  votée  dans 

l'intérêt  des  classes  pauvres, il  n'y  a  là  rien  dont 

puissent  s'enorgueillir  les  abolitionnistes  belges.  Nous 
avons  vu  précédemment  que  les  adversaires  de  l'octroi  lui 
reprochent  de  frapper  indirectement  en  France  les  cam- 
pagnes au  profil  des  villes,  et  nous  avons  fait  voir  combien 


--  335  — 

cette  assertion  est  exagérée  ;  que  diront  donc  nos  contra- 
dicteurs, s'ils  jettent  les  yeux  sur  ce  qui  se  passe  chez  nos 
voisins?  Ce  n'est  pas  indirectement,  mais  directement  et 
d'une  manière  évidente  qu'en  Belgique  les  campagnes 
font  les  frais  des  institutions  urbaines  dont  elles  ne  peu- 
vent recevoir  aucune  utilité. 

Nous  ne  quitterons  pas  la  Belgique  sans  retirer  de  son 
exemple  la  confirmation  de  ce  que  nous  avons  eu  Focca- 
sion  d'exposer  déjà  au  sujet  du  bénéfice  que  peuvent  atten- 
dre les  consommateurs  de  la  suppression  des  droits  d'entrée. 

Si  le  litre  de  vin  taxé  à  10  centimes,  si  le  kilogramme 
de  viande  taxé  à  5  centimes  sont  affranchis  de  tout  droit, 
le  prix  de  ces  denrées  sera  sans  doute  diminué  d'autant  ? 

Oui,  répond  la  théorie;  non,  répond  la  pratique 

même  en  Belgique. 

Le  Gouvernement  français  ayant  demandé  à  ses  consuls 
d'Anvers,  d'Ostende,  de  Mons ,  etc.,  des  renseignements 
au  sujet  de  l'effet  produit  en  Belgique  par  la  suppression 
des  octrois  sur  le  prix  des  denrées,  a  reçu  des  réponses 
résumées  de  la  manière  suivante  dans  une  correspondance 
citée  par  l'auteur  des  Considérations  sur  VOclroi: 

«  En  général,  la  viande  de  boucherie  n'a  subi  aucune 
»  diminution,  et  les  prix,  au  lieu  de  descendre,  tendent 
»  même  à  s'élever.  Le  marchand  en  détail  n'ayant  à  faire 
»  au  profit  de  l'acheteur,  que  des  réductions  de  centimes 
»  ou  de  fractions  de  centimes,  s'en  abstient,  encouragé 
»  par  l'apathie  de  son  client  lui-même ,  et  relient  devant 
0  lui  des  sommes  minimes,  qui,  multipliées  à  l'infini ,  lui 
»  permettent  de  réaliser  îi  la  fin  de  l'année  des  bénéfices 
»  importants.  Aucune-  diminution  sur  le  prix  des  alcools, 
»  des  comestibles  et  des  charbons.  —  S'il  y  a  eu  dimi- 
»  nution  sur  le  prix.de  quelques  denrées  alimentaires,  le 
«  public  n'en  a  pas  profité.  » 


-  336  — 

Si  le  inarchâDd  relieni  ainsi  par  devers  lui  les  fraclioDs 
de.  cenliines  ou  même  les  ceniimes  dont  son  client  néglige 
de  profiler,  cela  ne  rempfiche  aucunement  d'augmenter 
les  prix  des  objets  surtaxés. 

Ainsi,  les  bières  se  vendent  aujourd'hui  plus  cher 
qu'autrefois ,  et  la  différence  en  plus  payée  par  le  consom- 
mateur est  supérieure  à  celle  entre  l'ancienne  et  la  nou- 
velle taxe. 

Il  est  donc  certain  que  les  consommateurs  belges  n'ont 
pas  obtenu  de  la  suppression  des  octrois  les  avantages  que 
semblait  leur  assurer  cette  mesure,  et  même  sans  admettre 
complètement  les  termes  de  l'appréciation  que  nous 
venons  de  rapporter,  on  peut  dire  que  l'amélioration , 
contestable  d'ailleurs,  du  sort  des  habitants  des  villes,  est 
corrélative  à  une  aggravation  évidente  de  la  condition  des 
communes  rurales. 

La  Hollande  a  suivi  l'exemple  de  la  Belgique  et  elle  n'a 
pas  fait  mieux.  Une  loi  du  7  juillet  1865  préseiitée  par 
M.  Best,  ministre  des  finances,  a  supprimé  les  octrois  et 
pourvu  à  leur  remplacement  par  la  combinaison  sui- 
vante. 

L'Etat  abandonne  aux  communes  les  4/5«*  de  la  con- 
iribulion  personnelle  et  2  1/2  pour  cent  de  l'impôt 
foncier  sur  les  propriétés  bâties. 

Le  produit  des  octrois ,  à  l'époque  de  leur  suppression, 
s'élevait  à  7,000,000  de  florins  ;  987  communes  sur  les 
1,138  communes  du  royatime  percevaient  des  droits 
d'entrée. 

La  suppression  des  octrois  fut  préparée  par  d'autres 
réformes. 

«  Par  une  loi  du  18  juillet  1855,  l'Etat  renonça  à 
»  l'accise  qu'il  percevait  sur  le  pain  et  la  mouture,  et 


—  337  — 

»  perdit  de  ce  fait  4,500,000  florins  (1).  Les  communes, 
»  de  leur  côté,  percevaient  sur  cet  impôt  des  cents  ou 
0  centimes  additionnels  auxquels  elles  furent  obligées  de 
»  renoncer,  Tadditionnel  ne  pouvant  être  maintenu  quand 
»  le  principal  disparaissait.  Mais  les  villes  ne  se  décidè- 
»  rent  qu'avec  un  extrême  regret  à  demander  à  la  création 
»  ou  à  l'élévation  de  la  cote  personnelle  (2)  les  ressources 
»  qui  leur  faisaient  défaut.  Amsterdam  donna  un  exemple 
»  de  résistance  qui  fut  imité  par  les  provinces  entières  de 
»  Hollande  septentrionale ,  de  Hollande  méridionale  et  de 
»  Zéélande.  Comme  pour  protester,  les  créations  d'octroi 
»  ne  furent  jamais  plus  nombreuses.  Sur  les  1,138  com- 
»  munes  du  royaume,  621  percevaient,  en  1857,  des 
»  taxes  municipales  d'octroi  qui  formaient  un  total  de 
»  5,834,871  florins;  en  1861,  nous  trouvons  925  communes 
»  à  octroi  et  un  produit  général  de  0,396,181  florins 
9  Lorsque  fut  promulguée  la  loi  du  7  juillet  1865,  des 
»  octrois  existaient  dans  987  communes,  et  les  produits 
»  atteignaient  7,000,000  de  florins  (3).  » 

Cette  loi  fut  volée  par  vingt  voix  contre  treize. 

Quels  en  ont  été  les  effets  ? 

L'Etat  n'ayant  pas  réduit  ses  dépenses ,  il  lui  a  été 
impossible  de  faire  bénéficier  les  consommateurs  d'un 
dégrèvement  réel.  Aussi  a-t-il  augmenté  les  droits  d'accise 
sur  les  vins,  le  thé,  le  sucre  et  cette  sur-imposition  étant 
jugée  insuflasanle,  il  n'a  rien  trouvé  de  mieux  que  de  per- 

(1)  Le  florin  de  Holiaode  passe  pour  2  fr.  10  c.  Les  octrois  produi- 
saient donc  environ  15,000,000  fr. 

(2)  Ainsi  que  cela  devenait  nécessaire  et  était  exigé  des  villes. 

(3)  Considérations  sur  les  Octrois ,  par  M.  J.  Burot,  page  194.  — 
Nous  avons  puisé  dans  cet  ouvrage  les  renseignements  que  nous 
donnons  sur  la  suppression  des  octrois  en  HoUande  (pages  193  à 
197.) 


~  338  — 

cevoir  à  son  profil  les  taxes  d'abalage ,  taxes  essentielle- 
ment locales  de  leur  nature. 

Bien  plus,  les  villes  ne  doivent  participer  à  la  distri- 
bution de  la  subvention  de  TEtat  que  si  elles  s'imposent 
du  maximum  des  centimes  additionnels  mis  à  leur  dispo- 
sition par  la  loi  :  les  impôts  directs  sont  augmentés,  les 
impôts  indirects  ne  sont  point  diminués ,  et  en  outre  les 
villes  perdent  complètement,  grâce  à  la  pression  du 
pouvoir  central,  le  droit  de  régler  elles-mêmes  leurs 
budgets. 

Les  abolitionnistes  français,  en  nous  citant  l'exemple 
des  pays  que  nous  venons  de  nommer,  semblent  frappés 
seulement  du  fait  de  la  suppression  des  octrois  ;  ce  n'est 
pas  qu'ils  méconnaissent  les  inconvénients  des  modes  de 
remplacement  que  nous  avons  passés  en  revue,  mais  ils 
se  tirent  d'affaire  en  deux  mots  :  Supprimons  l'octroi,  mais 
remplaçons-le  autrement  que  n'ont  fait  la  Belgique  et  la  Hol- 
lande. C'est  facile  à  dire ,  mais  le  moyen  ?  Nous  voudrions 
que  nos  adversaires  nous  disent  autre  chose  que  des  phrases 
sonores,  et  que,  sortant  des  généralités,  ils  nous  fassent 
l'exposition  claire  et  entière  d'un  système  nouveau  dont 
l'application  pourrait  être  immédiate. 

M.  Passy,  l'un  des  plus  ardents  promoteurs  de  l'abolition 
des  taxes  d'octroi,  nous  jette  cet  axiome  :  «  Chaque  commune 
»  doit  trouver  en  elle-même  des  ressources  pour  remplacer 
D  ses  octrois.  —Là  est  la  vérité,  là  est  la  justice.  » 

C'est  fort  bien  dit ,  mais  enfin  ce  n'est  pas  une  décou- 
verte. Voyons  donc  les  voies  et  moyens. 

Hélas  !  nous  retombons  dans  le  vague,  dans  le  nuageux. 
M.  Passy  perd  beaucoup  de  son  assurance  et  de  sa  netteté 
quand  il  lente  de  nous  donner  du  positif.  —  Cet  écono- 
miste voudrait,  par  exemple,  qu'au  lieu  de  taxer  le  com- 
bustible ,  on  taxât  les  cheminées  ;  qu'au  lieu  d'imposer  le 


-  339  — 

foin,  Tavoine,  la  paille,  on  imposât  directement  le  pro- 
priétaire du  cheval  ;  que  Ton  eût  recours  à  des  centimes 
additionnels  aux  contributions  foncière,  locative  et  des 
portes  et  fenêtres;  enfin,  jugeant  trop  favorablement  ses 
concitoyens,  M.  Passy  les  croit  disposés  à  combler  par 
des  contributions  volontaires  les  vides  que  causerait  la 
suppression  de  Toctroi, 

Tout  cela  n'est  pas  bien  nouveau,  sauf  la  contribution 
volontaire,  qui  serait  volontaire  comme  l'emprunt  forcé 
est  un  emprunt.  I/impôt  sur  les  cheminées  a  existé  déjà 
en  France  sous  le  nom  de  contribution  somptuaire.  (Loi 
du  7  thermidor  an  III.  —  25  juillet  1795.) 

Pour  les  villes  de  50,000  âmes  et  au-dessus,  les  chemi- 
nées ,  autres  que  celles  des  cuisines,  étaient  taxées  :  5  fr. 
pour  la  première,  10  fr.  pour  la  seconde,  15  fr.  pour 
chacune  des  autres  ;  le  tarif  était  réduit  de  moitié  ou  des 
trois  quarts  selon  l'importance  des  villes.  Les  poêles 
payaient  moitié  de  la  taxe. 

Les  domestiques  mâles  étaient  taxés  10  fr.  pour  le  pre- 
mier, 30  fr.  pour  le  second ,  90  fr.  pour  le  troisième ,  et 
ainsi  de  suite  en  triplant ,  de  sorte  que  pour  six  domes- 
tiques on  payait  10  fr.  +  80  fr.  +  90  fr.  +  270  fr.  + 
810  fr.  +  2,430  fr.  =  3,640  fr. 

Les  chevaux  payaient  20  fr.  pour  le  premier,  et  en  dou- 
blant le  tarif  successivement  pour  chacun  des  autres  : 
six  chevaux  payaient  1,260  fr. 

Les  voitures  suspendues  devaient  20  fr.  par  paire  de 
roues  pour  la  première  voiture ,  40  fr.  pour  la  seconde , 
120  fr.  pour  la  troisième  ,  soit  860  fr.  pour  trois  voitures 
à  quatre  roues. 

On  le  voit,  le  luxe  était  taxé  dans  des  proportions  assez 
larges,  et  cependant  l'impôt  somptuaire  n'a  jamais  produit 
pour  le  département  de  la  Seine  plus  de  7,780,000  fr. 


—  340  - 

Admettons  qu'il  dût  aujourd'hui  produire  le  double,  nous 
serons  encore  loin  de  compte,  puisque  Toctroi  donne 
100,000,000  ;  —  cela  ne  vaut  pas  la  peine  de  diviser  les 
citoyens  par  catégories. 

Il  est  vrai  que  M.  Passy  ne  se  borne  pas  à  demander 
des  taxes  somptuaires;  dans  son  système,  le  pauvre  ne 
serait  pas  complètement  exonéré ,  et  il  paierait  aussi  lui 
pour  sa  cheminée  ;  il  paierait  d'après  le  tarif,  et  non  en 
raison  du  combustible  qu'il  emploie.  Quelles  récriminations 
soulèverait  cette  innovation  malheureuse!  Combien  de 
personnes  protestent  déjà  contre  l'impôt  des  portes  et 
fenêtres,  l'accusant  d'être  homicide  ,  et  de  faire  payer  au 
pauvre  l'air  et  la  lumière ,  dons  gratuits  du  ciel  ;  que 
n'entendrions-nous  pas  dire  contre  la  barbarie  du  fisc 
taxant  le  foyer  glacé  du  pauvre  !  A  notre  avis ,  cette  taxe 
directe  serait  beaucoup  plus  odieuse  encore  que  la  taxe 
du  combustible,  laquelle  n'est  acquittée  du  moins  que 
par  les  personnes  qui  font  du  feu. 

M,  Passy  a  négligé  de  nous  faire  connaître  sur  quelles 
bases  devraient  être  augmentées  les  contributions  mobi- 
lière et  des  portes  et  fenêtres  ;  nous  verrons  bientôt  com- 
ment M.  de  Lavergne  a  comblé  cette  lacune.  En  attendant 
nous  ferons  observer  à  M.  Passy  que  le  remplacement  des 
taxes  indirectes  par  des  taxes  directes  ne  serait  favorable 
ni  aux  contribuables  ni  au  Trésor.  Pour  que  celui-ci 
retrouve  h  peu  près  l'équivalent  des  impôts  supprimés,  il 
devra  faire  porter  l'augmentation  de  la  contribution 
directe  sur  tous  les  loyers ,  car  il  ne  serait  pas  équitable, 
en  définitive ,  que  le  riche  surtaxé  par  la  loi  sompluaire, 
soumis  en  outre  à  la  contribution  volontaire  j  fût  con- 
damné de  plus  à  faire  tous  les  frais  des  autres  augmenta- 
tions d'impôts  ;  le  ménage  de  l'ouvrier  devrait  donc 
acquitter  sous  forme  d'impôt  direct  une   taxe ,  un  peu 


—  341  - 

moindre  que  celle  qu'il  paie  aujourd'hui  h  Foccasion  et 
en  proportion  de  ce  qu'il  consomme. 

Or,  il  est  un  fait  bien  connu  de  tous  ceux  qui  ont  suivi 
de  près  et  dans  ses  détails  le  service  du  recouvrement  de 
Timpôt,  c'est  que,  actuellement ,  un  certain  nombre  de 
contribuables  s'arrangent  de  manière  à  ne  jamais  être 
nantis ,  au  jour  de  la  poursuite  du  percepteur,  que  des 
objets  déclarés  insaisissables  par  la  loi.  S'il  en  est  ainsi 
avec  des  taxes  relativement  modérées ,  n'est-il  pas  5 
craindre  que  du  jour  où  l'impôt  direct  notablement  sur- 
élevé se  présentera  avec  ses  exigences  périodiques  à  des 
contribuables  trop  facilement  convaincus  de  l'iniquité  du 
fisc ,  il  rencontre  aussi  des  difficultés  périodiques  et  insur- 
montables, grâce  à  la  législation.  Or,  la  législation  peut- 
elle  être  modifiée  sur  ce  point?  Personne  n'oserait  le 
demander.  Qu'il  serait  grand  le  nombre  des  contribuables 
qui ,  libres  de  faire  choix  entre  un  versement  à  la  caisse 
du  percepteur  et  une  dépense  plus  ou  moins  raisonnable, 
opteraient  pour  celle-ci  au  détriment  du  Trésor  !  Nous 
avons  connu  personnellement  un  homme ,  exerçant  une 
profession  libérale,  contre  lequel,  trois  années  de  suite, 
ont  été  rapportés  des  procès-verbaux  de  carence.  Il  con- 
naissait la  loi ,  et  il  prenait  ses  dispositions  de  telle  sorte 
qu'au  jour  où  se  présentait  l'agent  chargé  de  saisir  son 
mobilier,  ce  mobilier  se  trouvait  réduit  aux  meubles 
indispensables  :  un  lit ,  quelques  chaises  et  les  livres 
nécessaires  à  sa  profession  ;  c'était  son  idée  fixe  de  ne  pas 
enrichir  l'Etat ,  et  en  effet,  s'il  n'avait  pas  payé  d'impôts 
indirects ,  notre  homme  eût  complètement  échappé  aux 
exigences  fiscales  d'un  Gouvernement  abhorré. 

Sans  doute  cet  exemple  ne  se  généraliserait  pas,  mais 
pourtant  l'augmentation  de  l'impôt  direct  aurait  évidem- 
ment pour  résultat  l'augmentation  des  non-valeurs  dont 


—  342  — 

tout  le  poids  retomberait  encore  sur  les  contribuables 
déjà  surchargés^  et  nous  demandons  à  nos  adversaires 
de  peser  mûrement  cette  objection  avant  de  la  déclarer 
insignifiante. 

Nous  repousserons  donc  le  système  de  M.  Passy,  jus- 
qu'au jour  ou  cet  économiste  nous  aura  présenté  autre 
chose  que  des  aphorismes,  des  critiques,  des  négations  et 
des  aperçus  nuageux. 

M.  de  Lavergne  se  présente  mieux  armé  que  M.  Passy, 
du  moins  il  préconise  un  système  que  nous  pouvons  coofe 
battre  parce  qu'il  est  clairement  défini. 

M.  de  Lavergne  est  devenu  partisan  des  octrois  ;  il  a 
donc  fait  sur  lui-même  un  travail  qui  a  été  épargné  à  M. 
Passy,  lequel  semble  être ,  de  naissance,  ennemi  juré  de 
cet  impôt.  Nous  avons  eu  Foccasion  de  parler  déjà  de  M. 
de  Lavergne  à  l'occasion  des  tableaux  sur  les  variations 
du  prix  des  subsistances  que  M.  Husson  lui  avait  commu- 
niqués. —  A  cette  époque,  M.  de  Lavergne  n'était  pas 
encore  converti. 

Voici  comment  s'exprime  ce  publiciste  dans  une  lettre 
adressée  le  22  octobre  1866  à  M.  le  Secrétaire  perpétuel  de 
la  Société  d'économie  politique  : 

«  ....  L'octroi  perçu  modérément  m'avait  d'abord  paru 
»  un  impôt  comme  un  autre,  et  plus  difficile  à  remplacer 
»  qu'un  autre,  mais  en  voyant  l'abus  qu'on  en  fait  aujour- 
»  d'bui,  je  me  suis  rangé  du  côté  de  ceux  qui  l'attaquent 
»  et  qui  en  demandent  l'abolition.  » 

Que  M.  de  Lavergne  nous  permette  de  lui  faire  observer 
que  l'abus  fait  par  quelques-uns  d'une  chose  bonne  en 
elle-même,  ne  justifie  point  la  proscription  de  cette  chose. 
Tous  les  jours,  des  milliers  d'individus  font  un  mauvais 
usage  du  vin,  chaque  jour  certaines  personnes  font  de 
leur  fortune  un  usage  honteux  et  criminel,  et  cependant  il 


—  343  — 

De  saurait  être  question  de  nous  ramener  au  régime  des 
Spartiates  ni  de  décréter  que  tout  le  monde  sera  pauvre. 
Si  roclroi  n'est  pas  un  mauvais  impôt,  conservons  l'octroi  : 
si  certains  administrateurs  usent  mal  de  cette  ressource 
municipale,  demandons  que  nos  finances  soient  mieux  gé- 
rées et  que  nos  administrateurs  soient  remplacés  par 
d'autres  administrateurs  plus  sages. 

«  Je  n'ai  rien  à  ajouter,  poursuit  M.  de  Lavergne,  aux 
»  excellentes  raisons  données  par  MM.  F.  Passy,  Horn,  Go- 
»  chut,  Bénard,  Clamageran,  Paul  Coq;  je  voudrais  seule- 
»  ment,  pour  ma  part,  répondre  à  la  principale  objection 
»  des  défenseurs  de  l'octroi,  à  celle  qui  m'a  moi-même 
»  arrêté  longtemps.  Gomment  le  remplacer?  Voici,  en 
»  effet,  après  y  avoir  bien  réfléchi,  comment  il  me  paraît 
»  possible  de  résoudre  la  difficulté.  » 

Il  est  fâcheux  que  M.  de  Lavergne  ne  puisse  rien  ajouter 
aux  critiques  que  nous  avons  examinées ,  il  est  fâcheux 
aussi  qu'il  ne  fasse  aucune  restriction,  et  qu'il  considère 
comme  parfaitement  fondées  toutes  les  assertions  de  ses 
collaborateurs  ;  sa  conviction  nouvelle  s'est  formée  bien 
rapidement.  Après  nous  avoir  dit,  en  commençant,  que  Vabt^ 
des  octrois  a  seul  déterminé  son  changement  de  doctrine, 
il  nous  expose  maintenant  que  les  reproches  adressés  à 
à  ces  taxes  au  nom  de  la  politique  et  de  l'économie  poli- 
tique par  MM.  Passy,  Horn  ,  etc. ,  lui  semblent  justes  et 
sans  réplique,  —  mais  passons. 

ce  Je  suppose  une  ville  où  l'octroi  rapporte  cent  mille 
»  francs.  » 

Arrêtons  encore  M.  de  Lavergne  par  cette  seule  réflexion* 
que  les  villes  oii  l'octroi  ne  rapporte  que  cent  mille  francs 
ne  sont  pas  des  villes  de  premier  ordre,  et  qu'en  admet- 
tant que  ses  calculs  puissent  recevoir  leur  application  dans 
des  villes  d'une  importance  secondaire,  cela  ne  prouverait 


—  344  — 

pas  qu'ils  soient  applicables  à  des  villes  coifime  Lyon, 
Rouen,  Bordeaux,  Nantes,  Marseille,  etc.,  qui  retirent  plus 
de  deux  millions  de  leurs  octrois.  Nous  allons  nous 
rendre  compte  immédiatement  de  Timportance  de  cette 
remarque. 

<c  Je  suppose  une  ville  oii  Toctroi  rapporte  100,000  fr. 
»  Je  partagerais  cette  somme  en  quatre  parts  égales. 

»  Le  premier  quart  se  composerait  des  frais  de  perception 
»  qui  s'élèvent  en  moyenne  à  12  *»/o,  et  d'une  réduction  de 
»  18  %  que  la  ville  consentirait  âur  son  revenu,  soit  en- 
»  semble  25,000  fr.  » 

Qu'une  ville  renonce  à  une  somme  de  13,000  fr.  sur  un 
produit  de  100,000  fr.,  cela  ne  paraît  pas  exorbitant  en 
effet,  mais  la  difficulté  devient  plus  grande  pour  une  cité 
possédant  un,  deux,  trois  ou  quatre  millions  de  revenus. 
A  celle-ci  on  demande  l'abandon  de  180,000  fr.,  de 
260,000  fr.,  de  390,000  fr.,  de  520,000  fr.  —  Au  surplus, 
nous  laissons  la  parole  à  M.  Boiteau ,  adversaire  résolu 
des  octrois,  comme  on  le  sait,  et  comme  il  prend  soin  de 
nous  le  rappeler  : . 

c(  Il  est  nécessaire. . . .  que  les  communes  ne  soient  pas 
»  dépouillées  des  revenus  dont  elles  jouissent.  On  leur  en- 
»  lèvera  les  octrois,  parce  que  c'est  un  impôt  vicieux  en 
»  lui-même. . . .  Mais  on  leur  procurera,  par  un  moyen  ou 
»  par  un  autre,  une  somme  au  moins  égale  de  recettes, 
»  car  il  n'y  a  personne  qui  ne  sente  que  les  travaux  pu- 
!>  blics  ne  doivent  jamais  être  suspendus  dans  les  villes  et 
»  dans  les  villages,  que  c'est  même  aux  communes  à  se 
»  charger  d'une  grande  partie  de  ceux  dont,  en  l'état  ac- 
»  tuel . . .  nous  laissons  la  charge  au  Trésor  public.  Le  service 
»  des  écoles  seules,  celui  des  chemins  vicinaux  et  ruraux, 
»  etc.,  etc.,  nécessiteraient  de  bien  plus  amples  dépenses 
»  que   celles  que  les  villes  et  les  villages  peuvent  faire 


-  345  — 

»  aujourd'hui.  D'aulres  besoins  deviendront  urgents  plus 

»  lot  qu'on  ne  pense les  conamunes  doivent  donc 

»  conserver  lout  ce  qu'elles  possèdent  en  ce  moment. . . . 

1»  et en  attendant  que  surgisse  un  nouveau  système 

D  administratif  (M.  Boiteau  fait  allusion  à  la  décentralisa- 
»  tion),  l'intégralité  des  recettes  municipales  d'aujourd'hui 
»  doit  êlre  maintenue  avec  tout  le  soin  possible  (1).  » 

Nous  n'admettons  pas  tous  les  considérants  de  M.  Boi- 
teau ,  mais  nous  sommes  d'accord  avec  lui  sur  la  conclu- 
sion :  M.  de  Lavergne ,  au  contraire ,  admettra  les  consi- 
dérants en  repoussant  les  conclusions  de  son  collègue, 
mais. . .  il  ne  nous  a  pas  fait  connaître  ses  motifs. 

«  Pour  le  deuxième  quart ,  l'Etat  abandonnerait  à  la 
»  Ville  le  principal  de  l'impôt  foncier  qu'il  y  perçoit 
»  jusqu'à  concurrence  de  25,000  fr.  » 

M.  de  Lavergne  suppose  ici  deux  choses,  et  précisément 
les  deux  choses  qui  font  toute  la  question  :  d'abord ,  la 
possibilité  pour  l'Etat  de  renoncer  à  l'impôt  foncier  payé 
dans  les  villes ,  et ,  en  second  lieu  ,  l'eflBcacité  de  cette 
mesure  pour  compenser  le  renoncement  des  villes  à  un 
quart  des  produits  de  leurs  octrois. 

M.  de  Lavergne  exonère  la  propriété  urbaine  de  la  part 
de  l'impôt  foncier  destiné  au  Trésor  public ,  mais  cette 
taxe  continuerait  de  grever  la  propriété  rurale.  Il  nous  est 
d'autant  moins  facile  de  nous  rendre  compte  des  motifs 
qui  pourraient  justifier  cette  proposition  que  l'auteur 
s'abstient  de  toute  explication  sur  ce  sujet. 

Mais  laissons  ce  point  dans  l'ombre. 

M.  de  Lavergne  demande  au  Trésor  de  renoncer  à 
40  millions:  il  ne  serait  pas  embarrassé,  —  il  le  déclare 

(1)  De  l'abolition  des  octrois.  —  Journal  des  économistes.  Loc,  cit., 
1866. 


-  346  — 

un  peu  plus  loin,  de  désigner  les  dépenses  publiques  sur 
lesquelles  il  serait  facile  de  réaliser  cette  économie.  —  Il 
ne  les  désigne  pas  néanmoins ,  mais  nous  voulons  admet- 
tre que  l'économie  soit  réalisable  ;  ce  n'est  que  la  moitié 
de  la  solution  du  problème.  Le  produit  de  Timpôl  foncier 
versé  au  Trésor  public  par  la  propriété  foncière  des  villes 
n'est  pas  égal  au  quart  du  produit  de  Voctroi,  ainsi  que 
le  suppose  arbitrairement  notre  auteur,  et  celte  remarque 
fait  brèche  à  son  argumentation.  D'après  le  calcul  de  M* 
de  Lavergne  ,  une  ville  dont  l'octroi  rapporte  100,000  fr. 
paierait  à  l'Etat  une  contribution  foncière  égale  à  25,000 
francs,  —  soit  250,000  fr.,  et  500,000  fr.  pour  les  cités  où 
l'octroi  produit  1  million  ou  2  millions.  Un  peu  d'atten- 
tion eût  suflB  pour  éviter  cette  méprise.  Afin  de  ne  pas 
multiplier  les  exemples ,  prenons  la  ville  de  Nantes  qui 
reçoit  2  millions  de  son  ociroi.  L'impôt  foncier  ne  s'y 
élève  qu'à  350,000  fr.  au  lieu  de  500,000  fr.  ;  ce  serait 
donc ,  dans  le  système  de  M.  de  Lavergne ,  un  déficit  de 
150,000  fr.  par  an  qui  viendrait  s'ajouter  à  l'économie 
forcée  de  13  <>/o,  soit  une  réduction  totale  de  410,000  fr. 
sur  un  budget  ordinaire  de  2  millions  et  demi. 

Notre  exemple  est  d'ailleurs  parfaitement  choisi.  La 
ville  de  Nantes  n'est  pas  entrée  jusqu'à  ce  jour  dans  la 
voie  des  transformations  inutiles  et  ruineuses  si  vivement 
critiquées  ailleurs.  Elle  consacre  l'intégralité  de  ses  res- 
sources à  des  dépenses  ordinaires  d'administration  et  à 
des  travaux  d'utilité  pressante;  et  assurément  elle  ne 
sacrifie  guère  au  luxe  :  aussi ,  quels  que  puissent  être  les 
talents  administratifs  de  M.  de  Lavergne ,  nous  ne  nous 
compromettons  pas  beaucoup  en  le  mettant  au  défi  d'in- 
diquer pour  cette  cité  les  services  sur  lesquels  il  ferait 
porter  une  économie  annuelle  de  400,000  fr. 

ce  On  obtiendrait  le  troisième  quart  par  des  centimes 


—  347  — 

n  additionnels  sur  la  contribution  personnelle  et  mobilière 
»  de  la  commune,  ci  :  25,000  fr.  » 

Appliquons  encore  ce  calcul  à  la  ville  de  Nantes. 

Le  principal  de  la  contribution  dont  il  s'agit  s'y  élève , 
pour  l'année  1889,  à  212,000  fr.,  et  ce  principal  étant 
augmenté  de  105  ^lo  par  des  centimes  additionnels  attri- 
bués à  l'Etat,  au  département  et  à  la  commune ,  le  chiffre 
total  demandé  aux  contribuables  est  485,000  fr. 

Le  quart  des  recettes  de  l'octroi  s'élève  à  500,000  fr. 
Il  s'agit  donc  dans  le  système  que  nous  discutons  d'augmen- 
ter la  contribution  personnelle  et  mobilière  de  pareille 
somme  de  500,000  fr.,  soit  de  deux  cent  trente-cinq 
centimes  additionnels  nouveaux,  et  comme  il  ne  saurait 
être  question  (toujours  dans  le  système  de  M.  de  Lavergne) 
de  supprimer  les  centimes  additionnels  aujourd'hui  perçus, 
la  taxe  des  loyers  d'habitation  serait  portée  à  trois  cent 
quarante  pour  cent  au-delà  du  principal  de  l'impôt. 

«  Le  dernier  quart  serait  pris  sur  des  centimes  addition- 
»  nels  aux  trois  autres  contributions  directes,  ci  :  25,000 
»  francs.  » 

Les  trois  autres  contributions  sont  : 

1°  La  contribution  foncière  :  actuellement  elle  supporte 
à  Nantes  86  centimes  additionnels  au  principal  des  rôles  ; 

2<>  La  contribution  des  portes  et  fenêtres  :  elle  paie  75 
centimes  additionnels  ; 

8<>  L'impôt  des  patentes  :  il  est  surtaxé  de  80  centimes. 

L'application  de  la  mesure  indiquée  par  M.  de  Lavergne 
nécessiterait  pour  Nantes  une  imposition  de  quarante 
centimes  pour  chacun  de  ces  impôts.  Ce  serait  frapper  la 
propriété  foncière  d'une  dépréciation  immédiate,  car 
l'impôt  ainsi  exagéré  équivaudra  à  une  diminution  du 
revenu  et  par  conséquent  à  une  diminution  de  la  valeur 
vénale  des  immeubles.  Mais ,  dira-t-on ,  le  propriétaire 


-    348  - 

augmentera  le  prix  de  ses  locations  et  retrouvera  toujours 
son  compte.  On  suppose  donc  que  le  locataire  dont  les 
contributions  personnelle  et  mobilière  seront  triplées  con- 
sentira en  outre  à  une  augmentation  de  loyer  !  Et  le  paten- 
table ?  Si  M.  de  Lavergne  s'était  rendu  un  compte  exact  de 
la  surcharge  que  l'adoption  de  son  système  imposerait  au 
commerce ,  il  est  probable  qu'il  ne  serait  pas  encore  con- 
verti à  la  cause  des  abolitionnistes. 

Mais,  dans  le  feu  de  l'improvisation,  M.  de  Lavergne  a 
passé  légèrement  sur  les  points  difficiles,  ou  plutôt  à  ses 
yeux  toutes  les  difficultés  sont  supprimées  : 

«  Je  n'ai  pas  besoin ,  ajoute- t-il,  de  donner  les  rai- 
»  sons  pour  diviser  ainsi  le  fardeau  ;  elles  se  présen- 
»  tent  d'elles-mêmes.  La  charge  des  contribuables  serait 
»  diminuée  de  moitié,  ce  qui  faciliterait  la  transfor- 
»  mation.  » 

Pas  besoin  de  donner  de  raisons  !  !  c'est  bien  vite  dit, 
et  voilà  d'avance  les  objections  réduites  à  néant.  Cepen- 
dant M.  de  Lavergne  prétend  avoir  divisé  le  fardeau  et 
avoir  réduit  de  moitié  (de  moitié  !)  la  charge  des  con- 
tribuables. Ce  sera  peut-être  vrai  pour  les  contribuables 
qui  ne  paient  ni  l'impôt  foncier,  ni  la  taxe  personnelle,  ni 
la  contribution  mobilière  et  qui  ne  sont  ni  locataires,  ni 
propriétaires,  ni  commerçants.  En  les  exonérant  aussi 
des  impôts  de  consommation,  M.  de  Lavergne  fait  mieux 
que  de  réduire  leurs  charges  de  moitié,  il  fait  revivre  à 
leur  profit  le  privilège  d'exemption  d'impôts  incompatible 
avec  l'idée  que  nous  nous  faisons  du  citoyen,  de  ses  droits 
et  de  ses  devoirs. 

Sans  doute,  la  pensée  de  M.  de  Lavergne  est  celle-ci: 
grâce  à  l'abolition  des  octrois,  le  consommateur  qui  payait 
une  taxe  annuelle  de  50  fr.  (soit  200  fr.  pour  une  famille 
de  quatre  personnes)  n'aura  pas  à  subir   par  suite  ,de  la 


-  349  — 

transformation  de  l'impôt  une  contribution  supplémen- 
taire de 200  fr*  —En  mettant  les  choses  au  pis,  sa  taxe 
directe  sera  augmentée  de  100  fr.,  tout  au  plus,  il  est 
donc  constitué  en  bénéfice  d'une  somme  égale  de  100  fr. 
sur  l'ensemble  des  impôts  qu'il  paie  aujourd'hui. 

Nous  avons  répondu  d'avance  h  cette  supposition. 

Non,  il  n'est  pas  exact  de  prétendre  que  la  suppression 
des  200  fr.  de  droits  d'octroi  sur  les  objets  que  vous 
consommez  aura  lieu  à  votre  bénéfice  exclusif.  Tout  au 
plus  obtiendrez-vous  une  légère  diminution  sur  les  prix 
actuels,  le  surplus  formera  le  bénéfice  du  marchand  :  le 
fait  a  été  constaté  partout  ;  M.  Horace  Say  vous  prédisait 
en  1848  que  la  suppression  des  droits  sur  la  viande  pro- 
fiterait aux  bouchers  seuls  :  nous  avons  vu  qu'en  Belgique 
il  en  a  été  ainsi,  mais  nous  pouvons  rappeler  qu'en  France 
un  dégrèvement  du  10®  des  droits  a  passé  inaperçu  des 
consommateurs. 

En  1852,  l'Etat  renonçait  au  prélèvement  de  un  dixième 
sur  les  octrois  urbains  :  ce  droit  avait  été  établi  par  une 
loi  du  28  avril  181  fi  et  avait  toujours  été  maintenu.  Le 
Trésor  public  ayant  voulu  dégrever  les  consommations 
décréta  la  suppression  du  dixième  établi  à  son  profit  et  la 
réduction  à  moitié  des  droits  établis  sur  l'entrée  des  vins, 
cidres,  poirés  et  hydromels.  Or,  les  administrations 
locales  constatèrent  que  la  consommation  n'avait  retiré 
aucun  bénéfice  de  cette  réduction,  et  elles  se  basèrent  sur 
ce  fait,  partout  évident  et  palpable,  pour  demander, 
d'abord  le  retour  aux  anciens  tarifs,  puis  le  rétablissement 
au  profit  des  villes  du  dixième  supprimé. 

Le  Gouvernement  autorisa  d'une  manière  générale , 
dès  Tannée  1855,  la  perception  des  octrois  conformément 
aux  tarifs  de  1816,  et  un  grand  nombre  de  villes  ont 
obtenu  depuis   cette  époque,  soit  par  décrets,  soit  au 

23 


-  3S0  — 

moyen  de  lois  discutées  au  Corps  Législatif,  de  percevoir 
un  dixième  en  sus  des  taxes,  tant  sur  les  liquides  que  sur 
les  autres  articles. 

La  mise  en  vigueur  du  système  dont  nous  essayons 
la  réfutation  nous  semblerait  donc  devoir  produire  ce 
double  résultat  :  aggravation  certaine  de  Timpôt  direct, 
amélioration  douteuse  et  à  peine  appréciable  de  la  condi- 
tion des  consommateurs. 

Lors  donc  que  M.  de  Lavergné  déclare  à  la  fin  de  sa 
lettre  qu'il  serait  désirable  de  voir  créer  en  France  «  une 
association  pour  la  suppression  des  octrois  »  et  qu'il  de- 
mande «  à  s'inscrire  dès  h  présent  au  nombre  des  adhé- 
rents, »  nous  craignons  qu'il  ne  se  fasse  illusion  sur  la 
valeur  pratique  de  ses  théories,  nous  craignons  aussi  qu'il 
n'y  ait  beaucoup  moins  h  attendre  au  point  de  vue  de 
l'intérêt  public  de  l'association  dont  il  s'agit  que  de 
la  «  ligue  anglaise  pour  la  réforme  des  lois  sur  les 
céréales  »  qu'il  propose  pour  modèle  ii  ses  amis.  S'il 
tient  d'ailleurs  absolument  h  entrer  dans  une  ligue,  nous 
avons  celle  de  la  Paix  où  il  retrouvera  son  collègue 
M.  Passy. 

Un  système  h  peu  près  analogue  à  celui  de  M.  de  La- 
vergné a  été  présenté  par  voie  d'amendement  au  Corps 
Législatif  par  MM.  Pelletan  et  Glais-Bizoin. 

Ces  honorables  députés  sont  revenus  souvent  à  la  charge, 
mais  il  ne  paraît  pas  que  leurs  collègues  aient  été  disposés 
à  admettre  la  combinaison  suivante  : 

Attribution  aux  communes  en  remplacement  des  oc- 
trois : 

1®  De  l'intégralité  des  impôts  personnel,  mobilier,  des 
portes  et  fenêtres  ; 

2<>  De  l'intégralité  de  l'impôt  sur  les  chiens  et  de  celui 
sur  les  chevaux  et  voitures  de  luxe; 


—  351  — 

(Ce  dernier  impôt  a  été  supprimé  depuis  Tépoque  où 
ramendement  a  été  présenté  pour  la  première  fois  (1866)  ; 
la  taxe  sur  les  chiens  a  toujours  été  intégralement  attri- 
buée aux  communes.) 

S^  De  centimes  additionnels  aux  contributions  directes 
et  d'un  impôt  sur  le  revenu. 

Les  vins  et  les  autres  boissons  devraient  être  imposées 
ad  valorem^  le  droit  de  détail  serait  supprimé,  et  enfin  le 
droit  actuel  établi  au  profit  de  TEtat  sur  les  vins,  les 
alcools  et  les  bières  serait  augmenté  d'une  somme  égale 
au  droit  moyen  d'octroi,  et  payé  également  par  tous  les 
consommateurs. 

Ce  que  nous  avons  dit  précédemment  nous  dispense 
d'entrer  dans  un  examen  approfondi  de  ces  propositions. 
Le  système  de  MM.  Pellelan  et  Glais-Bizoin  se  rapproche 
beaucoup  de  celui  que  la  Belgique  a  adopté,  —  c'est  déjà 
une  raison  pour  que  nous  l'acceptions  pas  ;  à  plus  forte 
raison  n'admettrons-nous  point  l'impôt  sur  le  revenu, 
jusqu'à  ce  que  nous  puissions  juger  en  connaissance  de 
cause  de  l'effet  probable  de  cette  innovation. 

N'est-il  pas  singulier  que  nos  réformateurs  choisissent 
si  mal  leurs  modèles?  Vincome-tax  qu'ils  veulent  emprun- 
ter aux  Anglais,  est  sévèrement  jugé  par  ceux-ci  qui  ne 
le  votent  jamais  que  pour  une  seule  année.  Bien  qu'il  soit 
depuis  longtemps  établi  chez  eux,  on  peut  dire  qu'il  n'est 
pas  encore  fondé,  et  leurs  hommes  d'Etat  s'excusent  tous 
les  ans  de  n'avoir  pu  trouver  encore  un  moyen  pratique 
de  le  remplacer.  Pour  peu  que  les  idées  de  MM.  Pellelan 
et  Glais-Bizoin  gagnent  du  terrain  —  il  n'y  a  là  rien  d'in- 
vraisemblable —  nous  risquons  fort  d'avoir  à  organiser  en 
France  l'impôt  sur  le  revenu  au  moment  où  nos  voisins 


—  352  — 

le  relégueront  parmi  les  laxes  absurdes.  L'anglomanie  peut 
avoir  à  craindre  ce  malheur  (1)  ! 

Quant  à  Tatlribution  aux  communes  de  rintégralilé  des 
impôts  personnel,  etc.,  nous  ne  Tadmellrons  pas  davantage. 
Les  dépenses  particulières  des  villes  doivent  être  acquittées 
au  moyen  de  ressources  locales,  sans  préjudice  du  contin- 
gent que  leurs  habitants  doivent,  comme  les  autres  citoyens 
de  l'Empire,  fournir  à  l'Etat.  Toute  combinaison  qui 
s'écarte  de  celte  règle  est  par  cela  même  inacceptable. 

Pour  peu  que  nous  en  eussions  le  désir ,  il  nous  serait 
facile  d'opposer  les  uns  aux  autres  les  adversaires  des 
octrois  et  de  démontrer  qu'ils  ne  sont  d'accord  que  sur 
un  seul  point  :  la  suppression  de  cet  impôt. 

(1)  «  Income-tax  ou  impôt  sur  le  revenu.  C'est  le  plus  considérable 
des  impôts  directs  qui  pèsent  sur  TAngleterre.  Pitt,  qui  en  est  le  créa- 
teur, profita,  pour  le  faire  accepter  en  1798,  de  l'animosité  qui  régnait 
alors  dans  son  pays  contre  la  France  et  de  la  nécessité  d'acheter,  par 
des  subsides,  les  secours  des  armées  étrangères.  Le  Parlement  abolit 
l'income-tax,  en  1815,  et  ne  consentit  k  le  rétablir,' en  1842,  que  pour 
combler  un  déficit  de  250  millions  accumulé  pendant  cinq  années.  11 
ne  le  considère  même  actuellement  que  comme  provisoire  et  ne  le  Yote 
que  pour  un  an.  La  base  en  est  évidemment  défectueuse  ;  c'est  le 
contribuable  qui  fixe  lui-même  le  montant  de  sa  cote  par  une  déclara- 
tion assermentée ,  et  le  fisc  n'a  contre  la  mauvaise  foi  de  la  partie 
intéressée  que  la  ressource  presque  toujours  illusoire  d'une  enquête 
secrète  et  de  la  condamnation  k  une  amende,  si  de  cette  enquête  ré- 
sulte la  fausseté  de  la  déclaration.  » 

(Discours  de  M.  de  Gasabianca ,  procureur  général  k  la  Cour  des 
Comptes,  k  l'audience  solennelle  de  rentrée.  1866.) 

H  est  probable  que  MM .  Pelletan  et  Glais-Bizoin  ne  voteraient  pas 
un  impôt  établi  dans  ces  conditions ,  et  ils  auraient  mille  fois  raison. 
Qu'ils  nous  fassent  donc  connaître  comment  ils  parviendraient  k  le  faire 
fonctionner  sans  enquête  de  la  part  du  fisc  et  sans  déclarations  sincères 
de  la  part  des  contribuables.  11  est  vrai  que  la  sincérité  du  contribuable 
est  supposée  par  les  auteurs  de  l'amendement,  mais  eUe  est  supposée 
contre  toute  évidence. 


—  353  — 

Voyons  donc  ce  qui  se  passerait  au  sein  d'une  réunion 
de  la  a  ligue,  »  dont  M.  de  Lavergne  attend  des  avantages 
si  assurés. 

M.  de  Lavergne,  après  avoir  convenablement  maudit 
«  l'impôt  homicide,  *>  demande  que  l'Etat  renonce,  en  fa- 
veur des  communes,  au  produit  de  l'impôt  foncier. 

M.  Boiteau  :  «  La  contribution  foncière  est,  par  essence, 
»  un  impôt  de  l'Etat  et  non  des  villes  (1).  » 

M.  de  Lavergne  déclare  que  les  villes  doivent  s'attacher 
à  réduire  le  chiffre  de  leurs  dépenses,  et,  par  suite,  celui 
de  leurs  recettes. 

M.  Boiteau  réplique  immédiatement  qu'il  ne  faut  songer 
à  rien  de  pareil,  et  «  que  l'intégrité  des  recettes  muni- 
»  cipales  d'aujourd'hui  doit  être*  maintenue  avec  tout  le 
»  soin  possible  (2).  » 

Tout  en  conservant  l'opinion  qu'il  vient  d'exprimer  sur 
l'opportunité  des  économies  à  réaliser  sur  les  budgets 
municipaux',  M.  de  Lavergne  demande  que  les  villes 
renoncent  enfin  aux  octrois  et  les  remplacent  par  une 
augmentation  des  centimes  additionnels  aux  quatre  con- 
tributions. 

MM.  Pelletan  et  Glais-Bizoin  font  quelques  réserves 
en  ce  qui  concerne  l'impôt  des  patentes  ;  néanmoins  ils  se 

(1)  De  l'abolition  des  octrois.  Journal  des  Economistes,  loc,  cit., 
p.  20. 

L'expression,  par  essence,  indique  suffisamment  que  cette  proposition 
a,  aux  yeux  de  son  auteur,  l'éYidence  d'un  axiome.  Il  est  vrai  qu'un 
axiome  tout  opposé  a  cours  en  Angleterre,  puisque  l'impôt  foncier  y 
est  perçu  au  profit  des  communes 

(2)  De  Tabolition  des  octrois.  Journal  des  Economistes,  loc.  cit., 
p.  11. 


—  364  — 

rangeront  assez  volontiers  à  Topinion  exprimée  par  M,  de 
Lavergne. 

M.  Boiteau  leur  répondra  à  tous ,  que  :  «  Le  système 
»  qui  consiste  à  créer  des  centimes  additionnels  aux  quatre 
a  contributions  actuellement  existantes  ne  lui  parait  pas 
j»  aussi  simple  que  celui  qui  attribue  à  TEtat  certains 
D  impôts,  et  certains  autres  à  la  commune  ou  au  dépar- 
»  tement  ;  d'autant  plus  qu'il  y  a  dans  les  finances  publi- 
)>  ques  de  la  France  des  divisions  et  des  subdivisions  de 
»  centimes  qui  jettent  trop  d'obscurité  dans  les  comptes  oîi 
»  chacun  devrait  mouvoir  sa  pensée  avec  aisance  (1).  » 

Revenant  à  leur  première  idée,  MM.  Glais-Bizoin  et 
Pelletan  proposent  que  les  communes  perçoivent  k  leur 
profit  exclusif  les  impôts  personnel,  mobilier  et  dss  portes 
et  fenêtres. 

M.  Boiteau  regrette  de  ne  pouvoir  admettre  la  proposi- 
tion de  M.  de  Lavergne,  même  avec  cet  amendement,  et 
il  présente  une  objection  radicale  :  «  Ce  n'est  pas  un  genre 
»  d'impôt  qu'il  nous  semble  bon  de  conserver,  au  moins 
»  dans  la  forme  qu'il  a  revêtue  (î).  » 

La  discussion  s'anime  par  suite  de  l'intervention  de  M. 
Passy. 

«  Les  impôts  indirects,  s'écrie  l'honorable  orateur,  sont 
»  fort  appréciables,  peut-être,  en  tant  qu'expédients,  aux 
»  yeux  de  ces  hommes  d'affaires  à  courte  vue  qui  ne  sou- 
»  gent  qu'à  la  difficulté  du  jour  et  ne  se  préoccupent  pas 
»  des  conséquences  (8).  » 


^1)  De  i'abotition  des  octrois.  Journal  des  Economistes ^  loc,  cit., 
p.  20. 

(2)  De  l'aboUtion  des  octrois.  Journal  des  Economistes,  loc,  cit., 
p.  20. 

(3)  La  question  des  octrois,  par  M.  F.  Passy. 


r 


—  355  — 

M.  Boiteau  : 

L'honorable  préopinant  juge  bien  sévèrement  ceux  d'entre 
ses  collègues  qui  admettent  en  principe  les  taxes  indi- 
rectes, et  je  lui  répondrai  que  «  presque  personne  n'a  été 
»  encore  s'imaginer  que  la  proposition  générale  de  leur 
»  abolition  puisse  être  prise  en  considération  par  les  gou- 
»  vernements  ou  par  les  publicistes  qui  sont  dignes  de 
»  jouer  un  rôle  dans  la  politique  (1).  » 

(Intervention  de  M.  le  Président  :  —  Recommandation 
aux  membres  de  la  ligue  de  s'abstenir  de  personnalités.) 

Après  cet  incident,  M.  Passy  entre  dans  quelques  expli- 
cations :  —  s'il  proscrit  les  impôts  indirects,  c'est  parce  que 
le  contribuable  qui  les  paie  n'a  pas  conscience  du  sacrifice 
exigé  de  lui  ;  or,  c'est  là  un  mal.  Un  gouvernement  hon- 
nête ne  saurait  profiter  de  l'ignorance  des  citoyens  pour 
leur  extorquer  de  l'argent,  lout  doit  se  faire  au  grand  jour 
en  pareille  matière,  — l'intérêt  public  l'exige  d'ailleurs,  car 

«  c'est  dans  les  pays  où  l'impôt est  le  plus  exacte- 

»  ment  connu  de  tous,  qu'on  a  toujours  trouvé,  à  l'heure 
1»  du  besoin,  les  plus  faciles  et  les  plus  inépuisables  res- 
»  sources  (2).  o 

Un  membre  désirerait  que  l'exactitude  de  cette  assertion 
fût  historiquement  démontrée  ;  mais,  en  présence  de  l'em- 
barras évident  où  cette  demande  plonge  M.  Passy,  il  n'in- 
siste pas  et  il  cède  la  parole  à  M.  Boiteau. 

Bien  que  M.  Boiteau  rêve  de  mouvoir  sa  pensée  avec 
aisance,  au  milieu  des  comptes  financiers,  ainsi  qu'il  l'a 
déclaré  il  y  a  peu  d'instants,  un  certain  clair-obscur  dans 
la  gestion  des  finances  de  l'Etat  lui  semble  assez  suppor- 
table —  et  même  désirable  :  «  L'argent  dépensé  un  peu 

(1)  De  l'abolition  des  octrois,  p.  11. 

(2)  Question  des  octrois. 


—  356  - 

»  loin  pour  Tannée,  pour  la  marine,  pour  le  service  des 
»  affaires  étrangères,  pour  de  grands  travaux  d'utilité  na- 
0  tionale,  peu  importe  qu'on  ne  puisse  dire  au  juste  d'oh 
»  il  vient,  et  quelquefois  même  la  grandeur  des  opérations 
»  qu'il  est  de  la  nature  de  TElat  d'entreprendre,  serait 
»  diminuée  el  gênée  par  des  réclamations  trop  positives 
»  fondées  sur  le  droit  qu'a  le  contribuable  de  surveiller 
»  l'emploi  qu'on  fait  de  ses  contributions  (1).  » 


Cet  aperçu  des  arguments  contradictoires  qui  seraient 
échangés  au  sein  de  la  ligue  entre  les  abolitionnistes , 
suffira  pour  démontrer  combien  ils  sont  loin  de  s'accorder 
sur  la  question  du  remplacement  des  octrois. 

Nous  avons  précédemment  rapporté  les  critiques  adres- 
sées par  M.  Boiteau  aux  taxes  locales,  et  le  lecteur  a  pu 
constater  que  ces  critiques  ne  diffèrent  sensiblement,  ni 
pour  le  fond,  ni  quant  à  la  forme,  de  celles  que  fait  valoir 
M.  F.  Passy.  —  M.  Boiteau  se  séparant  de  ses  collègues 
aussitôt  que  ceux-ci  recommandent  l'adoption  de  leurs  sys- 
tèmes particuliers,  nous  pouvions  pressentir  qu'il  aurait 
à  faire  valoir  une  combinaison  meilleure,  —  à  ses  propres 
yeux,  tout  au  moins.  —  Telle  est,  en  effet,  la  prétention 
de  cet  honorable  publiciste. 

Le  système  de  M.  Boiteau  repose  sur  les  trois  points 
suivants  : 

\^  Attribution  aux  communes  de  l'intégralité  du  produit 
de  l'impôt  des  patentes  ; 

2<»  Création  à  leur  profit  d'une  taxe  municipale  sur  le 
revenu  mobilier  ; 

(I)  De  FaboUtion  des  octrois.  Journal  des  Economistes,  loc,  cit., 
p.  n. 


—  357  — 

8*>  Etablissement,  d'après  une  échelle  indiquée  par  l'au- 
teur, d'un  impôt  sur  les  loyers  d'habitation  ou  servant  à 
Tinduslrie. 

M.  Boiteau  demande  h  l'Etat  de  renoncer  au  produit  des 
patentes  plutôt  qu'à  toute  autre  contribution  directe, 
parce  que  «  c'est  un  impôt  de  quotité  et  non  de  réparti- 
»  lion,  et  dont  le  produit  croît  ou  diminue  avec  le  com- 
»  merce  et  le  mouvement  des  affaires  (1).  »  Cet  argument 
nous  laisse  froid,  et,  faut-il  l'avouer,  nous  ne  comprenons 
pas  qu'il  ait  pu  sembler  déterminant.  Malheureusement,' 
M.  Boiteau  n'en  donne  pas  d'autre. 

Une  objection  facile  à  prévoir  se  présenie  ici  à  l'auteur 
de  la  combinaison ,  c'est  que  les  60  millions  produits  par 
les  patentes  sonl  perçus  dans  la  France  entière,  et  non 
pas  seulement  dans  les  1,435  communes  à  octroi  ;  —  mais 
celte  difficulté  n'arrête  pas  M.  Boiteau  :  toutes  les  com- 
munes percevront  cet  impôt  à  leur  profit,  et  elles  se  crée- 
ront, par  ce  moyen,  des  ressources  qui  leur  font  aujour- 
d'hui défaut.  Quant  à  l'Etat,  il  ne  perdra  rien,  comme  on 
va  le  voir. 

Une  taxe  municipale  sur  le  revenu,  établie  dans  les  seules 
villes  à  octroi,  c'est-à-dire  sur  huit  millions  de  consomma- 
teurs habitant  les  villes,  serait  perçue  par  les  municipalités 
et  reversées  à  l'Etat  pour  tenir  lieu  des  patentes.  Cet  impôt 
se  recommande  par  les  qualités  suivantes  :  «  Il  deviendra 
»  l'un  des  impôts  réguliers  du  système  des  finances  na- 
»  tionales  le  plus  démocratique ,  le  plus  républicain  de 
»  tous.  » 


(1)  De  r abolition  des  octrois,  par  M.  Boiteau.  Tous  les  extraits  qui 
suivront  seront  extraits  de  ce  travail,  auquel  nous  renvoyons  le  lecteur 
qui  désirera  s'assurer  par  lui-même  de  la  fidélité  de  nos  citations. 


—  358  — 

Hais  comment  sera-t-il  réparti  ? 

Question  oiseuse  :  «  Qu'on  ne  nous  demande  pas  un 
»  plan  de  détail  d'imposition  ;  o  et  Tauteur  nous  renvoie  au 
Moniteur  de  1848  et  de  1852  I  II  ressort,  paraît-il,  de  la 
double  discussion  à  laquelle  il  a  alors  été  soumis,  que 
«  l'impôt  sur  le  revenu  a  plus  qu'un  autre  )e  caractère 
»  d'un  impôt  de  famille.  —  C'est  pour  cela  ,  continue  M. 
Boiteau,  «  qu'il  nous  semble  qu'on  devrait  en  faire  l'essai 
D  dans  les  finances  municipales.  *> 

Cependant  le  produit  des  patentes  ne  suflBra  pas  pour 
combler  le  vide  creusé  dans  les  caisses  municipales  par  la 
disparition  de  l'octroi.  —  M.  Boiteau  propose  d'établir  un 
impôt  sur  les  loyers,  en  addition  des  impôts  personnel  et 
mobilier  actuellement  perçus  (1).  Les  pauvres  comme  les 
riches  seront  taxés  d'après  une  proportion  à  déterminer 
suivant  l'importance  des  loyers,  et  la  contribution  sera  exi- 
gible par  douzièmes.  —  Ce  serait  même  peut-être  le  cas 
d'essayer  de  réduire,  grâce  à  l'impôt,  le  prix  excessif  des 
logements.—  Cette  idée  hardie  est  exprimée  sous  une  forme 
modeste  et  dubitative  :  «  Comme  l'un  des  effets  de  notre 
»  taxe  locative ,  et  il  devrait  entrer  dans  les  motifs  dé- 
»  terminants  du  législateur,  sera  de  faire  baisser  peu  à 
»  peu  le  prix  des  loyers,  on  pourrait  taxer  jusqu'aux  lo- 
»>  gements  vacants  et  mettre  ainsi  le  propriétaire  de  lo- 
»  eaux  ou  l'entrepreneur  dans  l'obligation  de  louer  à 
»  meilleur  compte.  »  —  Ce  serait  bien  démocratique,  — 

(1)  Nous  croyons  qae  M.  Boiteaa  ne  supprime  pas  l'impôt  personnel 
et  mobilier  actuellement  perçu  par  l'Etat,  puisqu'il  ne  fait  pas  connaître 
comment  on.deyrait  compenser  la  perte  du  Trésor.  Toutefois,  la  crainte 
d'attribuer  k  cet  auteur  une  opinion  qui  ne  serait  pas  la  sienne  nons 
empêche  d'être  trop  affirmatif.  On  se  souvient  en  effet  que  M.  Boiteaa  a 
déclaré  que  cet  impôt  ne  lui  parait  pas  devoir  être  conservé,  du  moins 
dans  la  forme  actuelle. 


r 


—  369  - 

»  mais  ce  serait  une  injustice  peut-être,  et  ^  coup-sûr  une 
»  atteinte  à  la  liberté  de  Tindustrie  (1).  » 

Voilà  la  théorie,  venons  à  l'application. 

L'auteur  raisonne  pour  toutes  les  villes  de  France,  mais 
il  ne  donne  de  chiffres  que  pour  la  ville  de  Paris  :  nous  le 
compléterons  en  appliquant  ses  calculs  (comme  nous  l'a- 
vons fait  avec  M.  de  Lavergne)  à  la  ville  de  Nantes. 

En  1862,—  c'est  à  cette  année  que  se  rapporte  l'appré- 
ciation de  M.  Boiteau,  —  Paris  recevait  88  millions  de 
l'octroi,  et  il  ne  payait  que  12  ou  13  millions  de  pa- 
tentes. 

Ce  dernier  impôt ,  attribué  à  la  caisse 
muDicipale,  rendrait  par  conséquent  13  mil- 
lions, ci V  13.000.000' 

La  taxe  sur  les  loyers  produira  (d'après 
le  calcul   de  l'auteur),  sept  millions,  ci  .      7.000.000 

L'impôt  municipal  sur  le  revenu  devant 
servir  à  désintéresser  l'Etat ,  nous  ne  le 
mentionnerons  que  pour  mémoire,  et  nous 
le  supposerons  égal  au  profit  des  patentes, 
soit  de  18  millions,  ci Mémoire. 


Nous  obtenons   donc,  pour   les  taxes 
nouvelles 20.000.000' 


Viagt  millions  au  lieu  de  quatre-vingt-huit. 

Le  déficit  annuel  n'est  que  de  68  millions  ! 

M.  Boiteau    lui-même  est  visiblement  effrayé  de  cette 

(1)  rïous  aurions  dit  plutôt  :  Ce  fierait  peut^éPre  une  atteinte  k  la  li- 
berté de  l'industrie,  et  à  coup-sûr  une  injustice. 


-  360  - 

perspective,  et  le  ton  qu'il  prend  pour  nous  rassurer  dénoie 
assez  son  embarras. 

fx  ....  Paris  qui,  en  1862,  recevait  88  millions  de  l'oc- 

»  troi,  ne  fournissait  à  l'Etat  que  12  ou  13  millions  de 

0  l'impôt  des  patentes.  En  prenant  possession  de  ces  13 

»  millions,  elle  {ou  il)   se  trouverait  moins  riche  de  75 

»  millions.  Mais  rappelons-nous  que  dans  les  comptes  de 

»  la  ville  on  nous  répèle  sans  cesse  que,  si  elle  fait  tant 

»  d'entreprises,  c'est  que  tous  les  ans  son  revenu  ordi- 

»  naire  dépasse  son  revenu  extraordinaire  de  40,  45,  50 

»)  millions.  Si   c'est  en  effet  de  50  millions,  il  n'y  a  plus 

»  que  25  millions  de  déficit.  La  taxe  municipale  des  loyers 

»  et  l'impôt  municipal  du  revenu  que  nous  voulons  in- 

»  troduire  dans  notre  système  financier  les  fourniront  sans 

»)  difficulté,  et  bien  plus  même.  » 

L'auteur  s'écarte  évidemment  de  ses  prémisses.  L'impôt 
municipal  sur  le  revenu  doit  servir  —  c'est  lui-même  qui 
a  indiqué  cet  emploi  —  à  compenser  l'abandon  des  pa- 
tentes consenti  par  l'Etat  ;  il  sera  donc  versé  au  Trésor. 
Et  notons,  en  passant,  que  la  taxe  sur  le  revenu  devra 
être  portée  à  20  millions  au  moins,  pour  Paris,  puisque 
les  60  millions  de  patentes  enlevés  à  l'Etat  lui  seront  res- 
titués par  les  seules  villes  à  octrois.  Quant  à  l'impôt  sur 
les  loyers,  M.  Boiteau  l'a  évalué,  pour  Paris,  à  7  millions  : 
il  forme  réellement,  avec  les  13  millions  de  patentes,  la 
seule  ressource  destinée  à  tenir  lieu  de  l'octroi. 

Mais  laissons  continuer  M.  Boiteau  : 

«  S'il  n'est  pas  exact  d'affirmer,  comme  on  l'a  fait, 
»  que  toutes  les  dépenses  nécessaires  de  la  ville  sont 
»  couvertes  par  un  revenu  qui  les  dépasse  de  40  et  de 
»  50  millions,  ou  bien  s'il  est  vrai  qu'il  y  a  un  très- 
»  grand  nombre  de  travaux  nécessaires  à  exécuter  qui  ne 


—  361  — 

»  portent  pas  la  qualification  de  nécessaires  dans  la  langue 
»  légale,  et  qui,  néanmoins,  le  sont  autant  que  n'importe 
»  quel  service  peut  l'être,  » 

Voici  les  ressources  indiquées  : 

(f  Eh  bien  1  les  administrations  s'expliqueront  devant  le 
»  public,  elles  fourniront  des  éclaircissements,  elles 
»  seront  obligées  de  solliciter  un  mandai,  elles  donneront 
»  de  la  publicité  à  leurs  délibérations,  et  le  public  verra 
»  ce  qu'il  aura  à  faire ,  et  ses  mandataires  décideront , 
»  car  personne  ne  paiera  une  taxe  directe  de  loyer  ou 
»  de  revenu  sans  vouloir  «  consentir  »  à  cet  impôt , 
»  et  sans  demander,  sans  exiger  que  l'emploi  de  ces 
»  receltes  soit  fait  avec  un  véritable  esprit  de  sagesse  et 
»  d'économie.  » 

La  publicité  des  séances  du  Conseil  municipal ,  —  le 
choix  des  conseillers  municipaux  laissé  au  suffrage  uni- 
versel seront  sans  doute  des  mesures  fort  sages,  mais 
enfin  M.  Boileau  se  place  dans  l'hypothèse  où  une  somme 
de  68  millions,  égale  au  vide  creusé  par  la  suppression 
de  l'octroi,  serait  indispensable  ;  il  suppose  qu'il  y  ait 
pour  68  ou  pour  50  millions  de  travaux  réellement 
nécessaires  à  exécuter,  que  la  ville  doive  rembourser 
ses  dettes,  tenir  ses  engagements,  etc.,  et  il  nous  dit 
que  le  public  verra  ce  qu'il  aura  à  faire  !  Nous  voudrions 
que  M.  Boiteau  se  fît  le  conseiller  du  public  et  nous 
indiquât,  au  moins  par  aperçu,  comment  il  proposera 
de  trouver  les  50  millions  dont  le  besoin  est  admis. 
Triplera-t-on  les  patentes  et  la  taxe  des  loyers,  quintu- 
plera-t-on  l'impôt  municipal  sur  le  revenu  ?  Ces  points 
ne  devraient  pas  rester  dans  l'ombre,  et  les  phrases 
suivantes  ne  sont  guère  faites  pour  nous  donner  la  solution 
cherchée  : 


-  362  — 

c(  Adieu  sans  doute,  les  états-majors  et  Tessaim  des 
»  employés  de  bureau,  si  affairés  et  si  inoccupés  dans 
»  les  Hôtels-de-Ville  ;  adieu  les  budgets  pour  la  somptuo- 
»  site,  les  budgets  pour  les  prétendus  beaux-arts,  pour 
»  les  musées  à  imaginer,  pour  les  commissions  d'histoire 
»  et  d'archéologie,  pour  les  essais,  pour  les  ébauches,  pour 
»  les  créations  dignes  d'un  sourire  passager  d'Auguste  ou 
»  d' Agrippa  !  » 

Que  les  états-majors  offusquent  M.  Boiteau,  passe.  — 
Mais  les  musées,  les  beaux-arts  (les  prétendus  beaux-arts), 
l'histoire  et  l'archéologie  !  Devons-nous  donc  proscrire 
tout  cela?  —  A  Dieu  ne  plaise!  L'auteur  s'est  laissé  momen- 
tanément emporter  au-delà  de  sa  véritable  pensée.  —  Il 
craint  au  contraire  que  nous  ne  retombions  dans  la  bar- 
barie, et  le  sort  de  la  civilisation  dépend,  à  son  avis,  delà 
suppression  des  octrois  : 

«  Qui  encore,  s'il  aime  son  pays  avec  désintéresse- 
»  ment. . .  ne  s'applaudira  pas  de  voir  cesser  le  jeu  de  la 
»  machine  qui  aspire  indéfatigablement  (1)  les  populations 
»  rurales  et  en  inonde  les  cités,  où  le  véritable  ordre,  où 
»  l'esprit  de  réflexion,  où  l'élégance  de  l'esprit,  où  toute 
»  la  flamme  de  la  civilisaition  supérieure  finirait  par  être 
»  submergée?  » 


Mais  laissons  Paris,  et  voyons  quels  seraient  à  Nantes 
les  effets  du  système  dont  il  s'agit. 

L'octroi  donne  à  Nantes  à  peu  près  deux  millions  dont  il 
faut  retrancher  les  frais  de  perception,  soit  250,000  fr.;  il 
nous  reste  donc  1 ,750,000  fr .  à  demander  aux  nouvelles  taxes. 

Le  principal  des  patentes  abandonné  par  l'Etat  produi- 

(1)  Ce  mot  se  trouTe  dans  lo  même  dictionnaire  que  promiscu. 


-  363  — 

rail  620,000  fr.,  ci 620.000 

La  taxe  des  loyers  en  admettant  le  tarif  de 

Paris,  tel  que  le  propose  M.Boiteau,  rendrait.  150.000 
La  taxe  sur  les  revenus  mobiliers  devant 

être  reversée  à  l'Etat  fournirait  620,000  fr. 

que  nous  ne  comptons  que  pour  mémoire,  ci .     Mémoire. 


770.000    D 


Il  ne  nous  manque  guère  que  un  million.  —  Mais  il 
manque,  et  nous  ne  pouvons  songer  à  nous  en  passer. 
Remarquez  que  les  patentables  paient  déjà  450,000  fr., 
en  centimes  additionnels,  de  plus  que  la  somme  men- 
tionnée plus  haut,  et  que  la  contribution  personnelle  et 
mobilière  à  qui  Ton  demande  un  supplément  de  150,000  fr. 
est  également  soumise  dès  à  présent  au  maximum  des 
centimes  autorisés  par  Ja  loi.  —  Il  ne  faudrait  donc  pas 
songer  à  les  surtaxer  encore. 

Nous  n'avons  pas  grand'chose  à  retrancher  ici  sur  les 
états-majors  :  Auguste  ni  Agrippa  n'admireraient  la 
splendeur  de  nos  monuments  publics,  et  si  notre  munifi- 
cence à  l'endroit  des  beaux-arts  les  faisait  sourire,  ce  ne 
serait  peut-être  pas  d'admiration.  En  effet,  nous  dépensons 
de  ces  choses  pour  environ  15,000  fr.  chaque  année  , 
d'après  nos  derniers  budgets  :  c'est  à  peine  suffisant  pour 
tenir  en  état  d'entrelein  musée  et  muséum. 

Un  coup-d'œil  jeté  sur  les  comptes  des  autres  villes 
importantes  révélera  une  situation  à  peu  près  analogue 
et  convaincra  le  lecteur  de  celte  vérité  qu'il  ne  faut  pas 
songer  à  supprimer  aux  budgets  de  nos  grandes  villes  une 
portion  des  dépenses  correspondant  à  la  différence  entre 
le  produit  des  taxes  proposées  et  celui  des  octrois.  Le 
système  de  M.  Boiteau  ne  nous  indiquant  pas  les  moyens 


~  364  — 

de  conserver  aux  villes  des  ressources  égales  à  leurs  res- 
sources actuelles  doit  donc  être  considéré  comme  insuffi- 
sant ,  et  comme  tout  aussi  insuffisant  que  le  système  de 
M.  de  Lavergne. 


Nous  sommes  arrivé  au  terme  de  celte  élude  :  Avons- 
nous  rempli  notre  programme  ? 

Résumons  en  quelques  lignes  la  quadruple  conclusion 
qui  doit  ressortir  de  ce  travail. 

La  condamnation  des  octrois  au  point  de  vue  historique 
ressemble  trop  à  un  jugement  sommaire.  Le  maintien  de 
cet  impôt  depuis  un  grand  nombre  de  siècles ,  à  travers 
les  périodes  plus  ou  moins  troublées  de  notre  histoire 
nationale,  ne  suffit  pas  pour  que  nous  les  proscrivions 
aujourd'hui  au  nom  de  nos  prétendus  axiomes  politiques. 
Nos  principes  nouveaux  ont  remplacé  d'autres  principes 
qui  furent  aussi  jadis ,  hélas  1  des  axiomes  incontestés.  — 
La  suppression  momentanée  de  ces  taxes,  à  une  époque  ou 
toutes  nos  anciennes  institutions  ont  dû  disparaître  ou  se 
transformer,  a  été  suivie  de  leur  prompt  rétablissement. 
Et  qu'on  ne  l'oublie  pas,  ce  rétablissement  a  été  opéré 
conformément  k  un  vœu  très  formel  de  nos  principales 
cités,  impuissantes  à  pourvoir  par  d'autres  moyens  à  leurs 
besoins  intérieurs. 

Les  octrois  présentent  les  mêmes  inconvénients  politi- 
ques que  les  autres  impôts  indirects ,  mais  ils  n'en  offrent 
pas  davantage.  Leur  suppression  devrait  donc  coïncider 
avec  une  réforme  complète  de  ces  taxes ,  réforme  subor- 


r 


—  365  ~ 

donnée  elle-même  ,  telle  est  du  moins  notre  opinion ,  h 
une  modification  profonde  de  nos  institutions  politiques. 
Par  conséquent ,  la  question  des  octrois  ne  doit  pas  êire 
le  point  de  départ ,  mais  bien  un  des  points  d'arrivée 
d'une  réorganisation  générale  :  à  nos  yeux ,  c'est  une 
question  incidente,  un  corollaire,  rien  de  plus.  —  Ajoutons 
que  nous  n'avons  trouvé  cbez  aucun  des  auteurs  dont  nous 
avons  examiné  les  théories,  rien  qui  nous  mette  sur  la 
voie  d'une  solution  pratique  de  la  question  financière 
embrassée  dans  son  ensemble. 

Il  nous  a  paru  assez  facile  de  justifier  les  octrois  des 
reproches  qui  lui  sont  adressés  au  nom  d'une  science  qui 
n'a  pas  encore  su  définir  les  termes  qu'elle  emploie. 
Cousin  disait  que  dans  une  conversation  d'une  heure  il 
prendrait  dix  fois  un  économiste  en  flagrant  délit  de  para- 
logisme. Pour  nous,  nous  n'avons  pas  eu  beaucoup  de 
peine  à  faire  justice  des  exagérations  de  quelques 
économistes ,  sur  le  sujet  que  nous  avons  traité. 
Aussi ,  tout  en  reconnaissant  que  les  octrois  méritent  des 
critiques ,  nous  avons  établi  que  les  classes  nécessiteuses, 
au  nom  desquelles  sont  formulées  la  plupart  des  critiques 
de  nos  adversaires ,  retirent  de  cette  institution  des  avan- 
tages égaux,  sinon  supérieurs  au  prix  qu'elle  leur  coûte. 

Enfin,  nous  avons  vu  que  les  différents  projets  de 
réforme  présentés  jusqu'à  ce  jour  ne  sont  pas  de  nature  à 
nous  satisfaire  ;  qu'ils  se  réfutent  les  uns  par  les  autres  et 
laissent  la  question  au  point  où  ils  l'ont  prise. 

La  création  d'une  ligue  pour  la  suppression  des  octrois 
mettrait  bien  vite  en  lumière  ce  dernier  point  de  notre 
thèse.  —  Néanmoins  il  est  bon  que  le  problême  soit  discuté 
et  pour  notre  part  nous  serions  aussi  heureux  que  nos 
contradicteurs  de  voir  naître  de  la  ruine  de  cet  impôt 
«  l'ordre,  la  paix  publique,  le  travail  et  la  prospérité 

24 


—  366  ~ 

w  sociale  de  Ta  venir  (1).  »  Nous  ne  demanderions  pas 
mieux  à  ce  prix  que  de  faire  le  sacrifice  des  «  abomina- 
bles babils  verts  »  dont  parlait  un  économiste  en  1847 , 
ainsi  que  des  o  états-majors  et  de  Tessaim  des  employés 
»  de  bureau  si  affairés  et  si  inoccupés,  »  dont  la  complète 
inutilité  et  le  parasitisme  offusquent  tant  aujourd'hui  M. 
P.  Boiteau. 


Au  moment  oii  s'achève  l'impression  de  cette  étude,  le 
Gouvernement  ouvre  sur  les  octrois  une  enquête  dont  les 
journaux  ont  récemment  publié  le  questionnaire. 

Noire  travail  n'a  point  été  entrepris  en  vue  de  cette  cir- 
constance; il  pourra  néanmoins,  croyons-nous,  fournir 
certains  renseignements  utiles  aux  personnes  qui,  appelées  à 
parliciper  à  Tenquêle,  auront  eu  la  patience  de  nous  suivre 
dans  une  discuâsion  qu'un  auteur  exercé  aurait  su  rendre 
moins  aride. 


(i)  H.  Boiteau  ,  loc.  cit.,  page  8. 


L'ARMORIQUE  AU  V  SIÈCLE 

FAR  M.  MOKIN, 

Professeur  d^Histoire  à  la  Faculté  des  Lettres; 

LE  DISTRICT  DE  MACHECOUL 

FAR  M.  LALLIÉ , 

Avocat  à  Nantes. 


COMPTE-RENDU 

PAR  M.  I^AMBEmT, 

Conseiller  à  la  Cour  impériale  de  Rennes, 

A  LA  SOCIÉTÉ  ACADÉMIQUE  DE  NANTES 

DU  CONCOURS  ET  DU  PRIX  DE  MIUE  FRANCS 

CKàiS  PAR  DiCRBI  IMPERIAL. 


Messieurs, 

Après  la  lettre  que  j'ai  écrite  à  votre  Président ,  pour 
lui  annoncer  le  résultat  du  concours,  je  crois  devoir  vous 
entretenir,  un  peu  longuement,  des  travaux  du  jury  dans 
lequel  vous  aviez  bien  voulu  me  confier  la  mission  de  vous 
représenter.  J'ai  retrouvé  là  le  souvenir,  bien  précieux 
pour  moi,  d'avoir  passé  à  Nantes  sept  années  parmi  vous, 
et  d'avoir  été  votre  secrétaire  général  en  1847  et  votre 
président,  à  la  fin  de  1849. 

La  Société  Académique  se  sera,  j'en  suis  sûr,  associée 
à  l'heureuse  innovation  qui  a  appelé  tous  les  esprits  sérieux. 


—  368  — 

tous  les  hommes  d'élade  d'une  même  contrée  à  faire  re- 
vivre, ou  à  mettre  sous  une  lumière  nouvelle,  un  point 
saillant  de  son  histoire  locale,  un  fait  intéressant,  une 
époque  remarquable  de  son  passé  provincial. 

Tout  le  monde  l'aura  bien  compris  :  —  si  les  idées  de 
décentralisation  administrative  font  leur  chemin  dans  la 
société  française,  autant  pour  débarrasser  le  pouvoir  cen- 
tral de  rouages  trop  compliqués  qui  entravent  sa  marche, 
que  pour  donner  une  plus  large  voie  d'expansion  et  d'in- 
dépendance aux  intérêts  des  communes  et  des  départe- 
ments, dans  une  sphère  supérieure  d'idées  et  d'intérêts, 
il  importe  bien  plus  d'agrandir  le  cercle  des  études  histo- 
riques et  de  ne  pas  abandonner  h  la  capitale -le  monopole 
des  travaux  de  l'esprit. 

Lorsque  Paris  laisse  impunément  altérer  l'atticisme  ha- 
bituel de  son  langage,  par  l'idiome  grotesquement  insensé 
des  réunions  publiques;  lorsque  les  improvisations  pas- 
sionnées du  journalisme  semblent  suffire  à  sa  curiosité 
blasée,  et  que  des  publications,  éphémères  et  sans  art, 
composent  à  peu  près  toute  sa  littérature  courante,  l'ins- 
tanl  est  bien  choisi  pour  nous  recueillir,  dans  une  plus 
sereine  atmosphère,  dans  une  plus  paisible  arène  d'activité 
intellectuelle,  et  nous  livrer  à  l'étude  de  nos  origines  na- 
tionales et  des  phases  diverses  de  notre  civilisation. 

Le  décret  impérial  du  80  mars  1869,  qui  a  créé  un 
concours  et  un  prix  de  1,000  fr.  pour  le  meilleur  ouvrage 
d'histoire  politique  ou  littéraire  sur  la  Bretagne,  le  Maine 
ou  l'Anjou ,  avait  fixé  la  limite  de  production  au  31 
juillet. 

Ce  délai  était  évidemment  trop  court  pour  faire  espérer 
des  travaux  entrepris  en  vue  du  concours;  et  l'on  n'a  pu 
compter  que  sur  ceux  déjà  publiés  depuis  moins  de  trois 
ans  ou  en  voie  de  publication. 


-  369  — 

Eliminalion  faite  préalablemcnl  des  ouvrages  qui  ne  ren- 
traient pas  dans  le  programme  de  cette  année,  par  exemple, 
des  études  purement  archéologiques  qui  auront  leur  tour 
dans  le  concours  de  1870,  le  jury  a  fixé  son  attenlion 
sur  quatorze  productions  dont  quatre  ont  mérité  d'être 
plus  sérieusement  débattues  : 

10  UArmorique  au  V^  siècle,  par  M.  Morin,  professeur 
d'histoire  à  la  Faculté  des  Lettres  de  Rennes  ; 

^o  Le  District  de  Machecoul,  par  H.  Lallié,  avocat  à 
Nantes  ; 

S<>  Le  Maine,  sous  Vancien  régime,  par  M.  Maître  (Léon), 
archiviste  de  la  Mayenne; 

¥  Le  Catalogue  des  archives  des  Côtes-du-Nord,  par 
M.  Lamarre,  archiviste  à  Saint-Brieuc. 

Le  débat  s'est  concentré  sur  VArmorique  et  le  District 
de  Machecoul,  et  un  examen  sérieux  a  attribué  le  prix  à 
l'ouvrage  de  M.  Morin,  qui  présentait  un  intérêt  plus  gé- 
néral d'origine  et  de  nationalité,  parce  que,  indépendam- 
ment du  choix  d'un  si  beau  sujet  d'étude ,  l'exécution  y 
répondait  d'une  manière  supérieure;  et  il  devait,  par  l'ac- 
complissement de  ces  deux  conditions,  l'emporter  sur  le 
livre  de  M.  Lallié  qui,  à  part  le  mérite  de  l'ordonnance  et 
de  la  composition,  ne  retraçait,  en  déflnitive,  qu'un  épi- 
sode de  nos  guerres  civiles  dont  l'importance  historique 
n'était  pas  essentielle  à  la  physionomie  générale  de  la 
Révolution,  et  il  a  seulement  obtenu  une  première  mention 
des  plus  honorables. 

Nous  ne  vous  entretiendrons  que  de  ces  deux  ouvra- 
ges ;  les  deux  autres  ont  eu  une  mention  très-honorable 
aussi. 


TARMORIQUE  AU  V^  SIÈCLE. 


Les  questions  d'origine  d'un  peuple  offrent  autant  d'in- 
térêt que  de  difficultés;  et  les  historiens  de  l'ancienne 
Armorique  se  sont  placés  à  tant  de  points  de  vue  différents, 
qu'il  devenait  très-difficile  de  dissiper  tous  les  nuages  ac- 
cumulés depuis  tant  de  siècles,  sur  l'origine  et  les  trans- 
formations des  races  d'hommes  qui  se  sont  mêlées  et 
superposées  pour  former  l'agglomération  actuelle. 

Il  importe,  avant  tout,  de  bien  poser  l'état  historique 
du  débat  qui  s'agite  entre  deux  écoles  rivales,  sur  les 
questions  suivantes  : 

D'où  venaient  les  Bretons  ? 

  quelle  date  ont-ils  fait  leur  établissement  dans 
l'Armorique  ? 

Quels  ont  été  leurs  véritables  chefs  ? 

Nennius ,  chroniqueur  du  IX®  siècle ,  a  formulé  cette 
énonciation ,  sans  indiquer  la  source  où  il  l'avait  puisée  : 
—  Le  premier  Empereur  qui  régna  sur  la  Bretagne 
fut  Maximianus ,  sorti  de  l'Isle  avec  tous  ses  guerriers 
bretons ,  sous  Gratien ,  roi  des  Romains ,  et  il  exerça  sa 
domination  sur  toute  l'Europe. 


-  371  — 

Quatre  siècles  après,  Geoffroy  de  Monmoutb  a  développé 
ce  simple  texte  et  proclamé  César  Tusurpatelir  Maxime, 
lorsqu'en  888,  il  conquit  TArmorique  qu'il  donna  en 
partage  au  jeune  et  brillant  Gonan  Mériadec,  duc  d'Albanie 
qui  Tavait  suivi ,  et  qui  régna  jusqu'en  421  ;  et  pour  que 
cette  royauté  demeurât  sans  partage  et  sans  obstacle ,  il 
fait  massacrer  toute  la  population  masculine,  en  épargnant 
seulement  les  femmes  ;  il  oublie  de  parler  des  enfants. 

Il  y  avait  là  deux  questions  engagées  :  la  date  de  883, 
donnée  à  l'invasion,  et  la  Royauté  bretonne  de  Gonan 
Mériadec. 

Cette  tradition  première  deNennius,  revue  et  corrigée  par 
Geoffroy  de  Monmoutb,  a  été  largement  exploitée  par  les 
historiens  que  l'on  peut  aujourd'hui  appeler  légendaires  : 
Lebeau ,  Allain  Bouchard ,  Albert  Legrand  et  Toussaint  de 
Saint-Luc,  et  servilement  enregistrée,  comme  vérité  histo- 
rique, par  quelques  historiens  de  nos  jours,  tels  que, 
Richer  et  Manet  qui  sont  de  la  race  moutonnière  qu'aurait 
reconnue  Panurge,  et  qui  accepte  tout  sans  contrôle;  — 
je  vous  parlerai  plus  tard  de  l'abbé  Gallet,  de  dom  Morice, 
et  surtout  du  baron  Roujoux  qui  mérite,  à  part,  un  brevet 
d'invention. 

Le  grand  bénédictin  dom  Lobineau ,  que  tous  les  esprits 
sérieux  s'accordent  à  reconnaître  pour  le  chef  de  l'école 
historique,  pour  le  fondateur  de  la  critique  de  l'histoire, 
a  rejeté,  comme  un  anachronisme,  l'établissement  de  vive 
force  des  Bretons  en  Armorique  en  883,  et,  comme  un 
mythe,  l'étrange  royauté  de  Conan  Mériadec. 

Le  malheureux  et  illustre  moine  ne  savait  pas  à  quel 
orgueil  de  caste  il  allait  avoir  affaire,  car  il  effaçait,  d'un 
trait,  l'ambitieuse  devise  de  la  maison  de  Rohan  : 

Roi  ne  puis  —  prince  ne  daigne  —  Rohan  suis  ! 


—  372  — 

Par  là,  les  princes  de  Roban  manifestaient  la  prétention 
de  descendre  en  ligne  directe  du  roi  créé  par  Tiniagination 
de  Geoffroy  de  Monmouth,  c'est-à-dire  de  Gonan  Mériadec, 
et  avec  cette  royauté  d'emprunt,  s'évanouissait  le  privi- 
lège consacré  de  figurer,  en  qualité  de  princes  étrangers , 
à  la  cour  des  Bourbons,  comme  les  princes  de  Lorraine  à 
la  cour  des  Valois. 

Dom  Lobineau ,  en  niant  l'existence  de  Gonan  Mériadec, 
avait  aussi  repoussé ,  comme  suspecte ,  la  cbarte  d'Alain 
Fergent  (qui,  par  parenthèse,  doit  se  trouver  aux  archives 
de  Nantes),  et  dans  laquelle  on  lisait  en  interligne. 

Vicomes  de  Rohano  qui  descendit  de  linea  Conani 
Britonum  régis  ! 

La  colère  du  prince  de  Soubise  monta  à  la  hauteur  de 
son  orgueil  froissé  ;  dom  Lobineau  en  ressentit  cruelle- 
ment les  effets;  victime  de  longues  persécutions,  il  ne 
put  publier  le  troisième  volume  de  son  Histoire  de  Bre- 
tagne, et  le  pauvre  moine  fut  mourir  de  chagrin  et  de 
découragement  à  l'abbaye  de  Saint-Jacut,  près  Saint- 
Malo,  oii  il  avait  été  interné. 

La  maison  de  Rohan  ne  voulut  pas  rester  sous  le  coup 
d'une  pareille  déchéance,  et  elle  rencontra,  pour  essayer 
de  l'effacer  ,  dom  Morice ,  de  la  congrégation  de  Saint- 
Maur ,  comme  dom  Lobineau  ,  et  qui ,  à  la  suite  de  l'abbé 
Gallet,  ressuscita  Gonan  Mériadec  et  la  fameuse  date  de 
l'invasion  bretonne  en  383. 

Gependant,  dom  Morice  n'osa  pas  soutenir  la  fausse 
charte  d'Alain  Fergent;  mais  il  fut  bien  plus  hardi,  et, 
bien  plus  loin  qu'elle,  en  fabriquant  une  généalogie  des  rois, 
comtes  et  ducs  de  Bretagne ,  dans  laquelle  il  fait  figurer 
les  Rohan,  comme  descendants  de  Justhael ,  comte  de 
Porhoët,  fils  de  Gonan  le  Tort,  et  Gonan  le  Tort ,  comme 
fils  de  Gonan  Mériadec. 


—  373  — 

Dans  rexcellenle  préface  du  nouveau  diclionnaire  d'Oger, 
Varin,  alors  doyen  de  la  Faculté  des  Lellres  de  Rennes,  a 
commencé  à  renverser  toutes  les  pièces  de  cet  échafau- 
dage factice,  et  repoussé  en  même  temps,  comme  un 
anachronisme  d'un  siècle  au  moins,  et  en  s'inspirant  d'une 
savante  dissertation  de  Dubos,  rétablissement  des  Bretons 
dans  FArmorique  en  883,  comme  se  rattachant  à  l'expé- 
dition de  Maxime  qui  avait  un  bien  autre  objet;  puis,  il  a 
rejeté ,  à  la  fin  du  V®  siècle ,  la  grande  émigration  qui  a 
concouru  à  la  colonisation  de  l'Ârmorique  et  au  change- 
ment de  nom  de  la  péninsule. 

M.  de  Courson  a  faiblement  combattu,  dans  une  réplique, 
cette  énergique  affirmation  de  Dubos  et  de  Varin  ;  —  il 
avait  trop  de  conscience  et  d'expérience  en  ces  matières 
délicates,  pour  soutenir  historiquement,  et  par  pièces 
probantes,  l'établissement  de  383;  seulement,  à  l'aide 
d'une  distinction,  aussi  ingénieuse  qu'habile,  il  a  essayé 
d'établir  que  l'émigration  avait  été  successive  et  n'avait 
achevé  son  évolution  que  sous  le  coup  de  l'invasion 
saxonne;  qu'il  y  avait  là  une  confusion  d'époque  dont  tout 
le  monde  pouvait  argumenter;  mais,  qu'en  définitive,  il 
n'était  pas  permis  de  renverser  une  tradition  populaire  tant 
que  des  documents  certains  ne  venaient  pas  démontrer 
son  erreur. 

Cette  doctrine  finale  nous  mènerait  bien  loin  et  n'irait 
à  rien  moins  qu'à  justifier ,  dans  l'Inde  et  dans  la  Grèce  , 
les  dynasties  de  Bacchus  et  d'Hercule  ;  parce  que  tout  le 
monde  sait  qu'il  y  a  toujours  un  peu  de  mythologie,  mêlée 
à  la  vérité,  à  l'origine  de  tous  les  peuples. . . 

Puisque  nous  sommes  en  pays  de  fictions,  entrons  dans 
le  domaine  du  baron  de  Roujoux  qui,  dans  son  histoire  de 
Bretagne  de  1828,  s'est  fait  le  dernier  champion  légendaire 
de  Gonan  Mériadec. 


—  374  - 

Pour  avoir  le  dernier  mot  là-dessus  ,  il  faut  lire  ,  dans 
la  Biographie  bretonne,  la  remarquable  et  curieuse  étude 
de  M.  Arthur  Laborderie,  intitulée:  Gonan  Mériadec.  — 
Il  faut  y  voir,  exposées,  les  variations  du  baron  de 
Roujoux  sur  un  vieil  air ,  et  ses  étranges  fioritures  sur  un 
thème  usé  de  Toussaint  de  Saint-Luc  qu'il  a  développé 
et  enrichi  à  sa  fagon  des  détails  les  plus  fantastiques  que 
n'oserait  pas  se  permettre  un  romancier  historique. 

N'oublions  pas  que  nous  sommes  en  Ârmorique ,  et  au 
IV«  siècle!  —Eh  bien,  Gonan  Mériadec  convoque  et  préside 
à  Rennes  les  Etats  généraux  de  son  royaume ,  après  avoir 
fait  procéder  aux  élections  générales  ;  et  on  y  voit  figurer, 
après  un  discours  de  la  couronne,  les  trois  ordres  du  peuple, 
de  la  noblesse  et  du  clergé,  qui  comprend  à  la  fois  les 
évoques  et  prêtres  chrétiens ,  les  druides  et  les  prêtresses 
et  druidesses  de  l'isle  de  Sein. 

Les  rêveries  de  Monmouth  et  de  l'abbé  Gallet  sont  de 
bien  loin  dépassées.  — Il  ne  manque  à  cette  grotesque 
parodie  d'une  époque  célèbre,  que  Mirabeau ,  le  serment 
du  jeu  de  Paume,  dans  le  fond  du  tableau;  et. ...  la 
musique  d'Offenbach  dans  un  orchestre  armoricain. 

G'est  par  de  pareils  procédés  historiques ,  que  le 
baron  de  Roujoux  a  essayé  de  galvaniser  le  mannequin 
royal  de  Gonan  Mériadec  et  de  recoudre  les  oripeaux,  à 
paillettes  de  clinquant,  de  sa  majesté  d'emprunt-,  et  cela 
avec  des  enluminures  de  style  qui  tiennent  le  milieu  entre 
l'idiome  du  solitaire  de  d'Ârlincourt  et  de  la  Gaule 
poétique  de  Marchangy. 

M.  Laborderie ,  dans  son  excellente  dissertation ,  n'a 
pas  eu  de  peine  à  faire  justice  définitive  de  toutes  ces 
fantaisies  littéraires,  et  a  donné  le  coup  de  grâce,  eo 
même  temps ,  à  l'établissement  breton  de  383  et  à  la 
royauté    de  Gonan  Mériadec;  il  a  fait  à   celui-ci,  pour 


—  375  — 

jamais,  sa  véritable  place,  dans  Thisloire  des  erreurs 
humaines,  à  côté  de  Pbaramon  qui  figure  encore,  comme 
premier  roi  de  France ,  dans  Anquetil  et  Le  Ragois,  mais 
dont  il  n'est  plus  permis  de  parler,  après  Augustin  Thierry, 
Guizot  et  Michelet. 

La  scène  se  trouvait  vide,  et  pour  la  remplir,  deux 
écoles  historiques  rivales  se  sont  trouvées  en  présence  ;  de 
là  l'intérêt  et  la  valeur  du  livre  de  M.  Morin.  —  Dominés 
par  un  esprit  provincial  qui  a  résisté  au  temps  et  aux 
événements ,  les  chevaliers  de  l'autonomie  de  TArmorique 
et  de  l'indépendance  primitive  absolue  de  la  Bretagne  en 
sont  encore  à  regretter  le  mariage  et  la  dot  d'Anne  de 
Bretagne ,  comme  ils  n'ont  pas  pardonné  à  Louis  XI  et  à 
Richelieu  d'avoir  abaissé  les  grands  vassaux  de  la  couronne, 
et  blessé  à  mort  la  féodalité,  pour  préparer  le  grand  fait 
de  l'unité  nationale. 

Conan  Mériadec  ayant  disparu  du  domaine  de  l'histoire , 
avec  Francus,  fils  d'Hector,  ancêtre  des  Français,  et 
Brutus ,  père  des  Gaulois ,  il  a  bien  fallu  chercher  une 
autre  souche  royale  pour  la  Bretagne  ;  et ,  il  y  a  une 
vingtaine  d'années ,  on  a  exhumé  un  petit  chef  de  la 
Cornouaille,  nommé  Gradlon  ou  Grallon,  pour  en  faire  le 
fondateur  d'une  dynastie  Bretonne  nouvelle  de  485  à  510, 
et  l'on  a  imaginé  de  le  tirer  de  l'ombre  de  laquelle  dom 
Lobineau  s'était  refusé  à  le  faire  sortir. 

Celui-là  du  moins  avait  vécu  d'une  vie  d'homme  et  de 
breton  ;  mais  il  est  le  roi  de  quelques  érudils  ;  on  aper- 
çoit sa  statue  équestre  entre  les  deux  belles  flèches  de  la 
cathédrale  de  Quimper ,  mais  k  l'état  presque  microsco- 
pique, en  raison  de  sa  dimension  un  peu  réduite  et  de 
son  élévation  trop  grande.  —  Nous  verrons  si  cette  ché- 
live  apparence  n'est  pas  l'image  symbolique  de  sa  mince 
royauté  ;  il  a  au  moins  l'inappréciable  fortune  de  trôner 


—  376  - 

après  sa  morl,  sur  un  splendide  panorama,  el  d'avoir  pour 
piédestal  Tune  de  nos  plus  élégantes  églises  gothiques  du 
Moyen-Age  et  de  la  catholicité. 

C'est  ici  que  s'accuse  la  grande  sagacité  de  M.  Morin, 
comme  la  véritable  originalité  de  son  livre. 

Après  une  étude  aussi  savante  que  curieuse  sur  le 
grand  mouvement  des  peuples,  à  la  suite  de  l'invasion  des 
barbares  et  la  décomposition  du  monde  Romain,  il  aborde 
résolument  la  question  des  origines  bretonnes. 

Il  ne  nie  pas  l'existence  de  Grallon ,  mais  il  lui  refuse 
la  royauté,  même  sur  la  Cornouaille,  seule  partie  de 
l'Armorique,  du  reste,  que  ses  partisans  lui  donnent  à 
gouverner  ;  et  il  rejette  son  existence  au  VI®  siècle  el 
rattache  son  opinion  à  cet  égard  à  l'affirmation  de  la  domi- 
nation franque,  à  l'époque  de  l'immigration  des  Bretons; 
—  cela  résulte,  pour  lui,  de  l'élude  comparative  de  diffé- 
rents textes  et  du  contrôle  de  traditions  sérieusement 
historiques. 

Il  ne  s'agit  pas  ici  de  la  prétendue  invasion  faite  à  la 
suite  de  l'usurpateur  Maxime,  ni  de  quelques  émigrations 
partielles  causées  par  les  déprédations  des  Pietés  et  des 
Scotts,  sur  quelques  points  du  littoral  britannique  ;  mais 
de  l'émigration,  en  corps  de  peuple,  à  la  suite  de  l'inva- 
sion saxonne,  qui  a  changé  une  première  fois  les  desti- 
nées de  la  Grande-Bretagne. 

Eh  bien  !  celle-là  ne  peut  prêter  à  l'équivoque.  — 
D'après  M.  Morin,  elle  n'a  eu  lieu  qu'à  la  fin  du  V®  siècle 
ou  au  commencement  du  VI®  ;  et  il  invoque  non-seulement 
une  lumineuse  dissertation  de  M.  Halléguen,  mais  surtout 
les  écrits  combinés  de  Procope,  de  Grégoire  de  Tours,  et 
de  Dubos  : 

Le  Cronicum  Britannum   porte  :   Temporis  Clotari 


—  377  ~ 

venerunt  transmarini  Britones  in  minorem  Britanniam 
m  515- 

Cette  date  résulte  aussi  d'une  chronique  du  Mont- 
Saint-Michel,  et  de  deux  autres  de  Sainl-Wast  et  de 
Saint-Brieuc,  qui  mentionnent  l'arrivée  de  Riwal  et  de  ses 
Bretons.  —  L'intervention  des  Saxons  était  antérieure 
sans  doute  ;  niais  il  ne  faut  pas  oublier  qu'ils  avaient  été 
appelés  par  les  Bretons  que  l'évacuation  des  Romains 
avait  laissés  sans  défense  contre  les  brigandages  des 
Pietés  et  des  Scotls  ;  et  que  ce  n'est  que  postérieurement 
qu'ils  firent  violemment  la  conquête  du  pays  et  forcèrent 
les  habitants  à  venir  chercher  un  refuge  hospitalier  sur  la 
terre  armoricaine  où  il  y  avait  pour  eux  des  affinités  de 
religion  et  de  langage. 

«  Quant  à  Grallon,  ce  qui  fixe  bien  son  époque  et  sa 
»  royauté  cornouaillaise ,  dit  M.  Arthur  Laborderie,  ce 
»  sont  ses  rapports  avec  Gwennolé  qui  fonda ,  plus  lard, 
»  l'abbaye  de  Landçvenec,  et  qui  vivait  au  temps  de  Saint- 
»  Patrice  d'Irlande,  mort  en  495.  » 

Cette  jopinion  repose,  réplique  M.  Morin,  sur  un  texte 
latin  élastique,  équivoque  ou  tronqué,  et  sur  un  songe 
qu'aurait  eu  Gwennolé,  et  dans  lequel  Saint-Patrice  lui 
serait  apparu,  pour  lui  recommander  de  ne  pas  se  rendre 
en  Irlande,  comme  il  en  avait  le  projet  ;  mais  cela  est 
bien  fragile  et  n'indique  nullement  qu'ils  fussent  con- 
temporains, car  on  peut  voir  en  songe  un  moine  déjà 
mort  depuis  longtemps. 

Nous  nous  permettrons  d'ajouter  que  le  rêve  de  Gwen- 
nolé n'a  pas  plus  de  valeur  historique  que  l'admirable 
songe  d'Âthalie  ou  le  dramatique  somnambulisme  de  lady 
Macbeth. 

.    Reste  la  dernière  question,  qui  emporte,  d'une  manière 
décisive,  et  la  royauté  de  Grallon  et  l'autonomie  indépen- 


—  378  - 

danle  de  la  Bretagne,  en  ces  temps  reculés  ;  —  c'est  la 
domination  franque  dont  la  démonstration  donne  la  plus 
grande  valeur  à  Touvrage  de  M.  Morin. 

Procope,  réminent  secrétaire  de  Justinien,  accompagnait 
Belisaire  et  écrivait  à  la  suite  de  son  expédition.  —  Eh 
bien  !  avec  la  double  autorité  qui  s'attache  à  son  carac- 
tère et  h  sa  position,  il  disait  en  propres  termes,  et  cela  à 
une  époque  à  peu  près  contemporaine:  «  Ce  sont  les  Francs 
»  qui  introduisirent  les  réfugiés  bretons  sur  les  terres  de 
»  leur  domination.  » 

Les  Francs,  en  effet,  étaient  voisins  des  Armoricains  ;  il 
y  avait  entre  eux  des  luttes,  des  guerres  même  de  fron- 
tières ;  mais,  comme  ils  étaient  devenus  co-religionnaires 
chrétiens,  depuis  le  baptême  de  Clovis,  un  traité  et  des 
mariages  cimentèrent  leur  union. 

On  trouve  encore  dans  Procope  ce  passage  remarqua- 
ble :  «  Les  Bretons  sont  sujets  des  Francs  ;  le  préfet 
D  Gomore  commandait  dans  la  basse  Armorique  au  nom 
»  du  roi  de  Paris.  » 

Le  cartulaire  de  l'abbaye  de  Landevenec,  et  ceci  touche 
Grallon  lui-même,  cite  le  nom  des  terres  que  ce  prétendu 
roi  a  achetées  avec  l'argent  des  fils  du  roi  de  France  : 
—  (qu'il  s'agisse  des  fils  de  Clovis,  mort  en  5H,  ou  de 
ceux  de  Clotaire,  mort  en  560),  le  résultat  est  le  même,  et 
renvoie  au  VI®  siècle  l'existence  de  Grallon. 

Eh  bien!  est-ce  qu'il  n'y  a  pas  là,  dit  BL  Morin,  une 
remarquable  coïncidence  de  texte  avec  un  écrit  de  Bollan- 
dus  qui  porte  :  «  Ghildebert  fit  de  Saint-Pol  un  évêque,  et 
»  détermina,  par  un  diplôme,  l'étendue  de  son  établisse- 
»  ment  ecclésiastique.  »  —  Est-ce  qu'il  n'y  a  pas  là  l'acte 
le  plus  énergique  de  la  souveraineté  ?  Est-ce  qu'il  est 
compatible  avec  l'existence  d'un  royaume  breton,  à  la  fin 
du   V«  siècle  ou  au  commencement  du  VI®  ;  n'en  est-il 


—  379  - 

pas  de  même  du  traité  qui  livrait  a  Clovis  la  péninsule 
armoricaine,  et  de  la  présence  du  préfet  Comore  à  son 
extrémité. 

M.  Morin  clôt  le  débat  en  citant,  comme  une  excellente 
règle  de  critique  historique,  ce  mot  profond  de  Bollandus, 
que  tous  les  historiens  devraient  prendre  pour  épigraphe  : 

«  Les  récits  de  ces  Bretons,  dans  ces  temps  reculés, 
»  méritent  peu  de  confiance,  à  moins  qu'ils  ne  s'accordent 
»  avec  les  autres  histoires.  » 

C'est  là,  en  effet,  le  véritable  critérium,  la  pierre  de 
touche  infaillible  à  laquelle  on  reconnaît  un  historien, 
digne  de  faire  autorité. 

En  résumé,  M.  Morin,  avec  une  grande  sûreté  de  mé- 
thode, une  clarté  d'exposition  et  de  discussion  remarqua- 
ble ,  a  réuni  et  révisé,  en  les  contrôlant,  tous  les  textes 
qui  peuvent  former  une  conviction,  sur  les  origines  bre- 
tonnes ^  puis ,  par  une  déduction  logique ,  il  en  est 
arrivé  : 

1*^  A  réduire  à  sa  juste  importance  ce  petit  chef  de 
la  Cornouaille  qu'on  s'est  plu  à  introniser  sous  le  nom  de 
Grallon  ; 

^^  A  déterminer  la  suprématie  franque  de  Clovis  et  de  ses 
successeurs  sur  l'ancienne  Armorique  du  V®  siècle. 

M.  Morin  a  accompli  cette  tâche  si  difficile  avec  un  style 
toujours  simple,  clair  et  concis,  et  avec  ce  fil  d'Ariane  de 
la  critique  historique  sans  lequel  on  risque  de  s'égarer 
dans  le  labyrinthe  des  origines  des  peuples.  —  Et  tout  cela 
en  138  pages  à  peine. 

En  apparence,  c'est  une  brochure  ! 

En  réalité,  c'est  un  livre  ! 


LE  DISTRICT  DE  MACHECOUL. 


Un  livre  si  plein  de  faits  et  de  docunaents  originaux  ne 
peut  s'analyser  en  détail;  un  aperçu  synthétique  doit  seul 
vous  en  faire  apprécier  le  naérite  et  Tiraportance  histo- 
rique. 

Le  travail  de  M.  Lallié  n'est  pas  seulement  une  histoire 
locale,  mais  une  étude  pleine  d'un  douloureux  intérêt, 
sur  l'épisode  qui  se  rattache  par  un  lien  de  sang  au  plus 
grand  événement  de  notre  histoire  nationale,  c'est-à-dire 
à  la  Révolution  française. 

C'est  l'analyse  patiente,  curieuse,  la  recherche  savante, 
l'étude  faite  avec  le  plus  grand  soin  de  tous  les  incidents, 
de  toutes  les  phases  morales ,  politiques  et  surtout  reli- 
gieuses, qui,  par  la  lutte  des  préjugés  séculaires,  des  ha- 
bitudes invétérées,  contre  une  loi  de  la  Constituante  et  une 
mesure  de  la  Convention ,  ont  surexcité  les  passions  des 
masses  populaires  des  ciampagnes  et  déterminé  l'explosion 
des  11  et  12  mars  1793  qui  a  précédé  de  treize  jours  le 
grand  soulèvement  général  du  Poitou  et  de  la  Vendée  pro- 
prement dite. 

Nous  trouvons  le,  dans  un  petit  coin  de  notre  Bretape, 


—  381  — 

dans  la  zone  de  pays  dont  le  lac  de  Grand-Lieu  est  le 
centre,  et  qui  s'étend  de  la  Loire  à  la  baie  de  Bourgneuf, 
la  grande  question ,  en  action ,  des  effets  et  des  causes, 
le  tableau  vivant  de  Tévénement  appelé  le  massacre  ou  le 
chapelet  de  Macbecoul. 

Tout  l'intérêt  du  livre  est  là ,  rebaussé  par  la  pro- 
duction de  pièces  nouvelles,  et  par  l'indication  des  autorités 
et  des  sources  d'information  à  l'appui  de  l'explication  et  de 
la  déduction  des  faits. 

Abstraction  faite  des  individualités  agissantes,  c'est  la 
lutte  des  classes,  de  l'esprit  nouveau  contre  le  régime  an- 
cien, et  qui  commença ,  plus  vive  peut-être,  dans  notre 
Bretagne  que  dans  les  autres  contrées  de  la  France. 

L'antagonisme  avait  éclaté  avant  la  réunion  des  Etats 
généraux  et  s'était  manifesté  à  l'assemblée  provinciale  des 
Etats  de  Bretagne.  —  Dès  1786,  le  tiers  réclama  l'exten- 
sion à  tous  les  ordres,  de  l'impôt  des  fouages,  c'est-à-dire 
de  l'impôt  mobilier  sur  les  feux  ,  et  auquel  s'étaient 
soustraits  les  ordres  privilégiés  de  la  noblesse  et  du 
clergé. 

C'était  déjà  l'égalité  posée,  au  point  de  vue  de  l'impôt,  et 
cela  souleva  une  tempête.  Le  refus  baulain  de  la  noblesse 
jeta,  par  avance,  le  tiers  à  la  Révolution. 

La  bourgeoisie  de  Macbecoul,  qui  n'avait  nulle  confiance 
dans  le  Parlement  de  Bretagne,  se  tourna  vers  Paris ,  et 
la  réunion  des  Etats  généraux  dut  faire  naître  chez  elle  de 
légitimes  espérances. 

C'est  dans  cette  situation,  fort  bien  étudiée  par  M. 
Lallié,  que  furent  faites  les  élections  et  rédigés  les  cahiers 
dont  il  a  pris  soin  d'énumérer  tous  les  éléments,  par  pa- 
roisse, et  qui  devaient  faire  connaître  les  vœux  du  pays 
aux  Etats  généraux. 

Quand  on  songe  à  la  sanglante  catastrophe  de  Mache- 

25 


—  382  — 

coul,  à  ses  auteurs ,  composés,  en  grande  majorité ,  des 
paysans  des  communes  environnantes,  et  à  ses  victimes 
presque  toutes  concentrées  dans  la  bourgeoisie  de  la  ville, 
il  €st  curieux  d'étudier  leur  attitude  respective  avant  les 
événements,  celle  de  la  classe  des  cultivateurs  à  peu  près 
indifférente  au  mouvement  des  esprits,  en  regard  de 
Tardeur  de  la  bourgeoisie  qui  occupait  les  petites  villes 
d'alors. 

Le  colonage  partiaire,  c'est-à-dire  le  bail,  à  partage  de 
fruits,  commun  à  la  noblesse  et  aux  autres  propriétaires, 
n'établissait  pas  une  très  grande  différence  entre  le  colon 
du  noble  et  celui  du  bourgeois. 

La  ligne  de  démarcation  était  au  contraire  bien  tranchée 
entre  la  noblesse  et  la  classe  des  bourgeois ,  artisans ,  in- 
dustriels, commerçants  et  paysans  enrichis  qui  supportaient 
bien  plus  impatiemment  les  charges  et  les  impôts  de  toute 
nature,  et  qui,  dans  leurs  cahiers,  réclamaient  l'égalité  de 
l'impôt,  l'abandon  du  droit  de  flef,  de  la  corvée  des  bana- 
lités, de  l'arbitraire  dans  la  perception  des  droits  de  con- 
trats, l'abolition,  en  un  mot ,  de  tous  les  privilèges  de 
classe  que  Sieyès  appelait,  d'une  manière  si  originale,  des 
excroissances  du  corps  social. 

L'égalité  civile  !  —  C'était  là  le  grand  mol  qui  dominait 
dans  toutes  les  demandes  de  réforme,  et  qui  a  fait  dire  à 
Rivarol  :  «  Ce  ne  sont  ni  les  impôts,  ni  les  lettres  de  ca-- 
»  chet,  ni  les  autres  abus,  ni  les  vexations  des  intendants, 
»  ni  les  longueurs  ruineuses  de  la  justice,  qui  ont  le  plus 
»  irrité  la  nation,  c'est  le  préjugé  de  la  noblesse  pour 
»  lequel  on  montra  le  plus  d'animation  et  de  haine  !  — 
»  C'est  avec  ce  levier  d'égalité  civile  qu'on  a  soulevé  le 
»  petit  peuple  dans  les  villes  et  les  paysans  dans  les  cam- 
»  pagnes.  » 

Dans  un  autre  ordre  de  choses,  M.  Lallié,  par  des  pièces 


-  383  ^ 

et  des  documents  originaux,  puisés  à  bonne  source,  établit, 
avec  M.  Thiers,  que  dans  les  premiers  actes  de  l'Assem- 
blée nationale,  le  clergé  ne  fut  pas  hostile  aux  réformes 
générales. 

La  majorité  même  se  réunit  au  tiers,  et,  chose  remar- 
quable, ce  furent  trois  curés  du  Poitou  qui,  le  18  juin  1789, 
donnèrent  le  signal  de  celle  réunion,  lorsque  c'est  de  celte 
contrée  que  devait  partir,  moins  de  quatre  ans  après,  la 
grande  insurrection  vendéenne. 

Tout  allait  bien,  disent  les  historiens,  jusqu'à  la  consti- 
tution civile  du  clergé  qui  se  tourna,  à  peu  près  tout  entier, 
contre  les  principes  de  la  Révolution. 

C'est  principalement  sur  la  grande  faute  politique  de  la 
Constituante  que  se  concentre  tout  l'intérêt  du  livre  ; 
c'est  à  elle  qu'il  attribue  sinon  la  cause  prochaine,  du 
moins  l'élément  dominant  de  l'insurrection  des  campagnes, 
autour  de  Machecoul.  —  Le  clergé  vit  formulée,  dans  celte 
constitution,  la  rancune  des  Jansénistes  et  des  Voilai- 
riens. 

Les  législateurs  de  1790  n'en  comprirent  peut-être  pas 
bien  toute  la  portée,  mais  ils  n'en  eurent  pas  moins  l'in- 
tention manifeste  d'amoindrir  l'influence  des  membres  du 
clergé  qu'ils  croyaient  hostiles  à  la  Révolution. 

Pour  régler  quelques  points  de  discipline  qu'on  put 
croire  de  la  compétence  de  l'autorité  séculière,  on  créa  un 
véritable  schisme  ;  on  mit  le  trouble  dans  la  conscience 
du  clergé  d'abord,  et  par  suite  des  masses  agricoles  qu'il 
tenait  sous  son  influence,  et  que  naturellement  il  devait,  è 
un  jour  donné,  enflammer,  sinon  par  une  pression  directe, 
du  moins  par  l'abandon  du  culte  et  le  spectacle  de 
persécutions  qui  devaient  être  la  conséquence  de  cet 
abandon. 

La  grande  majorité  du  clergé,  comme  les  évêques  qui 


~  384  — 

se  retirèrent,  comme  le  peuple  des  campagnes,  sous  son 
inspiration,  vit,  dans  la  constitution  civile,  une  atteinte 
profonde ,  sinon  au  sentiment  religieux  lui-même ,  du 
moins  {\  la  discipline  ecclésiastique,  à  l'organisation  in- 
time de  la  société  religieuse ,  et  la  rupture  du  lien  sacer- 
dotal qui  unissait  le  curé  à  son  évêque  et  l'évêque  au 
chef  de  la  catholicité. 

On  vit  l'intention  des  législateurs  à  cet  égard,  dans 
l'application  au  régime  ecclésiastique  des  principes  électifs 
de  la  souveraineté  du  peuple  qui  régissait  la  société  civile. 
—  De  là  protestation  et  résistance. 

La  mesure  financière  qui  mettait  les  biens  des  ordres 
monastiques  et  du  clergé  à  la  disposition  de  la  nation, 
avait  suscilé  bien  des  mécontentements,  mais  elle  avait 
bien  moins  soulevé  le  clergé  que  sa  constitution  civile.  — 
La  liberté  politique  l'effrayait  moins  que  la  liberté  civile 
des  culies. 

Jusque-là ,  il  y  avait  eu  entente  entre  les  villes  et  les 
campagnes;  celles-ci,  beaucoup  plus  indifférentes  au 
mouvement  des  esprits.  —  M.  Lallié  produit  de  curieux  et 
nombreux  documents  à  l'appui  de  cette  énonciation  ;  mais 
le  refus  de  serment  qui  créa  un  si  grand  trouble  dans 
l'Eglise  et  par  suite  dans  la  conscience  des  fidèles,  amena 
une  scission  profonde  entre  les  citoyens  du  district  de 
Machecoul. 

Quel  était  ce  serment  ?  —  L'auteur  ne  le  dit  pas  ;  c'est 
une  lacune  dans  son  livre.  Il  faut  pourtant  se  rappeler  sa 
formule  pour  comprendre  la  répulsion  qui  a  conduit  à  la 
révolte  :  Je  jure  d'être  fidèle  à  la  loi,  au  Roi  et  à  la  Consti- 
tution; jusque-là  il  n'y  avait  rien  qui  pût  alarmer  la 
conscience  de  tout  bon  citoyen  ,  prêtre  ou  fonctionnaire  ; 
mais  in  coda  venenum,  je  jure  notamment  d'être  fidèle 
aux  décrets  relatifs  à  la  constitution  civile  du  clergé. 


—  385  — 

On  se  révolta  à  l'idée  de  jurer  d'être  fidèle  à  un  simple 
décret,  à  une  loi  particulière  qui  brisait  tous  les  liens 
ecclésiastiques. 

Le  refus  de  serment  entraîna  le  spectacle  nouveau  de 
deux  églises  et  de  deux  catégories  de  prêtres,  les  uns 
assermentés,  assez  rares,  isolés,  sinon  insultés  dans  leurs 
églises  officielles  ,  répudiés^  par  les  femmes,  les  enfants  et 
les  chefs  de  famille,  dans  les  paroisses  rurales  ;  les  autres 
recherchés  en  secret  dans  les  lieux  écartés,  dans  les  greniers 
des  maisons  particulières.  —  11  y  avait  la  bonne  et  la 
mauvaise  messe  ;  de  la  désaffection  au  refus  de  recevoir 
les  nouveaux  curés ,  il  n'y  avait  qu'un  pas. 

On  eut  recours  à  la  force  pour  disperser  les  réfraclaires, 
comme  pour  imposer  les  autres  aux  populations  des 
campagnes. 

Les  deux  décrets  des  27  mai  et  29  novembre  1792 
mirent  le  feu  à  celte  situation.  —  Le  refus  de  serment 
entraînait  une  privation  de  traitement  puis  une  suspicion 
de  révolte  contre  la  loi  et  contre  la  patrie;  de  là,  surveil- 
lance, liste  de  réfraclaires^  et  enfin  expulsion  ,  de  brigade 
en  brigade,  jusqu'à  la  frontière.  Tels  étaient  le  sens  et  le  but 
de  ces  deux  lois  de  1792. 

Il  est  bien  évident  que  les  religieux ,  expulsés  des  cou- 
vents, que  les  curés  réfraclaires,  ont  dû  enflammer  les  esprits, 
déjà  fort  irrités,  achever  de  troubler  les  consciences,  et 
pousser  à  la  résistance  et  môme  à  la  révolte  armée,  des 
hommes  exaspérés  par  ce  qu'ils  regardaient  comme  une 
atteinte  portée  aux  seules  cérémonies  du  culte  qu'ils  vou- 
lussent reconnaître. 

Toute  l'année  1792  se  passa  dans  les  voies  coërcitives 
de  l'administration;  c'est  dans  cet  état  de  surexcitation, 
qu'après  la  mort  du  Roi  qui  venait  ajouter  un  ferment 
Jiouveau  à  celui  qu'avait  suscité  le  désarmement'général. 


-  386  — 

que  la  levée  de  800,000  hommes  acheva  de  porter  Texaspé- 
raiion  dans  les  campagnes  et  amena  Texplosion  des  11 
et  12  mars  1798.  —  Ces  hommes  n'avaient  pu  se  faire 
à  ridée  de  la  conscription  qui  les  enlevait  à  leur  pays, 
pour  les  conduire  à  la  frontière  ;  leur  horizon,  c'était  leur 
clocher,  et  la  patrie  pour  eux  n'était  pas  au-delà  des 
limites  de  leur  paroisse  ;  et  le  sentiment  du  foyer  et  de 
la  famille  absorbait  celui  de  la  nationalité. 

De  là  l'invasion  violente  de  la  ville  de  Machecoul, 
l'incendie  de  ses  archives,  l'emprisonnement  et  le  massacre, 
au  calvaire  et  au  vieux  château,  de  ceux  que  les  insurgés 
nommaient  les  patriotes,  c'est-à-dire,  de  ceux  qui  passaient 
pour  partisans  de  la  Révolution. 

Leur  exécution,  froide  et  sans  combat,  puisque  c'étaient 
des  prisonniers ,  eut  lieu  ,  par  série,  les  27  mars,  1, 8  et 
18  avril  1798,  bien  longtemps,  comme  on  voit,  après  l'inva- 
sion et  par  l'ordre  du  farouche  Souchu,  ancien  procureur 
de  la  famille  Charrette,  et  cela  pendant  que  Charrette 
commandait  à  Machecoul,  d'après  M.  Lallié  lui-même. 

Cette  terreur  blanche  n'a  rien  à  envier  à  la  terreur 
rouge  du  2  septembre ,  et  les  noms  associés  de  Souchu  et 
de  ses  complices,  peuvent  figurer,  dans  l'histoire  de  nos 
sanglantes  discordes,  à  côté  de  Maillard,  l'égorgeur  des 
prisons  de  Paris,  et  de  Sanlerre,  le  chef  militaire  de  cette 
boucherie  de  chair  humaine. 

On  a  donné  aux  massacres  de  Machecoul  le  nom  de 
chapelet.  —  Une  sanglante  légende  attachait  à  ce  mot 
l'alliance  étrange  d'une  pratique  religieuse  et  d'une  exécu- 
tion impie.  —  On  disait ,  dans  le  peuple ,  que  l'on  tuait  les 
patriotes  en  les  décimant ,  c'est-à-dire  qu'on  fusillait  le 
dixième  prisonnier  jusqu'à  ce  qu'il  n'en  restât  plus,  attachés 
à  une  corde  dont  les  nœuds  représentaient  les  grains- 
dizaines  d'un  chapelet. 


—  387  — 

M.  Lailié,  en  discutant  cette  tradition,  attribue  simple- 
ment le  mot  de  chapelet  à  la  corde  qui  liait  les  prison- 
niers Tun  à  Tautre,  par  le  bras  ;  puis  il  contredit  presque 
tous  les  autres  historiens  sur  le  nombre  des  victimes  qu'il 
porte  seulement  à  80  ;  mais  les  souvenirs  de  deuil  des 
familles  ont  une  bien  plus  douloureuse  extension. 

Tout  en  condamnant  ces  excès,  M.  Lallié  plaide  un  peu 
complaisamment  les  circonstances  atténuantes  en  faveur 
de  Souchti  ;  il  n'y  veut  voir  que  de  déplorables  repré- 
sailles ;  mais  en  quoi  Thonnéte  bourgeoisie  de  Machecoul 
avait-elle  mérité  l'application  de  ce  mot  de  représailles  ? 
—  Elle  n'était  pas  apparemment  responsable  des  massa- 
cres de  l'abbaye,  au  ^  septembre  ;  et  les  noyades  de 
Carrier  n'ont  été  que  postérieures  aux  événements  de 
Machecoul. 

L'auteur  n'est  évidemment  pas  un  ami  de  la  Révolution, 
bien  qu'il  ne  répudie  pas  les  principes  d'équité  qui  ont 
déterminé  des  réformes  devenues  indispensables,  —  S'il 
ne  fait  pas  flotter  son  drapeau  sur  toutes  les  pages  de 
son  livre,  cependant  on  y  trouve  des  aperçus  et  plus 
d'une  appréciation  qui  portent  sa  cocarde  :  —  nulle  pas- 
sion trop  vivement  sentie,  néanmoins,  aucune  déclamation 
ne  viennent  troubler  le  calme  du  récit  qui  est  très-habile- 
ment mêlé  à  la  critique  des  historiens  qui  ont  traité  de  ce 
sanglant  épisode  ;  à  part  quelque  tendance  à  atténuer,  en 
les  expliquant,  les  événements  de  Machecoul,  un  louable 
désir  d'impartialité  et  de  véracité  historique  s'y  fait  géné- 
ralement remarquer. 

Ce  qu'on  ne  saurait  trop  louer  aussi,  c'est  une  grande 
sûreté  de  méthode,  un  ingénieux  classement  des  nom- 
breux matériaux  historiques  qui  viennent  appuyer  la  nou- 
veauté des   aperçus  et  le  dépouillement  le  plus  intelli- 


-  388  - 

gent  des  archives  publiques,  des  journaux  de  l'époque 
et  des  correspondances  privées. 

M.  Lallié  a  terminé  son  livre  un  peu  brusquement, 
sans  conclure  et  sans  dégager  renseignement  et  la  mora- 
lité de  son  sanglant  récit. 

Les  événements  de  Machecoul,  comme  les  Taits  de  même 
nature,  en  temps  de  révolution,  à  toutes  les  époques 
violentes  de  Tbisloire  des  nations,  démontrent,  à  suffire, 
à  quels  excès  les  passions  politiques  entraînent  les  bommes 
qui  s'en  laissent  aveuglenient  dominer  ;  mais  ces  bommes 
de  parti  qui  traduisent  toujours  en  actes  leurs  doctrines 
absolues ,  devraient  se  rappeler  que  la  peine  du  talion 
est  la  conséquence  inévitable  de  toutes  les  réactions  poli- 
tiques. —  Les  violences  démocratiques  de  Marins  ont 
amené  les  proscriptions  patriciennes  de  Sylla. 

Il  est  un  autre  danger  public,  des  plus  graves,  attaché 
aux  phases  toujours  les  mêmes,  des  révolutions  sociales 
précipitées  ,  et  qui  veulent  devancer  de  trop  loin  les 
mœurs  et  la  disposition  des  esprits,  c'est  le  dénigrement 
et  la  haine  déversés  sur  le  caractère  des  hommes  qu'on 
veut  perdre  et  qu'on  déclare  des  ennemis  plutôt  que  des 
adversaires,  afin  de  les  mieux  désigner,  pour  victimes, 
aux  passions  populaires.  —  Dans  l'arrêt  de  mort  du  ver- 
tueux Bailly  se  retrouvent  les  calomnies  pamphlétaires  de 
Camille  Desmoulins,  comme  on  rencontre  le  sel  empoi- 
sonné d'Aristophane  mêlé  à  la  ciguë  de  la  coupe  de 
Socrate. 

Nous  faudra-t-il  donc  è  jamais.  Messieurs,  désespérer 
de  la  liberté  humaine  dans  la  saine  acception  de  ce  grand 
mot  que  tout  le  monde  invoque  pour  soi,  mais  que 
personne  ne  veut  tolérer  dans  ses  adversaires  politiques  ; 
nous  croyons  malheureusement  applicable,  pour  longtemps 
encore ,  à  notre  époque   si  tourmentée ,  cette  profonde 


-  389  — 

parole  de  Rivarol  qu'on  croirait  avoir  été  prononcée 
hier,  au  sortir  d'un  club  électoral  de  la  banlieue  de  Paris  : 
-  Le  premier  usage  que  les  partis  font  de  la  liberté ,  c'est 
d'attenter  à  celle  des  autres. 

Pourtant,  malgré  tous  ces  éléments  de  désillusion,  nous 
ne  voulons  pas,  Messieurs,  vous  laisser  sous  celte  pénible 
impression  de  scepticisme  ;  espérons  que  si  tous  les  hon- 
nêtes gens,  tous  les  esprits  élevés  des  différenles  croyances 
politiques  ,  voulaient  enfin  s'entendre  pour  chercher  de 
bonne  foi  des  moyens  de  transaction,  ils  formeraient,  en 
attendant  cette  heure  désirée,  le  grand  parti  de  la  tolé- 
rance qui,  seul,  peut  fonder  une  ère  de  liberté  pour  tous 
et  de  véritable  progrès. 


NOTICE  BIOGRAPHIQUE 


SUR 


f  f 


FREDERIC   CAILLIAUD 


Pas  m.  lb  V  Vblamabb. 


Quand  on  examine  avec  attention  les  phases  de  la  longue 
et  laborieuse  carrière  de  notre  regretté  compatriote,  on 
éprouve  un  double  sentiment  de  sympathie  et  d'étonné- 
ment,  en  voyant  ce  que  peut  une  ferme  volonté,  quelles 
que  soient  les  Taibles  ressources  dont  elle  peut  disposer.  On 
se  sent  pris  d'un  vif  intérêt  pour  celte  intelligence  qui  a 
conçu  et  mis  à  exécution  tant  de  projets  divers,  pour  cette 
persévérance  qui  a  lutté  contre  tant  d'obstacles,  pour  cette 
énergie  qui  n'a  reculé  devant  aucun  danger. 

Né  à  Nantes,  le  10  juin  1787,  Frédéric  Cailliaud  mon- 
tra, dès  sa  jeunesse,  un  goût  très-prononcé  pour  les  sciences 
naturelles,  et  ses  premières  études  se  dirigèrent  principa- 
lement vers  la  minéralogie.  Mais  son  père,  qui  le  destinait 
à  une  profession  industrielle,  contrariait  ce  goût  pour  la 
science  et  le  contraignait  à  des  travaux  manuels  dans 
lesquels  il  acquit  une  adresse  et  une  dextérité  dont  plus 
tard  nous  aurons  à  constater  les  résultats. 


-  391  - 

Une  conformité  de  goût  et  d'étude  le  fil  se  lier  avec  le 
vénérable  doyen  de  notre  Société  Acadénaique,  M.Huette; 
et  c'est  ensemble  qu'ils  parcouraient,  dans  leurs  moments 
de  loisir,  les  environs  de  notre  ville,  recueillant  et  étudiant 
les  produits  du  règne  inorganique,  polissant  les  échan- 
tillons de  roches  pour  en  mieux  déterminer  la  nature. 

Ces  relations  introduisirent  Gailliaud  dans  la  famille 
Huetle,  dont  le  chef  avait  fait  un  voyage  en  Egypte  et  en 
Palestine.  Dans  ces  veillées  intimes,  M.  Huette  père  racon- 
tait ses  lointaines  pérégrinations,  ses  aventures  périlleuses, 
ses  impressions  sous  ce  beau  ciel  d'Orient.  Ces  récits  ne 
manquent  pas  d'enflammer  la  vive  imagination  du  jeune 
Gailliaud.  Tous  ses  rêves,  toutes  ses  aspirations  se  tour- 
nent dès-lors  vers  ces  régions  peu  explorées  encore  à 
cette  époque  ;  il  n'a  plus  qu'un  but,  celui  de  s'assurer  une 
industrie  indépendante  et  lucrative  qui  lui  permette  de 
trouver  partout  les  ressources  nécessaires  à  l'exécution  de 
son  projet.  Quittant  le  rude  travail  du  fer  et  de  l'acier,  il 
entreprend  celui  de  la  bijouterie  et  des  pierres  précieuses 
qui  le  rapprochent  de  ses  études  favorites,  la  minéralogie. 
Son  adresse  manuelle  et  son  génie  inventif  ne  tardent 
pas  à  le  faire  remarquer  partout  oii  il  se  met  à  l'œuvre  ; 
et  c'est  ainsi  que ,  toujours  poussé  par  la  passion  du 
nouveau  et  de  l'inconnu,  il  visite  lès  principales  villes 
de  France,  de  la  Belgique,  de  la  Hollande.  Mais  ces 
régions  froides  et  brumeuses  ne  peuvent  retenir  long- 
temps cet  esprit  qui  a  rêvé  les  splendeurs  de  l'Orient  ;  le 
Midr  l'attire  ;  il  parcourt  successivement  l'Italie,  la  Sicile, 
la  Grèce,  arrive  jusqu'à  Constantinople,  et  enfin  il  gagne 
l'Egypte,  but  de  ses  plus  chères  aspirations. 

Dans  quelle  condition  se  trouve-l-il  au  Caire  pour  mettre 
à  exécution  ce  projet  qu'il  a  formé  et  mûri  pendant  tant 
d'années  ? 


—  392  - 

Jeune  encore,  il  a  au  plus  vingt-cinq  ans;  petit  de  taille, 
chélif  et  faible  d'apparence;  inconnu,  sans  protecteur, 
sans  recommandation  )  ignorant  la  langue  du  pays,  ricbe 
seulement  de  quelques  modestes  économies  qu'il  a  pu  faire 
pendant  ses  rapides  voyages ,  telles  sont  les  conditions 
peu  favorables  dans  lesquelles  il  se  trouve  et  qui  décou- 
rageraient tout  autre  que  lui.  Mais  sa  puissance  de  volonté, 
son  courage  inébranlable,  sa  confiance  en  lui-même,  suf- 
firont pour  lui  faire  surmonter  tous  les  obstacles  qui  s'élè- 
veront devant  lui. 

Ses  premiers  rapports  avec  Drovetli ,  alors  consul  de 
France  au  Caire,  sont  peu  encourageants  ;  il  ne  tarde  pas 
cependant  à  gagner  la  confiance  de  ce  fonctionnaire,  et 
c'est  avec  lui  qu'il  fait  sa  première  exploration  en  Nubie, 
jusqu'à  la  deuxième  cataracte  du  Nil.  Ce  premier  voyage, 
peu  fertile  en  découvertes,  n'en  est  pas  moins  d'une  haute 
utilité  pour  notre  compatriote.  Se  familiarisant  avec  les 
mœurs  et  la  langue  des  habitants,  les  fatigues  et  les  pri- 
vations du  désert,  il  forme  son  esprit  à  Tapproprialion  des 
ressources  du  pays;  il  endurcit  son  corps  et  fortifie  sa 
santé  contre  les  dangers  de  toutes  sortes  qu'il  va  rencon- 
trer dans  ses  futures  explorations. 

De  retour  au  Caire  avec  Drovetti  qui  a  su  apprécier  ses 
solides  qualités,  Cailliaud  est  présenté  au  pacha  qui  lui 
confie  l'importante  mission  de  remonter  jusqu'à  Siène, 
d'explorer  les  parties  orientales  de  la  Haute-Egypte ,  jus- 
qu'aux bords  de  la  mer  Rouge,  et  de  lui  faire  connaître  la 
nature  géologique  de  ces  régions  et  les  richesses  minéra- 
logiques  qu'elles  peuvent  renfermer. 

C'est  ici  que  commence  la  vie  scientifique  de  Cailliaud; 
c'est  ici  que  s'ouvre  pour  lui  le  chemin  de  la  renommée 
qui  va  s'attacher  à  son  nom,  inconnu  jusqu'à  ce  moment. 

Nous    ne   suivrons  point  notre   voyageur   dans  cette 


-  393  — 

longue  et  périlleuse  excursion.  Quoique  muni  cette  fois  de 
toutes  les  ressources  et  de  tous  les  firmans  nécessaires 
pour  amener  à  bien  Tobjel  de  sa  naission,  il  va  lutter,  sous 
un  climat  torride,  avec  le  désert,  pénétrer  dans  des 
régions  que  nul  Européen  n'a  encore  abordées ,  vivre 
au  milieu  de  peuplades  superstitieuses  et  défiantes ,  sur 
lesquelles  la  puissance  éloignée  du  pacha  d'Egypte  ne 
s'est  encore  fait  sentir  que  par  des  exactions  et  des 
cruautés. 

Du  journal  si  palpitant  d'intérêt  que  trace  Cailliaud  de 
cette  périlleuse  expédition,  nous  nous  bornerons  à  citer 
quelques-unes  de  ses  plus  importantes  découvertes. 

Il  rencontre  d'abord  les  ruines  du  temple  d'Elethya, 
aux  environs  de  Redesyeh,  et  en  donne  une  description 
aussi  précise  qu'intéressante.  Puis,  quittant  dans  le  désert 
la  route  de  Quoceyr,  pour  se  diriger  vers  la  mer  Rouge, 
il  découvre,  avec  une  indicible  explosion  de  bonheur,  au 
milieu  de  ruines  inconnues,  «  un  temple  égyptien  d'un 
»  imposant  aspect ,  à  distribution  élégante  ,  à  plafond 
»  reposant  sur  de  gigantesques  piliers  carrés,  ménagés 
»  dans  le  sein  même  de  la  montagne.  Les  murs  sont  cou- 
»  verts  de  hiéroglyphes  de  la  plus  belle  conservation ,  et 
»  les  couleurs  qui  les  revêtent  ont  encore  une  fraîcheur 
»  étonnante.  »  A  cet  aspect,  on  peut  juger  de  l'enthou- 
siasme de  notre  voyageur.  Rien  désormais  ne  l'arrête  : 
périls  ,  obstacles  ,  privations ,  souffrances  physiques ,  il 
brave  tout.  Encore  sous  l'influence  de  cette  précieuse  dé- 
couverte, il  arrive  dans  le  pays  des  Ababdehs.  Sur  quelques 
vagues  indications  données  par  un  de  ses  guides,  du  voi- 
sinage de  souterrains  considérables,  il  se  rend  sur  les 
lieux.  On  ne  l'a  pas  trompé  :  des  galeries  immenses  et  pro- 
fondes s'ouvrent  devant  lui.  Dans  son  impatience,  à  peine 
s'il  donne  le  temps  d'allumer  des  flambeaux;  et,  sans  souci 


-  394  ~ 

des  nombreux  dangers  qui  se  rencontrent  à  chaque  pas,  il 
pénètre  par  des  pentes  rapides  à  une  profondeur  qu'il 
évalue  à  près  de  400  pieds  ;  il  erre  pendant  deux  heures 
au  milieu  de  ces  étroites  galeries,  s'y  égare,  et,  manquant 
de  lumière,  il  revient  enfin  au  jour,  guidé  par  la  voix  de 
ses  gens  qui  l'appellent  à  grands  cris. 

Quelles  sont  ces  mines  qui  ont  dû  avoir  une  si  grande 
importance  ?  Dans  quel  but  ont  été  faites  ces  immenses 
excavations  où  800  ouvriers  pourraient  travailler  à  la  fois? 
En  remontant,  Gailliaud  aperçoit,  dans  la  paroi  d'une  ga- 
lerie, au  milieu  d'une  masse  de  mica,  un  prisme  hexaèdre 
verdâtre.  C'est  une  émeraude.  Ainsi  sont  retrouvées  les 
antiques  mines  de  Zabarath ,  abandonnées  depuis  nombre 
de  siècles,  et  dont  la  tradition  seule  conservait  le  souvenir. 
Il  constate  aussi  la  présence  d'une  mine  de  soufre,  jadis 
exploitée ,  mais  abandonnée  depuis  des  temps  immémo- 
rials. 

Riche  de  ces  précieuses  découvertes  et  d'une  notable 
quantité  d'émeraudes ,  qu'il  rapporte  au  pacha ,  Gailliaud 
arrive  au  Caire,  le  10  janvier  1817  ;  sa  réception  est  des 
plus  flatteuses  ;  et  le  vice-roi  l'engage  à  retourner  aux 
mines,  avec  tout  le  personnel  nécessaire  pour  leur  exploi- 
tation. 

De  retour  à  Zabarah,  pendant  les  travaux  préliminaires 
pour  l'exploitation  projetée,  l'heureux  explorateur,  en  par- 
courant les  environs,  découvre  de  nouvelles  mines  d'éme- 
raudes bien  plus  importantes  que  les  premières,  dans 
lesquelles  il  peut  compter  plus  de  mille  excavations, 
accompagnées  de  chaussées  très-étendues  et  d'autres  cons- 
tructions considérables  pour  faciliier  les  travaux. 

A  quelque  dislance  de  cette  localité ,  notre  voyageur 
retrouve  les  ruines  d'une  ville  grecque  inconnue  jusqu'à 
lui,  dont  un  grand  nombre  de  maisons  encore  debout  et 


-  395  — 

plusieurs,  assez  bien  conservées,  renferment  divers  objets 
et  ustensiles  de  ménage.  Trois  temples  creusés  dans  le 
roc  sont  ornés  de  dessins  et  d'inscriptions.  Le  tout  est 
dessiné  et  relevé  par  notre  compatriote ,  qui  nous  con- 
serve ainsi  le  souvenir  d'une  cité  dont  le  nom  et  Thistoire 
restent  encore  inconnus  de  nos  jours. 

Pendant  le  temps  que  Gailliaud  passe  au  milieu  des  Abab- 
dehs,  vivant  de  la  vie  de  la  tribu,  partageant  ses  courses, 
ses  fatigues,  ses  privations,  il  sait  si  bien  s'attirer  leur 
estime  et  leur  affection,  qu'ils  l'entourent  des  plus  vives 
sollicitations  pour  le  décider  à  se  fixer  parmi  eux.  Telles 
furent  leurs  instances,  que  notre  compatriote  avoue  qu'il 
fut  un  moment  indécis. 

Retourné  au  Caire,  au  commencement  de  1818,  pour 
rendre  compte  à  Méhémed  Aly  des  résultats  de  sa  mission 
et  lui  en  remettre  les  produits,  il  profite  de  ses  moments 
de  loisirs  pour  explorer  la  grande  oasis  que  plusieurs 
voyageurs  avaient  déjà  visitée.  Néanmoins ,  et  pendant 
son  séjour,  il  y  découvre  de  nombreux  monuments  restés 
ignorés  jusqu'à  lui;  il  les  dessine,  les  décrit  et  en  fait 
une  des  parties  les  plus  intéressantes  de  sa  première  pu- 
blication. 

Aussi ,  encouragé  par  ces  premières  découvertes ,  il 
retournera  plusieurs  fois  dans  l'oasis  de  Thèbes,  et  chaque 
fois  il  en  rapportera  de  nouveaux  dessins  et  de  nombreuses 
et  importantes  collections.  Le  80  juin,  il  arrive  à  Beyrys, 
Tun  des  principaux  villages  de  cette  intéressante  localité. 
Nous  n'énumérerons  point  les  précieuses  découvertes  que 
Gailliaud  y  fait  pendant  son  séjour.  Plusieurs  temples,  d'une 
belle  conservation,  dont  quelques-uns  à  voûle,  à  clef  et  à 
voussoir,  seuls  monuments  de  cette  espèce  connue  jusqu'à 
ce  moment,  attirèrent  son  admiration.  Un  surtout,  remar- 
quable par  sa  grandeur  et  sa  magnificence,  fournit  à  notre 


—  396  -^ 

auleqr  le  sujet  d'une  des  plus  belles  pages  de  son  intéres- 
sant journal. 

Parmi  les  nombreuses  inscriptions  que  présentent  ces 
monuments,  une  surtout  frappe  davantage  Tattention.  Elle 
est  en  caractères  grecs  ;  mais  son  élévation ,  la  poussière 
et  les  parasites  qui  la  recouvrent  en  rendent  la  lecture 
impossible. 

Cailliaud  ne  connaît  pas  d'obstacle  ;  il  a  décidé  qu'il 
aura  cette  inscription.  Hissé  au  sommet  du  monument, 
couché  à  plat  ventre,  retenu  par  les  pieds,  il  gratte,  net- 
toie, transcrit  lettre  par  lettre,  pendant  deux  jours,  sous 
un  soleil  ardent,  les  caractères  ainsi  restaurés  et  dont  il 
ignore  entièrement  la  signification.  Celte  inscription  n'a 
pas  moins  de  neuf  mille  lettres,  et  telle  est  l'exactitude  de 
cette  transcription,  qu'on  put  facilement  constater  un  édit 
remontant  à  l'empereur  Galba  et  renfermant  des  renseigne- 
ments curieux  sur  l'administration  intérieure  de  l'Egypte 
pendant  l'occupation  romaine. 

De  retour  au  Caire,  notre  voyageur  sent  le  besoin  de  se 
reposer  et  de  revoir  sa  famille,  après  quatre  ans  d'absence. 
Il  revient  à  Nantes,  avec  tous  les  matériaux,  plans,  dessins, 
inscriptions,  collections  d'histoire  naturelle  et  d'antiquités, 
qui  vont  servir  à  la  publication  de  son  Voyage  à  l'oasis 
de  Thèbes  et  dans  les  déserts  à  Vorient  et  à  l'occident 
de  la  Thébaïde  (décembre  1818). 

Jusqu'à  ce  moment ,  le  nom  de  notre  intrépide  compa- 
triote est  à  peu  près  inconnu  ;  mais  ces  premiers  travaux 
ne  tardent  pas  à  lui  assurer  un  rang  distingué ,  sous  la 
triple  renommée  de  dessinateur,  d'archéologue  et  de  natu- 
raliste. L'Institut  de  France  accueille  favorablement  ses 
importantes  communications  ;  le  Gouvernement  en  prend 
la  publication  à  ses  frais. 

Aussi ,  ranimé  par  ces  témoignages  de  sympathie ,  il  ne 


-  397  - 

pense  plus  qu'à  entreprendre  de  nouvelles  récherches  dans 
les  parties  non  encore  explorées  de  la  Haute-Egypte. 

Mais  ces  explorations,  il  ne  les  fera  plus  sans  appui,  et, 
pour  ainsi  dire ,  à  son  propre  compte  ;  une  mission  du 
Ministre  de  l'intérieur  vient  donner  une  sanction  officielle 
à  sa  nouvelle  entreprise.  Rien  ne  lui  manquera  :  subven- 
tion, instrumeits  d'astronomie  et  de  physique,  tout  lui 
sera  fourni  avec  la  plus  bienveillante  générosité. 

Pour  entreprendre  ce  voyage  d'une  manière  plus  fruc- 
tueuse et  plus  complète,  surtout  sous  le  rapport  géogra- 
phique, il  est  indispensable  de  déterminer  certains  degrés 
de  latitude  et  de  longitude,  de  s'aider  de  nombreuses 
données  astronomiques»  Il  faut  l'adjonction  d'un  second, 
pourvu  de  connaissances  spéciales ,  habitué  au  maniement 
des  instruments  d'optique,  aux  opérations  mathématiques 
propres  à  ces  sortes  de  recherches. 

Sur  la  recommandation  de  notre  honorable  collègue, 
M.  Huette,  Constant  Letorzec,  officier  de  la  marine  fran- 
çaise ,  Nantais  aussi  lui ,  fils  d'un  ancien  capitaine  de 
vaisseau ,  qui ,  lui-même ,  a  marqué  son  nom  dans  nos 
annales  maritimes,  G.  Letorzec  s'empresse  de  s'associer 
aux  nouveaux  projets  de  notre  voyageur.  Tous  deux  quittent 
la  France  le  10  septembre  1819. 

De  quels  transports  n'est  pas  saisi  notre  compatriote  en 
mettant  pour  la  deuxième  fois  le  pied  sur  cette  terre  qui 
vient  d'être  pour  lui  le  chemin  de  la  gloire ,  et  qui  va 
encore  ajouter  une  nouvelle  auréole  à  son  nom  ! 

11  remonte  le  Nil  ;  il  se  dirige  sur  Terranets.  Là,  il  ma- 
nifeste son  intention  de  pénétrer  dans  l'oasis  de  Syouha. 
On  lui  démontre  l'impossibilité  et  les  périls  de  son  projet. 
Le  colonel  Boutin,  lui  aussi,  enfant  de  Nantes,  a  naguère 
été  forcé  de  renoncer  à  la  même  entreprise,  pour  succom- 
ber, quelque  temps  après,  sous  le  fer  d'un  fanatique.  Rien 

26 


-  398  - 

n'effipaie  Gailliaud  ;  il  pénétrera  dans  Toasis  par  le  Fayoum. 
Il  pari  avec  son  compagnon  de  voyage,  arrive  à  la  capitale 
de  cette  province,  en  visite  les  pyramides.  Malgré  tous  les 
obstacles  qui  se  présentent  à  chaque  pas,  tous  les  pro- 
nostics sinistres  dont  on  tâche  de  l'effrayer,  il  persiste  dans 
son  projet,  fier,  «  dit-il,  d'avoir  pénétré  dans  ce  canton 
»  enfoncé  au  milieu  d'une  mer  de  sable,  ti  100  lieues  de 
»  distance,  enthousiaste  de  l'idée  que  chaque  pas  le  rap- 
»  proche  d'un  lieu  si  imparfaitement  connu ,  et  peut-être 
»  du  temple  de  Jupiter-Ammon,  si  vainement  cherché  par 
»  plusieurs  voyageurs.  » 

Surmontant  tous  les  obstacles,  il  arrive  aux  confins  de 
cette  oasis  tant  désirée.  Après  maintes  difficultés  suscitées 
par  la  superstition  des  indigènes,  à  force  de  sollicitations, 
il  obtient  enfin  la  permission  d'y  entrer  et  d'en  visiter  quel- 
ques parties.  Ici,  la  description  de  nombreuses  et  impor- 
tantes ruines  ;  mais  aucune  ne  répond  è  l'idée  qu'il  s'est 
formé  du  temple  objet  de  ses  plus  ardents  désirs.  On  lui 
parle  des  ruines  d'Omm-Beydah,  au  milieu  d'un  bois  touffu, 
à  peu  de  distance.  Du  sommet  d'une  montagne,  avec  une 
lunette,  il  peut  distinguer  des  ruines  gigantesques,  d'énor- 
mes fûts  de  colonnes  ;  il  croit  apercevoir  des  sculptures, 
des  inscriptions.  Il  veut  y  courir;  mais  un  refus  formel,  de 
terribles  menaces  s'y  opposent. 

Je  ne  chercherai  point  à  dépeindre  l'anxiété,  le  déses- 
poir, il  faut  le  dire,  la  rage  de  Gailliaud  arrêté  au  but 
par  l'ignorance  et  une  stupide  superstition.  Il  discute,  il 
supplie,  il  menace  ;  enfin ,  après  plusieurs  jours  de  solli- 
citations, à  force  de  présents,  les  deux  Nantais  obtiennent 
la  permission  tant  désirée.  Le  22  décembre ,  ils  pénètrent 
au  milieu  de  ces  ruines  ;  leur  importance ,  les  ornements, 
la  distribution,  tout,  dit  Gailliaud,  donne  la  certitude  que 
c'est  bien  là  le  temple  d'Ammon  ;  tout  y  révèle  le  Jupiter 


-  399  - 

des  Grecs.  Mais  ils  ne  peuvent  y  séjourner  autant  qu'ils 
le  voudraient  ;  les  terreurs  superstitieuses  de  leurs  guides 
s'y  opposent.  A  regret  ils  sont  arrachés  à  leur  contempla- 
lion.  C'est  dans  le  texte  même  de  la  relation  qu'il  faut  lire 
ces  détails.  Cet  enthousiasme  et  ces  sensations  diverses 
ne  peuvent  être  bien  exprimés  que  par  ceux  qui  les  ont 
ressentis  sur  les  lieux  mêmes. 

Nous  ne  suivrons  point  Cailliaud  et  Letorzec  dans  la 
suite  de  leur  voyage.  La  petite  oasis  de  Syouha ,  celles  de 
Dakel,  de  Faràfreh ,  la  description  des  monuments,  aque- 
ducs, catacombes,  sources  d'eaux  thermales,  des  mœurs, 
usages ,  croyances  superstitieuses  des  tribus  qu'ils  y  ren- 
contrent, offrent  autant  de  chapitres  d'un  vif  intérêt  (1). 
Enfin ,  ils  arrivent  aux  bords  du  Nil ,  et  ils  reviennent 
au  Caire  réparer  leur  santé  altérée  par  le  climat ,  les 
fatigues  et  les  privations. 

Mais  un  nouveau  champ  d'exploration  va  s'ouvrir  pour 
nos  voyageurs.  Le  pacha  d'Egypte  a  résolu  la  soumission 
du  Dongolah  ;  une  expédition  s'organise ,  Ismayl ,  le  fils 
du  vice-roi,  la  commande.  Nos  Nantais  obtiennent,  non 
sans  difficultés,  l'autorisation  de  suivre  l'armée  qui  va  se 
mettre  en  marche.  Elle  doit  pénétrer  dans  la  Haute- 
Nubie  ;  la  plupart  des  voyageurs  n'ont  pas  été  au-delà  de 
la  deuxième  cataracte  ;  Cailliaud  a  suffisamment  exploré 
tous  les  monuments  contenus  dans  cet  espace.  Les  recher- 
ches de  Burckhardt  n'ont  pas  dépassé  le  20^  de  latitude,  et 
les  ruines  près  de  Solis  étaient  regardées  par  lui  comme 
les  dernières  à  visiter.  Et  cependant  d'anciens  auteurs  ont 
relaté  l'existence  en  Ethiopie  de  Méroé  et  de  son  île  sacrée; 
ils  ont  vanté  ses  somptueux  édifices,  sa  nombreuse 
population ,  son  histoire  sous  quarante-cinq  rois.  En  voilà 

(1)  Voyage  à  l'oasis  de  Syouah. 


—  400  — 

plus  qu'il  D*eD  faut  pour  enflammer  rimaginatioD  du 
voyageur.  Retrouver  Méroé ,  remonter  jusqu'aux  sources 
du  Nil,  tel  est  maintenant  Tobjet  de  son  ambition.  Dans 
son  empressement  à  la  satisfaire ,  il  n'attend  même  pas 
le  départ  de  l'expédition.  Il  la  devance ,  il  atteint 
jusqu'au  10°  de  latitude,  là  où  devaient  s'arrêler  les 
conquêtes  d'Ismayl.  Mais  il  se  voit  forcé  de  revenir  sur 
ses  pas.  Desservi  auprès  du  général  par  quelques  Grecs 
qui  suivaient  l'armée,  il  est  obligé  de  retourner  au 
Caire  auprès  du  vice  roi,  et  ce  n'est  qu'après  beaucoup 
de  perte  de  temps  qu'il  peut  enfin  rejoindre  l'armée  dans 
la  Nubie ,  aux  environs  du  mont  Barkal.  Dans  ce  Irajet 
de  cinq  cents  lieues,  il  visite  et  décrit  de  nombreux 
monuments  ignorés  ou  mal  observés  avant  lui. 

Aux  environs  du  mont  Barkal  se  trouvent  de  nombreuses 
et  importantes  ruines.  Les  Européens  qui  accompagnent 
l'armée  et  qui  sont  arrivés  sur  les  lieux  avant  Cailliaud 
lui  annoncent  en  triomphe  qu'ils  ont  découvert  l'antique 
et  célèbre  Méroé.  Mais  notre  voyageur  ne  partage  pas 
leur  avis,  c'est  plus  loin  qu'il  faut  la  chercher. 

Les  lenteurs  de  la  marche  d'une  armée  ne  conviennent 
pas  à  l'activité  impatiente  de  Cailliaud ,  il  obtient  l'auto- 
risaiion  d'aller  en  avant  ;  accompagné  d'une  faible  escorte, 
il  traverse  le  Nil  et  passe  dans  une  contrée  circonscrite, 
d'un  côté  par  un  des  bras  du .  Nil  ou  Nil-Bleu ,  et  de 
l'autre  par  la  rivière  Albara  qui  se  jette  dans  le  fleuve 
principal  au-dessous  de  la  jonction  de  ses  deux  bras. 
Cette  presqu'île,  sur  les  confins  de  l'Abyssinie ,  fait  naître 
dans  l'esprit  du  voyageur  quelques  soupçons  sur  le  voisi- 
nage de  Méroé  ;  mais  Bruce  et  Burckhardt  l'ont  visitée  et 
n'y  ont  rien  rencontré.  Cet  insuccès  ne  le  rebute  pas.  On 
de  ses  guides  prétend  qu'à  quelques  lieues  de  là  se  trou- 
vent des  tarâbyls,  nom  sous  lequel  sont  désignées  les  ruines. 


—  401  — 

Immédiatement  on  se  met  en  roule  et  bientôt  du  sommet 
d'une  éminence  on  découvre  une  vaste  étendue  couverte 
de  ruines  imposantes  et  d'innombrables  temples,  colonnes 
el  pyramides. 

L'enthousiasme  et  Tadmiralion  de  Gailliaud  sont  au 
comble  :  c'est  bien  là  Méroé ,  l'antique  capitale  de  l'Ethio- 
pie. Plusieurs  chapitres  de  l'ouvrage  sont  consacrés  è  la 
description  des  monuments  les  plus  remarquables  et  de 
nombreux  dessins  viennent  donner  une  importance  de 
premier  ordre  à  l'atlas  qui  accompagne  la  relation  de 
cette  intéressante  découverte. 

Après  avoir  donné  à  cette  localité  toute  l'attention 
qu'elle  mérite,  Gailliaud  parcourt  le  Sennar  et  rejoint  l'ar- 
mée d'Ismayl  dans  la  capitale  de  ce  royaume.  Pendant  son 
séjour  au  Sennar  l'esprit  observateur  de  Gailliaud  s'exerce 
sur  tout  ce  qui  se  présente  à  son  investigation.  Aussi  trou- 
vons-nous cette  partie  de  sa  relation  remplie  des  détails  les 
plus  curieux  sur  les  habitants  du  pays,  leurs  mœurs, 
leurs  préjugés,  leurs  maladies,  les  remèdes  qu'ils  y 
appliquent,  enûn  sur  l'histoire  naturelle  de  cette  contrée. 

Gonlinuanl  à  suivre  l'armée,  Gailliaud  parvient  jusqu'à 
Singué,  village  musulman,  sur  les  confins  de  l'Âbyssinie, 
terme  de  la  campagne.  Le  retour  sur  l'Egypte  est  décidé, 
et  c'est  alors  que  notre  voyageur  renonce  au  projet  devenu 
inexécutable  de  remonter  jusqu'aux  sources  du  Nil-Blanc. 
Il  parcourt  successivement  le  Fazoql ,  le  Sennar,  se  rend 
à  Ghendy.  Il  apprend  qu'à  quelque  dislance  de  cette  ville 
se  trouvent  des  ruines,  désignées  sous  les  noms  de  Naga , 
d'El-Alaçaourat,  de  Sobah.  Il  les  visite  et  y  consiale 
d'imposanl?  monuments,  des  débris  de  villes  importantes  sur 
lesquelles  on  ne  peut  établir  que  des  conjectures  ;  mais  qui 
toutes  devaient  se  rattacher  au  puissant  empire  de  Méroé. 

Suivant  toujours  le  cours  du  fleuve  dans  sa  parlie  qui 


—  402  — 

borde  celle  presqu'île,  Cailliaud  rencontre  sur  plusieurs 
poinls  des  ruines  de  diverses  nalures,  sans  que  de  loules 
ces  nombreuses  traces  de  cités  plus  ou  moins  impor- 
tantes on  puisse  d'une  manière  certaine  désigner  celle  qui 
a  donné  son  nom  à  ce  puissant  empire. 

Toute  cette  longue  pérégrination,  en  suivant  le  cours  du 
Nil,  fournit  à  notre  voyageur  l'occasion  de  voir  avec  plus 
d'attention  et  de  temps  de  nombreux  monuments  dont  un 
grand  nombre  sont  visités ,  décrits  et  dessinés  par  lui 
pour  la  première  fois  :  temples ,  pyramides,  citadelles, 
hypogées ,  sculptures ,  hiéroglyphes ,  inscriptions,  rien 
n'est  négligé ,  et  il  arrive  au  Caire  pourvu  de  nombreux 
cartons  de  plans  et  de  dessins,  de  riches  collections 
d'histoire  naturelle  et  d'antiquités  précieuses,  se  ratla' 
chant  à  diverses  dynasties  des  Pharaons.  Non  moins  im- 
portantes sont  les  notes  sur  la  position  des  localités  qu'il 
a  parcourues,  sur  les  peuples  avec  lesquels  il  s'est  trouvé 
en  contact  et  qui  serviront  à  la  rédaction  de  son  important 
ouvrage  sous  le  titre  de  Voyage  à  Méroé  et  au  fleuve  Blanc. 

De  retour  en  France ,  Cailliaud  est  accueilli  avec  les 
témoignages  de  la  plus  haute  estime  et.de  la  plus  vive 
sympathie.  Son  admission  dans  un  grand  nombre  de 
sociétés  savantes  françaises  et  étrangères,  la  décoration 
de  la  Légion-d'Honneur,  la  publication  de  son  voyage  aux 
frais  du  Gouvernement ,  attestent  à  quel  degré  de  consi- 
dération ses  travaux  sont  appréciés.  Notre  Société  Aca- 
démique s'empresse  aussi  d'admettre  nos  deux  voyageurs 
au  nombre  de  ses  membres  résidants. 

Heureux  et  fier  de  tant  de  témoignages  d'estime ,  notre 
compatriote  n'aspire  plus  qu'à  jouir  enfin  du  repos  et  de 
cette  renommée  achetée  par  tant  de  fatigues,  de  priva- 
tions, de  cruelles  souffrances  et  de  périls  sous  tant  de 
formes  diverses. 


—  403  — 

Ici  se  termine  la  première  pbase  de  la  vie  de  Gailliaud, 
phase  qui  a  révélé  en  lui  les  aptitudes  du  voyageur  géo- 
graphe, du  dessinateur,  de  l'archéologue  el  subsidiai- 
rement  du  naturaliste.  S'il  a ,  dans  cette  première  période 
de  son  existence  scientifique,  disséminé  les  ressources  de 
son  imagination  ardente  et  investigatrice  sur  un  vaste 
champ  d'observations,  il  va  désormais  les  concentrer  dans 
une  sphère  plus  circonscrite.  L'histoire  naturelle  qu'il  n'a 
pu  approfondir  au  milieu  des  péripéties  et  des  dangers  de 
ses  voyages ,  il  va  lui  consacrer  désormais  le  reste  de  sa 
vie  avec  pon  moins  d'activité  et  de  succès. 

Fixé  désormais  dans  sa  ville  natale,  marié,  entouré  des 
affections  de  la  famille  et  de  la  considération  de  ses  conci- 
toyens, Cailliaud  se  voue  tout  entier  à  l'histoire  naturelle. 
Pour  s'y  consacrer  d'une  manière  plus  spéciale  et  plus  prati- 
que, il  accepte  même  la  position  secondaire  et  toute  gratuite 
de  conservateur  adjoint  de  notre  Musée,  sous  Dubuisson,  son 
premier  maître  et  fondateur  de  cet  établissement  municipal. 
Cette  position  laisse  de  nombreux  loisirs  qui  conviennent 
peu  à  l'activité  de  Cailliaud.  Aussi,  fait-il  de  fréquents 
voyages  tant  dans  les  principales  villes  de  France  qu'à 
l'étranger.  C'est  dans  le  but  d'en  visiter  les  Musées ,  leurs 
richesses,  leur  organisation,  établir  des  relations  avec  les 
maîtres  de  la  science,  qu'il  parcourt  la  Belgique,  une 
partie  de  l'Allemagne,  la  Suisse,  la  Savoie,  l'Italie. 
Naples  et  la  Sicile  l'intéressent  surtout  au  point  de  vue  de 
leurs  importants  volcans  en  activité.  Il  collectionne  sur  les 
lieux  mômes  les  échantillons  les  plus  remarquables  de 
leurs  produits,  qui  plus  tard  viendront  enrichir  noire  Musée. 

Mais  le  grand  âge  de  Dubuisson  ne  lui  permet  plus  de 
donner  ses  soins  aux  collections  qu'il  a  formées  ;  en  1836, 
Cailliaud  lui  succède.  La  tâche  à  remplir  est  lourde; 
plusieurs  parties   de  la   science   n'ont  que  de  rares  et 


—  404  — 

chélîfs  représentants;  de  plus,  Dubuisson  a  entrepris  et 
commencé  la  collection  des  roches  qui  constituent  le  sol 
du  département  de  la  Loire-Inférieure;  il  en  a  dressé  et 
publié  le  catalogue  par  arrondissement  et  commune ,  mais 
la  nomenclature  est  loin  d'être  complète,  un  grand  nombre 
de  localités  n'ont  pas  encore  été  explorées  ;  enfin,  les  con- 
ditions déplorables  du  local  qui  renferment  les  collections 
nécessitent  d'importantes  réformes,  de  nombreux  change- 
ments dans  les  échantillons. 

Gailliaud  se  met  à  l'œuvre ,  sans  négliger  les  produits 
exotiques,  il  donne  une  attention  toute  particulière  à  ceux 
de  notre  contrée  ;  il  a  pris  pour  tâche  de  créer,  dans  le 
Musée  général,  un  Musée  spécial  renfermant  tous  les 
représentants  du  règne  minéral  et  du  règne  animal  du 
département  de  la  Loire-Inférieure.  Nous  ne  chercherons 
point  à  démontrer  tout  ce  que  cette  pensée  renferme 
d'utile  et  de  fécond  pour  l'étude  ;  un  coup  d'œil  jeté  sur 
les  travaux  exécutés  jusqu'à  ce  jour  et  dans  ce  sens  par 
notre  regretté  conservateur  suffira  pour  le  faire  com- 
prendre. Recueillir,  dénommer,  classer  tous  ces  nombreux 
spécimens  de  la  faune  et  de  la  géologie  départementale,  voilà 
son  but  :  excursions,  fouilles,  fatigues,  rien  n'est  épargné  ; 
au  développement  du  plan  qu'il  s'est  tracé,  il  apporte  toutes 
ses  forces  physiques,  toute  son  activité  habituelle. 

Dans  les  moments  de  loisirs  que  lui  laissent  ses  nou- 
velles occupations,  il  n'oublie  pas  que  dans  les  publications 
qu'il  a  faites  sur  l'Egypte,  il  n'a  pas  épuisé  toutes  les 
notes,  tous  les  dessins  qu'il  a  rapportés  de  ses  voyages. 
Homme  pratique,  il  a  surtout  recherché  et  dessiné  dans 
les  nombreuses  hypogées  qu'il  a  visitées,  dans  ces  débris 
divers  qu'il  a  recueillis,  dans  ces  hiéroglyphes  qu'il  a 
traduits,  ce  qui  pouvait  caractériser  l'état  de  l'industrie  et  des 
ressources  diverses  chez  les  peuples  qui,  dans  ces  temps  re- 


—  405  - 

culés,  avaient  édifié  ces  nombreux  et  gigantesques  monu- 
ments, dont  les  ruines  font  encore  Tadmiration  des  voyageurs 
de  noire  époque  et  viennent  témoigner  du  haut  degré  de 
civilisation  de  ces  puissants  empires.  C'est  de  1881  à  1887 
qu'il  publie  son  intéressant  atlas  ayant  pour  titre  : 
Recherches  sur  les  arts  et  métiers ,  les  usages,  la  vie 
civile  et  domestique  des  anciens  peuples  de  V Egypte,  de 
la  Nubie,  de  V Ethiopie,  suivies  de  détails  sur  les 
mœurs  et  coutumes  des  peuples  modernes  des  mêmes 
contrées.  Le  texte  de  cet  ouvrage,  depuis  longtemps 
terminé  et  que  Fauteur  revisait  dans  les  dernières  années 
de  sa  vie,  n'aurait  pas  lardé  à  être  livré  à  l'impression. 
Le  manuscrit  est  entre  les  mains  de  son  fils  ;  espérons  que 
bientôt  il  sera  livré  à  la  publicité  et  viendra  compléter  la 
partie  iconographique. 

Désireux  d'achever  l'œuvre  commencée  par  Dubuisson  et 
de  pouvoir  un  jour  publier  la  carte  géologique  du  dépar- 
lement, Gailliaud  se  met  à  l'œuvre.  Par  lui,  toutes  les 
parties  de  la  Loire-Inférieure  sont  explorées  avec  cet 
esprit  investigateur  qu'on  lui  connaît.  Il  n'y  a  pas  de 
carrière  qu'il  ne  visite,  de  tranchée,  d'excavation,  qu'il 
n'examine ,  colleclionnanl  des  spécimens  de  toutes  les  ro- 
ches qu'il  rencontre,  les  échantillonnant  avec  un  soin  et  une 
adresse  remarquables.  Tous  les  dépôts  calcaires  sont  explo- 
rés avec  une  attention  qui  le  met  sur  la  voie  d'intéressantes 
découvertes  ,  et  la  partie  paléontologique  de  la  géologie 
départementale  (négligée  jusqu'alors),  représentée  par  de 
nombreux  spécimens  ,  vient  prouver  que  la  Loire-Inférieure 
n'est  pas  sans  offrir  à  la  science  d'importants  sujets  d'étude. 

En  effet,  de  ces  recherches  résulte  la  constatation  dans 
notre  département  d'une  faune  3®  silurienne,  sur  laquelle 
notre  savant  collègue  publia  une  intéressante  notice 
(Annales  de  la  Société  Académique,  1861).  Le  catalogue 


--  406  - 

des  fossiles  qui  caractérisent  cet  étage  géologique  jusqu'à 
lui  non  soupçonné  ,  renferme  soixante- douze  espèces 
recueillies  par  Cailliaud  dans  les  communes  de  Sion, 
d'Erbray  et  de  Saint-Julien-de-Vouvantes. 

Rangés  dans  un  ordre  méthodique  dans  les  vitrines  de 
notre  Musée,  ces  nombreux  échantillons  offrent  au  géolo- 
gue et  à  ragronome  la  représentation  exacte  du  sous-sol 
de  notre  département  dans  chacune  de  ses  communes.  Le 
travail  complet  sur  Tensemble  de  ces  spécimens  minéra- 
logiques,  géologiques  et  paléontologiques,  présenté  en  1858 
au  concours  annuel  de  la  Société  Académique  sous  le 
titre  ai  Etudes  géologiques  sur  le  département  de  la  Loire- 
Inférieure,  mérite  à  son  auteur  une  médaille  d'or  que 
ses  collègues  lui  décernent  avec  le  plus  sympathique  em- 
pressement. 

L'accomplissement  de  cette  œuvre  a  sans  doute  une 
grande  importance,  mais  il  reste  encore  à  en  coordonner 
les  détails.  La  carte  géologique  du  département  qui  en 
est  le  résumé  et  le  complément  reste  à  faire.  Cailliaud 
l'entreprend-,  elle  est  achevée  en  1865  et  judicieusement 
appréciée  par  le  Jury  de  l'exposition  de  notre  ville;  une 
médaille  d'or  grand  module  est  accordée  à  l'auteur. 

Pendant  les  nombreuses  excursions  que  Cailliaud  accom- 
plit dans  notre  département  pour  ses  recherches  géolo- 
giques, son  attention,  fixée  sur  les  mollusques  fossiles, 
dut  se  porter  naturellement  sur  les  invertébrés  vivants  qui 
avaient  déjà  fait  l'objet  de  ses  études  favorites,  et  qu'il 
rencontrait  à  chaque  pas  dans  ses  coursées ,  tant  à  l'inté- 
rieur des  terres  que  sur  nos  côtes  maritimes. 

Aussi  présente-t-il  en  1865  à  notre  Société  son  intéressant 
Catalogue  des  Radiaires,  Annélides ,  Cirrhipèdes  et 
Mollusques  marins,  terrestres  et  fluviatiles  du  département 
de  la  Loire-Inférieure.  Une  médaille  d'or  lui  est  décernée 


-  407  - 

par  noire  Société  qui  s'est  toujours  fait  un  devoir  d'encou- 
rager tous  les  travaux ,  quels  qu'ils  soient ,  se  rattachant 
à  notre  localité.  Déjà ,  dans  nos  Annales  (année  1860) , 
Tauleur  avait  publié  une  notice  fort  curieuse  sur  plusieurs  cas 
de  monstruosités  observés  (par  lui)  sur  divers  Mollusques. 

Dans  ses  études  sur  ces  classes  d'animaux  invertébrés , 
Cailliaud  ne  se  borne  pas  à  examiner  la  forme ,  la  structure, 
rbabitat;  poussant  plus  avant  ses  investigations ,  il  cbercbe 
à  se  rendre  compte  de  certaines  particularités  inhérentes 
à  quelques-uns  de  ces  animaux ,  particularités  non  encore 
relatées  par  les  auteurs,  incomplètement  observées,  ou 
mal  interprétées. 

La  classe  peu  nombreuse  des  mollusques  perforants  avait 
depuis  longtemps  fixé  l'attention  des  naturalistes.  La 
présence  d'un  acide  sécrété  par  l'animal ,  acide  assez  actif 
pour  faciliter  la  perforation  de  la  pierre,  avait  été  admise  par 
les  auteurs,  pour  expliquer  le  fait,  et  sans  plus  de  contrôle 
acceptée  pour  tous  les  cas.  Mais  Cailliaud  s'était  demandé  : 
si  l'acide  est  assez  fort  pour  attaquer  la  pierre,  comment  la 
coquille  de  l'animal  n'esl-elle  pas  atteinte  elle-même  ? 

Ayant  découvert  sur  nos  côtes  plusieurs  bancs  de  pho- 
lades  {Pholas  dactylus)  et  les  ayant  attentivement  étudiées, 
il  croît  reconnaître  que  la  perforation  est  le  résultat  d'un 
procédé  purement  mécanique,  sans  intermédiaire  d'aucune 
sécrétion  particulière.  Poussant  plus  loin  ses  investigations, 
il  pratique  lui-même  la  perforation  au  moyen  de  la  coquille 
avec  une  facilité  remarquable.  Celte  expérience  renouvelée 
nombre  de  fois  et  devant  plusieurs  d'entre  nous ,  devait 
convaincre  les  plus  incrédules.  Ces  expériences  sont  décrites 
avec  beaucoup  de  précision  dans  deux  mémoires  publiés 
dans  nos  Annales  (années  1852  et  1858). 

Déjà  Cailliaud,  en  1843,  avait  émis  celte  opinion  sur  les 
Gastrochènes ,  dans  le  Magasin  de  Zoologie,  mais  sans 


—  408  - 

l'appuyer  de  fails  pratiques.  Réfutée  avec  une  certaine 
véhémence  par  une  des  notabilités  scientifiques  de  l'époque, 
cette  assertion  ne  prévalut  pas.  Cailliaud  n'en  persista  pas 
moins  dans  son  système,  cherchant  avec  persévérance  de 
nouvelles  preuves  plus  convaincantes. 

La  pholade  les  lui  fournit;  et  il  les  livre  à  la  publicité. 
Nouvelles  dénégations;  mais  les  faits  parlent  trop  haut,  le 
système  de  notre  collègue  est  enfin  admis  dans  la  science, 
et  la  société  néerlandaise  lui  décerne  en  1855  une  médaille 
d'or  grand  module  pour  son  Mémoire  sur  les  Mollusques 
perforants. 

La  perforation  des  pierres  n'avait  encore  été  regardée 
que  comme  le  fait  de  mollusques,  lorsqu'en  1850,  pendant 
un  séjour  que  fait  Gailliaud  sur  le  rocher  du  Four,  à 
l'embouchure  de  la  Loire,  au  moment  d'une  des  plus  fortes 
marées  de  l'époque ,  il  aperçoit ,  à  mer  basse  et  à 
découvert ,  certaine  portion  de  roches  calcaires  percées  de 
cavités  lisses  et  arrondies  logeant  des  oursins  {Echinus 
lividus  et  miliaris). 

Cette  particularité  ne  pouvait  échapper  à  la  sagacité 
d'un  pareil  observateur;  d'autant  plus  que  ses  souvenirs 
viennent  lui  rappeler  un  échantillon  de  roche  contenant 
un  oursin,  spécimen  depuis  plus  de  vingt  ans  dans  les 
collections  du  Musée  d'Histoire  naturelle  de  Paris,  et  passé 
inaperçu  sous  les  yeux  d'un  grand  nombre  de  savants. 

Cette  découverte  du  plateau  du  Four  pousse  Cailliaud  à 
de  plus  vastes  recherches  ;  de  nouvelles  découvertes  sur  nos 
côtes  maritimes  et  sur  celles  des  départements  voisins 
viennent  lui  prouver  que  ces  faits  sont  plus  communs  qu'il 
ne  l'avait  pensé  d'abord.  Il  en  rapporte  de  nombreux  échan- 
tillons ;  et  on  peut  voir,  déposée  à  notre  Musée,  une  de  ces 
pièces  remarquables  par  ses  dimensions ,  et  logeant  une 
quantité  surprenante  d'oursins  de  différents  âges. 


—  409  — 

Ed  examinant  ce  volumineux  spécimen,  on  se  rend 
difficilement  compte  des  moyens  qu*a  dû  employer  Gailliaud 
pour  parvenir  à  se  le  procurer.  On  admirera  d'autant  plus 
sa  persévérance  et  son  adresse  quand  on  se  figurera  que 
ce  fragment  tapissait  le  fond  d'une  grotte  que  la  marée 
remplissait  deux  fois  par  24  heures;  qu'il  fallait  la  vider 
chaque  fois  à  marée  basse  pour  y  pénétrer,  et  que  cet 
intéressant  échantillon  a  été  détaché  en  trois  séances  au 
moyen  du  ciseau  et  du  marteau. 

Par  quel  procédé  l'oursin  parvient-il  à  perforer  la  roche 
et  à  s'y  loger?  Gailliaud  l'a  vu  à  l'œuvre;  c'est,  comme 
la  pholade,  par  un  procédé  mécanique ,  au  moyen  d'un 
appareil  particulier  que  notre  collègue  a  décrit  et  figuré 
avec  un  soin  et  une  précision  remarquables  dans  son 
Mémoire  sur  les  Oursins  perforants  de  la  Bretagne, 
publié  dans  les  Annales  de  notre  Société  Académique 
(volume  27 ,  année  1856).  Si  la  pholade  perce  par  un 
mouvement  de  torsion  analogue  à  celui  de  la  vrille, 
l'oursin  agite  par  percussion  au  moyen  d'un  puissant 
appareil  composé  de  cinq  dents  ou  poinçons  à  la  manière 
d'un  pic.  Comme  pour  les  pholades  l'auteur  démontre  le 
procédé,  en  agissant  au  moyen  de  l'appareil  même  sur  le  grès 
et  le  granité,  aussi  bien  que  sur  le  calcaire  et  le  schiste. 

La  longue  étude  des  coquilles,  à  laquelle  Gailliaud  a 
consacré  une  partie  de  ses  recherches,  l'amène  à  les 
considérer  sous  un  point  de  vue  que  nul  autre  savant 
n'avait  encore  pensé  à  envisager.  L'anatomie  de  l'animal , 
la  forme  extérieure  de  la  coquille ,  de  la  bouche ,  de  la 
columelle  sont  suffisamment  connues  et  décrites  ;  mais 
aucun  auteur  n'a  jusqu'ici  examiné  l'intérieur  et  fait 
connaître  les  dispositions  internes  de  la  spire  dans  les 
mollusques  univalves.  Pour  arriver  à  ce  résultat,  il  faut 
pratiquer  des  sections  sur  des  coquilles  souvent  papyracées 


—  410  - 

et  d'une  fragilité  eitrême.  Il  fallait  l'adresse  extrême  de 
Gaiiliaud ,  sa  sûreté  de  maîD  et  Thabitude  de  se  servir 
dMostruments  délicats,  pour  amener  à  bonne  fin  Tœuvre 
qu'il  a  méditée. 

Qui  n'a  vu  et  admiré  ces  étonnantes  préparations, 
remplissant  plusieurs  vitrines ,  qui  ont  figuré  à  l'expo- 
sition nationale  de  Nantes,  en  1861,  et  à  l'exposition 
universelle  de  Paris  en  1867 ,  et  qui  ont  valu  à  leur 
auteur,  outre  de  nombreuses  et  vives  félicitations,  une 
médaille  d'or,  puis  une  d'argent  grand  module,  et 
des  distinctions  honorifiques,  entr'autres,  celle  d'officier 
d'académie. 

Dans  cette  seconde  période  de  la  vie  de  Gaiiliaud  nous 
le  trouvons  entièrement  occupé  à  rechercher ,  déterminer, 
classer  toutes  les  productions  zoologiques  de  notre 
département  se  rattachant  à  l'ordre  des  invertébrés  ;  à 
compléter  et  préserver  de  la  destruction  les  collections 
confiées  à  ses  soins. 

Mais  il  a ,  depuis  longtemps ,  constaté  avec  une  vive 
inquiétude  ,  le  mauvais  état  et  l'insuffisance  des  bâtiments 
consacrés  au  Musée.  Dans  la  prévision  qu'un  jour  ce 
fâcheux  état  cesserait ,  de  longue  date  il  a  mis  à  profit  ses 
voyages  tant  en  France  qu'à  l'étranger  en  visitant  les 
établissements  du;[même  genre.  Il  en  a  relevé  les  plans, 
noté  les  dispositions  intérieures  et  les  emménagements, 
dessiné  les  meubles  qui  les  garnissent ,  appréciant  du  tout 
les  avantages  et  les  inconvénients,  pour  en  tirer  profit 
quand  l'occasion  sera  venue. 

Il  va  donc  travailler  enfin  au  couronnement  de  son 
œuvre  ;  il  va  solliciter ,  avec  les  plus  vives  instances,  la 
construction  de  ce  nouveau  local  qui  doit  assurer  l'intégrité 
des  collections ,  suffire  à  leur  développement  et  profiter 
à  la  science. 


—  411  — 

Dans  la  première  période  de  ses  travaux,  Gailliaud  a 
surmonté  bien  des  obstacles  h  force  d'énergie,  souvent 
même  d'audace.  Mais  ici  des  difficultés  d'un  autre  ordre 
surgissent  ;  et  les  mêmes  qualités  ne  peuvent  rien  contre 
les  entraves  qui  viennent  s'opposer  à  l'exécution  de  ses 
desseins. 

La  persévérance  seule  peut ,  à  la  longue,  triompher  des 
circonstances  défavorables.  Pendant  une  longue  suite 
d'années,  nous  voyons  notre  zélé  conservateur  poursuivre, 
avec  une  ténacité  que  nous  ne  saurions  trop  louer ,  ce 
projet  si  longuement  élaboré  de  la  construction  d'un 
nouveau  Musée  d'Histoire  naturelle. 

Enfin  ses  espérances  et  ses  vœux  vont  se  réaliser:  les 
circonstances  deviennent  plus  favorables;  une  adminis- 
tration bienveillante  va  doter  notre  cité  d'un  monument 
digne  d'elle  et  savamment  approprié  aux  besoins  et  à  la 
conservation  de  nos  collections.  Les  murs  s'élèvent  ;  tout 
marche  au  gré  de  ses  désirs,  et  Gailliaud  jouit  à  l'avance 
du  bonheur  d'installer  lui-même  dans  le  nouveau  local  les 
collections  ,  fruits  de  ses  incessants  travaux. 

Mais  hélas,  cette  satisfaction  ne  lui  était  pas  réservée  ! 

C'est  au  moment  où  il  va  prendre  enfin  possession  de 
cet  édifice  si  ardemment  attendu;  où  il  va  mettre  à 
exécution  le  plan  d'emménagement  et  d'installation  qu'il 
a  si  longuement  médité ,  si  minutieusement  étudié , 
qu'une  mort  inopinée  vient  l'enlever  à  la  science  et  à  notre 
affection. 

Aussi  bon  citoyen  que  savant  modeste,  il  laisse  à  son 
pays  des  témoignages  inefifaçables  de  son  souvenir  et  de  son 
vif  attachement.  Ses  collections  minéralogiques,  géolo- 
giques, conchyliologiques ,  acquises  par  tant  de  fatigues, 
de  périls  et  de  sacrifices ,  sa  bibliothèque  renfermant  tant 
de  livres  curieux  et  utiles ,  il  lègue  tout  au  Musée  d'His- 


-  412  - 

toire  naturelle;  à  ce  Musée,  objet  de  ses  plus  vives 
sollicitudes  ,  et  auquel  il  a  consacré  avec  abnégation  une 
large  part  de  son  existence. 

Un  autre  établissement  scientifique  participait  aussi  à 
son  afifeciion.  La  Société  départementale  d'Archéologie, 
dont  il  fut  un  des  fondateurs ,  n'a  pas  été  oubliée.  Toutes 
ses  antiquités  égyptiennes,  collectionnées  dans  ses  périlleux 
voyages,  enrichissent  le  Musée  de  cette  Société  à  laquelle 
il  fît  aussi  d'intéressantes,  communications. 

Désireux  de  posséder  un  souvenir  plus  intime  de  leur 
généreux  donateur,  ces  deux  établissements  ont  obtenu  de 
la  bienveillance  des  héritiers,  le  buste  même  pour  le 
Musée  d'Histoire  naturelle ,  et  pour  le  Musée  d'Archéo- 
logie, la  reproduction  en  grand  d'une  photographie  de 
notre  savant  et  regretté  compatriote. 

Telle  a  été  la  vie  du  savant  modeste  que  la  renommée 
vint  trouver  plutôt  qu'il  ne  courut  au-devant  d'elle  ;  tels 
sont  les  litres  qu'il  laisse  à  l'estime  et  à  la  reconnaissance 
de  sa  ville  natale. 

Doué  d'une  imagination  vive,  d'une  conception  rapide  et 
judicieuse,  d'un  esprit  inventif  et  pratique,  Gailliaud  laisse 
à  la  science  des  travaux  estimés  et  des  vues  nouvelles  qui 
marqueront  honorablement  sa  place  dans  le  monde  savant. 

Si  l'étude  des  sciences  naturelles  a  conduit  certains 
esprits  dans  les  voies  du  matérialisme  et  du  scepticisme , 
il  n'en  a  pas  été  de  même  pour  Gailliaud.  Chez  lui  la 
contemplation  des  merveilles  de  la  Création  le  confirmèrent 
de  plus  en  plus  intimement  dans  les  croyances  spiritualistes 
et  religieuses  qui  furent  son  soutien  et  sa  force  pendant 
le  cours  de  sa  longue  et  laborieuse  carrière. 


STANCES  SUR  PRÉFAILLES  (0. 


I.   —   LA    MER    A    VOL    D'OISEAU. 

Pornic,  Sainte-Marie  ont  de  riches  cottages; 
Les  chalets  et  les  fleurs,  autour  de  Noveillart, 
Versent  naille  parfums  sur  de  frais  paysages. 
Mais  la  Nature  est  grande  et  n'a  pas  besoin  d'art  : 
Souris,  Muse,  à  Préfaille,  à  ses  aspects  sauvages, 
A  ses  beautés  sans  fard  i 

J'y  contemplais  hier  un  horizon  sans  voile 
Où  les  flots  de  maint  brick  ont  fatigué  le  flanc. 
Cil  les  vents  ont  gonflé,  déchiré  mainte  voile , 
Lorsque  au  Ponant,  fort  loin,  j'entrevis  un  point  blanc. 
Son  nom  ?  Epave  errante  et  que  la  mer  dévoile , 
Alcyon ,  goëlan  ? 

Ce  que  j'apercevais  n'était  point  une  épave , 
Un  débris  oublié  qui  flotte  au  gré  du  vent  ; 
Ce  n'était  pas  non  plus  l'oiseau  de  mer  si  brave 
Qu'il  joue  avec  la  vague  et  s'élance  au-devant  : 
C'était  un  frôle  esquif,  sur  l'onde,  sans  entrave, 
Poussé  vers  le  Levant. 

Ce  que  mon  œil  voyait,  à  l'heure  matinale. 
D'un  pêcheur  c'était  l'humble  et  flottante  maison. 
Alors  que,  poursuivant  sa  course  triomphale, 
Le  roi  du  jour,  plus  beau  dans  la  chaude  saison 
Qu'un  jeune  époux  quittant  sa  couche  nuptiale, 
Montait  à  l'horizon. 

(i)  Village  dans  la  commune  de  La  Plaine,  canton  de  Pornic.  Tout  auprès  est  La 
Source,  où  les  baigneurs  affluent  du  matin  au  soir,  pour  jouir  de  la  fraîcheur  en  buvant 
l*e^  si  renommée. 

27 


—  414 


II.  —  LA  FAMILLE  DU  PÊCHEUR. 

Res  angusta  domt. 

(HORACI.) 

La  femme  du  pêcbeur,  avec  moi  sur  la  rive, 
De  la  fragile  barque  attendant  le  retour, 
Disait  :  «  C'est  notre  bien  unique  !  s*il  arrive 
x>  Qu'un  vent  impétueux  amène  un  mauvais  jour, 
»  La  famille  est  en  deuil  dès  que  la  nef  captive 
»  Dans  le  port  fait  séjour. 

*>  Tout  nous  rit  aujourd'hui,  car  la  route  s'abrège 
»  Quand  la  brise  est  propice  et  souffle  ainsi  pour  nous, 
D  Epargnant  au  pécheur  le  souci  qui  l'assiège. 
»  Se  revoir,  quand  on  s'aime ,  est-il  rien  de  plus  doux  ? 
»  Oh  i  mes  vœux  sont  comblés ,  voyez  :  Dieu  me  protège 
»  Et  me  rend  mon  époux  !  « 

En  silence  observant  sur  ce  calme  visage 
L'amour  qui  s'y  reflète  avec  la  paix  du  cœur. 
J'admirais  son  front  pur,  vive  et  touchante  image 
De  la  sérénité,  du  plus  parfait  bonheur  ; 
Et  d'un  regard  pensif  je  suivais  sur  la  plage 
La  femme  du  pécheur 

Le  vieux  marin,  content  et  fier  de  sa  nuitée 
(Dont  l'aîné  de  ses  fils  partagea  les  labeurs)  : 
a  A  loi,  dit-il,  les  gains!  cette  pêche  apportée 
»  Au  logis  en  bien-être  a  payé  mes  sueurs. 
«  Crois-moi,  femme,  je  suis  sur  ma  barque  enchantée 
»  A  l'abri  des  malheurs  !  » 

Les  cinq  enfants ,  auxquels  le  pêcheur  et  sa  femme 
Prodiguent  leur  tendresse  ou  consacrent  leur  soin. 
Laissent  percer  la  joie  en  leurs  yeux  pleins  de  flamme  : 


-  416  — 

ff  Dis-nous ,  père  :  en  ton  cœur  n'avais-tu  pas  besoin 
«  De  nous  revoir  î  la  peur  trouble  parfois  notre  âme, 
«>  Quand  la  barque  est  au  loin  I  » 

De  ce  groupe  animé  qui  peindra  Tallégresse, 
Les  baisers  échangés ,  la  gaité  du  repas , 
Les  poissons  frétillants,  la  sainte  et  franche  ivresse 
De  ces  petits  bonheurs  que  le  monde  n'a  pas, 
Et  les  cris  des  enfants  qu'apaise  une  caresse , 
Leurs  rires,  leurs  ébats  ? 

J'en  offre  ici  l'ensemble  et  quelques  traits  à  peine  ; 
J'essaîrais  vainement  d'achever  le  tableau. 
—  La  Nature  à  mes  yeux  présente  une  autre  scène 
Bien  digne  d'exercer  la  plume  ou  le  pinceau. 
Peintre ,  fonds  les  couleurs  dont  ta  palette  est  pleine  : 
L'Océan  est  si  beau  ! 

Montre  la  grande  mer,  celte  plaine  mobile 
Oh  la  vague  en  fureur  hurle  sur  le  rescif , 
Le  marin  fatigué  d'une  lutle  inutile 
Quand  un  vent  déchaîné  pousse  son  faible  esquif, 
Ou  se  réjouissant  quand  l'onde  est  plus  tranquille , 
Son  travail  plus  actif. 

m.  -  L'ART  ET  LES  ARTISTES. 

Dites-moi,  dans  Tobjet  qu^aime  et  poursuit  Tartiste, 
Visible  pour  lui  seul,  si  Fldéal  eûste  ? 

(Brizeux.) 

Poète,  artiste,  à  vous  les  mystères  de  l'âme! 
L'œuvre  que  vous  créez  respire  ,  va  marcher. 
Du  monde  retraçant  l'inépuisable  drame , 
Vous  savez  tour  à  tour  nous  plaire  ou  nous  toucher  : 
Telle,  au  seul  choc  du  fer,  on  voit  jaillir  la  flamme 
Des  veines  du  rocher. 


~  416  - 

Votre  Âme  se  nourrit  d'une  céleste  manne , 
Dans  les  sphères  d'en  baut  aimant  à  demeurer  ; 
L'Idéal  et  le  Beau  pour  vous  n'ont  point  d'arcane  ; 
Dieu  de  sublimes  dons  se  platt  à  vous  parer 
Au  fond  d'un  sanctuaire  où  nul  regard  profane 
Ne  saurait  pénétrer. 

0  penseurs  !  vos  travaux  illuminent  le  monde 
Marchant  à  la  clarté  de  vos  enseignements. 
Le  Génie  a  marqué  d'une  empreinte  profonde 
Marbres ,  toiles ,  papiers,  devenus  monuments 
Dès  qu'un  chef-d'œuvre  éclate  au  souffle  qui  féconde 
Les  nobles  sentiments  ! 

Quelle  idée  ici-bas  n'a  son  culte  et  son  prêtre? 
Du  grand  Esprit  le  livre  au  vulgaire  est  fermé  : 
Pour  en  rompre  le  sceau ,  pour  savoir  et  connaître , 
Il  faut  un  cœur  fervent,  d'une  foi  ferme  armé  ; 
Car  pour  vous  seuls,  élus,  le  feu  sacré  doit  être 
Dans  le  temple  allumé  ! 

Temple  de  la  Science,  autour  de  ton  enceinte 
On  se  presse,  chacun  veut  en  franchir  le  seuil. 
La  Science  a  des  fleurs  qu'on  peut  cueillir  sans  crainte  ; 
Mais  trop  souvent  ses  fruits  sont  le  Doute  ou  l'Orgueil.. 
Du  Beau ,  de  l'Idéal  quand  la  flamme  est  éteinte , 
L'art  souffre ,  il  est  en  deuil. 

IV.  —  LA  MER,  LE  VILLAGE  ET  LES  BAINS 
A  PRÉFAILLES. 

Paulô  majora  canamus. 
(VniftiLi.) 

Mais  pourquoi  m'arrêter  à  des  sujets  mystiques 
Lorsque  tout  me  ramène  à  la  réalité , 
M'exalter  en  rêvant  aux  beautés  symboliques , 


—  417  — 

Pour  retomber  sitôt  dans  la  banalité  ? 
Pourquoi  m'abandonnera  des  charmes  féeriques 
En  ce  beau  jour  d'été  ? 

Une  autre  fois  peut-être ,  assis  au  coin  de  i'âtre , 

Vous  dirai-je  l'histoire  et  le  nom  du  pêcheur 

Restons  en  ta  présence ,  6  mer,  vaste  théâtre 
Dont  le  décor  changeant  ravit  le  spectateur, 
Dont ,  sous  un  ciel  serein ,  l'émeraude  et  l'albâtre 
Révèlent  la  spendeur. 

Alouette  de  mer,  courlis ,  mauve  plaintive  , 
Goëlan  dont  les  cris  semblent  un  chant  de  deuil, 
D'où  que  soufQenl  les  vents ,  fuyez  loin  de  la  rive  , 
Allez ,  volez  au  large ,  afin  d'éviter  l'œil 
Et  le  plomb  du  chasseur  ;  soyez  sur  le  qui-vive  : 
Il  est  là ,  sur  l'écueil  ! 

De  vos  ailes  ,  après  une  course  lointaine , 
Quand  vous  sentez  l'élan  et  les  ressorts  fléchir. 
Cherchez  une  oasis  émergeant  sur  la  plaine 
Des  eaux  :  nul  n'y  viendra  troubler  votre  loisir  ; 
^Insectes  et  poissons  ont  fait  de  ce  domaine 
Votre  lieu  de  plaisir. 

—  Cependant  le  soleil  se  couchait  à  Préfaille  : 
Les  baigneurs  à  La  Source  en  foule  se  rendaient , 
Femmes,  enfants,  vieillards.  Oîi  voulez-vous  qu'on  aille  ? 
Quand  leurs  refrains  naïfs  aux  danses  préludaient, 
Je  ne  retrouvais  point  mes  vieux  airs  de  Gornouaille 
Dans  les  airs  qu'ils  chantaient  ! 

J'étais  donc  à  Préfaille  :  assis  au  fond  des  anses , 
A  l'heure  où  du  soleil  on  fuit  l'ardent  rayon  , 


—  418  ~ 

A  quoi  peosais-je?  Aux  temps  qui  ne  sont  plus,  aux  danses 
Oii  courait  la  jeunesse  en  joyeux  tourbillon , 
Alors  que  des  binious  résonnaient  les  cadences 
En  Gornouaille  ou  Léon. 

J'aime  è  voir  aujourd'hui,  dès  que  Taube  se  lève  , 
Sur  la  plage  accourir  les  jeunes  et  les  vieux  : 
Les  bains,  La  Source,  Pair  qu'on  respire  à  la  grève, 
Pour  rame  et  la  santé  ne  valent-ils  pas  mieux 
Que  les  molles  langueurs  d'un  vague  et  triste  rêve 
Sous  la  voûte  des  cieux  ? 

La  Nature  è  Préfaille  est  prodigue  de  sève , 
De  vie  et  de  parfums  ,  dC'  secrets  merveilleux 
Pour  les  corps  affaiblis  que  son  onde  relève. 
La  gaité  chante  aux  cœurs  ;  point  de  fronts  soucieux  ; 
Là  pour  moi  les  travaux  et  les  ennuis  font  trêve  : 
Demeurons  en  ces  lieux. 

Que  ta  coupe  sans  cesse ,  6  Naïade ,  ruisselle  i 
Mer,  donne-moi  ton  sel  qui  rajeunit  les  corps , 
Tes  bruits  où  l'âme  puise  une  vigueur  nouvelle  ; 
Toi ,  dont  la  seule  vue  excite  mes  transports, 
Plaise  à  Dieu  que  ton  charme  inoublié  m'appelle 
L'an  prochain  sur  tes  bords  ! 

Et  toi,  village  heureux,  où  viennent  se  distraire. 
Tous  les  ans  plus  pressés,  touristes  et  baigneurs , 
On  sent,  rien  qu'en  voyant  ta  côte  hospitalière. 
Tes  jardins,  tes  maisons  aux  riantes  couleurs. 
Que  le  Ciel  t'a  donné  la  grâce,  l'art  de  plaire 
Et  de  sécher  les  pleurs. 

Pendant  neuf  mois  entiers  Préfaille  est  dans  l'attente; 
Il  semble  que  la  vie  ait  suspendu  son  cours 
Au  village,  alors  sombre,  où  la  joie  est  absente. 


—  419  — 

Mais  viennent  la  chaleur,  les  roses,  les  longs  jours, 
On  fête  sur  la  dune,  aux  bains,  et  sous  la  tente, 
La  saison  des  amours. 

De  près,  comme  de  loin,  alors  mainte  famille 
Demandant  à  Préfaille  un  gite,  une  maison. 
Hôteliers,  paysans,  merciers,  pour  vous  l'or  brille  : 
L'étranger,  qui  vous  offre  une  riche  moisson, 
Veut  un  foyer  ami  dont  la  flamme  pétille 
Pour  toute  la  saison. 

0  Barde,  viens  ici  retrouver  ton  Génie, 
Des  groupes  variés  Tattrait  toujours  nouveau, 
L'Océan  dont  le  flut  rompt  la  monotonie, 
La  Nymphe  qui  murmure  en  épanchant  son  eau, 
De  la  Nature  enfin  la  sublime  harmonie 
Dans  un  simple  hameau  ! 

Sur  cette  plage,  assise  au  pied  de  la  falaise, 
Des  poteaux  ont  tracé  la  lice  des  baigneurs. 
Voici  les  cabinets,  les  bains  chauds,  le  trapèze, 
La  tente  sous  laquelle,  oisifs  ou  beaux  parleurs. 
Sur  le  sable  couchés,  vont  échanger  à  l'aise 
Leurs  traits  fins  et  railleurs. 


IV.  -  A  MADAME  X. 


Incessu  patuit  Dea. 
(VimeiLB.) 


Pour  la  première  fois,  élégante  sirène. 
Quand  je  vous  vis,  c'était  au  milieu  des  baigneurs. 
Ils  étaient  sous  le  charme,  et  votre  port  de  reine. 
Madame,  provoquait  des  murmures  flatteurs. 
Lorsque  vous  fendiez  l'onde,  et  dépassiez  sans  peine 
Les  plus  hardis  nageurs. 

Je  vous  revis  encor  quand,  à  la  mer  montante. 
Vous  trouviez  des  trésors  en  fouillant  les  galets. 


-  420  - 

Qaand,  sous  vos  doigts  de  fée,  éclatait  transparente 
L'agate  ou  cornaline  aux  ondoyants  reflets 
Que  Tart  change  en  parure,  en  bague  chatoyante, 
En  broche,  en  bracelets. 

Sur  vous  glisse  Fenvie,  et  sa  langue  acérée 
N'ose  vous  décocher  un  trait  insidieux. 
Si  vous  êtes  partout  d'hommages  entourée, 
Si  vous  nous  fascinez  par  Téclair  de  vos  yeux. 
C'est  la  fleur  de  vertu  dont  vous  êtes  parée 
Que  nous  aimons  le  mieux  ! 

V.  —  REGRETS. 

....  Heu  !  demptos  mentis  gratissimus  error? 
Qui  m*a  ravi  Terreur  dont  j^étais  enchanté  ? 
(HOEÂCB,  Ep.  2«.) 

Rôves  inachevés,  il  faut  que  je  vous  quitte. 
Qu'aujourd'hui  je  renonce  aux  heures  de  loisir. 
De  mes  chers  passetemps  que  je  pleure  la  fuite, 
Puisque  entre  le  devoir  austère  et  le  plaisir 
Dont  la  voix  attrayante  à  la  gaité  m'invite 
Il  s'agit  de  choisir. 

Adieu  grottes,  îlots,  rochers,  fraîches  retraites. 
Flots  roulants  dans  lesquels  j'ai  tant  de  fois  plongé... 
Je  n'irai  plus  pêcher  crabes,  homards,  chevrettes. 
Adieu,  brises  de  mer  !  je  n'avais  pas  songé 
A  tout  ce  que  mon  cœur  sent  de  peines  secrètes 
Quand  finit  mon  congé. 

Tout  entier  à  la  joie,  —  ombre  un  instant  saisie,  — 
Oublieux  des  labeurs  pour  lesquels  l'homme  est  né, 
L'esprit  peut  bien  flotter  libre  en  sa  fantaisie. 
Quand  l'heure  du  travail  n'a  pas  encore  sonné. . . 
A  qui*  remplit  sa  tâche  un  jour  de  poésie 

Doit  être  pardonné  ! 

J.-M.  Limon. 
25  août  1869. 


NOTE  SUR  UN  SINGE  SUBFOSSILE 


Pas  m.  Eb«oabb  Dvfoob, 

LiceDcié  ès-sciences,  Professeur  de  Géologie  au  Muséum  d%stoire  naturelle 

de  Nantes,  Direcleur-Gousenrateur  de  cet  établissement,  Membre 

de  la  Société  géologique  de  France,  etc.,  etc. 


La  modeste  collection  de  géologie  et  de  minéralogie  du 
pensionnai  Sainl-Joseph ,  tenu  k  Nantes  par  les  frères  des 
écoles  chrétiennes,  renferme  une  pièce  qui  m'a  paru 
extrêmement  singulière  et  curieuse,  et  que  j'ai  photographiée 
en  vue  de  soumettre  la  question  de  sou  origine  au  jugement 
des  paléontologistes. 

C'est  une  tête  de  singe  probablement  d'Amérique , 
engagée  ainsi  que  la  patte  dans  un  bloc  mesurant  19  cen- 
timètres de  hauteur  sur  10  centimètres  de  largeur  ,  et  qui 
paraît  être  un  conglomérat  caverneux  et  friable  de  sables 
et  de  détritus  coquillier,  dont  la  formation  sous- marine 
est  attestée  par  les  nombreux  tubes  de  serpules  qui  le 
recouvrent,  et  sont  très-visibles  dans  le  dessin  photogra- 
phique; leur  présence  et  leur  disposition  devant  en  même 
temps  écarter,  je  le  crois  du  moins,  toute  idée  de  super- 
cherie. 

Mais  ce  qu'il  y  a  de  plus  remarquable  c'est  que  la  peau. 


—  422  — 

brune  et  comme  tannée ,  est  conservée  sur  les  doigts  et 
sur  la  face  où  des  lambeaux  soulevés  se  voient  très-bien 
au  bord  de  la  cavité  orbitaire. 

Malheureusement  la  provenance  de  cette  pièce  unique 
est  complètement  inconnue.  On  sait  seulement  qu'elle  fut 
achetée  autrefois  à  Nantes,  avec  d'autres  objets  d'histoire 
naturelle ,  à  la  vente  du  cabinet  de  M.  Delarralde,  frère 
de  l'ancien  commissaire  central  de  police. 

Il  me  paraît  utile  d'en  répandre  le  plus  possible  la  con- 
naissance, en  raison  de  l'importance  théorique  qu'elle  peut 
acquérir,  et  en  vue  aussi  de  remonter,  s'il  est  possible,  à 
son  origine.  Je  prends  la  liberté  de  faire  appel ,  dans 
ce  but,  aux  souvenirs  de  mes  honorables  collègues  et 
aux  connaissances  spéciales  de  nos  savants  correspon- 
dants. 

S'il  m'était  permis  d'émettre  mon  opinion ,  j'inclinerais 
à  croire  qu'elle  ne  remonte  point  au-delà  de  l'époque 
moderne ,  et  que  sa  fossilisation  est  analogue  à  celle  des 
squelettes  humains  trouvés  naguère  à  la  Guadeloupe. 

C'est  ce  que  sauront  décider  sans  doute  les  paléontolo- 
gistes à  l'inspection  de  la  photographie  jointe  à  cette  com- 
munication, et  surtout  d'après  l'examen  des  épreuves 
stéréoscopiques  dont  l'efFel  de  relief  est  saisissant  et  que 
je  tiens  également  à  leur  disposition. 


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LA  ROBE  D'AZUR. 


▲  V.  VICTOH  Dl  LAPRAOl. 


Ud  matin,  une  vierge  assise  au  bord  des  flots 
Exhalait  sa  pensée  innocente  en  ces  mots  : 

—  «  Gomme  la  vaste  mer  au  loin  en  molles  ondes 
Développée  les  plis  de  ses  vagues  profondes  ! 
Gomme  les  bleus  sillons  creusés  par  Tair  changeant 
Se  couronnent  de  flamme  el  d'écume  d'argent  ! 
Tu  semblés,  mer  d'azur  de  longs  reflets  semée, 
La  robe  dont  les  rois  parent  leur  bien-aimée.  »  — 


Le  fils  du  roi  passait  et  l'ouit  en  passant  : 

—  a  Qu'on  achète  un  tissu  d'azur  éblouissant. 
Holà  !  page ,  holà  !  qu'on  cherche  par  la  ville 
Des  plus  habiles  mains  la  main  la  plus  habile, 
Que  l'éclatant  rubis  et  le  diamant  fin 
De  leurs  plus  gais  rayons  rehaussent  le  satin , 


-  424  - 

Que  rémeraude  coule  en  rivière  limpide  ; 

Et,  quand  tout  sera  prêt,  qu'un  messager  rapide 

Porte  sans  être  vu  les  habits  sous  ce  toit.  »  — 


On  obéit.  La  vierge  au  logis  rentre,  et  voit 
Le  bleu  tissu  moiré  :  sa  splendeur  la  fascine  ; 
Elle  admire,  elle  avance  une  main  enfantine. 
Hésite,  s'enhardit,  presse  avec  volnpté 
L'étoffe  frissonnante,  en  pare  sa  beauté, 
Et,  contemplant  ses  traits  dans  le  miroir  fidèle, 
Tout  heureuse,  rougit  de  se  trouver  si  belle. 


Mais  une  voix  :  —  «f  Enfant,  je  suis  infirme  et  vieux  ; 
Je  vais  seul  et  courbé  sous  le  vent  pluvieux  ; 
Mon  manteau  déchiré  par  un  trop  long  usage 
Laisse  mon  corps  en  butte  aux  fureurs  de  l'orage. 
Mes  biens  furent  nombreux  jadis  !  mais  à  présent 
Je  demande  mon  pain  au  riche  méprisant, 
Et  mon  chant  afTaibli  n'attendrit  plus  personne  : 
Etant  si  belle,  enfant,  vous  devez  être  bonne.  » 


Or,  la  vierge  :  —  «  Prenez  ces  perles,  ces  rubis , 
Prenez  les  diamants  qui  couvrent  ces  habits , 
Prenez.  • . .  Séductions  que  le  démon  sans  doute 
A  fait  luire  à  mes  yeux,  bijoux  que  je  redoute, 
Vains  objets  d'un  désir  qui  peut  m'être  fatal. 
Vous  deviendrez  sacrés  en  soulageant  le  mal. 
Le  ciel  ainsi,  vieillard,  vous  rend  votre  richesse.  » 


r 


-  425  - 

A  ces  mots,  le  vieillard  aux  bras  tremblants  —  se  dresse, 
Et,  jetant  son  manteaa,  devient  le  fils  du  roi: 

—  «  0  fleur,  dit-il,  ô  lis  sans  tache,  écoutez-moi. 
Votre  image  vivra  toujours  en  ma  pensée  ; 
Je  vous  aime  :  acceptez  d'être  ma  fiancée. 
Et  jamais  pour  mon  cœur  n'aura  lui  si  beau  jour.  » 

La  vierge,  aimant  le  prince,  agréa  son  amour. 

Gh.  Robinot-Bertrand. 


RAPPORT 


SVÈ.  I.B8 


TRAVAUX  DE  LA  SECTION  DES  LEHRES 

SCIENCES  ET  ARTS 
PENDANT   L'ANNÉE   1868-1869, 

Pai  m.  PRÉVEL,  SBCBiTAimB. 


Messieurs  , 

A  peine  admis  à  partager  les  travaux  de  votre  honorable 
Société,  la  section  des  lettres,  sciences  et  arts  m'appelait 
à  remplir  le  poste  de  son  secrétaire.  C'est  ane  tâche  bien 
difBcile  pour  quelqu'un  qui  n'a  que  peu  l'habitude  de  ces 
sortes  de  travaux.  Je  vais  donc ,  cependant ,  essayer  de 
remplir  autant  qu'il  me  sera  possible ,  la  mission  qu'elle 
m'a  confiée. 

Notre  président  M.  le  docteur  Rouxeau,  en  prenant 
possession  de  ce  poste ,  invitait  par  de  bienveillantes  et 
chaleureuses  paroles ,  ses  collègues  à  donner  une  forte 
impulsion  à  la  section  ,  en  apportant  tout  leur  zèle  et  leur 
bon  vouloir  pour  l'enrichir  par  leurs  productions. 

A  cet  encourageant  appel ,  plusieurs  de  nos  collègues 


—  427  — 

ont  répondu;  et  la  section  a  obtenu,  sinon  plus,  du  moins 
autant  de  résultat  que  Texercice  précédent;  nos  séances 
en  effet  ont  toujours  eu  un  ordre  du  jour  bien  rempli  et 
un  auditoire  assez  nombreux. 

D'abord  dans  le  but  de  régir  un  peu  la  section ,  de  lui 
donner  des  bases  solides  et  d'alimenter  autant  que  possible 
tous  ses  éléments ,  un  règlement  fut  élaboré  par  une 
commission  composée  de  MM.  Rpuxeau,  président,  A. 
Gaillard ,  vice-président ,  Biou  et  Doucin ,  rapporteur. 
Ce  règlement  tout  intérieur  et  spécial  à  la  section  des 
lettres,  sciences  et  arts,  fut  approuvé  par  la  Société 
académique  et  immédiatement  mis  en  vigueur. 

Tvoii  charmantes  pièces  de  vers  traitées  avec  talent  et 
intitulées  :  l^  Dieu  et  sa  mère  ;  2«  Repos;  S®  A  M.  Emile 
Péhant,  auteur  du  poème  Jeanne  de  Belleville,  nous  ont 
été  lues  par  M.  Biou. 

Cette  dernière  pièce  est  un  éloge  très-flatteur  et  très- 
mérité  par  le  poète  qui,  malgré  ses  nombreuses  et  arides  oc- 
cupations de  chaque  jour,  a  trouvé  le  temps  de  composer  et  de 
faire  paraître  cette  œuvre  considérable  et  si  bien  appréciée. 

Nous  avons  eu  du  même  une  autre  pièce  de  vers, 
intitulée  la  Fêle,  nouvelle  pleine  de  grâce  et  de  poésie 
dans  la  forme  et  le  fond,  et  qui  ajoute  encore  au  plaisir 
que  Fon'a  toujours  à  entendre  Fauteur  de  ces  charmantes 
productions. 

Une  revue  mensuelle ,  le  Correspondant,  donnait  place 
dans  ses  colonnes  à  une  notice  sur  le  Masque  de  Fer , 
traitée  très-longuement  par  son  auteur  M.  Marius  Topin , 
dont  nous  sommes  encore  après  six  mois  à  attendre  les 
conclusions. 

M.  Démangeât ,  grâce  à  une  mémoire  remarquable  et  à 
des  connaissances  fort  étendues ,  a  bien  voulu  pour  nous, 
lever  le  voile  qui  couvre  ce  personnage  problématique,  et 


-  428  — 

nous  donner  son  avis ,  dans  deux  conférences  que  nous 
allons  essayer  de  résumer. 

Après  nous  avoir  cité  les  auteurs  qui  ont  parlé  de  ce 
personnage,  dans  le  siècle  précédent,  et  nous  avoir  donné 
les  différents  avis  qui  faisaient  passer  ce  reclus  pour  un 
frère  jumeau  de  Louis  XIV,  un  fils  de  Buckingham  et  d'Anne 
d'Autriche,  pour  le  duc  de  Beaufort  et  le  duc  de  Montmouth, 
etc.,  etc.,  il  nous  amène,  en  déduisant  les  causes  et  les 
raisons ,  à  voir  dans  le  Masque  de  Fer ,  non  pas  un  frère 
jumeau,  mais  bien  un  frère  aîné  de  Louis  XIV. 

Il  nous  montre  d'un  côté  la  reine  en  guerre  ouverte  avec 
Richelieu ,  et  continuellement  occupée  à  correspondre  avec 
l'Espagne ,  et  de  l'autre  le  ministre  instruit  par  sa  police 
que  la  reine  est  dans  la  position  embarrassante,  où  depuis 
s'est  trouvée  la  duchesse  de  Berry,  envoyant  le  chancelier 
Séguier  au  Val-de-Grâce ,  sous  le  prétexte  apparent  de  faire 
des  recherches  dans  les  papiers  de  la  reine ,  mais  en 
réalité  pour  profiter  de  la  fâcheuse  situation  de  son  ennemie 
et  lui  imposer  des  conditions  qui  la  mettent  dans  l'impos- 
sibilité de  travailler  dorénavant  contre  lui. 

A  la  suite  de  cette  affaire  du  Val-de-Grâce ,  il  nous 
montre  Richelieu ,  dans  de  meilleurs  termes  avec  la  reine, 
et  le  chancelier  Séguier,  élevé  à  des  dignités  qui  jusqu'alors 
n'avaient  jamais  été  accordées  à  des  hommes  de  robe. 

Mais  si  l'enfant  mis  au  monde  par  la  reine  est  un  gage 
précieux  pour  les  intérêts  de  Richelieu,  il  n'y  a  pas  moyen 
de  l'attribuer  au  roi  qui,  depuis  longtemps,  ne  cohabite  pas 
avec  la  reine;  il  faut  pourtant  un  successeur  pour  la 
couronne  ;  aussi  le  cardinal  trouve-t-il  enfin  le  moyen 
de  réunir  le  roi  et  la  reine  pour  légitimer  une  seconde 
grossesse  qui  donna  le  roi  Louis  XIV  à  la  France. 

Mais  quel  est  le  véritable  père  de  ces  enfants  d'Anne 


—  429  — 

d'Autriche,  puisque,  de  notoriété  publique,  le  roi  Louis  XUI 
est  considéré  comme  impuissant  ? 

M.  Démangeai  alors  nous  dit  quMl  faut  en  attribuer  la 
paternité  à  Mazarin,  le  bras  droit  de  Richelieu,  qui,  selon  la 
chronique,  était  le  plus  bel  homme  de  son  temps,  et  dont  la 
beauté  avait  fait  beaucoup  d'impression  sur  la  reine.  On 
peut  citer  en  preuve  de  celte  opinion  l'attachement 
constant  de  la  reine  pour  Mazarin,  qui,  ayant  dans  la 
suite  succédé  à  Richelieu  ,  quoi  qu'il  fût  détesté  de  toute 
la  cour,  ne  fut  jamais  abandonné  par  elle. 

A  la  mort  de  Mazarin  ,  ce  frère  de  Louis  XIV  ne  pouvant 
plus  être  gardé  ni  surveillé  par  lui ,  fut  envoyé  à  Pignerol 
sous  la  garde  de  Saint-Mars  ,  puis  de  là  aux  lies  Sainte- 
Marguerite,  enfin  à  la  Bastille,  toujours  sous  la  garde  de 
Saint-Mars,  qui  devint  par  cela  même  gouverneur  de 
cette  forteresse. 

Sur  les  registres  d'écrou  de  cette  forteresse ,  il  était 
nommé  Marchiali,  mais  on  l'appelait  plus  communément 
le  prisonnier  de  Provence.  Ce  fut  dans  celte  prison  qu'il 
mourut  environ  à  l'âge  de  soixante-six  ans. 

Tel  est  le  résunaé  des  deux  conférences  que  M.  Démangeai 
a  bien  voulu  nous  faire ,  et  par  lesquelles  il  nous  a  vive- 
ment intéressés  en  nous  montrant  ces  faits  accomplis  non 
pas  comûaç  certains ,  mais  du  moins  comme  fort  vraisem- 
blables. 

M.  Merland,  dans  une  notice  fort  bien  faite  sur  Gaudin, 
député  de  la  Vendée  pendant  l'époque  révolutionnaire, 
ûous  a  fait  connaître  certains  épisodes  très-intéressants  des 
guerres  désastreuses  de  la  Vendée ,  et  entre  autres  la 
conduite  loyale  de  plusieurs  de  ses  habitants,  surtout  celle 
des  membres  du  directoire  du  district  de  Ghallans ,  élevant 
^ne  opposition  ferme  et  courageuse  aux  ordres  sangui- 
naires du  proconsul  Carrier  et  du  général  Turreau. 

28 


-  430  - 

Cette  communication  du  plus  grand  intérêt  n*est,  nous 
en  sommes  persuadés,  que  le  commencement  de  nombreuses 
notices  et  de  travaux  que  Fauteur  se  fera  un  plaisir  de 
nous  faire  partager. 

Fondation  de  la  Société  académique  de  Brest,  tel  est 
le  titre  d'une  poésie  que  nous  a  lue  M.  Limon;  c'est  un 
dialogue  très-caractérisé,  plein  d'entrain,  qui  nous  a  fort 
intéressés.  Ce  même  auteur,  dans  une  séance  suivante,  nous 
a  lu  également  des  stances  sur  Préfailles  pleines  de  charme 
pour  son  auditoire ,  qu'il  faisait  assister  par  le  fait  à  tous 
les  plaisirs  de  la  plage ,  en  en  vantant  les  beautés,  ainsi 
qu'un  Eloge  de  Porspoder  oii  l'auieur  nous  montre  une 
plage  différente,  avec  ses  mœurs,  ses  beautés  et  ses 
légendes.  Toute  la  bienveillance  que  nous  a  naontrée  l'au- 
teur en  nous  faisant  passer  quelques  instants  pleins 
d'iniérét  nous  fait  espérer  encore  le  plaisir  de  l'entendre 
dans  de  nouvelles  productions. 

M.  Frédéric  Gaillard  nous  a  fait  une  description  fort 
intéressante  accompagnée  d'une  démonstration  très-ingé- 
nieuse de  l'emploi  d'un  chariot  de  tourneur  à  triple  effet 
pouvant  remplacer,  par  son  résultat,  les  trois  chariots 
connus  dans  le  commerce  sous  le  nom  de  chariot  fixé, 
chariot  à  guillocher ,  chariot  à  tourner  les  sphères. 

Un  autre  avantage  de  cette  pièce  est,  aussitôt  une 
sphère  ou  portion  de  sphère  tournée,  de  pouvoir  l'orne- 
menter par  le  procédé  du  guillochis  à  Vanglaise,  sans 
enlever  la  pièce  du  tour,  ce  qui  évite  l'emploi  des  pièces 
appelées  culbutant  et  mandrins  anglais,  pièces  du  reste 
d'un  emploi  fort  diflBcile. 

Je  n'entreprendrai  point  de  faire  le  compte-rendu  de 
cette  démonstration ,  l'auteur  seul  pourrait  le  faire  ;  mais 
je  ne  terminerai  point  sans  remercier  l'inventeur  de  celle 


-  431  ~ 

pièce,  au  nom  de  la  section ,  pour  le  moment  agréable 
qu'il  nous  a  fait  passer. 

Enfin,  Messieurs,  je  ne  pouvais  m'abstenir  de  payer  un 
tribut  de  travail  et  de  bonne  volonté  à  une  section  qui  me 
recevait  aussi  cordialement  :  j'ai  donc,  aussi  moi,  apporté 
ma  pierre  à  l'édifice  et  je  vous  ai  lu  mon  travail  sur  le 
château  de  Blain,  sa  description  et  son  histoire  ;  je  ne 
vous  en  parlerai  point ,  vous  avez  pu  en  entendre  quelques 
extraits  en  séance  générale. 

Tel  est,  pour  cette  année.  Messieurs,  le  résultat  de  nos 
travaux  qui ,  s'ils  ne  sont  pas  très-nombreux ,  nous  font 
cependant  espérer,  par  les  nouveaux  éléments  entrés  dans 
la  section ,  de  les  voir  augmenter  chaque  année. 


RAPPORT 


SUR  LB8 


TRAVAUX  DE  LA  SECTION  D'HISTOIRE  NATURELLE 


PaK  a.  ANDOUARD,  SBCRiTAIRB. 


Messieurs  , 

L'obligation  la  plus  agréable  à  remplir  pour  les  Secré- 
taires que  vous  vous  choisissez ,  est  assurément  celle  qui 
consiste  à  vous  tracer  le  relevé  des  travaux  de  Tannée  qui 
s'achève,  lorsque  cette  analyse  leur  fournit  l'occasion  de 
constater  que  la  vie  scientifique  circule  avec  activité  dans 
chaque  section.  Rien  n'est  afQigeant  comme  de  voir  som- 
meiller les  associations  d'hommes  instruits  créées  pour 
provoquer  et  pour  répandre  les  productions  de  l'intelli- 
gence; mieux  vaudrait  pour  ces  associations  n'avoir 
jamais  existé ,  que  de  demeurer  indéfiniment  stériles. 

Votre  Section  d'Histoire  naturelle  ,  Messieurs,  comprend 
ce  danger,  elle  sait  tout  le  péril  de  l'inaction  et ,  bien  que 
faible  par  le  nombre ,  elle  tient  à  honneur  de  s'aflarmer 
chaque  année  par  des  œuvres  sérieuses. 

Avant  d'aborder  Texamen  de  nos  derniers  travaux  ,  je 
ne  saurais.  Messieurs,  m'affranchir  d'un  devoir  pénible  el 


-  433  — 

passer  sous  silence  la  perte  que  nous  avons  faite  d'un  de 
DOS  membres  les  plus  distingués.  M.  le  Président  de  la 
Société  Académique  a  dit ,  mieux  que  je  ne  pourrais  le 
faire ,  le  vide  que  laisse  parmi  nous  la  mort  de  M.  F. 
Cailliaud.  Aussi  je  ne  veux ,  en  rappelant  ce  triste  souve- 
nir, que  donner,  au  nom  de  la  Section  d'Histoire  naturelle , 
un  légitime  tribut  de  regrets  à  la  mémoire  du  savant  dont 
les  remarquables  études  ont  jeté  tant  d'éclat  sur  notre 
Société. 

Nous  avons  malheureusement  à  enregistrer  une  seconde 
absence.  Nous  avons  perdu ,  dans  M.  Valentin  Vignard , 
aujourd'hui  éloigné  de  Nantes  ,  un  des  collègues  les  plus 
assidus  à  nos  séances. 

Pour  compléter  ce  qui  touche  au  mouvement  de  nos 
membres  particuliers,  je  suis  heureux  d'ajouter  que  nos 
rangs  viennent  de  se  grossir  d'un  jeune  collègue  dont  la 
collaboration  nous  promet  une  riche  moisson  pour  l'ave- 
nir. M.  le  docteur  Lapeyre ,  professeur  d'histoire  naturelle 
à  l'Ecole  des  Sciences,  a  désiré  d'être  affilié  à  la  Section 
d'Histoire  naturelle  ;  je  n'ai  pas  besoin  de  dire  que  la 
Section  a  accueilli  cette  demande  avec  empressement. 

J'arrive  aux  communications  faites  dans  le  courant  de 
cette  année. 

Un  de  nos  laborieux  collègues,  M.  Dufour,  nous  a 
présenté  le  résumé  de  ses  observations  sur  la  structure 
géométrique  des  roches  granitiques.  Depuis  longtemps 
M.  Dufour  avait  remarqué  que  les  bancs  de  granit  qui 
touchent  notre  ville  offrent  des  plans  de  séparation  très- 
nets  se  coupant  suivant  des  lignes  régulières.  En  exami- 
nant les  escarpements  des  carrières  et  les  pierres  qu'on  en 
extrait,  il  s'est  assuré  que  leurs  angles  sont  presque 
constamment  ceux  du  feldspath  orthose  ,  un  des  éléments 
principaux  du  granit.  Cette  coïncidence  amène  M.  Dufôur 


^tfches  granitiques  sont  for- 

^,  produits  pendant  le  refroidis- 

^,r^'^n  aux  temps  primitifs  du  globe. 

^$^^M^^^^^  q^*^  1^  présence  du  quartz  et 

^^^^f^flit,  n'altérât  pas  la   forme  cristal- 

f^^fi,  si  Toij   n'avait  déjà  observé  d'autres 

^jT^ie^^^^^^^  l'ini^^rposition  de  molécules  étran- 

TP       J^'^.^.w^o^'û'î  ^^^^  structure  propre. 

f^jj^foar  a  trouvé  une  confirmation  nouvelle  de  ce 

^\  ^radiant  le  gneiss  leptynoïde  et  les  eurites  qui , 

^^^co^p  P^^s  riches   en  feldspath,  ont  pris  la   forme 

^•^iiive  de  ce  minéral ,  tandis  que  le  granit  n'affecte  que 

^  fortsi^  dominante.  Il  est  également  porté  à  croire ,  sans 

^^j-e  en  mesure  de  l'aflBrmer  cependant ,  que  les  roches 

{/•appéennes  doivent  à  un  feldspath  leur  disposition  en 

gradins  ou  leur  tendance  prismatoïde. 

Au  mois  de  mai  dernier,  M.  Letourneux,  naturaliste  dis- 
tingué, remarqua ,  sur  le  marché  aux  fleurs ,  un  panier 
de  gros  escargots  dans  lesquels  il  reconnut  avec  surprise 
Yhélice  vigneronne  dont  la  présence  n'avait  pas  encore 
été  signalée  dans  notre  département.  Le  possesseur  des 
escargots,  interrogé  sur  leur  provenance,  apprit  qu'ils 
avaient  été  recueillis  dans  la  commune  de  Saint-Etienne- 
de-Mont-Luc ,  attestation  qui  fut  vérifiée  à  quelques  jours 
de  là  par  MM.  Lloyd  et  G.  de  l'Isle. 

Les  indications  se  précisant  davantage,  plusieurs  mem- 
bres de  notre  Société  formèrent  le  projet  d'aller  à  leur 
tour  à  la  recherche  du  curieux  mollusque ,  et  le  rencon- 
trèrent en  abondance  dans  les  prés  Jahan ,  à  une  lieue 
environ  au  nord-ouest  de  la  gare  de  Gouëron. 

Dans  un  rapport  plein  d'intérêt,  M.  Bourgault-Ducou- 
dray  nous  a  fait  la  relation  de  cette  excursion ,  en  même 


-  435  — 

temps  qu'il  inscrivait  Yhelix  pomatia  dans  la  faune  de  la 
Loire-Inférieure. 

Notre  collègue  se  demande  avec  raison  comment  cette 
découverte  a  pu  échapper  aux  investigations  patientes  et 
multipliées  de  notre  regretté  doyen,  M.  Gailliaud.  Il 
s'étonne  aussi  de  ce  que  Thélice  vigneronne,  qui  ordinai- 
rement n'habite  que  les  localités  calcaires ,  soit  cantonnée 
dans  un  terrain  n'offrant  à  aucun  degré  ce  caractère  géolo- 
gique et  sur  une  portion  irès-circonscrite  de  la  vaste 
vallée  qui  s'étend  de  Nantes  à  Savenay.  Il  y  a  là  de  quoi 
exercer  la  sagacité  des  conchyliologistes. 

M.  Viaud-Grand-Marais  poursuit,  avec  une  persévérance 
digne  d'éloges ,  ses  études  sur  les  serpents  de  la  Vendée 
et  de  la  Loire-Inférieure ,  dont  il  vient  de  publier  une 
deuxième  édition.  A  différentes  reprises,  il  nous  a  fait  part 
de  ses  recherches  sur  les  mœurs  de  ces  reptiles  et  sur  les 
effets  funestes  de  leur  morsure. 

Pour  M.  Viaud-Grand-Marais,  le  venin  de  la  vipère  est 
mortel  pour  l'homme ,  et  de  tous  les  moyens  auxquels  on 
s'adresse  pour  combattre  sa  terrible  influence,  la  succion 
est  jusqu'à  présent  le  meilleur. 

Aux  Etals-Unis,  on  a  préconisé,  dans  le  même  but, 
l'usage  de  plusieurs  plantes  appartenant  aux  genres  eupa- 
toria  et  liatris,  et  l'administration  du  suc  du  tabac  en  breu- 
vage et  en  lotions.  Mais  il  est  permis  de  douter  de  l'efBcacité 
de  ces  spécifiques,  quand  on  sait  qu'en  même  temps  qu'ils  en 
font  usage,  les  Américains  ne  négligent  jamais  de  pratiquer 
la  succion. 

Notre  président,  M.  Rouxeau,  travailleur  infatigable, 
dont  la  place  est  brillamment  marquée  dans  presque  toutes 
les  Sections  de  la  Société,  a  pu  dérober  quelques  instants 
à  ses  nombreuses  occupations,  au  profit  des  champignons 
vers  lesquels  l'entraîne  un  goût  tout  spécial. 


—  436  — 

M.  Rouxean  s'est  attaché,  cette  année,  à  l'étude  du  genre 
Amanita,  et,  preuves  en  main,  il  a  démontré  que  les  my- 
cologistes  les  plus  autorisés,  tels  que  Bulliard  et  Chevallier, 
confondent,  avec  l'agaric  bulbeux,  les  amanites  connues 
sous  les  dénominations  A' Amanita  mappa,  reculita,virosa. 
Cette  confusion  est  regrettable  pour  la  science  seulement, 
puisque  toutes  ces  amanites  sont  vénéneuses  et  doivent 
être  enveloppées  dans  la  même  prescription  au  point  de 
vue  alimentaire. 

Notre  collègue  nous  a  présenté ,  de  plus ,  des  dessins 
offrant  la  reproduction  aussi  élégante  que  fidèle  de  deux 
champignons  qui  sont  vraisemblablement  des  amanites, 
mais  qu'il  n'a  pu  réussir  à  déterminer ,  en  s'aidant  des 
meilleurs  guides. 

Nous  sommes  obligés  de  convenir,  dit  M.  Rouxeau,  que 
la  science  est  encore  bien  peu  avancée  sous  le  rapport  des 
connaissances  mycologiques ,  puisque  avec  des  auteurs 
aussi  remarquables  que  Chevallier ,  avec  les  admirables 
planches  de  Bulliard,  on  trouve  à  chaque  pas  de  grandes 
espèces  que  l'on  ne  peut  classer.  Ces  difficultés  sont  encore 
accrues  par  l'amour-propre  des  auteurs  qui ,  renversant 
toutes  les  données  acquises  au  lieu  de  s'en  servir  comme 
de  jalons,  changent  les  divisions,  les  noms,  divisent  à  leur 
tour,  subdivisent,  émiettent,  au  point  que  la  synthèse 
devient  impossible  au  milieu  d'une  science  réduite  en 
poussière. 

Nous  devons  à  M.  0.  de  Laleu,  ornithologiste  de  mérile, 
autrefois  membre  de  notre  Société,  la  communication  d'un 
procédé  de  conservation  des  oiseaux  plus  rapide  et  plus 
satisfaisant  que  ceux  dont  on  se  sert  généralement. 

M.  de  Laleu  reproche  aux  anciens  procédés  le  temps 
considérable  qu'ils  exigent ,  la  déformation  et  le  raccour- 
cissement inévitables  qu'ils  font  subir  aux  sujets.  Après 


—  437  — 

avoir  essayé  successivemenl  l'huile  de  pétrole  ,  Tacide 
phénique,  le  tannin,  le  sulfate  d'alumine,  qui  conservent 
parfaitement  les  oiseaux  avec  toutes  leurs  chairs,  mais  qui 
ont  l'inconvénient  grave  de  fournir  des  animaux  un  peu  dé- 
formés par  amaigrissement,  il  est  revenu  à  l'usage  du 
savon  arsenical  qu'il  avait  abandonné.  Voici  comment  il 
l'emploie  : 

Avec  un  scalpel,  il  ouvre  l'abdomen,  en  extrait  les  intes- 
tins, enduit  soigneusement  la  cavité  de  savon  arsenical,  la 
remplit  de  coton  et  ferme  l'ouverture  au  moyen  d'un  point 
de  suture.  11  incise  de  même  la  partie  supérieure  du 
thorax,  enlève  les  muscles  du  sternum  et  les  remplace 
par  du  coton ,  après  une  nouvelle  application  de  savon. 
La  préparation  se  résume  en  ces  deux  opérations  ;  elle  est 
simple ,  efficace  et  à  l'abri  des  reproches  que  l'on  peut 
faire  aux  autres  méthodes.  Plusieurs  oiseaux  traités  de 
celte  manière  et  mis  sous  les  yeux  de  la  Section  ne  per- 
mettent pas  le  doute  à  cet  égard. 

M.  de  Laleu  nous  a  signalé  ensuite  la  singulière  interpré- 
tation donnée  du  changement  de  couleur  qui  s'opère ,  au 
printemps,  dans  le  plumage  des  oiseaux.  On  sait  qu'à  cette 
époque  les  oiseaux  ne  subissent  pas  une  véritable  mue  ; 
les  plumes  ne  tombent  pas,  mais  leur  coloris  éprouve  de 
profondes  modifications.  Pour  expliquer  ce  phénomène,  on 
admet,  encore  aujourd'hui ,  que ,  dans  cette  saison ,  les 
plumes  sont  colorées  d'une  manière  différente  à  leur  base 
et  à  leur  extrémité,  et  que,  celle-ci  venant  à  s'user,  l'oi- 
seau semble  alors  paré  d'un  plumage  tout  nouveau.  Selon 
M.  de  Laleu,  cette  explication  ne  s'accorde  pas  avec  les 
faits.  Il  lui  est  démontré,  par  des  observations  nombreuses, 
que  les  plumes  des  oiseaux  ne  s'usent  pas  pendant  l'hiver  ; 
elles  changent  simplement  de  couleur,  comme  le  fait  notre 
système  pileux,  ce  qui  est  infiniment  plus  naturel. 


-  438  — 

Enfin,  Messieurs,  j'ai  naoi-méme  entretenu  la  Seclion 
des  mœurs  du  Borer  el  des  déprédations  qu'il  exerce  dans 
les  plantations  de  cannes  à  sucre  de  Maurice  et  de  la 
Réunion. 

Le  Borer  {borer  saccharellus)  est  un  lépidoptère  voisin 
du  genre  schœnobius  et  destructeur  acharné  de  la  canne 
à  sucre.  Sa  chenille,  née  sur  la  tige  de  la  canne,  ne  tarde 
pas  à  la  percer  ;  elle  y  creuse  en  tous  sens  des  galeries 
étroites  dans  lesquelles  elle  se  meut  avec  fac'lité  en  avant 
et  en  arrière. 

Parvenue  à  l'époque  de  sa  transformation ,  elle  quitte 
l'intérieur  de  la  canne ,  se  retire  entre  des  feuilles  dessé- 
chées qu'elle  lie  avec  quelques  fils  de  soie,  et  s'y  change 
en  une  chrysalide  allongée,  d'un  brun-marron  clair. 

Le  papillon  qui  succède  à  cette  chrysalide  est  lourd  et 
nocturne  ;  il  recherche  obstinément  l'obscurité  et  se  donne 
très-peu  de  mouvement.  Quand  il  est  frappé  par  une  lu- 
mière trop  vive ,  il  s'agite  et  tourne  sur  lui-même  avec 
vivacité.  On  voit  qu'il  souffre  considérablement.  Sa  couleur 
est  tellement  analogue  à  celle  des  feuilles  de  cannes  dessé- 
chées, qu'il  faut  beaucoup  d'attention  pour  le  découvrir 
sous  ces  feuilles  où  il  se  lient  caché  tout  le  jour. 

La  blessure  qu'il  fait  à  la  canne  est  fréquemment  mor- 
telle; quand  celle-ci  n'y  succombe  pas,  elle  reste  dans  un 
état  de  souffrance  très-fâcheux,  qui  empêche  la  cristalli- 
sation du  sucre  et  occasionne  des  pertes  importantes. 

J'ai  pu  mettre  sous  les  yeux  de  la  Section  le  borer  sous 
ses  trois  métamorphoses  et  des  fragments  de  cannes  per- 
forées qui  m'avaient  été  adressées  de  la  Réunion  et  qui 
permettent  d'apprécier  les  dégâts  causés  par  cet  insecte. 
Les  ravages  qu'il  exerce  sont  d'autant  plus  redoutables, 
qu'il  ne  s'attaque  plus  à  la  canne  seulement  ;  les  racines 


—  439  — 

et  les  fruits  sucrés  deviennent  sa  proie  ;  on  peut  le  con- 
sidérer comme  un  véritable  fléau. 

Je  voudrais  maintenant,  Messieurs,  pour  rendre  cet 
exposé  plus  complet,  pouvoir  vous  résumer  les  discussions 
instructives  et  pleines  de  charme  qui  prolongent  chaque 
fois  nos  réunions.  Mais ,  sur  cette  pente ,  je  serais  vite 
entraîné  au-delà  des  limites  restreintes  de  ce  rapport.  Je 
me  borne ,  en  terminant ,  à  rendre  justice  au  zèle  des 
membres  de  la  Section  d'Histoire  naturelle,  qui  ne  laissent 
jamais  vide  Tordre  du  jour,  et  à  faire  des  vœux  pour  que 
Tannée  qui  vient  soit  encore  plus  féconde  que  les  précé- 
dentes, en  recherches  utiles  et  intéressantes. 


RAPPORT 


SUR  LB8 


TRAVAUX  DE  LA  SECTION  DE  MÉDECINE 

PENDANT   L'ANNÉE   1868-1869, 


Par  M.  ABADIE,  SBCRiiAiRB. 


Je  viens  ,  Messieurs,  vous  rendre  conaple  des  travaux  de 
la  Section  de  Médecine  de  votre  Société,  pendant  ce  der- 
nier exercice  acadéoiique.  Leur  importance  et  les  résultats 
obtenus  par  deux  de  nos  plus  habiles  chirurgiens,  me  font 
regretter  qu'un  membre  plus  autorisé  que  je  ne  puis  l'être, 
n'ait  pas  été  chargé  du  soin  de  vous  exposer  les  considé- 
rations qu'inspire  l'inauguration  d'une  série  de  succès,  bien 
dignes  de  faire  époque  pour  l'honneur  de  notre  chirurgie 
locale. 

Je  dois  d'abord  vous  faire  connaître  qu'à  la  séance 
d'inauguration  de  l'année  qui  va  s'écouler,  le  bureau  de 
la  Section  a  été  constitué  comme  suit  :  président,  M.  Ed- 
mond Vignard;  vice-président,  M.  Lefeuvre  ;  secrétaire, 
M.  Abadie;  secrétaire  adjoint,  M.  Andouard.  MM.  Dela- 
marre  et  Deluen  ont  été  maintenus  dans  leurs  fonctions  de 


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bibliothécaire  et  de  trésorier,  dont  ils  s'acquittent  avec 
autant  de  dévouement  que  d'intelligence.  MM.  Malherbe, 
Lequerré,  Rouxeau,  Herbelin  et  Trastour  ont  été  désignés 
pour  former  le  comité  d'administration. 

Mais  avant  de  vous  parler  de  nos  travaux ,  permettez- 
moi  ,  Messieurs,  de  payer  un  juste  tribut  de  regrets  à  la 
perte  que  votre  compagnie  a  éprouvée  par  la  mort  préma- 
turée de  M.  le  docteur  Henry. 

Notre  Président,  dans  une  séance  de  la  Section  ,  a 
rappelé  «  qu'après  de  brillants  débuts  à  Nantes,  où  il  fut 
»  interne  des  hôpitaux  et  lauréat  de  l'Ecole  de  Médecine, 
»  Henry  obtint  à  Paris  les  deux  plus  hautes  récompenses 
»  qu'un  élève  puisse  ambitionner  :  les  médailles  d'or  de 
»  l'internat  et  de  l'école  pratique.  De  retour  à  Nantes  ,  il 
»  fut  presque  aussitôt  nommé  chirurgien  suppléant  des 
D  hôpitaux  au  concours  et  professeur  suppléant  à  l'Ecole 
»  de  Médecine  pour  le  cours  de  chirurgie  et  d'accouche- 
»  ments.  Peu  de  temps  après  la  chaire  de  ce  dernier  étant 
»  devenue  vacante  par  suite  du  décès  de  M.  le  professeur 
»  Legouais,  Henry  fut  appelé  à  lui  succéder.  En  même 
»  temps,  sur  la  demande  de  l'Ecole  et  dans  l'intérêt  des 
»  élèves  en  médecine,  l'administration  des  hôpitaux  voulut 
»  bien  lui  confier  le  service  de  la  maternité.  Dans  son 
»  enseignement  où  il  fit  preuve  d'un  savoir  profond  et 
»  étendu ,  notre  collègue  se  fit  remarquer  par  la  précision 
»  et  l'extrême  clarté  de  sa  parole.  Ses  confrères  n'oublie- 
»  ront  pas  la  science  et  la  netteté  d'esprit  dont  il  faisait 
»  preuve  dans  nos  discussions.  » 

La  Section  a  éprouvé  une  autre  perte  qui  lui  a  été 
également  sensible  :  M.  Valentin  Vignard,  accablé  par 
une.  double  douleur  de  famille ,  que  la  profonde  sympathie 
de  ses  confrères  et  la  situation  qu'il  s'était  créée  ici 
comme  médecin  et  comme  professeur,  auraient  cependant 


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pu  adoucir,  a  pris  soudainement  une  détermination  que 
personne  ne  prévoyait  et  dont  tout  le  monde  a  été  vive- 
ment impressionné. 

Du  moins  il  nous  reste  l'espoir  du  retour  de  notre 
excellent  collègue ,  riche  des  observations  que  ses  vues 
profondes  et  son  ardente  imagination  auront  recueillies 
dans  des  pays  lointains. 

Secrétaire  du  comité  de  rédaction  depuis  la  réorganisa- 
tion de  notre  Journal ,  il  s'était  acquitté  de  cette  lâche 
laborieuse  avec  un  zèle  et  une  intelligence  dont  la  Section 
lui  garde  une  sincère  reconnaissance. 

M.  Raingeard  a  été  appelé  à  continuer  une  œuvre 
si  bien  commencée  ;  elle  ne  pouvait  tomber  en  de  meil- 
leures mains. 

MM.  Raingeard,  Lapeyre,  Gautron  et  Moussier  sont 
venus  cette  année  renforcer  notre  Section  :  c'est  là  un 
gage  de  la  continuation  de  ses  traditions  dans  ses  efforts 
pour  le  progrès  de  la  science  et  l'harmonie  des  sentiments 
de  bonne  confraternité. 

En  abordant  la  série  de  nos  travaux ,  je  rencontre,  dès 
notre  première  séance,  une  observation  di'ovariotomie, 
pratiquée  et  rapportée  par  M.  Letenneur. 

Déjà  en  1867,  ce  savant  chirurgien  avait  inauguré  celle 
opération  dans  notre  département  ;  mais  la  malade ,  après 
avoir  donné  l'espérance  d'un  rétablissement,  avait  suc- 
combé vingt-cinq  jours  après  l'opération. 

Cette  fois,  le  résultat  a  été  tout  différent ,  puisque  la 
guérison  complète  a  été  obtenue. 

Deux  nouvelles  opérations  qu'il  a  pratiquées  en  avril  et 
en  mai,  ont  été  suivies  d'un  égal  succès. 

M.  le  docteur  Joiion ,  dès  le  mois  de  mars ,  avait  opéré, 
avec  un  résultat  identique ,  une  jeune  fille  de  douze  ans. 


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Plus  tard ,  en  juin  ,  il  était  aussi  heureux  près  d'une 
nouvelle  malade. 

Malheureusement  l'enfant,  opérée  en  mars,  éprouva 
une  récidive  dans  le  courant  du  mois  de  mai.  Le  mal  fit 
des  progrès  rapides.  La  malade  était  déjà  parvenue  à  un 
état  de  débilité  extrême.  Tout  faisait  prévoir  une  catas- 
trophe prochaine.  L'opération  seule  offrait  quelques 
chances  de  guérison.  La  patiente  d'ailleurs  la  réclamait 
avec  instances.  Mais  ses  forces  épuisées  ne  purent  la 
surmonter  :  elle  succomba  en  juillet,  deux  jours  après 
l'avoir  subie. 

Ainsi  l'ovariotomie ,  pratiquée  sept  fois  par  ces  deux 
chirurgiens,  compte  cinq  guérisons.  Mais  l'un  des  deux 
insuccès  appartient  à  une  récidive  ;  en  tout  cas ,  sur  six 
malades,  quatre  ont  été  parfaitement  guéries. 

Tel  est  le  résultat  consolant  que  nous  devons  à  la  har- 
diesse réfléchie,  au  profond  savoir  et  à  l'habileté  de  deux 
de  nos  collègues.  Il  est  d'autant  plus  important  qu'il 
a  été  obtenu  sur  des  personnes  dont  les  jours  étaient 
comptés ,  jours  d'ailleurs  d'angoisses  et  de  vives  souf- 
frances ,  qui  ont  été  changés  en  des  existences  longues  et 
heureuses. 

En  effet,  cette  opération  est  nouvelle,  l'imagination 
s'en  effraie  vivement  :  aussi  on  se  rend  parfaitement 
compte  qu'elle  ne  doive  être  conseillée  et  qu'on  ne  veuille 
l'accepter  que  quand  la  malade  n'a  plus  aucune  autre 
ressource  à  espérer. 

Tel  était  le  cas  des  patientes  qui  sont  l'objet  des  obser- 
vations de  MM.  Letenneur  et  Joûon ,  où  sont  relatés  : 
l'ancienneté  du  mal ,  l'état  des  sujets,  les  difiBcultés  de 
l'opération,  les  quantités  de  liquide  expulsées  et  la  masse 
énorme  des  tumeurs  extraites. 

Mais  si,  dans  cet  état  avancé,  la  maladie  offre  encore 


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de  grandes  chances  de  guérison  par  Topéralion,  combien 
ces  chances  ne  devront-elles  pas  se  multiplier,  lorsqu'un 
diagnostic  certain  aura  permis  d'y  recourir  dès  le  début 
du  mal ,  alors  que  la -tumeur  sera  peu  volumineuse  et  le 
liquide  épanché  peu  abondant  ? 

Dans  ces  circonstances  on  se  trouverait  en  présence 
d'une  situation  quasi -physiologique,  presque  analogue  à 
celle  que  nous  présente  la  chirurgie  comparée ,  qui ,  pour 
créer  des  aptitudes  économiques  chez  les  femelles  de  nos 
animaux  domestiques,  supprime  les  ovaires,  sans  qu'elles 
soient  généralement  exposées  à  des  chances  de  mor- 
talité. 

Il  est  extraordinaire  que  ce  rapprochement  n'ait  pas 
frappé  les  illustres  chirurgiens,  qui ,  dans  une  discussion 
académique  restée  célèbre,  s'élevèrent  avec  véhémence 
contre  l'introduction  en  France  de  cette  opération ,  alors 
qu'à  l'étranger,  en  Amérique  et  en  Angleterre,  elle  avait 
déjà  procuré  des  résultats  très-avantageux. 

Le  baron  Boyer  avait  imprimé  dans  son  traité  des  Mala- 
dies chirurgicales  ces  propres  paroles  :  «  La  moindre 
a  réflexion  suffit  pour  montrer  les  dangers  et  l'impossibilité 
»  de  cette  opération ,  qui  n'a  pas  été  pratiquée  et  qui  ne 
»  le  sera  vraisemblablement  jamais.  » 

L'illustre  Velpeau,  dans  la  discussion  qui  eut  lieu  en 
1856-1857  à  l'Académie  de  Médecine,  déclara '«  que 
»  l'extirpation  des  ovaires  malades  est  une  opération 
»  affreuse,  qui  doit  être  proscrite,  quand  même  les 
»  guérisons  annoncées  seraient  réelles.  » 

Par  respect  pour  la  noble  profession  du  médecin,  je  ne 
rapporterai  pas  les  paroles  prononcées ,  dans  la  môme 
occasion,  par  Moreau,  paroles  desquelles  il  résulte  que, 
même  chez  les  intelligences  d'élite ,  les  idées  préconçues 


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peuvent  inspirer  dans  Tobservalion  des  simples  conve- 
nances les  plus  déplorables  écarts. 

Du  reste,  l'Académie  réprouvait  alors  cette  opération, 
puisque  Gazeaux  seul  osa  la  défendre  dans  un  lan- 
gage digne  et  empreint  des  sentiments  philosophiques  les 
plus  élevés. 

Cependant,  en  Amérique  et  en  Angleterre,  ainsi  que  je 
Fai  déjà  dit ,  elle  avait  procuré  des  résultats  avantageux. 
En  France  même,  deux  succès  semblaient  Qommander 
Texamen ,  bien  que  de  nombreux  revers  éprouvés  par  des 
sommités  chirurgicales  dussent  inspirer  une  prudente 
réserve. 

Quoi  qu'il  en  soit,  c'est  à  M.  le  professeur  Kœberlé,  de 
Strasbourg,  que  revient  l'honneur  d'avoir  inauguré  en 
France  une  série  de  succès,  dont  les  débuts  remontent  à 
1862. 

De  nombreuses  et  malheureuses  tentatives,  faites  à  Paris 
vers  cette  époque  ,  ont  pu  faire  penser  que  le  climat  de 
la  capitale  ne  convenait  pas  à  l'ovariotomie  ou  que  celui 
de  Strasbourg  lui  était  exceptionnellement  favorable  ;  mais 
aujourd'hui,  entre  les  mains  de  M.  Boinet  notamment , 
les  réussites  sont  aussi  nombreuses  à  Paris  qu'en  province, 
ce  qui  prouve  que  la  guérison  tient  moins  au  climat 
qu'aux  opérateurs  et  surtout  aux  conditions  dans  lesquelles 
se  trouvaient  les  malades. 

'  Ces  conditions  finiront  par  être  déterminées  avec  la 
précision  que  comporte  la  médecine  ;  les  opérateurs  nou- 
veaux s'inspirant  des  enseignements  de  leurs  devanciers, 
tout  porte  à  croire  que  l'ovariotomie ,  qui  compte  aujour- 
d'hui une  proportion  de  guérisons  aussi  élevée  que  celle 
de  la  plupart  des  autres  grandes  opérations,  sera  définiti- 
vement adoptée  au  nombre  des  bienfaits  destinés  à  soulager 
les  souffrances  du  genre  humain. 

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Dans  notre  contrée,  l'honneur  d'un  pareil  résultat 
reviendra ,  pour  une  large  part ,  à  MM,  Letenneur  et 
Joiîon.  C'est  \h  un  titre  pour  ces  deux  chirurgiens  à  la 
reconnaissance  des  malades  et  aux  remercîments  de  leurs 
confrères. 

M.  Bertin  a  communiqué  à  la  Section  une  Observation 
d'hémorrhagie  utérine,  causée  par  une  insertion  vicieuse 
du  placenta ,  chez  une  Temme  arrivée  à  la  fin  du  huitième 
ou  au  commencement  du  neuvième  mois  de  sa  grossesse. 
Cette  hémorrhagie  s'est  reproduite ,  à  des  intervalles  de 
plusieurs  heures  ,  malgré  l'application  du  tampon ,  pen- 
dant la  temporisation  gui  devait  espérer  la  dilatation  du 
col.  Mais  la  faiblesse  delà  malade  étant  à  son  comble,  le 
col  fut  forcé  et  le  fœtus  fut  extrait  sans  trop  de  difficulté. 
Une  demi-heure  après  la  délivrance,  alors  que  la  malade 
semblait  goûter  un  peu  de  repos ,  Thémorrhagie  se  renou- 
vela. Malgré  l'usage  de  tous  les  moyens  utilisés  en  pareil 
cas  et  l'essai  de  la  transfusion  du  sang,  la  femme  suc- 
comba. 

Pendant  les  trois  jours  de  souffrance  de  la  malade, 
son  estomac  n'avait  toléré  ni  les  opiacés ,  ni  les  alcoo- 
liques ,  à  quelques  doses  qu'ils  eussent  été  administrés. 

Relativement  à  l'alcool  conseillé  par  beaucoup  de  prati- 
ciens en  pareil  cas,  M.  Bertin  fait  des  réserves  :  A  la 
suite  des  hémorrhagies ,  dit-il ,  on  constate  dans  la  masse 
sanguine  une  notable  diminution  des  globules.  Or,  ce  sont 
ces  globules  ou  leur  hématosine  qui  absorbent  l'oxygène 
de  Tair  et  le  transportent  dans  la  trame  des  tissus  pour  y 
entretenir  la  chaleur  nécessaire.  Mais  l'alcool  mêlé  avec  la 
masse  du  sang  absorbe  une  partie  de  cet  oxygène  et  subit 
une  oxydation  progressive  en  donnant  naissance  à  une 
série  de  transformations.  Le  fluide  nourricier,  après  avoir 
ainsi  cédé  son  principe  vivifiant ,  n'est  plus  en  état  d'en- 


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tretenir  la  chaleur  :  en  exagérant  une  pareille  aclion  >  on 
arriverait  à  produire  l'asphyxie.  M.  Bertin  en  conclut  que 
ralcool  est  plutôt  nuisible  qu'utile  dans  le  cas  d'hémor- 
rhagie  utérine.  Il  donnerait  la  préférence  à  l'emploi  de 
l'oxygène ,  soit  en  inhalations ,  soit  en  boisson,  sous  forme 
d'eau  oxygénée. 

Quant  à  la  transfusion,  qui  lui  a  semblé  dans  un 
moment  produire  un  bon  effet,  il  pense  que  si  elle  n'a 
pas  amené  la  guérison ,  c'est  que  le  liquide  n'a  pu  être 
injecté  en  suffisante  proportion.  Il  est  généralement  fort 
difficile  de  se  procurer,  surtout  en  quantité  suffisante,  du 
sang  humain  ;  aussi  a-t-il  recherché,  parmi  les  expériences 
qui  ont  été  faites,  quels  sont  les  effets  du  sang  d'animaux 
d'espèces  diverses.  Or,  il  résulte  de  ces  expériences  que , 
quand  le  patient  n'est  pas  exsangue ,  la  transfusion  du 
sang  d'un  mammifère  d'espèce  différente  est  bien  sup- 
portée ;  mais  au  contraire,  s'il  était  exsangue  et  dans 
l'état  de  mort  apparente ,  il  n'y  a  que  le  sang  d'un  sujet 
de  même  espèce  susceptible  de  le  ranimer.  Le  meilleur 
mode  de  transfuser  le  sang  est  celui  qui  le  transmet  immé- 
diatement ,  à  l'aide  d'un  appareil  spécial. 

Je  ne  puis  que  donner  une  idée  raccourcie  des  déve- 
loppements scientifiques  que  M.  Bertin  a  consignés  dans 
son  travail ,  que  les  hommes  spéciaux  consulteront  avec 
fruit. 

Dans  la  discussion  qui  suivit  sa  lecture ,  M.  Aubinais 
observa  que  les  cas  d'hémorrhagie  de  cette  nature  étaient 
extrêmement  graves  et  presque  toujours  mortels.  Toutefois, 
il  pense  qu'il  vaut  mieux  ne  pas  temporiser,  qu'il  faut 
forcer  le  col ,  s'il  n'est  pas  dilaté  et  hâter  l'accouchement. 
Après  l'opération  ,  ajoute-t-il ,  il  fait  utilement  usage  d'un 
fort  tampon  imbibé  de  vinaigre  qu'il  maintient  longtemps 
d'une  main ,  tandis  que  de  l'autre  il  comprime  l'utérus  à 


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travers  les  parois  abdominales ,  pour  prévenir  une  hémor- 
riiagie  subséquente. 

Sans  contester  les  théories  chimiques  de  l'auteur,  il 
déclare  avoir  obtenu  d'excellents  effets  des  alcooliques. 

MM.  Rouxeau ,  Vignard  et  Laënnec  partagent  Tavis  de 
M.  Aubinais ,  quant  h  l'action  prompte.  Ce  dernier  ajoute 
que  l'alcool  n'est  pas  en  totalité  transformé  dans  l'écono- 
mie ,  que  la  plus  grande  partie  est  excrétée  en  nature. 
Or,  en  traversant  les  tissus,  il  les  excite,  de  même 
que  les  surfaces  des  plaies  sur  lesquelles  il  agit  très- 
favorablement. 

M.  Rouxeau  a  fourni  une  autre  observation  d'hémor- 
rhagie  utérine  analogue  à  la  précédente,  mais  moins 
grave  dans  sa  manifestation  et  surtout  dans  sa  durée. 
Déclarée  avec  les  premières  douleurs  de  l'enfantement, 
vers  une  heure  du  matin ,  peu  abondante  d'ailleurs,  elle 
fut  combattue  par  le  tampon  vers  sept  heures  et  demie. 
A  onze  heures,  le  travail  étant  très-décidé ,  le  tampon  fut 
enlevé  ,  à  peine  rougi,  et  l'accouchement  opéré  sans  obs- 
tacle. Le  fœtus  accusant  six  mois  et  demi ,  était  mort 
depuis  plusieurs  heures.  Un  mois  et  deux  mois  aupara- 
vant, la  malade  avait  éprouvé  deux  hémorrhagies  de 
moyenne  abondance  et  d'une  durée  de  trente-six  heures, 
pour  lesquelles  elle  n'avait  demandé  aucun  conseil. 

La  masse  placentaire  d'un  volume  énorme  et  du  poids 
de  trois  kilogrammes,  présentait  une  altération  très- 
remarquable  ,  qui  a  été  étudiée  et  décrite  par  M.  Joûon 
avec  le  soin  et  la  compétence  que  nous  lui  connaissons. 
Cette  particularité  à  remis  M.  Calloch  en  mémoire  d'un 
fait  qui  semble  s'y  rapporter.  M.  Aubinais,  dans  ses  recher- 
ches parmi  les  auteurs,  n'a  trouvé  mentionnés  que  deux 
ou  trois  cas  du  même  genre. 

La  malade  fut  atteinte  cinq  jours  après  l'accouchement 


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d'accès  de  fièvre  d'abord  indéterminés  et  qui  étaient  de 
nature  pernicieuse.  Attaqués  par  le  sulfate  de  quinine, 
ils  se  compliquèrent  vers  leur  déclin  d'une  pleuro-pneu- 
monie  à  gauche ,  qui  fut  heureusement  combattue  par  trois 
vésicatoires  successifs. 

M.  Galloch  a  fait  part  d'un  cas  de  pneumonie  ataxique 
avec  délire  et  agitation  ayant  nécessité  la  camisole  de 
force,  circonstance  qui  rendait  impossible  l'application 
rationnelle  d'un  traitement  local.  Le  bromure  de  potassium 
administré  pour  tout  traitement  et.  porté  de  quatre  à  huit 
grammes ,  a  triomphé  de  tous  les  symptômes  et  rétabli 
le  malade  dans  son  état  normal ,  en  cinq  ou  six  jours, 
moins  une  faiblesse  très-grande,  qu'il  a  attribuée  k  l'inten- 
sité du  délire  des  jours  précédents. 

M.  Galloch  ajoute  que,  séduit  par  une  certaine  analogie 
de  symptômes ,  il  a  essayé  le  bromure  de  potassium  dans 
un  cas  de  rhumatisme  articulaire ,  avec  douleurs  vives 
et  hallucinations  au  moment  du  sommeil,  ainsi  que  chez 
une  femme  hallucinée ,  ayant  des  idées  de  suicide  :  il  n'en 
a  obtenu  aucun  résultat. 

M.  Trastour  a  retiré  de  bons  effets  du  bromure  de 
potassium ,  associé  au  sulfate  de  quinine  et  à  la  digitale, 
dans  un  cas  de  pneumonie  avec  délire  et  agitation  vio- 
lente, compliqués  de  signes  typhoïdes.  La  convalescence 
a  été  en  bonne  voie  dès  le  quatrième  jour. 

De  même  qu'à  M.  Rouxeau ,  il  n'a  pas  réussi  non  plus 
contre  quelques  cas  de  rhumatismes  articulaires  avec  hallu- 
cinations et  lipémanie. 

Mais  il  lui  a  surtout  procuré  des  avantages  incontesta- 
bles dans  le  delirium  tremens  ;  il  pense  que  contre  celte 
affection  il  est  appelé  à  rendre  des  services  réels. 

Son  usage  prolongé  amène  un  aflaissement  des  forces  ; 


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aussi  ne  serait-il  pas  étonné  que  la  faiblesse  du  malade  de 
M.  Galloch  ne  pût  lui  être  attribuée. 

M.  Bertin  ayant  signalé  l'impureté  du  médicament ,  tel 
qu'on  le  trouve  dans  le  commerce  et  même  dans  les  phar- 
macies ,  impureté  qui  résulte  de  la  présence  du  chlorure 
et  de  riodure  de  potassium,  M.  Andouard  a  déclaré  qu'il 
est  facile  d'en  isoler  le  chlorure  ;  mais,  pour  ce  qui  est  de 
l'iodure,  la  difficulté  est  très-grande  ;  du  reste,  il  ne  pense 
pas  qu'un  ou  deux  pour  cent  d'iodure  puissent  avoir  le 
moindre  inconvénient.  Depuis,  M.  Herbelin  a  lu  un  travail 
qui  lui  est  commun  avec  M.  Bobierre ,  duquel  il  résulte 
que  le  bromure  peut  être  entièrement  purgé  de  l'iodure 
par  un  procédé  pratique  et  économique,  inséré  dans  notre 
journal. 

M.  Gomandré  ,  médecin  consultant  aux  eaux  de  Gaute- 
rets ,  a  développé,  dans  une  de  nos  séances,  la  question  de 
l'emploi  des  eaux  transportées.  Il  cherche  à  vulgariser  ce 
moyen  de  traitement  et  à  le  régulariser  en  engageant  les 
malades  ii  s'adresser  aux  médecins,  afin  d'en  faire  déter- 
miner les  indications.  La  plupart  des  eaux  supportent, 
sans  altération  profonde ,  de  lointains  voyages  et  conser- 
vent pendant  un  certain  temps  leurs  propriétés  médici- 
nales. Gelles-ci  peuvent  être  décélées  à  l'aide  du  galvano- 
mètre de  Nobili  ;  car,  dit-il ,  il  est  raisonnable  d'admettre 
que  leur  vertu  curative  est  corrélative  avec  l'intensité  de 
leur  action  sur  l'aiguille  de  cet  instrument.  Or,  celle-ci 
est  d'autant  plus  déviée  que  le  liquide  a  moins  séjourné 
en  bouteilles. 

Déterminer  les  conditions  de  leur  conservation,  leur 
action  sur  l'économie  et  les  cas  morbides  contre  lesquels 
leur  vertu  curative  aurait  une  influence  efficace  et  mani- 
feste, est  le  but  qu'il  poursuit;  pour  l'atteindre,  il  fait 
appel  au  concours  de  ses  confrères. 


—  451  — 

M.  Lëtenoeur  a  recueilli  ud  nouveau  Tait  d'opération 
césarienne  pratiquée  avec  succès  cinq  heures  après  la 
mort  de  la  naère ,  survenue  pendant  le  second  accès  d'une 
fièvre  pernicieuse.  L'enfant  de  six  mois  et  demi  vécut  un 
quarl-d'heure  et  put  être  baptisé.  En  l'absence  d'un  méde- 
cin ,  c'est  la  sage-femme  qui  avait  opéré. 

Cette  conîmunication  a  été  suivie  d'une  discussion  dans 
laquelle  M.  Laënnec,  redoutant  une  méprise  dans  le  cas 
d'une  mort  seulement  apparente,  a  protesté  contre  le 
droit  de  faire  cette  opération  en  dehors  de  la  présence 
d'un  médecin. 

M.  Aubinais  a  cité  les  opinions  de  Velpeau ,  de  Moreau, 
de  Delpaul ,  etc.,  qui  pensaient  que  la  survie  du  fœtus  ne 
peut  durer  plusieurs  heures  et  qui ,  par  conséquent ,  con- 
sidéraient comme  inutile  l'opération  deux  heures  après  la 
mort  de  la  mère.  Mais  M.  Letenneur  a  énuméré  beaucoup 
de  faits  irrécusables  où  la  survie  avait  été  constatée  jusqu'à 
vingt-quatre  heures  après  la  mort  de  la  mère. 

Que  peuvent  les  opinions  mêmes  des  princes  de  la 
science  contre  l'évidence  des  faits  ?  Ceux-ci  sont  assez 
nombreux,  pour  que  la  famille  soit  engagée  ,  en  s' entou- 
rant de  toutes  les  précautions  possibles ,  à  tenter  d'arra- 
cher un  être  humain  à  la  mort. 

M.  Kirchberg  nous  a  exposé  un  fait  de  fièvre  continue, 
avec  accès  intermittents,  compliquée  de  diarrhée  san- 
glante et  de  symptômes  pectoraux  ,  qu'il  a  cru  devoir 
rattacher  à  l'influence  typhoïde.  Il  ne  lui  a  pas  fallu  moins 
de  six  semaines  pour  triompher ,  par  une  médication  ap- 
propriée, de  la  ténacité  de  ce  cortège  inquiétant  de  symp- 
tômes fort  graves.  Heureusement  l'estomac  a  toujours 
toléré  les  médicaments  qui  lui  ont  été  confiés  :  il  ne  sait 
guère  ce  qui  serait  advenu  s'ils  n'avaient  pu  être  suppor- 
tés, comme  dans  la  circonstance,  de  deux  autres  malades 


—  452  ~ 

atteinls  de  dyssenterie  chronique  ou  de  diarrhée ,  avec 
vomissements  et  accès  de  fièvre  intermittente,  contre 
lesquels  il  a  dû  employer  le  sulfate  de  quinine  en  injec- 
tions hypodermiques,  qui  ont  réussi  sans  provoquer  aucun 
accident. 

M.  Edmond  Vignard  a  groupé  quatre  observations  de 
hernie  crurale  étranglée,  dont  la  réduction  a  pu  être 
obtenue,  après  la  médication  antispasmodique  (pilules 
d'opium) ,  dans  des  cas  même  où  l'opération  avait  été 
résolue  et  fixée  à  vingt-quatre  heures  plus  tard. 

M.  Delamarre  a  cité  un  fait  de  même  nature,  où  des  em- 
brocations  de  laudanum  sur  la  tumeur  et  quelques  gouttes 
de  médicament  à  l'intérieur  avaient  obtenu  le  même  résultai. 

M.  Vignard  a  publié  ces  faits,  afin  de  réagir  contre 
l'opinion  de  certains  chirurgiens  disposés  h  regarder 
comme  un  malheur  véritable  la  publication  des  observa- 
tions de  cette  nature,  en  ce  sens,  prétendent-ils,  qu'elles 
peuvent  entraîner  une  perte  de  temps  précieux ,  après 
lequel  l'opération  conserve  moins  de  chances  de  réussite. 

L'opération  est  et  restera  évidemment  le  suprême  trai- 
tement de  l'étranglement  dans  les  hernies.  Mais  les  faits 
qui  précèdent  prouvent  que,  dans  les  cas  les  moins  pres- 
sants, on  peut  efficacement  essayer  la  médication  opiacée, 
tout  en  surveillant  les  malades,  de  manière  à  recourir  au 
débridement  en  temps  encore  utile. 

M.  Petit,  avec  sa  compétence  toute  spéciale,  a  rédigé 
uu  travail  sur  la  loi  du  80  juin  1888,  concernant  les  alié- 
nés. On  sait  les  critiques  dont  cette  loi  a  été  l'objet  de  la 
part  de  la  presse.  Des  pétitions  ont  été  adressées  au  Sénat; 
la  haute  assemblée  en  a  prononcé  le  renvoi,  non  pas  en 
appuyant  les  demandes  des  pétitionnaires,  mais  seulement 
dans  le  but  de  soumettre  à  un  nouvel  exiamen  certaines 
dispositions  secondaires  de  la  loi. 


—  453  - 

Le  but  que  s'est  proposé  le  législateur,  c'est  la  conci- 
liation de  trois  intérêts  également  respectables,  à  savoir  : 
le  traitement  de  la  maladie  de  la  folie,  la  préservation  de 
la  sécurité  publique,  les  droits  delà  liberté  individuelle. 

M.  Petit ,  dans  l'analyse  des  diverses  dispositions  de  la 
loi,  en  homme  qui  l'a  longtemps  pratiquée,  démontre,  par 
des  arguments  irrésistibles,  que  la  séquestration  d'un  fou, 
dans  un  établissement  public  ou  privé ,  est  entourée  de 
tant  de  précautions,  qu'il  faut  être  fou  ou  singulièrement 
aveuglé  soi-même,  pour  prétendre  que  les  personnes,  qui 
se  contrôlent  les  unes  par  les  autres,  puissent  agir  de 
connivence,  en  trahissant  les  devoirs  sacrés  de  l'honneur, 
dans  le  but  d'arracher  du  sein  de  la  société  un  de  ses 
membres  digne  d'y  figurer,  cela  pour  servir  un  intérêt 
politique  ou  un  sentiment  de  cupidité  de  la  famille  !  Il 
serait  décourageant  de  penser  que  de  telles  actions  trou- 
veraient des  complices  dans  la  magistrature  instituée  dans 
le  but  d'enseigner  le  respect  de  la  loi,  en  châtiant  ceux 
qui  se  seraient  oubliés  jusqu'à  l'enfreindre,  dans  une  cir- 
constance aussi  délicate. 

M.  Petit  relève  bien,  par  ci  par  là,  quelques  imperfec- 
tions dans  les  détails  secondaires  de  la  loi,  qui,  ajoute- 
t-il,  sont  insignifiants  dans  la  pratique.  Mais  les  arguments 
avec  lesquels  il  en  réclame  le  maintien,  en  discutant  pied 
à  pied  toutes  ses  dispositions  essentielles ,  séduisent  le 
lecteur,  assurément  parce  que,  mûris  par  un  esprit  aussi 
pratique  qu'éclairé,  ils  sont  une  émanation  directe  de  la 
saine  raison. 

Les  personnes  qui  voudraient  étudier  celte  loi,  et  celles 
qui,  par  leur  position,  seraient  appelées  à  la  pratiquer, 
trouveront  dans  le  travail  de  M.  Petit  tous  les  développe- 
ments et  toutes  les  indications  nécessaires. 

M.  Aubinais  avait  observé,  en  1849,  le  tétanos  à  la  suite 


~  454  — 

de  couches ,  et  Tavait  dénommé  tétanos  puerpéral.  Des 
auteurs  nièrent  son  existence,  prétendant  qu'il  devait  avoir 
été  confondu  avec  Téclampsie.  En  1850 ,  Simpson  publia 
sur  ce  sujet  un  important  mémoire  relatant  un  grand 
nombre  de  faits.  Cependant  les  auteurs  modernes  français 
ne  mentionnent  pas  cette  maladie.  C'est  une  lacune  ;  car 
M.  Aubinais  a  reçu  de  M.  Neveu-Derotrie,  médecin  k  l'Ile- 
Dieu ,  une  observation  de  tétanos  puerpéral  mortel ,  chez 
une  femme  vivant  dans  la  plus  profonde  misère,  dénuée 
de  linge  et  couchant  sur  un  grabat  de  paille.  L'affection  a 
été  attribuée  à  celte  misère  même  et  à  l'humidité  du  loge- 
ment. Toutefois,  le  placenta  étant  resté  adhérant  par  plu- 
sieurs points,  il  ne  serait  pas  impossible  que  les  tentatives 
qui  furent  faites  pour  l'extraire  n'en  aient  été  la  cause  la 
plus  directe. 

Ici  se  place  naturellement  un  cas  de  fracture  du  tibia, 
par  la  chute  sur  la  jambe  de  la  bordure  d'un  châssis  pesant 
2,000  kilog. ,  chez  un  homme  de  trente-deux  ans ,  très- 
vigoureux.  M.  Joûon  opéra  la  réduction  de  la  fracture  qui 
était  compliquée  et  très-grave.  Pendant  les  huit  premiers 
jours ,  rien  de  particulier  n'avait  été  remarqué  ;  dans  la 
nuit  du  huitième  au  neuvième,  le  malade,  au  milieu  du 
sommeil ,  fut  réveillé  tout-à-coup  par  une  douleur  très- 
vive  de  la  plaie ,  accompagnée  d'une  secousse  convulsive 
de  la  jambe,  qui  ne  dura  qu'une  seconde  et  se  renouvela 
de  cinq  en  cinq  minutes  pendant  quatre  jours,  de  la  même 
manière,  mais  en  s'étendant  successivement  à  la  cuisse, 
au  membre  inférieur  opposé,  à  la  mâchoire  inférieure, 
aux  membres  supérieurs,  et,  vers  la  fin,  à  l'abdomen  et  h 
la  poitrine.  Il  y  a  eu  surtout,  vers  la  fin,  des  rémittences 
qui  ont  donné  quelque  espoir  de  guérison  ;  mais  la  mort 
est  survenue  malgré  la  section  du  nerf  sciatique  poplité 
externe,  l'usage  du  chloroforme,  de  la  morphine  intm  et 


extra,  de  l'irrigation  et  de  la  compression  du  membre.  Il  y 
a  eu  absence  complète  de  raideur  permanente  des  muscles. 
M.  Joûon  a  cru  devoir  rattacher  cette  affection  au  tétanos, 
et  l'a  dénommée  tétanos  clonique. 

M.  Letenneur  a  communiqué  une  Observation  de  luxch 
tion  grave  à  l'articulation  du  tibia  avec  le  fémur,  chez 
un  homme  de  quarante-six  ans,  qui  a  nécessité  l'emploi 
de  moyens  compliqués  de  contention  et  des  soins  soute- 
nus, couronnés  de  plein  succès,  car,  six  mois  après  l'ac* 
cident,  le  malade  marchait  à  l'aide  d'un  bâton,  et  un  an 
après,  la  liberté  des  mouvements  était  rétablie,  comme 
à  l'état  normal  :  seulement,  5  la  suite  d'une  longue  marche, 
il  survenait  encore  un  peu  de  fatigue. 

M.  Andouard  a  analysé  l'eau  d'une  source  qui  coule  dans 
le  canton  de  Beaupréau ,  sur  un  point  que  le  propriétaire 
ne  l'a  pas  autorisé  à  désigner.  Cette  eau  contient  une  plus 
forte  proportion  de  fer  que  toutes  celles  connues  jus- 
qu'à ce  jour  dans  nos  contrées  :  elle  est  de  0«,0853  par 
litre.  Elle  est  peu  chargée  de  sels  calcaires  et  magnésiens; 
sa  grande  légèreté  doit  la  rendre  d'une  très-facile  diges- 
tion. La  source  se  trouve  dans  des  conditions  d'aména- 
gement défectueuses  :  elle  charrie  sans  cesse  de  petits 
flocons  ferrugineux ,  qui  indiquent  une  altération  com- 
mencée en  arrière  du  point  d'émergence,  peut-être  dans 
un  réservoir  accessible  à  l'air.  Il  serait  possible  d'améliorer 
sa  qualité  ferrugineuse,  en  la  dégageant  et  l'obligeant  à 
couler  dans  un  tube  de  petit  diamètre.  Si  ces  conditions 
se  réalisaient,  la  médecine  pourrait,  avec  eflBcacité,  utiliser 
le  produit  de  cette  source. 

M.  Malherbe,  poursuivant  la  publication  de  ses  études 
cliniques,  recueil  des  faits  les  plus  intéressants  observés 
par  ce  savant  médecin,  nous  a  fait  part ,  cette  année  : 

D'une  affection  du  cosur,  chez  un  homme  de  quarante- 


—  456  — 

neuf  ans,  survenue  brusquement  à  la  suite  d'un  effort 
musculaire  violent  que  le  malade  dut  faire  pour  échapper 
à  un  grand  danger.  Il  eut  un  instant  d'effroi  sans  éprouver 
de  douleur.  A  partir  de  ce  moment,  il  ressentit  des  batte- 
ments de  cœur  et  de  l'oppression  qui  allèrent  en  s'aggra- 
vant,  jusqu'à  ce  qu'il  succombât  vers  la  fin  du  troisième 
mois  après  l'accident.  M.  Malherbe  n'a  pu  faire  l'autopsie 
et  confirmer  ainsi  le  diagnostic  sur  lequel  il  s'était  réso- 
lument arrêté ,  d'après  la  perception  et  la  succession  des 
symptômes.  Après  avoir  recueilli  les  détails  des  antécé- 
danls  du  malade,  qui  furent  très-accidentés,  et  examiné 
l'état  dans  lequel  il  se  trouvait  au  moment  où  il  entra  à 
l'hôpital,  deux  mois  après  le  début  du  mal,  il  diagnostiqua 
une  insuffisance  de  la  valvule  mitra1e,*par  suite  de  rupture 
de  cette  valvule  elle-même  ou  de  plusieurs  de  ses  tendons. 

Ce  diagnostic  est  appuyé  sur  la  description  des  symp- 
tômes faits  avec  une  clarté  et  une  précision  propres  à 
l'auteur  :  il  est  suivi  d'une  dissertation  où  il  répond  aux 
objections  qui  pourraient  lui  êlre  posées ,  soit  en  invo- 
quant l'enchaînement  des  signes  du  mal,  soit  en  le  compa- 
rant aux  analogues  qui  ont  été  publiés  ou  qu'il  a  observés 
lui-même,  et  dont  l'autopsie  a  pu  être  pratiquée. 

Ce  travail  sera  toujours  fructueusement  consulté  par 
ceux  qui  auront  à  étudier  les  maladies  du  cœur,  souvent 
très-difficiles  à  préciser  dans  leurs  variétés. 

Il  nous  a  lu  encore  une  Observation  de  scarlartine 
compliquée  de  rougeole,  ictère  hémaphéique  et  biliphéique 
intercurrent.  Il  pense  que  le  malade  a  subi  les  deux  con- 
tagions à  la  fois.  Mais,  en  raison  de  la  moindre  durée  des 
prodromes  de  la  scarlatine,  c'est  cette  maladie  qui  est 
apparu9  la  première  ;  puis ,  quand  elle  est  effacée,  s'est 
montrée  la  rougeole  qui ,  elle-même ,  a  eu  le  temps  de 
disparaître  avant  que  la  desquamation  de  la  scarlatine  ne 


—  457  — 

se  soit  produite ,  avec  sa  forme  et  sod  intensité  ordi- 
naires. 

Ce  qu'il  y  a  de  remarquable  dans  cette  observation, 
c'est  que  l'abaissement  de  la  température  et  le  ralentisse- 
ment du  pouls,  produits  par  l'ictère  lout-à-fait  prononcé 
dès  le  troisième  jour  de  l'entrée  du  malade  à  l'hôpital , 
n'ont  subi  aucune  modification  par  l'éruption  de  la  rou- 
geole, qui  s'est  accomplie  sans  qu'il  ait  été  possible  de 
signaler  aucune  réaction.  Dès  le  début  de  l'ictère,  les  urines 
étaient  acides  et  tachaient  le  linge  en  rouge  sale  ;  tandis 
que ,  trois  jours  après  ,  les  taches  étaient  jaunes ,  pour 
redevenir  rouges  cinq  jours  plus  tard,  jusqu'au  rétablisse- 
ment du  malade. 

Dans  ce  cas,  dit  M.  Malherbe,  les  symptômes  des  deux 
maladies  n'ont  jamais  dû  inspirer  des  inquiétudes  ;  mais  il 
ne  faudrait  pas,  cependant,  dans  des  circonstances  ana- 
logues, se  hâter  de  porter  un  pronostic  favorable  ;  car  il 
cite  deux  faits  de  coïncidence  de  la  scarlatine  avec  la  rou- 
geole ou  la  varioloïde,  qui  eurent  une  terminaison  funeste  : 
le  premier ,  par  l'asphyxie  résultant  d'une  broncho-pneu- 
monie double;  l'autre,  par  une  attaque  d'éclampsie  sur- 
venue le  vingt-huitième  jour. 

Sous  le  modeste  intitulé  de  Note  sur  l'efficacité  du 
sulfate  de  quinine  dans  les  maladies  des  mies  respi- 
ratoires (bronchites,  grippes,  pneumonies),  le  même  auteur 
nous  a  donné  une  savante  étude  sur  les  conditions  clima- 
tériques  de  Nantes ,  au  point  du  vue  pathologique.  Il  a 
démontré  les  sources  du  poison  paludéen,  qui  y  existe  dans 
une  proportion  moyenne  entre  les  contrées  de  la  France 
qui  en  ont  le  plus  et  celles  qui  n'en  ont  pas  du  tout. 

L'action  du  poison  sur  les  personnes  qui  le  respirent, 
l'influence  qu'il  exerce  sur  le  génie  des  maladies,  sont 
logiquement  déduites  par  des  considérations  que  je  ne  puis 


—  458  — 

reproduire  ici,  même  en  les  analysant,  considérations  qui 
frappent  le  lecteur  et  lui  font  aisément  comprendre  com- 
ment le  sulfate  de  quinine  agit  efficacement  contre  des 
affections  qui  se  présentent  avec  certaines  physionomies, 
dont  l'auteur  montre  les  caractères  avec  la  précision  d'un 
praticien  consommé. 

Enfin,  il  a  recueilli  un  fait  d'oblitération  des  orifices  des 
veines  sus-hépatiques,  consécutive  à  un  processus  inflam- 
matoire de  la  veine-cave  inférieure,  dans  son  trajet  intra- 
hépatique,  rétréci  de  la  moitié  de  son  calibre  normal,  et 
dont  la  lumière  était  traversée  par  des  traclus  de  tissu 
conjonclif  de  nouvelle  formation  ,  qui  constituaient ,  par 
places,  de  véritables  ponts  adhérant,  par  leurs  extrémi- 
tés, aux  points  opposés  des  parois  du  vaisseau.  A  l'orifice 
des  veines  sus-hépatiques,  le  processus  inflammatoire  avait 
déterminé  la  formation  d'une  cloison  complète ,  que  le 
scalpel  dut  perforer,  pour  rétablir  la  communication  entre 
leur  lumière  et  celle  de  la  veine-cave.  Ces  lésions  donnent 
parfaitement  la  raison  de  celles  observées  dans  le  trajet 
des  veines,  dans  le  tissu  du  foie  et  sur  les  intestins.  Les 
symptômes  par  lesquels  les  unes  et  les  autres  s'étaient 
traduites  pendant  la  vie  autorisaient  parfaitement  M. 
Malherbe  à  diagnostiquer  une  cirrhose  du  foie,  non  encore 
arrivée  à  la  période  atrophique. 

M.  Viaud-Grand-Marais,  dont  les  recherches  sur  les  di- 
verses sortes  de  serpents  dans  nos  contrées  sont  connues 
et  justement  appréciées,  a,  comme  pour  justifier  l'impor- 
tance de  ce  sujet,  si  elle  pouvait  être  contestée,  enregistré 
deux  nouveaux  cas  de  mort ,  par  suite  de  morsure  de 
vipères. 

Il  a  ajouté  qu'il  résulte  d'expériences  décisives  que  la 
solution  iodo-iodurée  qu'il  avait  cru  devoir  recommander, 


f 


-  459  — 

est  sans  action  coDtre  rempoisonnement  général  et  ne 
modifie  que  fort  peu  les  symptômes  locaux, 

La  solution  de  Rodet  et  Facide  pbénique  instillés  dans 
les  piqûres  ont  donné  les  meilleurs  résultais  ;  mais  ce  sont 
des  caustiques  énergiques  quMl  ne  faut  manier  qu'avec 
prudence. 

Dans  notre  dernière  séance,  votre  correspondant,  M.  le 
docteur  Richelot,  de  Paris,  médecin  consultant  aux  eaux 
du  Mont-Dore,  a  donné  lecture  d'un  Mémoire  sur  le  trai- 
tement de  laphthisie  tuberculeuse,  par  la  cure  de  Feau  de 
celle  station  et  par  celle  du  petit-lait, 

Il  résulte  des  observations  consignées  dans  ce  travail , 
que  le  mal  a  subi  un  temps  d'arrêt,  en  même  temps  que 
les  forces  étaient  remontées. 

Mais,  si  on  réfléchit  que  ces  cures  coïncident  avec 
l'époque  de  l'année  la  moins  favorable  à  l'évolution  de 
cette  redoutable  maladie ,  qu'à  la  station  du  Mont-Dore  les 
malades  se  trouvent  dans  de  meilleures  conditions  que 
dans  leur  propre  domicile,  sous  le  triple  rapport  du  climat, 
de  la  distraction  et  de  la  modération  dans  l'exercice  des 
forces,  on  sera  peut-être  porté  à  attribuer  cette  améliora- 
tion ,  au  moins  en  partie ,  autant  à  ces  conditions  elles- 
mêmes  qu'à  l'influence  du  traitement  institué. 

Votre  Section  a,  en  outre  de  ces  travaux  écrits,  soutenu 
des  discussions  sur  des  communications  orales. 

M.  Aubinais  a  rendu  compte  d'un  ouvrage  d'un  médecin 
russe,  intitulé  :  De  la  diaphanoscopie  de  l'utérus.  Il  est 
accompagné  de  planches  figurant  les  instruments  qui ,  à 
l'aide  de  l'électricité ,  éclairent  la  cavité  de  cet  organe. 
M.  Aubinais  est  le  premier  qui  ail  cherché  à  appliquer 
cette  idée,  il  y  a  déjà  quelques  années,  ainsi  que  notre 
journal  en  fait  foi.  Il  s'était  servi  de  moyens  empruntés  à 
Toplique. 


—  460  — 

M.  Petit ,  ayant  présenté  une  tumeur  trouvée  dans  le 
crâne  d'un  homme  mort  à  Tbospice  de  Saint- Jacques,  tu- 
meur qu'aucun  signe,  pendant  la  vie,  n'avait  fait  pressentir 
et  qu'il  avait  jugée  de  nature  cancéreuse,  M.  Joiion  Fa 
examinée  au  microscope  et  reconnu  qu'elle  devait  être 
rangée  parmi  les  épitbéliomas. 

Le  kousso ,  employé  contre  le  tœnia ,  a  donné  de  bons 
résultats  à  MM.  Joiion  et  Kircbberg.  M.  Cbartier  n'en  a 
pas  éprouvé  autant  de  satisfaction. 

M.  Letenneur  a ,  dans  une  circonstance ,  facilement 
triompbé  de  ce  ver ,  à  l'aide  de  la  décoction  d'écorce  de 
grenadier. 

MM.  Rouxeau,  Deluen  et  Malberbe  ont  signalé,  comme 
ayant  régné  vers  le  mois  de  mai ,  des  diarrbées  et  des 
affections  névralgiques  intermittentes  d'une  grande  téna- 
cité, (Bt  dont  le  sulfate  de  quinine  ne  parvenait  à  triom- 
pber  qu'après  des.  doses  répétées  et  successivement  aug- 
mentées. 

Tel  est.  Messieurs,  le  bilan  des  travaux  de  voire  Section 
de  Médecine  :  il  témoigne  de  l'activité  qui  règne  dans  son 
sein.  Je  ne  regrette  qu'une  cbose,  c'est  de  n'avoir  pas  été 
à  une  bauteur  suffisante,  pour  vous  en  rendre  compte  d'une 
manière  digne  de  leur  importance  même. 


DISCOURS 


Prononce  lr  21  Novrmrrr  1869 

EN  LA  SÉANCE  SOLENNELLE  DE  LA  SOCIÉTÉ  ACADÉMIQUE 

DE  NANTES 
PAR    M.    J.-B.     PETIT 

PRESIDENT. 


Messieurs  , 

Pour  les  hommes  habitués  ii  la  vie  publique  et  brisés 
aux  luttes  de  la  parole,  c'est  encore  une  redoutable 
épreuve  d'avoir  à  entretenir  une  société  où  se  trouvent 
réunis  les  éléments  les  plus  distingués ,  les  plus  délicats 
d'une  grande  cité,  surtout  dans  des  conditions  où  tout  le 
monde  est  en  droit  d'être  exigeant  ;  car,  comment  être 
assez  téméraire,  pour  se  présenter  ici  sans  être  certain 
d'exciter  énergiquemenl  l'intérêt,  soit  par  la  nouveauté 
d'un  sujet,  soit  par  la  haute  portée  des  questions  qu'il 
soulève.  Aussi,  quand  se  fut  dissipé  l'éblouissement  pro- 
duit par  l'honneur  si  enviable  et  si  hautement  flatteur  de 
vos  suffrages,  me  sentant  si  peu  fait  pour  les  réunions 
brillantes,  si  inhabile  à  m'exprimer  en  public,  je  me  suis 
trouvé  pris  d'un  sentiment  de  découragement  et  presque 
d'effroi  ;  je  n'aurais  pu  le  surmonter,  si  je  n'avais  pensé 
que    votre   estime  m'ayant   appelé ,    votre   bienveillance 


—  II  — 

m'ayant  soutenu  jusqu'à  ce  jour,  je  puis  être  assuré  qu'en 
celte  difficile  épreuve  votre  indulgence  voudra  bien  appré- 
cier mes  efforts  et  non  leur  résultat. 

Heureux  celui  qui,  appliqué  à  des  études  attrayantes 
pour  tous ,  est  certain  de  vous  captiver  en  vous  faisant 
prendre  part  à  ses  travaux  journaliers!  Le  témoin  obligé 
des  plus  douloureux  tableaux  de  l'infirmité  humaine,  pour- 
rait-il vous  faire  partager  les  pénibles  émotions  suscitées 
par  ce  triste  milieu  ? 

Cependant,  par  une  réaction  salutaire,  je  dirai  pro- 
videntielle ,  franchissant  les  limites  du  cercle  étroit  que 
les  nécessités  sociales  imposent  à  l'homme,  l'esprit 
aime  à  se  reposer  sur  des  objets  formant  avec  les 
occupations  habituelles  le  contraste  le  plus  tranché. 
A  de  lugubres  réalités  succèdent  dçs  images  riantes; 
au  spectacle  de  la  dégradation  et  du  désespoir  s'oppose 
une  espérance  de  progrès,  de  lumière  et  de  bonheur. 
Il  est  bon  d'oublier  les  tristesses  du  monde  présent  pour 
s'abandonner  à  des  rêves  d'avenir  ;  permettez-moi  donc 
de  vous  convier  à  rêver  un  instant  avec  moi. 

Si,  confiant  en  la  force  du  gaz  léger  emprisonné  dans  la 
soie ,  un  observateur  s'élance  vers  les  régions  élevées  de 
l'atmosphère ,  le  spectacle  le  plus  grandiose  ne  tarde  pas 
à  le  récompenser  de  sa  hardiesse.  L'horizon  peu  à  peu 
s'élargit;  la  vue,  débarrassée  de  tout  obstacle,  ne  rencontre 
plus  d'autres  limites  que  celles  de  son  organe  ou  la 
courbe  de  la  sphère  terrestre.  Grâce  à  l'éloignement ,  rien 
de  désagréable  ne  saurait  atteindre  les  sens  ;  les  difi'érences 
de  hauteur  deviennent  de  moins  en  moins  perceptibles,  et 
bientôt  on  peut  tout  au  plus  distinguer  les  montagnes  des 
vallées.  Champs  incultes,  riches  guérets,  prairies  ver- 
doyantes, forêts  au  feuillage  sombre ,  fleuves  majestueux, 


—  m  — 

ruisseaux  aux  tortueux  méandres,  habitations  humaines, 
tout  arrive  à  se  confondre  dans  une  immense  harmonie  au 
sein  de  laquelle  on  se  sent  enivré  par  les  parfums 
de  Tair,  en  même  temps  que  bercé  par  le  concert  des 
mille  voix  de  la  nature.  Les  âmes  les  moins  tendres  ne 
résistent  pas  à  Tinfluence  de  tant  de  charmes,  et  Ton  se 
prend  à'  aimer  mille  fois  davantage  cette  terre  que  quelques 
instants  plus  tôt  on  foulait  indiGTérent. 

Un  enchantement  analogue  se  présente  à  un  esprit 
porté  à  la  contemplation,  quand,  méditant  dans  la  soli- 
tude, il  évoque  l'image  de  l'humanité.  Elevé  à  une  hauteur 
oii  ne  sauraient  l'atteindre  les  mille  petites  misères, 
souvent  si  cruelles ,  engendrées  par  le  contact  des 
hommes,  rien  ne  vient  entraver  sa  pensée,  rien  ne  saurait 
fausser  son  jugement.  Les  faits  n'apparaissent  plus  dans 
leur  isolement  avec  toute  la  difficulté  des  interprétations, 
ils  se  montrent  condensés  par  masses  imposantes  et 
portant  avec  eux  un  profond  enseignement.  Semblables 
aux  anneaux  d'une  chaîne  mystique,  immense,  dont  les 
extrémités  se  perdraient  aux  mains  du  Créateur,  les  leçons 
du  passé  se  lient  d'une  manière  intime  aux  tableaux  des 
faits  contemporains,  et  il  nous  devient  permis  d'entrevoir 
l'ombre  des  âges  futurs,  dans  un  lointain  bien  brumeux 
sans  doute,  mais  rempli  de  nobles  espérances. 

Au  lieu  d'une  foule  confuse,  où  nous  ne  distinguions 
qu'égoïsme  et  bassesse ,  nous  voyons  apparaître  de  nom- 
breux groupes  d'hommes,  indépendants  les  uns  des  autres 
et  cependant  reliés  entre  eux  comme  les  grappes  d'un 
même  cep,  mus  par  une  force  mystérieuse  et  divine, 
travaillant  sans  relâche  à  une  œuvre  que  le  plus  grand 
nombre  ne  comprend  pas,  marchant  vers  un  but  que 
quelques-uns  à  peine  parviennent  à  apercevoir. 
Un  monarque  puissant  veut  se  construire  une  demeure 


—  IV  — 

en  rapport  avec  la  richesse  de  son  empire  et  dont  la 
splendeur  réponde  à  son  orgueil.  Il  parle,  el  des  millions 
de  bras  fouillent  les  entrailles  de  la  terre,  les  carrières  les 
plus  éloignées  et  les  plus  profondes  fournissent  la  pierre  et 
le  marbre,  les  forêts  voient  tomber  sous  la  hache  leurs 
enfants  au  front  le  plus  majestueux ,  dans  des  ateliers 
immenses  l'or  est  uni  à  la  laine  et  à  la  soie.  Au  carrier,  au 
bûcheron,  au  tisseur,  demandez  à  quoi  est  destiné  Tobjet 
de  son  travail  ?  Je  ne  sais,  vous  dira-t-il,  chaque  journée 
apporte  mon  salaire,  que  m'importe  où  sera  posée  la 
pierre  que  j'ai  extraite ,  où  ira  l'arbre  abattu  par  ma 
cognée ,  ce  qu'ornera  le  velours  sorti  de  mon  métier  !  Et 
pourtant  un  jour  arrive  où  le  merveilleux  monument 
achevé,  s'impose  à  l'admiration  de  tous  et  transmet  aux 
générations  suivantes  le  génie  de  son  auteur.  De  même  cha- 
cune des  fourmis  humaines,  sans  rechercher  d'autre  gain 
que  la  satisfaction  journalière  de  besoins  toujours  renais- 
sants, apporte  sans  relâche  sa  pierre  à  l'édifice  auguste  ;  et 
dès-lors,  sans  en  avoir  conscience,  nécessairement,  je 
dirai  presque  fatalement,  l'humanité  s'avance  vers  l'état 
de  perfection  relative  que,  faisant  abstraction  des  desti- 
nées immortelles,  nous  pouvons  appeler  son  but  terrestre, 
final ,  et  dont  les  étapes  constituent  le  progrès.  La  force 
énergique  qui  nous  pousse  en  avant,  l'élément  civilisa- 
teur le  plus  irrésistible ,  ce  sont  donc  nos  besoins ,  nos 
passions. 

Ce  mot ,  je  le  crains,  effraie  déjà  quelques  esprits.  N'esl- 
il  donc  pas  admis  que  les  passions  ne  sauraient  engendrer 
que  des  maux  ?  Pourtant,  il  faut  en  convenir,  ce  serait  un 
triste  milieu  qu'une  société  sans  excitation  puissante ,  sans 
désir  énergique  ;  ne  souhaitant  pas  le  mal,  mais  incapable  de 
vouloir  le  bien.  11  importe  de  savoir  distinguer  les  élans  qui 
nous  poussent  vers  l'accomplissement  des  actes  indispcn- 


—  V  ~ 

sables  au  développement,  îi  la  conservation  de  l'individu 
et  de  l'espèce,  des  incitations  funestes  par  lesquelles,  pour 
se  procurer  jine  satisfaction  inamédiate,  on  peut  être 
porté  à  nuire  à  son  semblable  ou  à  soi-même.  A  ce  der- 
nier ordre  de  passions  est  infligée  l'épithète  de  mauvaises  ; 
de  celles-là  nous  ne  nous  occupons  en  rien,  nous  les 
réprouvons  de  tout  notre  courage,  et  loin  de  nous  la 
pensée  de  rien  dire  qui  puisse  paraître  les  excuser  ou ,  à 
plus  forte  raison ,  en  être  une  apologie. 

Au  contraire  de  l'animal  qui  presque  dès  sa  naissance 
peut  se  suffire  à  lui-même,  l'homme,  né  débile,  reste 
toute  sa  vie  dépendant  de  la  société  comme  l'abeille  est 
liée  h  son  essaim.  S'il  doit  apporter  son  tribut  h  la  ruche, 
il  en  doit  légitimement  attendre  les  éléments  propres  à 
concourir  à  son  développement  physique,  moral  et  intel- 
lecluel.  De  là ,  deux  mouvements  en  sens  opposé ,  deux 
sortes  de  passions.  Les  unes  vont  de  la  société  à  l'individu 
qui  veut  attirer  à  lui  le  plus  possible  ;  nous  les  appelons 
égoïstes  et  basses  ;  nous  nommons  les  autres  généreuses 
et  élevées,  parce  qu'elles  tendent  à  accroître  l'apport  de 
l'être  isolé  à  la  masse  commune.  Chacun  voit  de  suite 
combien  est  grand  et  beau  le  concours  des  dernières  à 
l'œuvre  civilisatrice  ;  le  rôle  des  autres,  pour  être  moins 
facilement  saisissable,  ne  laisse  pas  d'être  réel  et  puissant. 

Si  vous  le  voulez  bien ,  prenons  un  exemple  :  Quel 
intérêt  peut  avoir  la  société  à  ce  qu'un  individu  accumule 
autour  de  lui  plus  d'objets  qu'il  n'en  peut  consommer?  Gela 
n'apparaît  pas  très-clairement  au  premier  abord;  pourtant, 
examinons.  Dès  l'instant  où  un  homme  eut  l'idée  de  se 
créer  une  réserve ,  le  désir  des  richesses  prit  naissance  et 
en  même  temps  l'amour  immodéré  du  gain.  Certes,  c'est 


—  Vi  — 

là  une  passion  vulgaire  et  d'assez  bas  élage  ;  pourtant  elle 
est  l'origine  du  commerce,  et  le  jour  où,  pour  la  première 
fois,  deux  hommes,  au  lieu  de  chercher  à  se  dépouiller 
réciproquement,  échangèrent  un  objet  contre  un  autre,  vit 
assurément  le  premier  triomphe  de  l'intelligence  sur  la 
force  brulale. 

Les  échanges  ne  se  maintinrent  pas  longtemps  confinés 
dans  une  seule  famille,  dans  une  même  tribu.  Le  désir 
de  posséder  davantage  poussa  bientôt  des  esprits  aventu- 
reux à  porter  aux  provinces  voisines  les  produits  dont 
elles  manquaient ,  pour  en  tirer  en  même  temps  ceux  qui 
s'y  trouvaient  en  abondance.  Mais  bien  des  obstacles  exis- 
taient ,  nécessaires  à  vaincre  :  fleuves,  forêts,  montagnes, 
plaines  désertes,  étaient  à  franchir.  Il  fallut  donc  s'ingé- 
nier à  s'ouvrir  des  sentiers ,  à  se  soutenir  sur  l'eau ,  h 
établir  des  ponts.  Gomment  encore  se  diriger  au  milieu 
de  ces  déserts  arides ,  oii  la  nature  désolée  et  morte  ne 
présente  à  l'œil  aucun  objet  saillant,  pour  servir  de  point 
de  repère  et  guider  la  marche  du  voyageur  ?  L'ambitieux 
est  opiniâtre  :  cette  difficulté,  au  premier  abord  invincible, 
ne  l'arrêtera  pas.  Au-dessus  de  sa  tête  est  une  voûte 
étincelante  des  feux  les  plus  merveilleux;  ces  astres,  dont 
l'éclat  nous  fascine,  semblent  traverser  l'espace  comme 
lui-même  voudrait  parcourir  la  terre  qu'il  foule  aux  pieds. 
Phénomène  singulier  !   la    nuit ,  certaines  étoiles  décri- 
vent dans  l'espace  des  courbes   immenses,    tandis  que 
d'autres   tracent    des   cercles   de  plus  en   plus  étroits 
autour  d'un   point    lumineux  immobile.   Merveille  plus 
grande  encore!  chaque  saison  amène,  à  la  même  heure, 
les  mêmes  groupes,  an  même  lieu.  Il  n'en  faut  pas  davan- 
tage, ces  phares  splendides  seront  des  guides  fidèles  et 
permettront   d'entreprendre    des   expéditions    lointaines. 

Voilà  donc ,  outre  le  calcul,  premier  élément  indispen- 


—  VII  — 

sable,  rastronomie  et  tous  les  arts  de  l'ingénieur  inventés 
et  mis  au  service  de  la  cupidité  ! 

Notre  marchand  est  parti  au  loin  à  la  recherche  de  la 
fortune  ;  mais  il  n'a  pas  prévu  que  sur  son  chemin  se 
trouverait  un  rival  aussi  avide  et  plus  robuste  que  lui.  En 
un  instant,  il  est  dépouillé  de  tous  les  trésors  accumulés 
par  son  activité  et  son  industrie.  Va-t-il  se  laisser 
abattre  ?. . .  Non;  il  s'adjoindra  un,  ou  deux,  ou  plusieurs 
compagnons  d'aventures ,  et  nous  voyons  apparaître  l'es- 
prit d'association,  puissance  à  laquelle  rien  de  terrestre  ne 
saurait  résister. 

L'homme  est  insatiable  ;  les  terres  accessibles  ne  sont 
plus  assez  vastes  pour  lui.  Cependant,  en  face  de  ses  désirs 
se  dresse  l'Océan  immense  avec  ses  ouragans  terribles  et 
ses  abîmes  sans  fond.  Devant  les  vagues  en  furie  l'ambi- 
tieux s'arrête  un  instant  déconcerté.  Mais,  un  tronc  d'arbre 
creusé  par  le  feu,  quelques  planches  grossièrement  assem- 
blées permettent  de  traverser  le  fleuve  qui  le  sépare  de  la  tribu 
voisine.  La  nacelle  un  peu  modifiée  ne  saurait-elle  parve- 
nir à  braver  des  ondes  plus  redoutables  ?  On  essaie ,  et 
bientôt  les  flottes  phéniciennes  sillonnent  les  mers,  des 
colonnes  d'Hercule  à  la  patrie  de  Gonfucius. 

Est-ce  assez  celte  fois?  Pas  encore. . .  Le  frêle  esquif,  que 
les  astres  ne  suffisent  pas  à  diriger  sous  des  ciels  incléments, 
serait-il  donc  à  jamais  enchaîné  près  des  côtes  fertiles  en 
écueils,  oii  la  tempête  vient  trop  souvent  le  broyer  et  l'en- 
gloutir ?  Un  jour,  on  remarque  qu'une  aiguille,  faite  d'un  fer 
tiré  d'un  minerai  spécial,  possède,  quand  elle  est  suspendue 
à  un  fil  par  son  milieu,  la  propriété  de  diriger  constamment 
une  de  ses  extrémités  vers  le  Nord.  Dès  ce  moment,  plus 
d'obstacles  !  l'homme  est  bien  réellement  le  possesseur  de 
cette  terre  qu'il  parcourt  dans  tous  les  sens,  que  dis-je, 
où  il  peut  répandre  instantanément  sa  pensée  jusqu'aux 


—  vni  — 

régions  les  plus  distantes.  Plus  de  richesses  inertes  !  Obéis- 
sant aux  exigences  d'un  luxe  sans  frein,  les  productions 
des  pays  les  plus  reculés  se  croisent,  sans  interruption, 
sur  cet  Océan  dont  l'immensité  suflBt  à  peine  ;  car,  pous- 
sés par  la  force  irrésistjblc  de  la  vapeur,  les  navires  s'y 
rencontrent  et  s'y  brisent  plus  fréquemment  que  les  équi- 
pages dans  nos  rues  encombrées. 

Ces  progrès,  toutefois,  s'appliquent  uniquement  à  la 
vie  matérielle  ;  tant  de  travaux  n'auraient-ils  donc  abouti 
qu'à  favoriser  le  faste ,  la  mollesse  et  les  mauvaises  pas- 
sions, leurs  habituelles  compagnes?  Dans  ce  mouvement 
énorme,  l'esprit  n'a-t-il  donc  fait  aucune  conquête  capable 
d'orner  l'intelligence,  de  rendre  l'homme  meilleur  pour  la 
société ,  meilleur  à  ses  propres  yeux ,  de  lui  apprendre,  en 
admirant  la  nature,  k  en  connaître  et  à  en  révérer  l'auteur, 
de  lui  révéler  enfin  des  destinées  immortelles  ? 

Constatons  d'abord  un  fait  facile  à  vérifier  de  nos  jours. 
Les  populations  les  plus  misérables,  comme  celles  qui 
demeurent  sans  relations  avec  les  autres  peuples ,  sont 
toujours  ,  en  même  temps  ,  les  plus  ignorantes.  S'il  est 
incontestable  que  l'instruction  fournit  aux  peuples  les 
moyens  d'améliorer  leurs  conditions  d'existence,  il  n'est 
pas  moins  vrai  que  là  où  le  dénuement  est  extrême ,  ou 
l'isolement  est  complet,  comme  chez  les  races  de  l'extrême 
Nord  et  de  l'Afrique  centrale,  aucun  effort  n'est  tenté 
pour  sortir  de  l'ignorance. 

Mais  poursuivons  la  même  hypothèse.  Pour  réussir  dans 
ses  entreprises,  le  trafiquant  des  premiers  âges,  aussi  bien 
que  le  riche  armateur  de  nos  jours,  a  dû  indispensablement 
étudier  le  climat,  le  sol,  les  productions  des  pays  par- 
courus; s'efforcer  de  connaître  les  mœurs,  les  goûts,  les 
besoins  variés  des  habitants.  Parmi  les   voyageurs  des 


—  IX  — 

caravanes  primitives^  il  se  trouva  des  hommes  doués  du 
génie  d'observation  et  d'organisation;  ceux-ci,  après 
avoir  recueilli  avec  soin  chez  les  peuples  divers  les  usages 
dignes  d'être  imités ,  devinrent  les  législateurs  de  leurs 
propres  pays.  Avec  les  lois ,  les  peuples  s'empruntèrent 
leurs  idées  religieuses  et  leurs  théories  philosophiques,  en 
même  temps  que  se  propageaient  les  arts  et  la  littérature. 
Ainsi,  la  Grèce  et  Rome  avaient  tiré  des  extrémités  de 
rOrient  les  éléments  de  leur  philosophie,  déjà  assez  avan- 
cée pour  avoir  fait  naître  les  Socrale ,  les  Platon ,  les 
Hypocrate,  les  Cicéron,  quand  se  leva  l'aurore  chrétienne. 

D'une  passion  considérée  comme  vulgaire,  d'un  sen- 
timent que  beaucoup  de  personnes  sont  portées  à  mépriser, 
a  donc  pu  surgir  l'élément  humain  le  plus  actif  de  la 
civilisation.  Gela  sans  doute  peut  surprendre  ;  mais , 
continuons  notre  recherche  et  peut-être  rencontrerons- 
nous  de  bien  autres  sujets  d'étonnement.  Reportons-nous 
encore  vers  les  premiers  âges  de  notre  monde  terrestre. 

Deux  frères  vivaient  l'un  près  de  l'autre  :  le  premier, 
laborieux,  intelligent ,  savait  se  procurer  toutes  les  choses 
nécessaires  à  ses  besoins  et  même  se  former  une  réserve 
précieuse  pour  les  mauvais  jours.  L'autre  était  robuste,  mais 
nonchalant  ;  la  chasse,  dont  il  se  nourrissait,  exigeait  un 
travail  à  peu  près  quotidien  et,  aux  jours  d'insuffisance, 
de  rudes  privations  lui  étaient  imposées ,  pendant  que  son 
frère  plus  prévoyant  vivait  dans  l'abondance.  Mais  n'est-il 
pas  le  plus  fort  ?  et  n'est-il  pas  d'ailleurs  habile  à  surpren- 
dre par  ruse  la  fauve  dont  il  fait  sa  nourriture  ?  Gelui  dont 
U  convoite  les  biens  mourra.  Le  sang  coule,  et  l'assassin 
est  maudit;  chacun  le  redoute,  le  repousse,  le  fuit;  son 
nom  seul  inspire  au  loin  un  sentiment  de  terreur. 

Eh,  quoi  !  ce  même  fait,  qui  nous  inspire  une  répulsion  si 


—   X  — 

vive  el  si  légitime  quand  il  est  Tœuvre  d'un  seul  homme, 
deviendrait-il  donc  un  acte  digne  de  louanges,  s'il  est 
accompli  de  peuple  à  peuple  et  s'il  se  multiplie  par  cen- 
taines de  mille  ?  Et  pourtant ,  quand  elle  n'est  pas  la  résis- 
tance à  l'oppression  ou  à  une  agression  injuste,  qu'est-ce 
donc  que  la  guerre?  La  guerre,  avec  son  hideux  cortège 
de  morts  et  de  mutilés,  de  maladies  pestilentielles ,  de 
ruines  et  de  violences  atroces  !  Certes,  on  ne  peut  payer  de 
trop  de  gloire  celui  qui ,  non-seulement  au  mépris  du  feu 
des  batailles ,  mais  surmontant  encore  les  labeurs  bien 
autrement  pénibles  des  marches  forcées ,  des  intempéries 
journalières,  des  privations  de  toutes  sortes,  soutient 
dignement  l'honneur  de  son  pays  et  le  délivre  d'un  joug 
odieux.  Mais  aussi  l'histoire  aura-t-elle  jamais  trop  de 
sévérité  pour  ceux  qui,  témérairement  ou  par  des  ambitions 
injustifiables,  ont  engagé  les  peuples  dans  ces  luttes  épou- 
vantables, où  la  force  aidée  de  la  ruse  peut  toujours 
l'emporter  sur  la  justice  et  sur  le  bon  droit  ? 

Et  pourtant ,  cette  guerre  odieuse ,  ce  criminel  attentat 
dont  rien  ne  saurait  atténuer  l'horreur ,  a  été  pendant  de 
longs  siècles  le  plus  puissant,  presque  le  seul  auxiliaire 
du  commerce  dans  l'expansion  du  progrès  civilisateur. 
Toutefois ,  gardons-nous  d'en  exagérer  l'influence.  La 
guerre  n'a  été  qu'un  moyen  de  communication  entre  les 
peuples.  Preuve  admirable  de  la  supériorité  du  principe 
intellectuel  !  Si  le  plus  fort  a  facilement  imposé  sa  domi- 
nation au  plus  faible ,  maintes  fois  aussi  l'on  a  vu  celui 
que  la  supériorité  du  nombre  ou  des  armes  avait  fait  le 
vainqueur,  subjugué  lui-même  par  la  puissance  intellec- 
tuelle et  morale  du  vaincu.  Rome  qui ,  en  communiquant 
aux  barbares  asservis  ses  savantes  institutions,  parvint  à 
fonder  de  florissantes  colonies  sur  tous  les  points  de  l'uni- 


—  XI   — 

vers  alors  connu,  avait  elle-même  emprunté  h  rOrieni  ses 
sciences  et  son  commerce,  comme  à  la  Grèce  domptée,  ses 
arts  et  sa  littérature.  Bientôt,  sur  ce  colossal  empire  crou- 
lant lui-même  de  toutes  parts,  les  hordes  du  Nord  vont  se 
ruer  comme  une  meute  affamée,  et  là  où  elles  accouraient 
avides  de  jouissances  sensuelles,  elles  trouveront  le  chris- 
tianisme naissant  devant  lequel  tous  les  fronts  ne  tarderont 
pas  à  s'incliner. 

Dans  des  temps  plus  rapprochés  de  nous,  l'Europe  coa- 
lisée fait  converger  ses  légions,  croyant  étouffer  une  idée 
en  écrasant  une  nation.  Cruelle  ironie  de  la  Providence  ! 
Quand  après  deâ  efforts  héroïques  jusque-là  inconnus,  ce 
peuple  succombe  sous  le  poids  de  la  multitude ,  chaque 
soldat  du  vainqueur  emporte,  jivec  sa  part  de  butin ,  le 
germe  des  aspirations  libérales  qui ,  à  Theure  où  nous 
sommes ,  remuent  de  fond  en  comble  les  institutions  de 
notre  univers. 

Il  n'est  donc  pas  douteux  que  même  les  plus  détestables 
causes  peuvent  engendrer  pour  la  société  des  résultats 
salutaires. 

Ici,  il  m'arrive  un  scrupule.  De  la  proposition  que  je 
viens  d'émettre,  proposition  incontestablement  vraie  dans 
les  limites  que  je  lui  assigne,  faut-il  conclure  que  la  marche 
de  l'humanité  étant  réglée  d'une  manière  fatale,  le  libre 
arbitré  n'existe  pas ,  et  que  toute  action  utile  ou  funeste 
dans  son  principe  demeure  en  somme  indifférente  ? 

Loin  de  nous,  Messieurs,  une  semblable  pensée.  Sans 
doute ,  l'humanité  en  masse ,  sous  peine  de  mourir,  doit, 
comme  le  juif  maudit  de  la  légende,  marcher  sans  relâche 
plus  souvent  à  travers  les  épines  et  les  précipices  que  sur 
des  sentiers  fleuris;  mais,  chaque  individu,  chaque  nation 
même,  demeure  entièrement  libre  d'avancer  ou  de  s'arrêter. 


—  XI!  — 

Il  en  est,  hélas  !  qui  reculent,  et  tel  peuple  naguère  floris- 
sant et  superbe  est  aujourd'hui  au  dernier  rang. 

En  toutes  choses,  le  résultat  prochain  d'une  mauvaise 
action  est  toujours  un  mal  et  mal  trop  souvent  hors  de 
proportion  avec  la  cause  dont  il  résulte  -,  que  si,  secondai- 
rement ,  comme  conséquence  éloignée,  sorte  de  privilège 
accordé  par  le  Créateur,  un  résultat  favorable  en  découle, 
rarement  celui-ci  profite  à  l'homme  ou  à  la  génération  qui 
en  a  fait  naître  le  principe.  La  terrible  guerre  de  cent  ans 
a  certainement  fondé  l'unité  politique  et  morale  de  la 
France,  avantage  incomparable  pour  notre  pays!  mais  au 
prix  de  combien  de  sang  et  de  misères  a-t-il  été  acheté  ? 

Je  crains  de  m'étre  trop  avancé  dans  une  voie  périlleuse, 
et  pourtant  je  suis  tenté  d'aller  plus  loin  encore.  Examinons 
ce  qui  se  produit  à  la  nouvelle  d'un  de  ces  crimes  qui 
répandent  l'horreur  dans  une  contrée,  on  peut  dire  dans  le 
monde  entier  ;  car  aujourd'hui  la  pensée  ne  connaît  plus 
de  frontières.  Quand,  dis-je,  un  pareil  événement  vient  à  se 
produire,  en  même  temps  que  la  répulsion  se  manifeste 
dans  toute  son  énergie,  chacun  faisant  un  retour  sur  soi- 
même  éprouve,  si  je  puis  m' exprimer  ainsi,  une  sorte  de 
satisfaction  de  se  sentir  incapable  d'un  acte  aussi  odieux. 
Puis  on  songe  aux  conséquences  funestes  du  crime  et 
naturellement  on  en  vient  à  se  représenter  l'excellence  des 
vertus  opposées.  On  a  dès  longtemps  constaté  combien , 
dans  tous  les  pays,  à  toutes  les  époques,  le  peuple 
s'est  constamment  montré  droit,  enthousiaste  pour  les 
belles  actions ,  facilement  irascible  contre  les  mauvaises. 
Les  émotions  de  la  nature  de  celles  que  je  citais  tout-à- 
l'heure  ne  laissent  donc  jamais  les  masses  indifférentes, 
et  elles  ne  manquent  pas  de  manisfester  leurs  sentiments 
d'une  manière  énergique. 


—   XIII    — 

Toutefois,  de  ce  que  la  publicité  d'un  acte  mauvais  peut 
exciter  au  bien,  s'ensuit-il  qu'il  soit  bon  de  livrer  en  pâture 
aux  âmes  naïves,  non-seulement  tous  les  crimes  qui  se 
commettent,  mais  tout  ce  que  peuvent  concevoir  en  ce 
genre  les  imaginations  les  plus  effrénées  ? 

Ici,  Messieurs,  permettez-moi  d'emprunter  une  compa- 
raison k  un  fait  vulgaire  et  constaté  par  tout  le  monde. 
Que  votre  main  mise  dans  une  eau  glacée  en  sorte  promp- 
tement  ;  à  l'impression  pénible  produite  par  le  froid  suc- 
cédera, sans  retard,  une  chaleur  agréable  et  vivifiante.  Si, 
au  contraire,  bravant  l'effet  du  premier  saisissement,  vous 
demeurez  pendant  un  temps  prolongé  sous  Tinfluence  de 
la  basse  température,  le  refroidissement  ne  se  limitera  plus 
à  la  partie  immergée,  il  gagnera  petit  à  petit  le  corps  tout 
entier,  jusqu'aux  organes  les  plus  profondément  situés  et 
les  plus  importants.  Dès  ce  moment,  en  vain  ferez-vous 
cesser  la  cause  de  réfrigération ,  l'organisme  ne  réagira 
plus  ;  il  faudra,  pour  vous  réchauffer,  avoir  recours  à  des 
moyens  artificiels  qui  ne  réussiront  pas  à  vous  épargner 
un  état  maladif  plus  ou  moins  sérieux. 

Cette  loi  des  réactions  qui  s'impose  à  toute  la  nature 
vivante  est  aussi  vraie  pour  le  monde  moral  que  dans  l'ordre 
purementphysiologique.  Aussi  ne  saurions-nous  assez  haute- 
ment réprouver  le  crime,  à  nos  yeux  inexcusable,  qui  ressort 
journellement  d'écrits  répandus  par  milliers  dans  les  classes 
laborieuses,  ignorantes  et  incapables  de  choisir  leurs  lec- 
tures. Le  simple  énoncé  d'un  acte  mauvais  suffit  à  éveiller 
dans  les  cœurs  non  corrompus  la  haine  du  mal.  Mais  si , 
tous  les  jours,  vous  entretenez  ces  esprits  si  impression- 
nables de  faits  analogues,  si  vous  renouvelez  sans  cesse 
devant  aux  cette  dissection  de  passions  honteuses,  si  vous 
irritez  fibre  à  fibre  ces  organes  délicats,  vous  les  aurez 
bientôt  émoussés;  vous  aurez  glacé  jusqu'au  cœur  ces 


—   XÎV  — 

natures  qui  ne  demandaienl  qu'il  réagir  puissamment, 
et  chez  ce  peuple  où  il  était  possible  de  développer  tous 
les  sentiments  généreux,  il  ne  se  trouvera  bientôt  plus 
qu'une  foule  bassement  sceptique ,  incapable  de  se  pas- 
sionner pour  autre  chose  que  ce  qui  flattera  directement 
ses  sens  ou  ses  instincts  grossiers.  Âh  !  les  fléaux  les  plus 
meurtriers  sont  moins  pernicieux  que  cette  fade  et  écœu- 
rante nourriture  qui  donne  à  ces  jeunes  intelligences  Tané- 
mie  et  le  dégoût,  au  lieu  de  la  vigueur  et  de  la  force  dont 
elles  ont  besoin. 

Si  la  sagesse  infinie  qui  a  présidé  à  l'organisa- 
tion de  notre  monde  lui  a  imprimé  un  si  merveilleux 
agencement  qu'il  trouve  des  sources  de  grandeur  là  même 
où  il  semblerait  devoir  périr,  elle  nous  a  néanmoins  laissé 
beaucoup  à  faire  par  nous-mêmes.  La  tâche  est  immense 
et  nous  ne  saurions  l'envisager  sans  quelque  décourage- 
ment ,  si  nos  regards  portés  en  arrière ,  à  l'aspect  de  la 
distance  déjà  parcourue,  ne  nous  montraient  jusqu'où 
nous  pouvons  étendre  nos  espérances. 

Les  découvertes  de  la  science  ne  s'ajoutent  pas  simple- 
ment les  unes  aux  autres  ;  s'engendrant  elles-mêmes  par 
une  fécondation  merveilleuse ,  elles  se  multiplient  suivant 
une  progression  que  rien  ne  saurait  limiter.  Avec  ces 
gigantesques  moteurs  auxquels  se  joignent  à  tout  moment 
des  conquêtes  nouvelles,  nous  serait-il  interdit  d'espérer 
Fanéanlissement  d'un  grand  nombre  d'obstacles,  aujourd'hui 
encore,  insurmontables?  L'instruction,  à  grands  flots  ré- 
pandue, ne  saurait-elle  jamais  triompher  des  maux  enfantés 
par  l'ignorance  et  la  superstition  ?  Les  races  humaines  infé- 
rieures n'arriveront-elles  pas  à  se  relever  par  le  mélange, 
si  elles  ne  se  fondent  complètement  devant  l'invasion  eau- 


—  XV    — 

casique,  en  continuant  le  phénomène  dont  rAmérique  nous 
rend  témoins? 

Avec  les  moyens  de  communications  rapides,  les  peuples 
ont  appris  à  se  connaître  et  à  s'estimer.  Grâce  à  Dieu , 
nous  ne  sommes  plus  au  temps  où  il  suffisait  de  parler  un 
dialecte  différent  pour  être  des  ennemis  acharnés.  Bien 
persuadées  qu'un  empire,  si  vaste  et  si  riche  qu'il  soit 
devenu,  ne  sera  jamais  assez  fort  pour  résister  à  deux,  à 
trois  coalisés  contre  lui ,  les  populations  arrivent  à  se 
préoccuper  fort  peu  des  limites  de  leurs  territoires.  Vivre 
en  paix,  échanger  facilement  leurs  produits,  c'est  là  que 
tend  de  plus  en  plus  à  se  résumer  la  politique  extérieure. 

Que  l'on  renonce  donc  à  la  violence  incapable  d'enfanter 
jamais  autre  chose  que  haine  et  misère  ;  que  la  moitié 
seulement  des  sommes  d'argent  et  d'intelligence  englouties 
chaque  jour,  dans  toutes  les  parties  du  monde,  à  préparer 
et  à  mettre  en  œuvre  des  moyens  de  destruction ,  soit 
appliquée  à  combattre  l'ignorance  et  les  émanations  délé- 
tères. Promptement  l'on  verra  de  riches  et  nombreux 
habitants  couvrir  d'immenses  territoires  où  règne  aujour- 
d'hui la  désolation  et  d'où,  périodiquement,  rayonnent  des 
fléaux  qui  vont  répandre  sur  l'univers  l'épouvante  et  la 
mort. 

Nul  ne  peut  assigner  de  limites  à  la  fécondité  de  la  terre  ; 
plus  on  lui  donne  de  travail  intelligent,  plus  les  produc- 
tions en  sont  abondantes  et  variées.  De  vastes  terrains 
sont  encore  improductifs  et  de  longtemps  l'espèce  humaine 
n'y  sera  gênée. 

Dans  notre  France  seule ,  à  des  époques  peu  éloignées , 
rappelons-nous  combien  de  malheureux  tremblaient  sans 
vêtement ,  combien  mouraient  faute  d'un  peu  de  pain  ! 
Certes,  ces  misères  sont  loin  d'être  éteintes,  mais  il  est 
impossible  de  méconnaître  combien  elles  sont  atténuées. 


—  XVI    — 

Nous  pouvons  donc  sans  grand  effort  imaginer  le  moment 
où  tous  pourront  être  suffisamment  vêtus,  suffisamment 
nourris.  Est-il  bien  plus  difficile  d'admettre  un  progrès 
moral  en  rapport  avec  les  perfectionnements  matériels  et 
d'entrevoir  le  jour  où  la  fraternité  gravée  au  fond  des 
cœurs  n'aura  plus  besoin  d'être  inscrite  au  front  des  mo- 
numents? 

Rêve  !  utopie  !  me  crie-t-on  de  toutes  parts.  Doux  rêve , 
utopie ,  si  vous  voulez ,  à  la  condition  de  faire  du  mot 
utopie  le  synonyme  d'idéal. 

L'artiste  de  génie  dont  les  œuvres  nous  pénètrent  d'ad- 
miration, désireux  de  retracer  sur  la  toile  ou  de  sculpter 
dans  le  marbre  des  beautés  que  la  nature  lui  fournit  éparses 
et  isolées,  a  besoin  de  se  composer  un  type  où  toutes  les 
formes  admirablement  proportionnées  se  groupent  dans 
un  ensemble  harmonieux.  De  même,  pour  nous  guider  dans 
la  voie  du  progrès,  nous  devons  nous  représenter  comme 
point  de  mire  une  société  où  régnent  toutes  les  vertus , 
d'où  soient  bannies  toutes  les  souffrances  qu'il  est  au  pou- 
voir de  l'homme  d'éviter.  En  somme,  cette  société  parfaite 
ne  serait-elle  pas  le  résultat  de  l'observation  rigoureuse 
de  l'admirable  décalogue  biblique  ?  Ne  ressort-elle  pas  de 
la  pensée  de  celui  qui,  avant  de  donner  sa  vie  sur  la  croix, 
a  dit  :  Aimez-vous  les  uns  les  autres. 

Dès  son  origine,  l'humanité,  surmontant  tous  les  obs- 
tacles amoncelés  sur  sa  route,  n'a  cessé  de  s'avancer  vers 
un  avenir  meilleur;  quand  tant  de  difficultés  ont  été  vain- 
cues, elle  ne  saurait  demeurer  en  chemin.  Laissons  donc 
là  les  esprits  chagrins  et  bornés  qui,  incapables  de  saisir 
autre  chose  que  le  mal  autour  d'eux,  vantent  le  passé  eu 
haine  du  présent  et  jettent  l'anathème  contre  l'avenir.  La 
lecture  de  quelques  pages  des  historiens  anciens,  des  livres 


— •  xvn  — 

sacrés  eux-mêmes ,  suffit  amplement  à  démontrer  que  la 
société  moderne  n'est,  ni  par  les  mœurs,  ni  par  Tintelli- 
gence,  en  arrière  sur  les  âges  écoulés.  N'écoutons  pas 
davantage  ceux  gui  vantent  Tinnocence  des  peuples  dont 
la  nature  a  été  Tunique  institutrice.  Nos  marins  vous  ont 
répété  souvent  que  ceux-là,  avec  la  brutalité  en  plus,  sont 
dominés  par  tous  les  vices  des  nations  civilisées,  sans  les 
racheter  par  aucune  qualité  particulière* 

Sans  doute  nos  populations  sont  accessibles  à  de  bien 
fuDestes  suggestions.  L'ignorance  les  rend  plus  aptes  à 
accepter  les  idées  superstitieuses  que  les  préceptes  de 
la  science  ou   même  du  simple  bon  sens.  La  misère 
développe  l'envie   aiguisée    encore  dans  les  villes  par 
,  le  spectacle  de  l'opulence  et  du  luxe.  La  crainte  d'être 
dupe,  jointe  au  sentiment  de  leur  infériorité,  porte  bien 
des  malheureux  à  se  méfier  de  quiconque  leur  est  supérieur 
par  l'éducation  et   les  dispose  à  se  laisser  aller  à  des 
actes  coupables.  Mais  songeons,  aussi,  combien  leurs  souf- 
frances sont  grandes,  combien  est  énorme  la  masse  des 
hommes  compris  dans  les  classes  déshéritées  et  voyons , 
en  somme ,  à  quoi  se  réduit  la  proportion ,  sans  doute 
immensément  trop  forte ,  des  méfaits  qui  leur  sont  impu- 
tables. Considérons  ces  habitants  des  campagnes  si  rudes 
au  travail,  si  sobres ,  si  honnêtes  ;  ces  ouvriers  des  villes 
si  pleins  d'élans  généreux,  faciles,  il  est  vrai,  à  se  laisser 
entraîner  aux  extrémités  les  plus  violentes  et  les  plus  ter- 
ribles ;  mais,  aussi,  toujours  prêts  à  ces  actes  de  dévouement 
sublimes  devant  lesquels  on  se  sent  transporté  d'admira- 
tion. Non ,  en  présence  de  tels  spectacles ,  il  n'est  pas 
possible  de  désespérer  de  l'avenir  ! 

Sans  nous  arrêter  à  calculer  quand  l'édifice  pourra  être 
terminé,  donnons-y  donc  largement  chacun  notre  concours  ; 
travaillons  sans  relâche  ;  car,  nonobstant  le  zèle  que  nous 

II 


—  XVIII  — 

y  pourrons  déployer,  bien  des  causes  de  retardement  surgi- 
ront k  chaque  pas.  Si  des  instruments  nouveaux  viennent 
à  notre  aide ,  d'autres,  précieux  autrefois,  se  transforment 
en  funestes  entraves.  L'œuvre  est  aujourd'hui  toute  de 
paix  et  d'union  !  Pouvons-nous  espérer  que  la  discorde  et 
la  guerre  ne  nous  rétréciront  jamais  le  passage  ? 

Sur  une  mer  semée  d'écueils  et  de  rescifs,  aux  flots  tou- 
jours soulevés  par  les  tempêtes ,  où  d'épais  brouillards 
obscurcissent  souvent  l'éclat  du  jour,  un  navire  pénible- 
ment s'avance.  Il  semble  frêle  et  peu  fait  pour  résister  aux 
épreuves  dont  il  est  de  toutes  parts  assailli;  toutefois,  le 
génie  incomparable  qui  a  présidé  à  sa  construction,  l'a  doué 
d'un  charme  magique  :  il  pourra  supporter  les  secousses 
les  plus  terribles  sans  être  englouti  par  les  eaux.  Bien  loin 
à  l'horizon,  une  étoile  éclatante,  phare  lumineux  dont  la 
clarté  ne  se  ternit  jamais,  lui  montre  le  souverain  abri. 
Debout  au  gouvernail,  un  pilote,  fréquemment  renouvelé, 
préside  à  la  manœuvre  difficile  ;  tantôt,  sous  une  main 
ferme  et  habile,  l'esquif  vogue  fier  et  superbe;  parfois, 
aussi,  conduit  mollement  par  une  pensée  incertaine,  il 
tournoie  sur  lui-même,  s'il  n'est  rejeté  bien  loin  en  arrière, 
se  heurtant  aux  roches  ignorées,  abandonnant  aux  vagues 
mâture  et  gréements  dispersés.  Ballotté  sans  relâche  par 
des  vents  contraires,  il  ne  peut  se  mouvoir  qu'en  louvoyant 
avec  les  plus  pénibles  efforts.  Bien  faible  est  le  gain  fourni 
par  chaque  bordée;  pourtant  sans  cesse  le  vaisseau  se  rap- 
proche ,  et ,  après  les  plus  longues  et  les  plus  terribles 
péripéties,  il  entrera  triomphant  dans  le  port  splendide; 
car  ses  flancs  transportent  le  progrès  et  lui-même  se 
nomme  l'Humanité! 


RAPPORT 


SUR  LES 


TRAVAUX   DE  LA  SOCIÉTÉ  ACADÉMIQUE 

DE  LA  LOIRE-INFÉRIEURE 
PENDANT  L'ANNÉE  1868-1869 


Par    M»     Ci.    COLOMBBL. 


Messieurs  , 

Votre  Secrétaire  général  vous  doit,  dans  ce.tte  séance 
solennelle,  un  compte-rendu  exact  de  vos  travaux. 

Sa  mission  est  certes  des  plus  honorables,  mais  aussi  des 
plus  difficiles  ;  il  lui  faut,  en  effet,  dans  un  cadre  res- 
treint ,  résumer  votre  histoire  d'une  année ,  mettre  sous 
vos  yeux  les  œuvres  les  plus  diverses,  les  apprécier,  en 
faire  connaître  tout  au  moins  les  traits  principaux. 

Devant  une  telle  tâche,  je  sens  trop  ma  faiblesse  pour  ne 
pas  solliciter  en  premier  lieu  toute  votre  indulgence.  J'ose- 
rais presque  dire ,  Messieurs,  qu'elle  m'est  due  :  car  ce  sont 
vos  souvenirs  et  non  pas  mes  mérites  qui  m'ont  valu 
l'honneur  de  vos  suffrages,  alors  qu'à  peine  je  venais  d'en- 
trer dans  votre  compagnie. 


—  XX   — 

Me  conformant  à  un  usage  suivi  par  votre  Société 
depuis  un  demi-siècle  déjà,  je  commence  par  vous  rappeler 
votre  séance  solennelle  de  l'année  dernière.  Comme  aujour- 
d'hui le  même  public  d'élite  se  pressait  dans  cette  enceinte, 
voulant  par  son  concours  vous  prouver  cette  bienveillance 
qui  vous  soutient  et  vous  excite  à  continuer  sans  relâche 
l'œuvre  utile  de  vos  devanciers. 

Votre  président,  M.  Daniel-Lacombe,  dans  un  langage 
éloquent ,  vous  parlait  avec  cet  esprit  et  cette  facilité  qui 
le  caractérisent,  de  la  Conversation.  En  quelques  pages,  il 
sut  vous  en  tracer  l'histoire  à  Athènes ,  à  Rome  ;  puis  il 
prouva  que  cette  compagne  charmante  ne  nous  avait  jamais 
abandonnés  depuis  M"«  de  Sévigné  jusqu'à  M™«  de  Récamîer, 
femme  unique  et  charmante,  vous  disait-il,  <c  véritable 
»  fille  d'Athènes  égarée  dans  nos  climats  brumeux.  » 

Après  ce  discours,  votre  secrétaire  général,  M.  Vignard, 
dont  par  comparaison  vous  allez  aujourd'hui  plus  que 
jamais  regretter  l'absence,  vous  rendait  compte  des  travaux 
de  l'année. 

M.  Arthur  Gaillard  vous  lisait  son  rapport  sur  le  con- 
cours, rapport  approuvé  par  la  commission  des  prix ,  et 
qui ,  par  vous  tous,  fut  justement  apprécié. 

Ce  compte-rendu.  Messieurs,  serait  incomplet,  si,  en  le 
terminant,  je  n'adressais  des  remercîments  publics  et  mé- 
rités, au  nom  de  votre  Société,  à  tous  les  artistes  qui 
vinrent  alors  prêter  à  votre  réunion  leur  obligeant  et 
agréable  concours. 

Dès  le  lendemain  de  cette  séance ,  vous  vous  réunissiez 
en  assemblée  générale  d'élections. 

M.  Petit  était  nommé  président  ; 

M.  Renoul  fils,  vice-président  ; 

M.  Arthur  Gaillard,  secrétaire  général  ; 

M.  Joiion,  secrétaire  adjoint; 


—  XXI  — 

MM.  Delamare  et  Gautier  étaient  maintenus  dans  leurs 
fonctions  de  bibliothécaire  et  de  trésorier  qu'ils  remplissent 
avec  tant  de  zèle. 

Certaines  circonstances  ayant  amené  MM.  Gaillard,  Renoul 
et  Joîion  à  donner  leur  démission ,  vous  avez  appelé  au 
fauteuil  de  la  vice -présidence  M.Doucin,  vous  m'avez  choisi 
pour  secrétaire  général  et  M.  Lefeuvre  pour  secrétaire 
adjoint. 

Votre  comité  central,  qui  est  votre  pouvoir  exécutif,  fut 
ainsi  composé  : 

Pour  la  Section  d'agriculture,  commerce  et  industrie: 
MM.  Bobierre,  Poirier  et  Goupilleau. 

Pour  la  Section  des  sciences  naturelles  :  MM.  Thomas, 
Dufour,  Bourgault-Ducoudray. 

Pour  la  Section  de  Médecine:  MM.  Rouxeau,  Andouard 
et  Bertin. 

Enfln,  pour  la  Section  des  lettres,  sciences  et  arts  :  MM. 
Biou,  Robinot-Bertrand  et  Gaulté. 

Votre  bureau  et  votre  comité  central  ainsi  constitués, 
vous  n'aviez  plus  qu'à  reprendre  vos  travaux. 

Us  sont,  cette  année,  très-dignes  d'attirer  votre  attention. 
Leur  nombre,  leur  importance  mériteraient  une  élude  plus 
approfondie  ;  malheureusement,  le  peu  de  temps  dont  je 
puis  disposer  m'oblige  à  être  bref. 

Mais  avant  tout.  Messieurs,  j'ai  un  devoir  sacré  et  pé- 
nible à  remplir,  je  dois  un  mot  d'adieu  à  ceux  de  vos 
collègues  qui  ne  sont  plus. 

Vos  pertes  celte  année  ont  été  cruelles. 

Inclinons-nous  d'abord,  Messieurs,  devant  la  mémoire  de 
Frédéric  Gailliaud,  un  de  vos  plus  anciens  collègues,  un  de 
vos  plus  savants  collaborateurs.  Quand  on  jette  les  yeux  sur 
celte  longue  et  honorable  carrière,  «  on  admire  cette  intelli- 
gence qui  a  conçu  et  mené  à  bonne  fin  tant  de  choses  utiles  à 

III 


—  XXH   — 

la  science,  cette  persévérance  qui  a  triomphé  de  tant  d'obs- 
tacles, cette  énergie  qui  n'a  reculé  devant  aucun  danger.  » 
Né  avec  la  passion  des  sciences  naturelles,  Cailliaud  se 
rendit  à  Paris  dès  1809,  pour  y  suivre  les  cours  du  muséum. 
Il  parcourut  ensuite  la  Hollande,  l'Italie,  la  Sicile,  la  Grèce, 
l'Asie  Mineure,  étudiant  les  monuments  antiques  et  formant 
ses  collections  d'histoire  naturelle.  En  1815,  infatigable  et 
intrépide  voyageur ,  il  reconnaissait  en  Egypte  les  riches 
carrières  ouvertes  par  les  anciens  pour  l'extraction  des 
émeraudes.  En  1819 ,  il  retrouvait  le  temple  de  Jupiter 
Ammon;  en  1821,  les  ruines  de  Méroë,  l'ancienne  capitale 
de  l'Ethiopie.  Revenu  en  France,  il  se  fixe  à  Nantes, 
s'occupe  de  mettre  en  ordre  ses  riches  collections,  enri- 
chit nos  Annales  de  nombreux  et  remarquables  travaux. 
Enfin,  nommé  conservateur  du  muséum  d'histoire  natu- 
relle, il  s'est  éteint  à  l'âge  de  82  ans,  dans  la  plénitude 
de  son  intelligence,  laissant  à  notre  ville  ses  précieuses  col- 
lections et  à  nous  tous  l'exemple  d'une  vie  où  il  n'y  a  qu'à 
admirer  et  à  imiter ,  selon  l'heureuse  expression  de  notre 
Président.  Je  dois  ajouter  que  tous  ces  détails  sur  la  vie 
de  Cailliaud  m'ont  été  fournis  par  la  remarquable  notice 
biographique  que  nous  devons  à  la  plume  de  notre  col- 
lègue M.  Delamare. 

Si  la  mort  de  M.  Cailliaud ,  Messieurs ,  est  une  perte 
irréparable ,  surtout  pour  voire  Section  d'Histoire  natu- 
relle, votre  Section  de  Médecine ,  elle  aussi,  a  perdu  un 
de  ses  membres  les  plus  distingués,  le  docteur  Henry , 
dont  les  débuts  ont  été  signalés  par  les  plus  brillants 
succès  et  qui  a  été  enlevé  prématurément,  à  l'âge  où  les 
forces  de  son  intelligence  devaient  atteindre  le  plus  haut 
degré  de  leur  développement.  Alfred  Henry,  à  la  fin  de 
son  internat  à  Paris,  avait  reçu  la  grande  médaille  d'or 
des  hôpitaux  et  le  premier  prix  de  l'Ecole  pratique.  De 


—   XXiil   — 

retour  à  Nantes ,  il  y  devint  bientôt ,  par  le  concours,  chi- 
rurgien suppléant  à  TEcole  de  Médecine,  puis  professeur 
titulaire.  C'est  dans  cette  honorable  position  qu'il  a  suc- 
combé, au  moment  même  où  l'on  pouvait  attendre  de 
lui  les  plus  utiles  travaux. 

Je  voudrais,  Messieurs,  avoir  terminé  cette  lâche 
douloureuse  ;  mais ,  hélas  !  nos  pertes  ne  s'arrêtent 
pas  là. 

M.  Phelippes-Beaulieu,  né  en  1792  et  mort  le  8  mars 
dernier,  a  été  pendani  plus  de  trente  ans  l'un  des  mem- 
bres les  plus  laborieux  de  la  Société  académique ,  ainsi 
que  l'attestent  vos  Annales.  Il  s'est  occupé  de  travaux 
historiques,  parmi  lesquels  sa  monographie  du  Prieuré  de 
Notre-Dame  de  Bois-Garand  et  sa  traduction  du  célèbre 
agronome  italien  Philippe  Ré,  méritent  une  mention  spé- 
ciale. 

Vous  avez  également  à  regretter  la  perte  de  M.  Bouan- 
chaud ,  docteur  en  médecine  ;  il  a  laissé ,  paraît-il , 
des  manuscrits  fort  intéressants  sur  ses  nombreux 
voyages. 

A  côté  de  ces  noms  si  regrettés ,  qu'il  me  soit  permis 
de  placer  celui  d'un  jeune  homme  qui  allait  devenir  l'un 
des  membres  de  votre  société  :  Ludovic-Armand  Riom  est 
décédé  à  l'âge  de  25  ans ,  alors  qu'il  était  déjà  l'un  des 
membres  actifs  de  la  société  entomologique  de  France.  II 
est  l'auteur  d'une  belle  collection  d'insectes  coléoptères 
qui,  grâce  à  la  générosité  de  sa  famille,  sera  l'une  des 
richesses  du  nouveau  Musée  que  la  ville  élève  en  ce 
moment. 

Pourquoi,  Messieurs,  faut-il  qu'une  mort  inattendue, 
et  dont  la  nouvelle  a  retenti  douloureusement  dans  notre 
cité  toute  entière,  m'ait  forcé  à  rouvrir  cette  liste  funèbre. 
Nous  venons  de  perdre,  en  effet,  non-seulement  une  intelli- 


—    XXIV  — 

gence  d'élite  dans  la  personne  du  docteur  Galloch,  qui  nous 
promettait  une  si  longue  et  si  brillante  carrière ,  mais  un 
vrai  caractère,  et  beaucoup  d'entre  vous,  Messieurs,  se 
voient  enlevé  par  ce  coup  fatal  un  ami  aussi  sincère  que  fidèle. 
Mon  successeur  aura  à  vous  retracer  cette  existence  si  courte, 
mais  si  bien  remplie.  En  cessant  de  vivre,  Galloch  a  em- 
porté avec  lui  l'estime  de  tous  ;  il  laisse  à  ses  confrères 
d'éternels  regrets,  le  souvenir  et  l'exemple  de  toutes  les 
vertus  qui  honorent  cette  noble  profession  dans  laquelle 
il  était  déjà  passé  maître. 

Enfin ,  Messieurs ,  l'absence  elle-même  ne  nous  a  point 
épargné.  Mon  prédécesseur,  M.  Valentin  Vignard,  docteur 
en  médecine,  accablé  par  une  double  douleur  de  famille, 
a  pris  soudainement  une  détermination  que  personne  ne 
prévoyait  et  dont  tous  nous  avons  été  vivement  affectés. 
Du  moins,  nous  reste-t-il  l'espoir  du  retour  prochain 
de  notre  excellent  et  savant  collègue. 

Mais  chassons  de  tristes  pensées  ;  jetons  les  yeux  sur 
l'avenir.  Les  sociétés  ne  peuvent  vivre  qu'à  la  condition 
de  se  renouveler  sans  cesse.  Vous  avez  compris  cette  loi 
universelle  et  ouvert  vos  rangs  à  de  nouvelles  et  précieuses 
recrues. 

Ce  sont,  parmi  vos  membres  résidants  : 

MM.  Prevel  fils,  architecte  ; 
Merland,  docteur-médecin  ; 
Gautron,  id.; 

Lapeyre ,  id.; 

Raingeard ,         id.; 
Moussier,  id.; 

Gouraud ,  notaire  honoraire  ; 
Demance,   professeur  au  Lycée  et  à  l'Ecole  pro- 
fessionnelle. 


—  XXV  — 

Parmi  vos  membres  correspondants  : 
MM.  Javal ,  ingénieur  civil  des  mines  et  docleur-^méde- 
cin  à  Paris  ; 
Pechot ,  professeur  à  l'Ecole  préparatoire  de  Méde- 
cine de  Rennes  ; 
Eugène  Roulleau,  bomme  de  lettres. 
A  eux  tous  nous  soubaitons  la  bienvenue.  Nous  comptons 
sur  eux  pour  réparer  nos  perles ,  pour  marcber  d'un  pas 
ferme  dans  cette  voie  du  progrès  que  vos  prédécesseurs 
ont  tracée. 

Pardonnez-moi ,  Messieurs ,  ces  digressions  nécessaires, 
j'arrive  à  l'analyse  de  vos  travaux.  Pour  plus  de  clarté, 
pour  plus  d'exactitude,  j'examinerai  chaque  production 
sous  la  Section  à  laquelle  elle  m'a  paru  se  rattacher  le 
mieux. 

SECTION  d'agriculture  ,  COMMERCE  ET  INDUSTRIE. 

Cette  Section  ,  Messieurs,  comprend  implicitement  toutes 
les  études  d'économie  politique ,  cette  science  que  Mira- 
beau a  si  judicieusement  appelée  la  seconde  Providence  du 
genre  humain.  Or,  cette  année,  un  de  vos  jeunes  collègues, 
M.  Foulon ,  a  traité ,  dans  un  mémoire  qui  se  recom- 
mande avant  tout  par  sa  clarté,  d'un  des  points  les  plus 
discutés  en  économie  politique  ;  de  la  question  si  contro- 
versée des  octrois ,  question  plus  que  jamais  à  l'ordre  du 
jour. 

M.  Foulon  se  demande  si  cette  institution  doit  être 
maintenue ,  et,  au  cas  oii  elle  disparaîtrait,  comment  on 
pourrait  la  remplacer.  Tel  est  le  problème  que  s'est  posé 
l'auteur  et  qu'il  a  examiné  sous  toutes  ses  Faces.  Son  style  est 
ferme;  sa  discussion  toujours  serrée  est  souvent  brillante. 
Les  autorités  qu'il  cite  sont  nombreuses,  et  l'on  peut  affirmer 


—  XXVI   — 

qu'il  n'est  pas  un  ouvrage   écrit  sur  celte  matière  qui 
n'ait  été  consulté  par  lui. 

Dans  la  première  partie  de  son  travail,  M.  Foulon 
examine  les  octrois  au  point  de  vue  de  l'histoire.  Il  nous 
en  montre  l'origine  dans  un  Impôt  connu,  dans  les  Gaules, 
sous  le  nom  de  vectigal  Le  Moyen-Age  n'a  donc  eu  ni  le 
tort ,  ni  le  mérite  d'inventer  les  taxes  de  consommation. 
U  les  tenait  du  passé  et  nous  les  a  transmises. 

La  deuxième  partie  de  l'ouvrage  traite  des  octrois  au 
point  de  vue  politique;  M.  Foulon  croit  qu'en  cette  ma- 
tière leurs  inconvénients  ne  sont  pas  plus  graves  que  ceux 
des  autres  impôts. 

Dans  sa  troisième  et  dans  sa  dernière  partie,  notre  col- 
lègue s'occupe  spécialement  de  la  question  économique  et 
des  différents  moyens  proposés  pour  remplacer  les  octrois. 
Il  ne  justifie  pas  complètement  cette  institution,  mais  il 
conclut  très-spirituellement  en  disant  :  «  Qu'aucun  impôt 
»  ne  peut  plus  que  l'octroi  avoir  droit  aux  circonstances 
»  atténuantes.  »  De  grands  criminels  les  ayant  obtenues, 
je  ne  risque  pas  trop,  j'imagine,  en  accédant,  à  cet  égard, 
au  désir  de  l'auteur.  Du  reste,  il  faut  bien  l'avouer,  c'est 
ici  affaire  d'expérience  autant  que  de  théorie.  Qui  n'a 
remarqué  que ,  lors  des  débats  au  Corps  législatif  sur  la 
liberté  commerciale,  chacun  des  orateurs  venait  à  la  tri- 
bune avec  des  chiffres  différents  et  finissait  par  avoir 
raison. 

Il  importe  donc  en  pareille  matière ,  si  l'on  veut 
arriver  à  une  solution  ,  d'être  fixé  sur  les  faits  et  sur  les 
chiffres. 

Une  enquête  publique  seule  peut  conduire  à  ce  résultat, 
une  enquête  dirigée  par  des  hommes  ayant  les  opinions  les 
plus  diverses.  Après  ce  travail,  les  bases  posées,  on  arrive- 


—   XXVII   — 

rail  sans  doute  à  s'entendre,  et  une  solution  définitive 
serait  peut-être  acceptée. 

C'est  à  la  même  Section ,  Messieurs ,  que  je  rattache 
rétude  approfondie  que  l'un  de  vos  membres  les  plus 
actifs,  M.  Renoul  père,  a  produite  sous  ce  titre  :  Le 
Tribunal  conmlaire  à  Nantes. 

C'est  une  œuvre  considérable,  pleine  d'utiles  renseigne- 
ments, que  notre  collègue  n'a  pu  recueillir  sans  beaucoup 
de  peines  et  de  minutieuses  recherches. 

A  côté  de  la  partie  purement  historique  de  ce  livre  se 
placent  des  vues  fort  judicieuses  sur  la  marche  du  com- 
merce dans  notre  ville,  et  cela,  selon  nous,  double  l'inté- 
rêt de  cet  ouvrage,  le  recommande  aux  historiens  aussi  bien 
qu'aux  économistes. 

Notre  érudit  collègue  nous  apprend  que  c'est  à  l'année 
1554  qu'il  faut  faire  remonter  à  Nantes  l'établissement  d'un 
Tribunal  consulaire. 

Comme  presque  tout  progrès,  cette  institution  fut  dans 
ses  commencements  vivement  combattue;  mais  elle  conquit 
bientôt  les  sympathies  de  l'opinion  publique,  cette  reine 
du  monde,  et  s'affirma  de  siècle  en  siècle  par  les  ser- 
vices rendus. 

M.  Renoul,  après  avoir  donné  la  liste  complète  de  tous 
les  juges  et  consuls  depuis  1554,  arrive  enfin  à  cette 
époque  oii  les  vieilles  institutions  de  notre  monarchie  vont 
tomber  pièce  à  pièce.  L'Assemblée  nationale,  dans  son 
désir  de  donner  l'unité  à  la  justice  et  cette  liberté,  cette 
indépendance  sans  lesquelles  elle  ne  saurait  exister,  voulut 
que  l'ordre  judiciaire  tout  entier  revêtît  l'organisation 
déjà  existante  des  juridictions  consulaires,  dont  une  expé- 
rience de  deux  siècles  avait  démontré  les  heureux  effets. 
Des  juges  électifs,  une  justice  prompte  et  gratuite,  une 
législation   simple  et  débarrassée  de  l'ancien  dédale  des 


—  XXVIII   — 

procédures,  tel  était  le  modèle  qu'offrait  dès  lors  la  juri- 
diction commerciale,  tel  fut  celui  que  l'Assemblée  natio- 
nale chercha  à  suivre  dans  rétablissement  de  la  justice  en 
France.  Aussi  la  loi  de  1790  maintint-elle  les  Tribunaux 
de  Commerce  et  cela  dans  des  conditions  presque  iden- 
tiques à  celles  où  ils  existaient  déjà.  —  Arrivé  au  XIX® 
siècle,  M.  Renoul  s'occupe  de  la  promulgation  du  Code 
de  Commerce  et  des  désastreux  effets  du  blocus  continental, 
dont  le  commerce  de  notre  ville  se  ressent  encore,  tant 
les  calamités  de  la  guerre  sont  difficiles  à  effacer,  puis  il 
termine  par  l'exposé  de  documents  dignes  d'être  connus 
et  consultés.  Tel  est  cet  important  ouvrage  qu'on  ne  peut 
à  vrai  dire  résumer,  mais  qu'il  faut  lire. 

De  celte  étude,  qui  louche  surtout  à  notre  localité,  je 
passe  h  un  travail  qui  intéresse  le  commerce  maritime  du 
monde  entier. 

Le  navire  en  fer  a  une  supériorité  qui  paraît  incontes- 
table sur  le  navire  en  bois,  pour  la  marche ,  la  solidité  , 
la  durée,  et  surtout  comme  économie  de  frais  d'entretien  ; 
aussi,  partout,  tend-il  à  se  substituer  à  ce  dernier. 

Cependant ,  un  inconvénient  très-sérieux  s'oppose  sou- 
vent à  son  emploi  et  arrête  le  développement  de  ce  genre  de 
construction  pour  lequel  notre  ville,  vous  le  savez, 
possède  des  chantiers  en  grand  et  légitime  renom.  Il  se 
couvre,  en  effet,  promptement  à  la  mer ,  surtout  dans  les 
mers  chaudes,  de  végétations  marines  ,  de  mollusques, 
et  il  devient  alors  lourd  et  mauvais  marcheur. 

Un  grand  nombre  de  moyens  ont  été  proposés  pour 
remédier  à  ce  défaut  capital ,  mais  aucun  d'eux  jusqu'ici 
n'a  pu  réussir  à  résoudre  ce  problème  si  important  pour 
l'avenir  de  la  marine. 

Deux  de  vos  collègues ,  MM.  Demance  et  Berlin ,  espè- 
rent être  plus  heureux  que  leurs  devanciers. 


—  XXIX  — 

Pénélrés  de  l'idée  que  les  dépôts  seraient  rares  ou  nuls 
sur  une  carène  polie ,  ils  ont  cherché  à  préserver  la  coque 
du  navire  de  toute  oxydation. 

Voici  en  quelques  mots  leur  système.  Il  existe  deux 
fluides  électriques,  l'un  appelé  positif,  l'autre  négatif.  Or, 
deux  fluides  de  même  nature  se  repoussent  et  deux  fluides 
de  nature  contraire  s'attirent. 

Le  fer  de  signe  positif  attire  donc  naturellement  à  lui 
l'oxygène  et  les  acides  qui  sont  des  corps  négatifs.  C'est 
là  la  cause  première  de  son  oxydalion.  Que  faire  donc 
pour  le  proléger?  11  faut  changer  de  signe  son  électricité , 
la  rendre  négative  comme  celle  de  l'oxygène  et  des  acides. 

Pour  résoudre  ce  problème ,  MM.  Demance  et  Bertin 
appliquent  d'une  façon  intime,  sur  la  coque  intérieure  du 
navire,  des  réservoirs  en  zinc  continuellement  remplis 
d'eau  de  mer.  Le  zinc  prend  l'électricité  négative,  le 
liquide  du  réservoir  l'électricité  positive.  Le  fer  du  navire 
reçoit,  par  conductibilité  ,  le  fluide  du  zinc  et  se  couvre 
d'une  couche  de  fluide  négatif  formant  une  espèce  de 
vernis  contre  l'oxydation.  De  cette  manière  la  coque  di^ 
bâtiment  reste  pblie,  le  dépôt  des  bases  est  évité  et  avec 
lui  celui  des  végétations  marines. 

Nous  savons ,  de  source  certaine ,  que  le  ministère  de 
la  marine  s'intéresse  à  cette  question  d'une  manière  toute 
spéciale,  et  qu'elle  ^  été  soumise  à  l'appréciation  d'une 
commission  de  l'Académie  des  Sciences. 

L'avenir ,  espérons-le ,  démontrera  le  bien  fondé  des 
expériences  de  vos  collègues,  et  l'honneur  en  rejaillira 
sur  votre  Académie  ,  qui  sait  encourager  tous  les  travaux 
scientifiques. 

SECTION  DES  SCIENCES  NATURELLES. 

Votre  Section  d'Histoire  naturelle ,  Messieurs ,  bien  que 


—  XXX  — 

faible  par  le  nombre  des  membres  qui  la  composent,  lient 
à  honneur  de  s'affirmer  chaque  année  par  des  œuvres 
sérieuses. 

M.  Edouard  Dufour  vous  a  présenté  le  résumé  de  ses  obser- 
vations sur  la  structure  géométrique  des  roches  granitiques 
qui  entourent  notre  ville,  et  il  est  arrivé  à  cette  conviction 
que  ces  couches  granitiques  sont  formées  par  d'énormes 
cristaux  produits  par  le  refroidissement  d'une  masse  en 
fusion  aux  temps  primitifs  du  globe.  C'est  ainsi  que  la 
science ,  par  d'infatigables  travaux ,  refait  peu  à  peu 
l'histoire  de  cette  terre  que  nous  habitons.  Votre  hono- 
rable collègue,  qui  affirme  chaque  jour  les  qualités  de  son 
esprit  vraiment  scientifique,  vous  a  fait  de  plus  une 
communication  fort  curieuse  sur  la  découverte  d'une  tête 
de  singe  subfossile  engagée  dans  un  bloc  de  pierre.  Cette 
pièce  singulière  se  trouve  à  Nantes  dans  la  modeste  collec- 
tion du  pensionnat  Saint-Joseph. 

M.  Bourgault-Ducoudray  vous  a  lu  un  rapport  plein 
d'intérêt  sur  la  découverte,  dans  notre  département,  de 
l'Hélice  vigneronne  qui  avait  échappé  aux  investigations 
patientes  et  multipliées  de  notre  savant  et  regretté  Cailliaud, 
et  qu'on  ne  rencontre  habituellement  que  sur  les  terrains 
calcaires. 

M.  Viaud-Grand-Marais  poursuit,  avec  une  persévérance 
digne  d'éloges,  ses  études  sur  les  serpents  de  la  Vendée 
et  de  la  Loire-Inférieure ,  études  dont  il  vient  de  publier 
la  deuxième  édition. 

M.  Rouxeau,  dont  la  place  est  si  brillamment  marquée 
dans  toutes  les  sections  de  votre  Société,  a  pu  dérober 
quelques  instants  à  ses  nombreuses  occupations,  et  conti- 
nuant ses  recherches  ,  s'occuper,  cette  année ,  du  genre 
Amanite. 

M.  Andouard,  secrétaire  de  la  Section,  vous    a  entre- 


—   XXXI   — 

tenu,  en  dernier  lieu  ,  d'un  insecte  nonanoé  Borer  et  des 
ravages  qu'il  exerce  dans  les  plantations  de  cannes  à 
sucre  à  Maurice  et  à  la  Réunion. 

Tel  est,  Messieurs  de  cette  Section,  le  résumé  bien 
incomplet  de  vos  travaux.  Profane  au  milieu  de  vous, 
je  n'ai  pu  apprécier  comme  elles  le  méritent  toutes  vos 
savantes  recherches.  Je  ne  puis,  en  terminant,  que  rendre 
hommage  à  la  science  que  vous  cultivez ,  à  ces  études 
longues  et  minutieuses ,  dont  le  beau  côté  est  de  vous 
mettre  en  communication  continuelle  avec  la  pensée 
harmonieuse  du  grand  organisateur  de  la  nature. 

SECTION  DE  BfÉDECINE. 

Ici  encore.  Messieurs,  je  me  sens  profane,  plus  profane 
que  jamais. 

Votre  Section  de  Médecine  a  toujours  compté  parmi  les 
plus  laborieuses  de  la  Société.  Cette  année,  elle  s'est  sur- 
passée à  vrai  dire  ;  aussi  je  regrette  doublement  que  votre 
Secrétaire  général  n'ait  pas  l'honneur  d'appartenir  au 
corps  médical.  Un  de  vos  confrères  seul  ,  Messieurs  , 
aurait  pu  dignement  rendre  compte  de  vos  importants 
travaux  ,  de  succès  qui ,  sans  conteste ,  méritent  de  faire 
époque  dans  les  annales  de  notre  chirurgie  locale. 

J'en  serai  un  narrateur  incomplet  et  infidèle,  mon  igno- 
rance sera  mon  excuse. 

Jusqu'à  ces  dernières  années,  les  opérations  dans  les- 
quelles le  péritoine  est  atteint  passaient  pour  être  cons- 
tamment mortelles  dans  l'espèce  humaine.  Aussi  ne  se 
pratiquaient-elles  jamais  qu'à  la  dernière  extrémité.  Le 
célèbre  Velpeau  les  déclarait  affreuses;  selon  lui,  elles  de- 
vaient être  proscrites  ;  l'Académie  de  Médecine  de  Paris 
les  réprouvait.  Cependant,  dans  notre  ville,  des  praticiens 


—   XXXII  — 

plus  hardis,  sMnspirant  des  exemples  de  médecins  an- 
glais et  américains,  de  celui  de  M.  le  professeur  Kœberlé 
de  Strasbourg,  et  poussés  par  un  vif  sentiment  d'huma- 
nité, ont  tenté  cette  opération.  Ils  y  ont  mis  tant  d'habileté 
et  de  savoir  que,  sur  six  malades  voués  à  une  mort  cer- 
taine, quatre  ont  été  sauvés.  C'est  là  un  titre  nouveau 
pour  MM.  Letenneur  et  Joiion  à  vos  éloges  et  à  la  recon- 
naissance du  public 

M.  Bertin,  dont  je  vous  ai  déjà  parlé  à  l'occasion  d'une 
découverte  importante,  sait  allier  fort  heureusement  ses 
connais